Chapitre septième
Il y a des choses qui ne changent jamais à Tôhô. Au bout de quatre ans ici, j'avais compris que les sportifs étaient loin d'avoir fini leur journée de cours quand ils rentraient de l'entraînement. Ils devaient encore se farcir la tonne de devoirs et préparer les cours du lendemain. Ils avaient beau être en section sport-études, il leur fallait garder une moyenne générale plus qu'acceptable. Bah, ils s'y faisaient. En fait, c'était marrant de voir à quel point tous s'étaient habitués à leur train-train quotidien.
Même Manu-kun.
Manu-kun, c'est notre Français. Après qu'il eût déclaré que Bodoneu-kun ne lui allait pas, nous avions tous tenté le « Sameu-kun ». Ce qui ne plut pas plus. Il nous dit que cela faisait vache qui meugle. N'ayant jamais entendu de vraie vache mugir – ce qui étonna le nouveau, avant qu'il ne se rappelât que le Japon n'avait pas tellement de terre libre pour en faire des pâturages – je ne pouvais que le croire. Après quels essais, nous nous décidâmes pour « Manu-kun ». Si Sam est un diminutif pour Samuel, Manu l'est également, même si moins courant. Le nom s'accordait parfaitement à la prononciation japonaise, et cela plaisait à l'intéressé. Donc, il devint Manu-kun, même pour les profs - car même les profs se sont cassés les dents sur ce nom...
Rien que ce fait, ce Manu-kun, prouvait qu'il s'était acclimaté à la vie à Tôhô. C'était presque comme s'il avait toujours été ici. En fait, cela faisait bizarre de se rappeler d'un Tôhô sans lui. Je dois dire qu'il faisait aussi passer la pilule Hyûga-kun. Malgré son caractère de cochon, le footballeur n'était jamais seul. Il avait toujours à ses côtés un ou deux amis, généralement des sportifs comme lui. Alors, le voir tout seul dans notre dortoir avait un quelque chose de dérangeant. De plus, Manu-kun était autrement plus agréable à vivre, bien que Hyûga-kun eût toujours été des plus conciliants. Mais la situation générale à Harmonie s'apaisa à l'arrivée du Français. Une sorte de désodorisant contre l'ambiance pourrie.
Entre Toyotomi-san et Hyûga-kun, c'était la guerre des tranchées déclarée, mais couvant à petit feu. Il fallait dire que ni l'un ni l'autre ne voulait faire des efforts pour accepter la position de « l'ennemi ». Pour Kojirô, Toyotomi-san était là pour lui pourrir la vie et l'empêcher de respirer, si elle le pouvait. Il n'avait pas tort, mais connaissant la responsable des dortoirs des filles comme je la connais, je ne pouvais que fermer les yeux.
Dans sa jeunesse, elle avait été belle. Très belle, même. Et folle amoureuse d'un garçon qui appartenait pourtant à une classe sociale inférieure à la sienne. Bien entendu, ce n'était pas pour plaire à ses parents qui manigancèrent alors un mariage arrangé et utilisèrent de leur influence pour chasser le garçon. Seulement, Toyotomi s'enfuit, refusant le mari qu'on lui imposait. En faisant cela, elle fut déshéritée. Mais elle pensait avoir trouvé l'amour avec ce garçon… qu'il l'avait déjà oublié, et qui ne s'intéressa pas à elle maintenant qu'elle n'avait plus un sous. Elle se retrouva donc seule, sans famille ou support. Et elle resta seule toute sa vie. Surtout quand les coups du sort flétrirent sa beauté.
Les filles de Tôhô, en particulièrement celles d'Harmonie, étaient comme ses filles. Qu'elle devait protéger de tout mal. Et aux yeux de la brave femme, le mal suprême s'était incarné en chaque mâle vivant sur terre (et même mort). Si je n'étais pas rentrée dans sa chambre plusieurs fois, je serais certaine que Toyotomi avait des poupées vaudou à l'effigie de chaque représentant du sexe fort de Tôhô criblées d'aiguilles sur chaque centimètre carré de murs. Mais non. En fait, sa chambre est simple et juste décorée par une teinture représentant une fleur d'hibiscus. Comme quoi, les apparences sont trompeuses.
