Tada ! Fournée suivante ! Motivation à fond. Telle que je vois la continuité, je prévois entre seize et vingt-trois chapitres, selon l'envie et l'inspiration.

Bonne nouvelle, j'ai trouvé un emploi ! Alors, si d'un côté cela me motive dans la vie en général – et donc dans l'écriture – ça me prend beaucoup de temps, et donc je me retrouve à batailler entre mes différentes activités sur mon peu de temps libre. Mais que cela ne vous empêche pas d'apprécier ce chapitre.

o.O.o

Chapitre huitième

Sam n'avait vraiment pas réalisé ce que se faire passer pour un garçon sous-entendait réellement. Par exemple, se changer dans le vestiaire collectif. Il avait beau ne pas avoir beaucoup de poitrine – voir pas du tout, ce qui le dispensait de porter des soutiens-gorges - il n'avait de pectoraux non plus. Et surtout, il n'avait pas pénis. Jamais Sam ne s'était senti plus femme que dans ce vestiaire. Ce n'était pas une question d'être outré ou sainte-nitouche. Mais il fut frappé par le fait que son mensonge restait et resterait un mensonge. Jamais il ne serait un homme.

Sam trouva la solution en se changeant dans la cabine des toilettes. Il s'attira des regards en biais, mais aucun commentaire, politesse japonaise oblige. Pour ne pas faire des vagues, il se lança sur un coup de tête, sur un ton un peu belliqueux :

- « Ouais, je suis un peu… pudique. Parce que je suis… frêle. J'ai eu un problème d'hormones quand j'étais petit, et vous savez que j'ai trois frères… Être plus petit que son benjamin, ça craint. Donc voilà ! »

La déclaration provoqua des « oh » et des « pas de chance ! » voire même des compatissants « mais ça va maintenant ? » et le sujet fut clos.

Ayant eu une la frayeur de sa vie dès le premier jour, il se jura de ne pas tenter le diable et raffermit sa décision de s'engager dans un club culturel. Tant pis si on le cataloguait comme une mauviette ! Il tenait à préserver son secret. Et pour cela, il devait faire quelques sacrifices.

Mais ce satané bourricot de Kojirô ne l'entendait pas de cette oreille. Hors de question que son camarade de chambre fut simple pigiste dans le journal de l'école. Surtout qu'il aimait le foot ! Non, le poste de manageur de l'équipe était fait pour lui. Sauf que le Tigre sentait bien la réticence de l'intéressé. Sans qu'il sût pourquoi. Bien sûr, il ne viendrait pas à l'esprit que Sam ne pourrait pas aimer servir de soubrette corvéable… Alors, il feinta. Lui ! Le bourrin des terrains. Bon, il se contenta d'appliquer de la psychologie pour les enfants de dix ans. Si ça marchait avec son petit frère, ça marcherait avec un français. Si ?

Aussi surprenant que cela pouvait paraître, ce fut le cas. Tout juste une semaine après son arrivée, Sam se retrouva manageur de l'équipe de foot lycéenne de Tôhô. Lui-même n'en revenait pas. Alors qu'il écoutait les instructions de l'entraînement en tentant de les mémoriser, Sam comprit ce qui venait de lui tomber sur la tête. Il allait passer sa vie presque 24/7 avec des mecs, Kojirô en tête de liste.

Au bout de sept semaines à ce régime, Sam ne voulait plus voir un mec en vrai ou en peinture. Lui qui n'avait jamais voulu autre chose qu'être un garçon comprenait la véritable nature de son vœu. Il avait beau avoir trois frères, et les fréquenter quotidiennement… Sam n'avait jamais réalisé qu'il était loin de savoir ce que c'était que d'être un garçon.

Mince ! Si il devait entendre une nouvelle blague salace de vestiaire ou sentir une nouvelle émanation odorante, d'où qu'elle vint sur le plan physique (c'est fou comme un gars peut puer de tant de différents endroits !) il allait hurler. Franchement, était-ce donc ce à quoi ça se résumait, être un mec ? Pour la première fois, et pas la dernière fois, Manu prit sur lui avec un pâle sourire et se concentra sur l'image d'une fleur. Une belle fleur éclose et épanouie, qui ne parlait pas, qui ne pétait ou ne puait pas, qui ne faisait rien que se balancer au grès du vent. Rooo, la zolie fleur !

