Chapitre treizième

- « Mais je crois que la différence se sent clairement. » rajoutai-je après un instant de réflexion.

Là, je vis Manu-kun faire un retournement sur son lit, sans pour autant sortir de sa couette. Vu de l'autre côté de la chambre, on aurait dit une grosse limace en train de se tortiller. Apparemment, j'avais dit un truc intelligent. Ou un truc qui l'intéressait.

Je ne savais pas quoi penser. Clairement, il y avait une histoire de fille derrière... Même moi, j'avais compris cela.

Je veux dire... il était rentré en un coup de vent en me filant la pétoche, moi qui me croyais pépère tranquille, maintenant que Ken était allé à la bibliothèque et que Kazuki était dans la salle commune. Manu était livide, comme je ne l'avais jamais vu, et voilà qu'il s'écroulait dans son lit. Pendant deux secondes, je crus qu'il allait ou même était déjà en train de pleurer.

Depuis que je le connaissais, nous avions été quasiment collés l'un à l'autre, et jamais, jamais, je ne l'avais vu pleurer, ou sur le point de pleurer. Même quand il se mangea un ballon en pleine poire. Oh, il s'énervait, gueulait et boudait. Mais pleurer non. Alors, le voir aussi agité...

Avait-il pris un vent? En avait-il mis un? Techniquement, cela ne me regardait pas, et en général, je me contre-foutais de ce genre d'événements. Mais là, j'étais sur un point sensible... car je n'oubliais pas que Manu et Yumi étaient inséparables ces derniers temps. Était-ce un signe d'espoir pour moi ? Non, je ne pouvais pas me féliciter du malheur de la jeune fille pour qui je nourrissais des sentiments étranges depuis quelques temps. Quant au Français... Je n'allais tout de même pas lui en vouloir d'exister, non plus...

En fait... je ne lui en voulais pas.

Parce qu'au moment où la pensée de « Yumi et Manu sont ensemble » me traversa l'esprit comme une possibilité, je ressentis un immense soulagement immédiatement suivi par un sentiment de dépit contrarié puisqu'il était clair que « Yumi et Manu N'étaient PAS ensemble ». Méli-mélo de sentiments que je n'identifiai pas tout de suite, tellement j'étais sonné par cet afflux de réflexion non désiré.

Je n'avais jamais été du genre à me prendre la tête, à tenter de réfléchir, pondérer et élaborer des scénar à base de « et si », « peut-être » et autre décorticage de gestes, mots et interprétations. C'était bon pour les gonzesses, ça. Non, la seule stratégie à laquelle je suis doué, c'est celle du foot. Et là, les règles du jeu et les possibilités physiques imposaient un cadre assez bien délimité... Alors que les rapports humains n'étaient qu'un champ de bataille où le chaos prenait son pied.

Et là, je réalisai que si la déléguée s'était trouvée un copain, quel qu'il fut, alors j'aurais pu mettre fin à ce simulacre de sentiments que j'entretenais pour elle sans que ma dignité en prît dans l'aile. Je l'aimais bien, Yumi c'était la seule fille qui s'était comportée de façon à peu près normale quand j'avais habité Harmonie. C'était aussi la seule fille avec laquelle j'arrivais à avoir une conversation portant sur autre chose que les devoirs et autres thématiques scolaires, ou le foot. Je n'avais rien contre elle. Mais voilà, je ne l'aimais pas, et qu'elle eût un copain ou pas ne me faisait ni chaud ni froid. Enfin, si, je n'avais pas envie de la voir malheureuse et j'irais sans problème casser la gueule au crétin qui lui aurait fait du mal. Ce sentiment diffus qu'elle provoquait en moi, je pensais que c'était de l'amour. D'un certain point de vue, c'en était, de l'amour. Mais pas comme je m'imaginais l'Amour. C'est vrai, quoi à la fin? J'y connais quoi, moi, en amour?

Pas grand chose, mais je savais au moins ce qu'était le non-amour...

Et je n'aimais pas Yumi.

Enfin, pas comme ça.

Et dire que c'est à moi que le Français me demandait des conseils en amour...