Je me rappelle encore du jour où le directeur annonça qu'un garçon allait devoir habiter à Sérénité. Ah, Sérénité, c'est le dortoir principal de filles. Harmonie est réservée aux meilleures d'entre nous. Entre nous, on l'appelle le VIP. C'est un bâtiment plus petit, avec des chambres de deux et non de quatre ou six, avec de belles salles de bains et une vraie salle commune. Du fait de mes bonnes notes, j'étais à Harmonie. En fait, j'avais été désignée comme responsable de dortoir bien avant mon accident de GRS, alors que je n'étais qu'en deuxième année de collège. A cette époque, bien sûr, je logeais à Pureté, avant que cette nomination ne me fit déménager à Sincérité, le VIP collège. Je sais, je sais… les noms ne sont pas terrible. Bref.. à cette époque, Toyotomi était responsable des dortoirs collège, puis elle fut nommée responsable de dortoirs lycée en même temps que je changeais d'établissement. Donc, nous avions un passé commun de quatre ans.
Et en ma qualité de responsable, j'étais là quand la nouvelle tomba. Toyotomi devint livide puis presque hystérique à l'idée que « ses filles », si douces et gentilles, allaient devoir supporter la présence d'un mâle dopé aux hormones, forcément rustre et donc encore plus sexuellement dévoyé. Quand elle apprit qu'il allait s'agit de Kojirô Hyûga, je crus qu'elle allait mordre le directeur. Mais elle n'avait pas le choix.
Après que « Honneur », le dortoir principal des garçons eut été en partie détruit par un incendie d'origine technique, l'administration avait bataillé pour recaser ses pensionnaires. « Justice », l'équivalent masculin d'Harmonie, avait été rempli à son maximum de ses possibilités, espace VIP ou non, et les dortoirs du collège, « Force » et « Respect » (le VIP) avaient même été mis à contribution. (Vous notez les noms pourris, hein ? Pour une fois, il y a égalité des sexes !)
Résultat des courses, seul un élève n'avait pas eu de chambre. Rapidement, il avait été convenu que cette âme solitaire irait vivre chez les filles. Mais c'était sans compter Toyotomi-san qui déclara que puisqu'il fallait introduire le renard (ou le Tigre, dans notre cas) dans le poulailler, au moins serait-il mieux de l'avoir sous le nez. Ainsi, il fut relogé à Harmonie, dans une chambre seule, sous la haute surveillance de Toyotomi-san, la redoutable responsable.
Le fait qu'il eût été volontaire pour déménager – aucun des garçons ne le voulant, le directeur se proposait de tirer au sort – n'apaisa pas les craintes de notre responsable. En fait, il se dévoua. Quand il fut interrogé pour connaître les motivations réelles de son acte, il répliqua qu'il n'avait pas l'intention de rester là-bas plus longtemps que prévu.
- « Un lit, c'est un lit. Qu'il soit en bas ou à droite, je m'en fous. Et ce n'est pas moi qui vais user des installations ! »
Ce en quoi il tint parole.
Et son rituel ne changea pas quand Manu-kun pointa le bout de son nez. Je les voyais arriver après leur entraînements, changer leurs sacs et repartir en moins de dix minutes pour la salle d'études où ils retrouvaient Wakashimazu-kun et Sorimachi-kun. Si Hyûga-kun se taisait pendant tout ce temps dans nos couloirs, Manu-kun saluait toutes les filles.
Les Excitées mises à part, plus de la moitié des filles de seconde année étaient folles de lui ! Et je ne dirais pas qu'elles étaient les seules. Les premières et les dernières années ne semblaient pas indifférentes à lui quand il passait dans les couloirs. Le reste de la population restait fidèle aux autres « beaux gosses », tel Hyûga-kun. En gros, le duo nouvellement crée enflamma les imaginations, au point que toutes les filles voulaient venir à Harmonie pour pouvoir profiter du spectacle. Par spectacle, je fais référence aux rares moments où Manu ou Hyûga quittaient leur chambre pour se rendre à leur salle de bains. A part ça, ils restaient généralement ensemble – sûrement un principe de précaution.
Je pense honnêtement que les deux étaient réellement amis. D'ailleurs, Hyûga-kun sécha tout le monde en appelant directement le Français dans son équipe, dès le premier cours de sport. Pour le reste du monde, cela voulait que le nouveau était maintenant inclus dans le cercle privé et intime du Tigre. Ce qui n'était pas difficile. Honnêtement, la réputation d'asocial du footballeur ne se justifiait pas. Je savais de quoi je parlais. Non seulement il était dans ma classe depuis le collège, mais je le « fréquentais » maintenant dans le dortoir. Vous allez me dire « mais elle vient de raconter qu'il ne vient jamais dans le dortoir ? » Justement ! Du peu temps que le Tigre passait avec nous, j'étais la seule avec qui il échangeait des rares mots. J'avoue. Au début, c'était un dialogue uniquement « professionnel », sur le règlement et l'inspection des chambres.