Cette prise de conscience ébranla fortement notre Français, qui n'était plus très sûr de savoir ce qu'il voulait… qui il – ou elle – était. Du coup, Sam regarda son traitement hormonal avec un œil nouveau. Bien sûr, il n'avait pas manqué une seule pilule depuis son arrivée, mais plus par obligation qu'autre chose. Une des conditions sine quo non de son départ avait été la promesse solennelle de suivre sa médication à la lettre. Sachant qu'il s'agissait de la clé de sa liberté, et également de sa santé, Sam n'avait pas hésité. Il avait tout de même négocié de les prendre seul, sans contrôle médical ou équivalent – ce qui aurait éventé son stratagème. Élodie accepta, preuve qu'elle était prête à lui concéder un peu de maturité et d'autonomie. Belle preuve de confiance... Pour autant, ce changement d'état d'esprit fille-garçon n'emballait pas Sam plus que ça. Désormais, il avalait chaque comprimé avec un mélange d'espoir, de résignation et de peur, sans pouvoir identifier la prédominance dans ses sentiments.

Il devint encore plus silencieux, presque taciturne, au point que tout le monde remarqua le changement chez leur nouveau camarade. Certes, Manu-kun n'était pas très expansif, mais avant, il s'intéressait à la vie de la classe et au monde japonais. Une fois qu'il s'était dégelé suffisamment pour poser une question, on ne l'arrêtait plus. Langage, grammaire, coutume… Tant qu'il n'avait pas exploré tous les tenants et aboutissants d'un sujet, il continuait. Puis il retombait dans son mode « normal », que Kojirô appelait « ruminement », ce qui ne manquait pas de faire hurler l'intéressé. S'en suivait une bataille de mains – toujours gagnés par le buteur – ou de mots – souvent remporté par le Français, après abandon de la partie adverse pour cause de fou rire. Il fallait dire que Manu-kun avait la manie de déformer ou de mal prononcer les mots, et les quiproquo ou situations comiques s'enchaînaient. Mais ces moments devinrent de plus en plus rares.

D'ailleurs, ces crises d'hilarité furent la source et la cause d'un changement. Sam et Kojirô s'étaient encore pris la tête dans les vestiaires pour la énième fois de la journée. Mais cette fois, le Français ne passa pas l'éponge et refusa d'adresser la parole à son camarade de chambre. Ce dernier le regarda, haussa les épaules et continua de vivre comme si de rien n'était. En route pour la salle d'études. Sam le regarda s'éloigner avec l'envie de le frapper ou de hurler. Pour se calmer et s'occuper l'esprit, il se plongea dans ses devoirs.

A ce moment, Sam fit la constatation que leur chambre était petite et bien trop silencieuse. Les deux compères n'y passaient que leur fin de soirée, et l'espace entre les deux lits et les deux bureaux inutilisés suffisait largement pour les chamailleries et batailles de chaussettes puantes ou autres objets non identifiés et identifiables. Depuis sa rentrée, jamais il n'avait été seul, si ce n'était dans sa douche ou ses rêves. Une nouveauté pour lui, qui avait été de nature solitaire. Encore plus étrange, la facilité qu'il avait eu à se lier avec tous, sans jamais avoir eu à réfléchir à son apparence. Sam s'était tout simplement socialisé.

Et si la compagnie générale lui manquait, il regrettait surtout l'absence de Ken, qui aurait pu lui expliquer son exercice de maths. Généralement, Sam se débrouillait pour obtenir de bonnes notes, mais la classe avait depuis peu abordé l'arithmétique, et cette partie du programme déboussolait carrément le Français. Il fallait aussi avouer qu'il n'avait pas prêté grande attention au prof, à cause de Kojirô qui voulait revoir la stratégie pour le prochain match. Pour sa défense, le manageur argumentait que ce sujet était nettement plus passionnant que cette histoire de dénominateur commun. Déjà, il n'arrivait pas à dessiner le kanji pour ce mot... Kojirô avait qualifié ses premiers essais de « bouse de mammouth préhistorique », ce à quoi un Français vexé avait répondu que comme tous les mammouths étaient préhistoriques par nature et définition, l'avis de l'avant-centre ne valait que « pouic ». Et une nouvelle prise de nez avait démarré au quart de tour.

