Après sept ans d'absence (T_T) je reprends cette fic. Idéalement, je voulais la poster hier, pour l'anniversaire Lusionnelle (alias Asuka et FicAndRea) et idéalement² je voulais la finir. Mais j'ai eu les yeux plus gros que le ventre, donc je n'ai pas réussi à tout écrire. En plus, j'ai surchargé ma bêta, donc les chapitres sont publiés avec uniquement mes relectures.
Par contre, j'ai la ferme intention de finir cette fic, avant l'année (promis!) d'autant plus que j'ai trouvé ma fin (raison principale pour laquelle je n'ai pas posté hier).

Lusionnelle, ça fait sept ans qu'on se connaît, qu'on se croise de loin de part nos emplois du temps conflictuel. Tu restes, et resteras, une personne en qui j'ai trouvé un écho de ma fibre littéraire et c'est toujours avec joie que j'ai de tes nouvelles. Tu es une belle âme, et c'est avec le plus grand plaisir que je continue à te dédier ces modestes écrits, qui n'ont pour objectif que de faire sourire.

Bonne lecture à toutes!

o.O.o

Chapitre dixième

Je n'ai jamais compris pourquoi tout le monde me qualifie de timide. Ce fut une grande surprise pour moi de m'en rendre compte, lors d'un exercice de « connaissance de groupe » que nous avions fait en début de première année au lycée. Il fallait associer à chaque personne de la classe un adjectif, et j'ai récolté près de 85% de timide.

Non, mais je vous jure ! Comment voulez-vous que je sois timide alors que je suis capable de m'exhiber en justaucorps ultra moulant sur les tapis de G.R.S. devant un public d'à peu près trois mille personnes, et gagner la première place ? Comment quelqu'un de timide pouvait être déléguée de classe ? Il n'y a que moi à être choquée par le paradoxe, ou quoi? Je crois que mes camarades de classe ne réfléchissent pas vraiment. Parfois, cela m'inquiète...

Donc non, je ne suis pas timide. Si je devais me qualifier, je me décrirais comme discrète. Calme et posée iraient aussi, mais discrète me semble juste parfait. Je ne suis pas comme Ayaka-chan, vive et colorée, toujours en train de bouger, rire et s'exprimer avec ses mains. Peut-être que la gym m'a trop donné l'habitude de contrôler mon corps... Je ne fais jamais aucun geste inutile. Je ne parle pas non plus pour ne rien dire. Mais j'écoute.

On pourrait aussi me qualifier d'empathique. Pas d'émotive. Encore une fois, dois-je rappeler que j'ai été au top du top de mon sport au niveau national ? Une championne a la maîtrise de ses émotions et se distingue par un mental d'acier. Si j'ai été capable d'accomplir mon programme long avec une cheville en miettes sans que cela ne se vît, croyez-moi, ce n'est pas la bande d'Excitées ou un mot de travers qui allait me déphaser.

Mais je ressens ce que les autres ressentent, peut-être parce que la G.R.S., c'est justement ça: faire ressentir au public les émotions que nous mettions en scène. Je sentais quand un de mes camarades était troublé, quand il fallait le laisser seul ou aller lui parler. Je savais élever la voix pour gronder ou obtenir le silence, sans pour autant avoir à m'égosiller. Car je savais obtenir le silence, me faire regarder et respecter.

Et surtout, j'étais bien élevée. En tout cas, selon les critères japonais. Sur ce point, Ayaka-chan et moi étions totalement à l'opposé. Selon nos critères, elle était trop vive, trop intrusive. Ce côté occidental en elle qu'elle avait gardé d'Hawaï – voire qu'elle cultivait - faisait son charme, mais la desservait souvent. Jamais je ne m'imposais. J'exprimais ma sollicitude et ma disponibilité si besoin était. Je tendais une perche et c'était à l'autre de la prendre et de venir me parler, là où ma meilleure amie prenait le taureau par les cornes et allait voir la personne : « si tu veux parler, je suis là, ne reste pas dans ton coin ». In fine, c'était la même chose, mais il y avait l'art et la manière de le faire.

Avec Manu-kun, je dois admettre que sa méthode directe était la plus adaptée, sûrement parce qu'elle était plus occidentale. Ou moins japonaise. Aussi parfait que pouvait être son japonais, Manu-kun n'avait pas grandi ici, où nous avions tous appris avant même de savoir parler notre code social muet. Même Kojirô Hyûga, lui qui était tellement peu délicat, le connaissait et le respectait. Ce n'était pas quelque chose qu'on apprenait dans les livres. C'était une part de nous, un élément qu'on vivait, qu'on faisait sien. Je ne doute pas un instant que si Manu-kun devait rester au Japon plus longtemps, il finirait par acquérir cette finesse du non-dit.

Car le Français était, comme moi, un grand sensible. Cela se voyait : rapide dans ses emportements, encore plus à se calmer, tenace dans ses rancunes et toujours à fleur de peau. Je me souviens encore de sa dispute avec Kojirô sur une jupe. Je veux dire... Même nous, les filles, avions trouvé ça ridicule de se prendre le nez pour une jupe. Pourtant, ce fut l'élément qui sépara ce duo. Donc oui, Manu-kun pourra faire un très bon Japonais, dans le temps. Parce que malgré nos différences, nous étions très semblables.

Et c'est pour ça que je l'aimais.

