Chapitre neuvième
Avec le temps, je m'étais habitué à tenir mon rôle de personnage de second plan. Mieux, j'avais appris à apprécier ce poste en retrait. Je pouvais tout voir, analyser et critiquer sans m'impliquer. Je veux dire, ça m'a sauvé la vie plusieurs fois. Je n'ai jamais compris comment ils faisaient, mais Kojirô et Ken avaient le chic pour s'attirer les ennuis. Ils ne les cherchaient pas, croyez-moi. Mais c'était comme s'ils émettaient une « vibration », les transformant à aimant à emmerdes… Ça doit être ça, le talent. Ou plutôt le versant, la contrepartie, la rançon du succès. Ce n'était pas que je n'étais pas sans talent, non plus. Mais mon éclat n'était pas comparable à ceux de mes deux amis. A eux deux, c'était la rencontre entre Noël et les feux d'artifices de l'été. Pas étonnant que je reste dans l'ombre, et franchement, ça m'éclate.
Par exemple, de là où je suis, je peux assister à une scène extrêmement intéressante, voire même drôle. Enfin, de mon point de vue. Je me doute que les participants ne sont pas de mon avis. Mais ça, c'est leur problème. Ils n'avaient qu'à s'y prendre autrement et faire comme moi, regarder les gens qui vivent autour d'eux.
Par exemple, Ken pourrait se rendre compte qu'Ayaka Sasaki ne lui parlait que parce qu'elle avait décidé que Yumi et lui feraient un bon couple. Mais comme l'intéressée était timide comme une souris, c'était elle qui engageait la conversation, puis plantait son amie sur place… Elle-même pourrait intuïter que le goal nourrissait des sentiments à son endroit, et que les conversations entre Yumi et Ken mouraient systématiquement dès qu'elle partait. Essentiellement parce que Yumi dévorait des yeux – à sa façon, donc très discrètement, voire peureusement – Manu. Notre déléguée, pendant qu'elle y était, pouvait oublier ses inquiétudes sur la relation entre Sasaki et le Français. Parce qu'Ayaka n'était pas insensible aux charmes de notre buteur en chef. Et Kojirô pourrait se prendre en main, au lieu de foudroyer Manu qui s'en contrebalançait, occupé comme il était à parler avec Sasaki, et aller papoter avec Yumi, depuis le temps qu'il nous gonfle avec elle. Et dire qu'il prétend encore ne pas être amoureux d'elle…
Donc, dans le genre Santa Barbara, ce n'était pas mal. Rajoutez la tension entre Manu et Kojirô… Notre manageur n'a pas encore compris pourquoi le Tigre lui en voulait autant, et je pense que Ken non plus. Faut dire que celui-là… Tout karatéka qu'il est, question relation personnelle… Il se dit attiré par Ayaka Sasaki, mais n'a peut-être pas échangé deux mots avec elle en deux ans (hors les tentatives de celle-ci de le faire discuter avec Yumi). Donc, les amours cachées des uns et des autres avaient contribué à faire exploser une situation bien instable par nature. J'avais cru à un moment que les deux zozos (Manu et Kojirô) allaient, contre toute attente, s'entendre à merveille. Comme ce qu'ils laissaient entendre au début de leur cohabitation.
Mais moi, j'avais tout de suite décelé qu'ils étaient trop semblables sur les mauvais points, et trop éloignés sur d'autres, et que tôt ou tard, cela ferait des histoires. Par exemple, le fait que Manu était très secret, hésitant à se confier, alors que Kojirô était transparent, ne cachant rien. Que les deux étaient intransigeants et très peu patients. Mais que voulez-vous que je fasse ? Leur dire qu'ils ne pouvaient pas être amis ? J'avais pourtant tenté de le leur faire comprendre. Au point que même Ken réalisa que je n'étais pas très aimable, ce qui venant de Monsieur Porte de Prison, était une chose en soit.
Le pire, c'est que je n'ai rien contre Manu. C'est un bon gars. Un copain, si les choses avaient été un peu différentes. Je pensais même pouvoir me lier à lui, et ne plus tenir la bougie entre Kojirô et Ken. Ce n'était pas leur faute, mais leur passé commun les rapprochait au point qu'il m'excluait de leur relation par moment. Je veux dire, ils avaient grandi ensemble, dans la même petite ville, la même école primaire… Ils étaient vraiment liés. Et moi, j'étais au milieu. Ils ne me reprochaient rien, mais il m'arrivait de me sentir à part.
Alors, quand j'ai vu que Kojirô incluait Manu dans notre groupe, je me suis félicité. J'allais pouvoir avoir « mon » pote, à moi, rien qu'à moi. Mais voilà que Kojirô se mit à l'apprécier. Ces deux crétins ne se lâchaient plus d'une semelle. On aurait dit des siamois… Et pour autant, Ken et moi n'étions pas devenus plus intimes. Je dois dire que je n'avais pas vraiment envie de l'être. Nous ne partageons pas tant de choses en commun. Tôhô, le foot, le hard-rock. C'est à peu près tout. Et puis, nos caractères ne s'accordent pas…
Donc, après les vacances d'été, trop courtes pour nous qui avions disputé – et remporté – le championnat inter-lycées, nous avions eu la bonne surprise de trouver nos dortoirs refaits à neuf. L'administration nous avait regroupé, les quatre footeux, dans la même chambre. Si Kojirô ne se tenait plus de quitter enfin l'univers des folles furieuses, Manu traînait beaucoup plus la patte. En moins de deux semaines, il était devenu une ombre, n'ouvrant la bouche que pour dire le strict minimum. Et les demandes répétés de Kojirô, exigeant de savoir ce qui n'allait chez lui, n'arrangeaient pas les affaires. Si vous rajoutiez donc les multiples espérances amoureuses des uns et des autres, des unes et des autres devrais-je dire… Voilà, vous avez compris. Ce second semestre partait sur les chapeaux de roues, envoyant gicler de la boue partout autour de lui. Sauf sur moi, qui était tranquillement assis sur la banquette arrière…