Bref… Sam séchait sur son problème et sa fierté toute nationale se refusait d'aller en salle d'études demander de l'aide. La démarche en soi-même ne gênait pas. Ken a-do-rait se la jouer « premier de la classe » en maths. Mais Kojirô serait là, et ne se priverait pas. Pourtant…. Se rendre un zéro pointé…. Soupirant et grommelant, le jeune homme admit sa défaite devant ce cas de nécessité majeure et commença à se diriger vers la salle d'étude.

- « Manu-kun ? Tout va bien ? » s'inquiéta un voix fluette.

- « Ah, Yumi… Non, tout va bien… je crois ? »

- « Encore Hyûga-kun ? » Difficile de ne pas entendre ou noter le comportement des deux garçons… Surtout quand on vivait en vase clos comme seuls les pensionnaires le pouvaient.

- « Ouais… Mais en plus, je coince en maths… »

- « Oh… » La déléguée baissa la tête sur le côté. Sam savait maintenant que c'était signe qu'elle hésitait à dire quelque chose, mais qu'il suffisait de lui laisser assez de temps pour se prendre en main pour qu'elle se décidât. « Si ça se trouve… je peux peut-être t'aider ? »

- « Vraiment ? »

- « Oui… d'ailleurs, j'allais aider les filles. Si tu veux te joindre à nous… »

- « Dans… ta chambre ? »

- « Oh, non ! C'est trop petit. Et puis, Toyotomi-san nous étranglerait, si tu entrais dans ma chambre et que je te laissais faire. Je pensais… la salle commune ? »

- « Ça roule. »

Sam n'avait jamais mis les pieds dans la salle d'études et de détente qui occupait une grande partie du rez-de-chaussée. Il s'était contenté de passer le nez, de constater la présence de filles, de rose, de piaillements et avait effectué une retraite prudente vers sa chambre, où l'attendait un Kojirô goguenard qui l'avait prévenu. Cependant, Sam révisa son opinion en s'installant autour de la table basse sur un coussin certes hideux (violet avec un motif de chat) mais confortable. Les murs restaient roses, mais après le mélange difficilement reconnaissable de gris et beige qui décorait les salles de cours et les vestiaires, cela changeait agréablement. Bon, fallait voir à ne pas trop en abuser... Le parquet était en bois clair, les lambris en imitation bambou, et la multitude de coussins colorés égaillait plus qu'elle n'agressait l'œil. Sam contempla d'un air songeur les posters des chanteurs et acteurs placardés au mur. « Des tapettes », aurait jugé Kojirô. Lui restait plus poli, mais se demandait quel accueil la France réserverait à ces types effémines maquillés à outrance et aux coiffures psychédéliques…. Au moins, il n'était pas encore contaminé par la frénésie féminine.

- « Tu l'aimes ? » demanda une fille, en suivant la direction du regard du français.

- « Hein ? »

- « Le chanteur, le groupe, la musique… tu as le choix… » répliqua-t-elle, malicieuse.

- « Aucun de trois. »

- « Pourquoi ? »

- « De un, ils sont ridicules avec leurs cheveux et leur maquillage. De deux, le chanteur est plutôt un danseur avec la moins moche des voix de tout le groupe et enfin, je n'aime pas la pop, française, anglaise ou japonaise. »

- « Ah…. Tu aimes quoi ? »

Sam cligna des yeux et chercha à comprendre si sa camarade se moquait de lui. Mais non, elle semblait sincèrement intéressée par ses goûts. D'abord un peu hésitant, il avait commencé à se confier. Lorsque l'heure du repas sonna, peu de maths avait été fait, mais des sujets transversaux tels la mode, la cuisine, le ciné et les livres avaient été passés en revue.

- « Tu manges avec nous ? » proposa Ayaka Sasaki, celle qui avait lancé la conversation.