Mais je pense que mon attitude neutre l'amadoua. Il comprit que je n'en n'avais pas après sa vertu ou que je n'allais pas voler ses chaussettes pour les vendre au marché noir des célébrités lycéennes, et nous eûmes des embryons de conversation. Par exemple, ce fut lui qui me proposa de venir en étude avec lui pour parler avec Wakashimazu du dernier devoir de maths sur lequel je séchais. Ainsi, j'affirme sans me tromper que c'est Ken, le ronchon de la bande. Non, Kojirô n'avait contre lui que son tempérament soupe au lait. Beaucoup ne s'y faisaient pas. Mais jamais la star du foot n'avait eu un geste ou un mot déplacé envers qui que ce soit. Au contraire, il aidait volontiers les autres. Comme cette fois, et toutes les autres fois où je le vis aider les autres.
Donc, Manu et Kojirô étaient amis. Même les rares fois où ils faisaient du bruit dans le dortoir se contentaient d'être des engueulades aussi courtes qu'explosives. Ça les prenait deux-trois fois par semaine. D'un coup, on entendait deux voix qui s'entrecoupaient et bientôt, une porte claquait, signifiant qu'un combattant avait quitté l'arène. L'autre ne tardait à le suivre, ceci dit. On les retrouvait deux heures plus tard, attablés à la cantine, en train de se bidonner, comme si rien ne s'était passé.
Je profitais de mon statut de responsable pour aller à la pêche aux informations et demander à Manu-kun ce qui s'était passé. Il m'annonçait alors qu'ils avaient eu une opinion divergente sur qui nommer meilleur joueur de foot, ou sur le devoir de biologie, ou encore sur la façon de presser sur le tube de dentifrice. Apparemment, Manu-kun appuyait n'importe où, de préférence au milieu, alors que le Tigre insistait pour qu'on poussât depuis la fin du tube.
Franchement, je vous demande ! Quelle genre de vie mènent-ils, ces deux-là ? Réponse toute faite : une vie de footballeur. Je jurerais que les molécules d'oxygène qu'ils respirent ont la forme d'un ballon de foot.
Honnêtement, cela m'étonna un peu de Manu-kun. Il ne semblait pas être du genre accro à quoi que ce soit. Gentil et aimable comme il l'était. Surtout qu'il ne pratiquait pas le sport avant. Ceci dit, on pouvait clairement mettre le blâme sur Hyûga-kun. On a beau dire que c'était quelqu'un de simple, direct, honnête. A notre contact – nous les filles - il était devenu retors, calculateur et… et… et… je ne sais pas ! Il n'y a pas de mot pour ça. Le pire du pire du pire : c'est qu'il était fier de lui. Ça se voyait à l'œil nu… A ce jour, je ne sais toujours pas comment il s'y ait pris, mais en moins de deux semaines, il avait convaincu Manu-kun d'être le manageur de l'équipe de foot. LE poste dont personne ne voulait. JAMAIS !
A bien y réfléchir, je ne sais pas si c'est le fait qu'ils furent amis qui poussa Hyûga-kun à « l'inciter » à prendre ce poste, ou le fait de se côtoyer quasiment 24/7 qui les poussa à être amis. En plus, je le répète, cela ne ressemblait à notre Tigre de forcer quelqu'un à quoi que soit. Quoi qu'il en soit, Manu-kun se trouva intégré au monde masculin de l'équipe de foot.
On aurait pu croire que cela lui serait monté à la tête. Après tout, il était nouveau, étranger – exotique, presque - et le voilà propulsé aux côtés de l'élite de Tôhô, lycée où le sport faisait la loi, et où donc les sportifs régnaient. Bien que nous eussions de nombreuses équipes championnes de telle ou telle catégorie, en ce moment, le foot avait le vent en poupe. Aucune formation n'était partie de si loin pour arriver si prêt du sommet - dans leur cas, ils l'avaient atteint, le somment. Si on rajoute l'organisation de la coupe du monde par le Japon (et la Corée) en 2002…
Mais non. Manu-kun resta égal à lui-même. C'est-à-dire, surprenant. Alors que tous les garçons renâclaient au moindre signe de comportement féminin, il se montrait… curieux. Je ne vois pas d'autre mot pour décrire son attitude. Bien sûr, il ne l'admettrait jamais. Mais il rodait toujours, avec des petits coups d'œil vers nos magazines et nos groupes en plein papotages…
Ça aussi, c'était louche. Mais après tout, Hyûga-kun était des plus bizarres lui aussi. Qui se ressemble s'assemble, non ?
Oh, j'ai perdu une occasion de me taire.