Je ne saurais dire quand exactement je suis tombée amoureuse. Je crois que c'est arrivé petit à petit, à force de le côtoyer. Étudier avec lui, vivre avec lui. Autant de petites anecdotes qui me le révélèrent, comme la fois où il sauva un petit iguane qui s'était introduit dans le dortoir. Toyotomi-san était devenue hystérique, tout comme la plupart des filles et avait tenté de chasser le pauvre reptile à coup de balais, l'assommant à moitié avant de l'acculer sous un meuble. Hyûga avait regardé la scène d'un œil torve et presque méchant, content de voir sa Némésis totalement paniquée, mais exaspéré au-delà des mots par les vagissements des pensionnaires (ce en quoi je le rejoins). Manu-kun fut le seul à garder son calme et à agir. A l'aide d'une puissante lampe torche qui dégageait autant de chaleur que de lumière, il fit sortir l'animal et le guida dehors, où celui-ci se glissa dans la végétation ambiante avec un soulagement quasi perceptible. Oh, je n'en menais pas large, et je n'avais pas été la dernière à monter sur une chaise... mais j'avais été la première à bouger quand il nous certifia que la bestiole était inoffensive.

Les vacances d'été furent une sorte de catalyseur. Encore et encore, mes pensées revenaient vers Manu-kun, et je me prenais à me retourner de temps en temps, prête à lui parler, comme s'il était toujours à mes côtés, comme souvent en classe. Mais non, il était avec l'équipe de foot, en train de disputer le championnat. Pour la première fois, je me surpris à regarder les matchs à la télévision, non pas pour suivre ce qui s'y passait, mais dans l'espoir de le voir, même furtivement. Cependant, ces sessions sportives ne furent pas totalement perdues. Pour la première fois, je regardais le Tigre en pleine action.

Cela peut paraître bizarre... Avoir vécu cinq ans de sa vie avec un garçon et ne presque rien connaître de lui. Ken et Kojirô étaient dans ma classe dès le collège, puisque nous étions tous trois élèves inscrits en bourse sport-études. Mais à cette époque, j'avais la G.R.S. et je n'avais pas le temps de m'occuper des autres. Et puis mon accident est arrivé. La convalescence et la rééducation avaient été assez difficiles comme ça, et alors que je pensais pouvoir souffler un peu, voilà qu'on me collait la responsabilité des dortoirs et de la classe. Sûrement pour m'occuper. Merci bien, mais je suis tout à fait capable de me gérer. Mais j'étais – et je suis toujours – une bonne petite made in Japan, et au lieu de les envoyer paître comme j'en avais envie, je m'inclinai profondément en les remerciant de l'immense honneur qu'ils me faisaient en me confiant cette responsabilité.

Des fois, je me dis que je devrais faire comme Ayaka-chan. …. Oh non, je n'ai pas pu penser ça ! Horreur, je suis contaminée!

Bref. Je savais que l'équipe de foot était bonne, surtout nos trois-quatres joueurs stars (Takeshi Sawada, notre kohai au collège, et ses deux ans de moins que nous, ne compte pas pour du beurre, même si on a tendance à l'oublier). Mais le savoir et le voir en action, c'était deux choses totalement différentes. Je ne me transformai pas en groupie, mais je sus que désormais, je les regarderais autrement. Pour autant, Manu-kun était encore dans une autre catégorie, et ce fut à ce moment que je réalisai que j'étais vraiment amoureuse.

Tout ça pour dire que maintenant que j'avais compris la teneur de mes sentiments, je n'allais pas me contenter de les ressasser indéfiniment. Je le répète, je suis faite pour l'action. Aussi, la première étape fut de m'assurer qu'Ayaka-chan ne partageait pas mes sentiments. Cela me prit quelques temps, car je n'allais pas débarquer et lancer le sujet entre la discussion où l'on se plaint des profs et celle où on commente le dernier film sorti au ciné. Je ne sus pas qui avait sa préférence, mais elle me confirma indirectement que ce n'était pas Manu-kun, qu'elle le considérait juste comme un copain. Quel soulagement ! À vrai dire, je ne sais pas ce que j'aurais fait si ma meilleure amie avait eu des vues sur le garçon que j'aimais. Heureusement, la question ne se posa pas.

Aussi, un mois après la rentrée, je profitai d'un moment où nous étions seuls pour lui faire ma déclaration. Le championnat étant fini, c'était la saison creuse pour les footballeurs et Manu-kun s'était désengagé de ses fonctions pour aider le comité des élèves à organiser le festival d'automne. Il avait prétexté que c'était pour mieux comprendre la vie scolaire des Japonais, mais personne n'était dupe. Kojirô et lui n'étaient plus en bons termes, et s'éloigner l'un de l'autre devenait vital, plus encore maintenant qu'ils partageaient encore la même chambre.

C'est fou, comme le cerveau peut vous jouer des mauvais tours. J'avais préparé ce moment, tourné et façonné un joli petit texte, mais au moment fatidique, j'avais du tofu, du yaourt, de la purée de marron entre les oreilles. Incapable de sortir la moindre phrase continue depuis la majuscule jusqu'au point final. Incapable de ne pas bredouiller. C'était rageant et dans ce mode décalé où l'on se parle à soi-même plutôt qu'à l'autre, j'étais prête à me donner des baffes. Finalement, je pris les choses en main, littéralement parlant: je lui pris la main. Et je lui offris mes lèvres. Plus encore, je lui offris un baiser.

Et là, quelle ne fut pas ma stupéfaction en le voyant rougir et blêmir et paniquer.

- « Je t'aime bien, je te le jure! » m'expliqua-t-il en agitant ses mains devant lui – il s'était dégagé. « Mais vois-tu, je ne peux pas. Pas avec toi. En fait, je... je... j'aime les garçons... Enfin, je crois... »