Même Sam eu un mouvement de stupéfaction. Une invitation aussi directe n'était pas très japonaise. Le clivage fille/garçon japonais ne ressemblait pas à celui existant en France. Ici, des groupes mixtes se composaient sans aucun problème. Mais il s'agissait essentiellement d'amis d'enfance ou de collège. Ou alors, des groupes rassemblés par des goûts communs, telles les activités. Toutefois, la mentalité japonaise avait plus ou moins convaincu les unes et les autres qu'il était de bon ton de rester séparés. Ce sentiment était particulièrement exacerbé par une scission des sexes lors des cours de sports, qui ne mélangeaient jamais filles et garçons. Et si les corvées étaient toujours distribuées à des paires mixtes, les taches étaient déjà assignées, quelque soit l'individu. Même si la fille était assez forte pour déplacer les meubles, elle devait se résigner à sortir les poubelles. Qu'importe si le garçon avait une très belle écriture, il devait faire le stock de matériel pendant que la fille remplissait le cahier de classe.

De plus, Sam avait compris que la notion de groupe se posait comme une fondation de la société nippone. Encore plus que la mixité. Si tu appartenais à un groupe, tu devais lui rester fidèle. Aussi, Manu-kun était de façon formelle associé au groupe des footballeurs. Manger à une autre table serait… était… inconcevable.

- « Bon, alors ? Pour une fois que je peux discuter avec toi ! » Au moins, Ayaka n'avait pas sa langue dans sa poche.

- « Pourquoi tu veux discuter avec moi ? »

- « Parce que tu es un garçon et un Français. Tu as une double raison de ne pas avoir le même avis que nous. Je veux étudier ça ! »

- « Je ne suis pas un cobaye ! »

- « Allez ! Ou sinon, Yumi-chan ne t'explique pas les maths. Et puis, comme ça, tu vas rendre tous les mecs jaloux ! Eux, ils n'osent pas venir nous parler ! »

- « Mais toi, ça ne te dérange pas de - »

- « Si tu veux tout savoir, j'ai vécu à Hawaï pendant cinq ans. J'ai l'habitude des mentalités occidentales. D'ailleurs, j'ai eu du mal à m'intégrer ici. »

- « Ah. »

Sam se laissa traîner vers la table que la bande de Yumi utilisait tous les jours. En passant, il surprit l'expression étonnée du trio de la Tôhô et du reste de l'équipe, devant cette défection des plus soudaines. Et cela n'alla que crescendo lorsqu'ils réalisèrent la bonne ambiance qui régnait sur la table, et que Manu-kun se refit harponner à la fin du dîner, direction la salle commune d'Harmonie pour faire des maths… pour une fois…

Tout bien considéré, Sam apprécia cette nouvelle liberté qu'il avait avec les filles. Depuis cette soirée, il était accepté au sein de la communauté féminine du dortoir et de sa classe. Son statut d'étranger avait servi de laissez-passer ou de laissez-faire pour ce qui apparaissait être une violation du code informulé de la vie sociale lycéenne. Même Kojirô et la bande de footballeurs se contentèrent de le charrier de temps à autre, surtout s'il se pointait en retard à l'entraînement ou autre. Sam suspectait qu'ils étaient en fait jaloux de cette indépendance.

Quoi qu'il en soit, le jeune homme trouvait un grand plaisir à discuter avec les filles. Bien sûr, les conversations interminables sur les derniers potins, le jugement des « beaux mecs » ou l'essayage de maquillage le rebutaient autant. Ceci dit, il s'étonna plus d'une fois en donnant son avis – qu'on le lui eût demandé ou pas - comme lorsqu'il avait spontanément conseillé à une certain Marika de ne pas mettre de rouge à lèvres trop rouge, car cela faisait vulgaire. En fait, aussi étonnant que cela pût paraître, cela ne fit que renforcer son statut de « mâle ». Du coup, les filles venaient lui demander en rougissant quelle tenue ou couleur il préférerait, en tant que garçon. Ironique, n'est-ce pas ?

La goutte d'eau qui fit déborder le vase fut lors d'un long week-end qu'il passa en compagnie des Fumada. Profitant d'un pont du mois de juin, il alla leur rendre visite. Ce n'était pas la première fois qu'il redevenait Samatha pour eux. Plusieurs fois déjà, le couple était venu sur Tokyo pour l'inviter un samedi ou un dimanche au restaurant ou à faire une sortie. Tous les élèves faisaient de même avec leur famille. Kojirô lui-même s'absenta pour aller célébrer l'anniversaire d'un de ses frères. Cependant, alors que le rythme de tournoi inter lycée s'accélérait, les joueurs eurent de moins en moins de temps libre. Ce fut donc une bouffée d'air frais pour Sam de partir loin des vestiaires.

Néanmoins, les choses se compliquèrent un peu quand Sakura Fumada insista pour aller faire les magasins avec Samatha. Elle trouvait dommage que la jeune fille n'eut pas une jupe ou une robe pour la saison chaude et surtout, elle voulait lui offrir un kimono d'été pour les festivals. La principale intéressée frémit mais ne trouva aucun argument capable de faiblir la douce détermination de son hôtesse. Elle dut donc subir un après-midi de shopping. Et là… tout se joua. Sam essayait une jupe et tentait de se convaincre qu'elle devait choisir quelque chose pour faire plaisir à Sakura quand elle réalisa qu'elle se demandait mentalement « qu'est-ce que les filles penseraient de cette jupe ? Et les garçons ? »

- « Samantha, ma petite, tu vas bien ? Tu es bien pâle, soudain. »

- « Euh, non. Impec. »

- « Cette jupe tombe très bien. Elle te plaît ? »

- « Euh, oui. Impec. » fit la jeune fille par automatisme. Plongée dans un brouillard qui étouffait les bruits, elle laissa Sakura prendre les choses en main. Un peu plus tard, elle se retrouvait dans une boutique de kinomo et moins d'une heure après, les deux femmes prenaient une glace sur une terrasse de café, de nombreux sacs à leurs pieds.

« Mais qui suis-je ? » pensait Sam. Une fille, un garçon ? Et surtout… qui veux-je être ? Depuis qu'on m'a dit que j'étais une fille, j'ai tout fait pour redevenir un garçon. Et maintenant que je suis un garçon, je m'aperçois que ce n'est pas vraiment … ce à quoi je m'attendais. Et si maintenant j'arrive à supporter les filles, je suis bien loin de vouloir en être une…

Et à qui en parler ? Personne au Japon n'était au courant de ses problèmes. Surtout, personne au Japon ne devait être au courant. Alors, téléphoner à Flo ? Ce dernier allait sûrement lui reprocher de changer d'avis comme de chemise ! Après tous les efforts et les risques qu'il avait pris pour la faire admettre en tant que garçon à Tôhô, il n'allait sûrement pas accueillir les états d'âmes de sa sœur avec joie. Surtout, Sam était consciente maintenant qu'il avait dû souffrir toutes ses années où elle avait été une rebelle. Elle n'avait été ni une sœur, ni un frère. Juste un poids mort, toujours à râler et à se lamenter sur son triste sort. Grand-père ? Aïe, non. Sam savait qu'il était au courant de leur mensonge, et il n'était pas très heureux de cela. Si elle devait lui confier ses angoisses, il la ferait rentrer en France sur le champ.

Sam était encore complètement perdue quand elle endossa son identité de Manu-kun pour rentrer dimanche soir. Toujours dans son état de zombie, il se laissa tomber sur son lit et ne prêta pas attention – au départ – à son voisin de chambre.

- « Hé, je te cause ! » râla Kojirô.

- « Ouais ? Tu disais quoi ? » soupira le Français en se reconnectant avec la réalité. Merci Kojirô….

- « Tu te demandais pourquoi tu avais une jupe dans tes paquets. »

Sam s'aperçut que le sac plastique contenant le vêtement s'était renversé au sol et rougit. La gaffe à ne pas faire. Et devant l'air abasourdi et étrange du buteur, il perdit un peu ses moyens.

- « C'est un cadeau. » finit-il par dire, à défaut de trouver un mensonge potable.

- « Quoi ? pour toi ? »

- « Mais non, banane ! Un cadeau que je fais ! » Merci Kojirô…. Sauvé par lui !

- « A qui tu offres des jupes, toi ? »

- « Franchement ? Au départ, je pensais à toi. Mais maintenant, je me dis que ce n'est pas ta couleur, ça te brouille le teint ! A qui, crétin ? A une fille, bien sûr.»

- « Quelle fille ? »

- « Ma…. Cousine. Pour son anniversaire. »

- « Quelle cousine ? Tu ne m'avais pas dit que tu avais une cousine ! »

- « Et pourquoi je devrais te le dire ? Tu m'as parlé de ta cousine, toi ? »

- « Difficile, je n'en ai pas. »

- « Ben, ça explique beaucoup de choses. »

- « Comment ? » gronda Kojirô.

- « Comment quoi tu ne comprends rien aux filles. »

- « Qu'est-ce - »

- « Rien qu'à voir ta tête dégoûtée. Je suis cer-tain que tu es en train de te dire qu'offrir une jupe à une fille, c'est nul comme cadeau, surtout venant d'un mec, et qu'en plus, elle est moche. »

- « Et j'ai raison ! » se défendit le Japonais. « C'est nul et c'est moche. »

- « Attends que ta sœur soit en âge- »

- « JAMAIS ! Jamais ma sœur ne se mettra un truc aussi horrible ! Et dire que les Français sont censés être les pros de la mode ! »

- « Elle est très bien, cette jupe ! »

- « Que dalle ! »

Et ils se bouffèrent le nez jusqu'à ce que Sam ouvrît en grand la porte de leur chambre et beugla dans le couloir :

- « Yumi ? Sasaki-chan ? »

Ce qui était très étonnant de sa part, aussi de nombreuses têtes pointèrent, en plus des deux appelées. Kojirô, lui, eut une expression mitigée entre l'étonnement et la bouderie en entendant à quel point Sam était familier avec les filles.(1)

- « Manu-kun ? Qu'est- »

Il leur coupa la parole en leur agitant la jupe sous le nez, tout en tirant Kojirô dans le corridor.

- « Les filles, si votre cousin vous offrait ça pour votre anniversaire, qu'est-ce que vous diriez ? »

- « Rooo, elle est trop belle ! »

- « Et toc ! »

- « Mais non, c'est moche, ce truc ! » martela Kojirô, qui n'admettait pas sa défaite.

- « C'est parce que…. Yumi, tu veux bien l'enfiler pour moi. Pour que Môssieur arrête de me prendre la tête ? »

Surprise, la jeune fille eut un hoquet, échangea un regard avec son amie qui gloussa. Parfaitement synchro, Sam et Kojirô levèrent les yeux au ciel et soupirèrent. Pour ça, ils étaient toujours d'accord. Devant la mine des deux garçons, toutes les filles pouffèrent, ce qui redoubla l'expression d'ennui exaspéré masculine. Voulant éviter de créer un cercle vicieux, Yumi prit la jupe et disparut dans sa chambre de courts instants avant de revenir.

- « Alors, Kojirô, tu en penses quoi ? » claironna Sam. Sur la jeune fille, la jupe rendait encore mieux que sur lui… elle… que dans le magasin, donc. C'était donc à ça que ressemblait une vraie fille !

- « Que cette jupe est moche et qu'elle gâche l'effet général. »

- « Général de quoi ? » Sam ne comprenait pas ce que Kojirô voulait dire et il commença à douter de sa connaissance de ce vocabulaire. Voyant son camarade qui n'avait pas la moindre envie de s'expliquer, le Français sentit la moutarde lui monter au nez. Comme c'était facile de jouer les réservés et asticoter sans répit les autres. « Alors, tu assumes ou pas ? »

- « QUOI ? » hurla le Tigre, faisant sursauter toutes les filles. « Que veux-tu que je te dise ? Que Yumi serait beaucoup mieux sans cette jupe ? Ben voilà, tu sais tout ! »

Le propos était innocent, mais pouvait être très mal interprété. Certaines se mirent à ricaner immédiatement, et la déléguée piqua un fard à moitié amusée, à moitié gênée. Ayaka, que son éducation internationale posait comme l'effrontée de service, roucoula un très taquin :

- « Oooh, Hyûga, quel coquin ! Hentaiii ! » d'une voix mielleuse et caricaturale, qui stupéfia l'intéressé, sans savoir si elle était sérieuse ou pas. Cependant tout le monde avait compris l'allusion et si l'embarras avait fait place à un amusement généralisé, ceci n'était pas pour plaire à Kojirô. On le vit s'empourprer - de colère et de contrariété – se retenir difficilement, résultant en un gonflement de muscles impressionnant et un tic nerveux à la mâchoire et dédia une œillade meurtrière à l'assemblée. À part Sam et Ayaka qui frémirent et tremblèrent, le reste du dortoir eut la peur de sa vie. Sans mot dire, le Tigre regagna sa tanière, mais il était évident qu'il était plus que vexé.

- « Désolée, Manu-kun… » murmura Yumi.

- « Non, ce n'est pas ta faute ! » articula difficilement Sam, qui se contenait tout aussi difficilement que son colocataire. « C'est un abruti qui ne sait pas parler d'autre chose que le foot et qui est un asocial né. »

- « Je dirai plutôt qu'il est timide. » fit Ayaka avec un regard profond vers la porte fermée.

- « Timide ? Qui ? Kojirô ? » s'étrangla le jeune homme. « Mais tu as fumé quelque chose ? »

- « Non, même pas. Tout le monde n'est pas à l'aise comme nous pour exprimer ses sentiments. Regarde Yumi. » La déléguée poussa un nouveau fard et tenta de se défendre, mais son amie posa une main chaleureuse sur son épaule. « Ce n'est pas sa faute, ou la tienne. C'est juste votre modèle sociale. Je suis bien Japonaise, moi, mais j'ai vécu à l'étranger, et je me sens plus proche de Manu-kun que de vous, tout simplement parce que je n'ai pas cette barrière culturelle. »

- « Barrière ou pas, ça n'enlève pas qu'il est con. » grommela Sam. « Con, buté, égoïste, orgueilleux et persuadé d'être le meilleur. »

- « Ça, ce n'est pas dû à sa nationalité. »

- « Gn… »

- « Plutôt à sa nature masculine. »

- « Hé ho ! Ne me mets pas dans le même panier ! » s'offusqua le faux garçon.

- « Ah bon ? Parce que tu n'es buté et persuadé d'avoir toujours raison, peut-être ? »

… Devait-il prendre ça comme un compliment ? En tout cas, sa couverture n'était pas grillée ni chez les garçons, ni chez les filles, et c'était ce qui comptait.

Par contre, la déchirure entre Kojirô et Sam était désormais consumée. Le Français ne comprenait pourquoi le footballeur était tellement fâché, et ni Ken ni Kazuki ne purent en tirer un mot. Heureusement que le championnat entra dans sa dernière phase, détournant toutes les forces et attentions vers l'obtention de la coupe. Tôhô rejouait son titre qu'il avait enfin décroché l'année dernière. Sam n'avait pas trop suivi l'histoire avec ce Tsubasa Ozhora, et il trouva la rencontre avec cette équipe de Nankatsu décevante.

Puis ce fut les vacances d'été, tout juste deux petites semaines. La famille de Sam avait prévue de venir lui rendre visite, mais le championnat avait – grand merci – annulé ce voyage. Pas la peine de traverser le globe pour seulement quinze jours, voir même treize effectifs, une fois enlevé le trajet, surtout si la principale intéressée n'était pas disponible. Sans compter les effets néfastes du décalage horaire. Sam alla donc chez les Fumada et fit de belles excursions avec le couple, explorant l'île principale, notamment Tokyo, Kyoto, Osaka et Nagoya. Pendant ce temps, Sam redevint Samatha, jeune fille au comportement de garçon manqué. Cependant, quelque part, elle trouva difficile d'être elle-même, la rebelle colérique. Elle ne s'énerva même pas quand un garçon de son âge lui fit des compliments lorsqu'il la vit dans son yukata, lors du festival du quartier. Ceci dit, elle lui mit un vent monumental, ce qui n'était pas sans ravir la Française…

Mais bientôt, la rentrée se profila à l'horizon, et les choses se compliquèrent.

(1) Je rappelle que l'utilisation de prénoms chez les Japonais dénote un lien très fort et profond: seuls les bons amis et la famille vous appellent directement. L'oubli de suffixe est encore plus fort. Le -chan dénote également une connivence particulière.