Chapitre seizième

Il avait eu besoin de se rassurer, de se faire confirmer qu'il n'était pas le seul à éprouver cette confusion... Ou elle. Manu avait encore du mal à se définir comme telle, par après tant d'années dans le refus... D'autant plus que la mascarade continuait, et de plus belle qui plus est. Avant, le sujet pouvait plaider le manque de repères : Manu était fille de corps, mais sûrement pas d'âme. Maintenant, elle se savait fille, bien que pas tout à fait opérationnelle et conforme aux critères de définition usuels. Mais elle continuerait à se faire passer pour un garçon. Ce qui était avant une erreur, un aveuglement, une fuite, ne serait bientôt plus qu'un mensonge flagrant.

Elle, donc. Elle avait eu besoin de se rassurer, de savoir que quelqu'un pouvait comprendre et peut-être même être comme elle. Enfin, pas comme elle physiquement – elle ne souhaitait ça à personne – mais mentalement. Être physiquement « normale » et juste ne pas avoir d'intérêt pour « la chose ».

Kojirô avait semblé un bon choix, de premier abord. Lui non plus ne débordait pas de sexualité exacerbée par les tracas de l'adolescence. Mais après cette première tentative d'échanges, Manu comprit que ce n'était pas le Tigre qui allait l'aider à comprendre ou faire le point... L'avant-centre s'était instantanément muré dans un silence des plus opaques que même Ken ne put percer lorsqu'il revint de la bibliothèque. Le goal chercha des réponses auprès du Français, mais n'obtint qu'un regard flou avec un on-ne-savait-quoi de totalement désemparé... Las, soudainement très las, l'ancien karatéka abandonna et se concentra avec philosophie (et une très bonne intuition) sur ses propres fesses – qu'il avait ma foi joliment musclées, comme le nota distraitement Manu à un moment perdu de son auto-apitoiement, alors que le Japonais se penchait pour ramasser son sac. Ce qui n'aida franchement pas à améliorer la situation.

Et deux semaines s'écoulèrent, pendant lesquelles les trois protagonistes de ce drame en huit-clos s'évitèrent avec autant de soin que de brio : deux d'entre eux étaient colocataires, deux autres vice-présidents du comité d'organisation du festival et tous étaient camarades de classe. Difficile de ne pas se croiser dans ces conditions... Mais ils réussirent. Enfin, on vous laisse imaginer la chose.

La première à s'en remettre fut Yumi. Après tout, elle n'avait « que » souffert d'un rejet amoureux. Qui plus est, rien en elle n'était remis en question : Manu ne l'avait pas repoussée au profit d'une autre, ce qui amenait toujours à se demander ce que cette autre avait de plus, de mieux, etc. Là, elle était tout simplement inéligible, hors catégorie, sur le banc de touche. Et puis, c'était une jeune fille posée et mature. Après deux-trois nuits à ressasser la douleur de s'être faite repoussée, et à réconforter sa fierté tout de même blessée, elle commença à réfléchir à la situation. Peut-être éprouva-t-elle les cinq étapes du deuil : négation, colère, etc... Quoi qu'il en fût, après quinze jours où elle n'eut avec Manu que des conversations strictement « professionnelles », Yumi décida de clarifier la situation et la nature de leur relation.

La Française fut un peu surprise au départ, car elle ne s'attendait pas à ce que sa camarade l'abordât. Elle pensait que cette dernière allait l'ignorer ad vitam eternam. Cependant, avec le recul, elle ne trouva pas étonnant que Yumi voulût savoir, ne serait-ce que pour confirmer qu'il n'y aurait plus jamais rien entre elles. Enfin, « eux », aux yeux de la Nippone. Yumi était quelqu'un de très droit, et de profondément à l'écoute des autres. Quelqu'un profondément bien, en fait.

Sur le coup, cependant, la démarche prit Manu un peu de court. Après tout, elle avait autrement plus complexe, comme sujet de réflexion, en ce moment. Mais au moment où elle comprit où voulait en venir la Japonaise, une vague de soulagement la frappa : Yumi lui parlait encore ! Elle allait peut-être pouvoir garder son amie, car c'était exactement ce que la Japonaise était aux yeux de Manu : sa première et peut-être seule amie.

- « Manu-kun... » commença doucement Yumi, alors qu'elles étaient chacune penchées sur un planning d'activités.

- « Uhuuuurm? » grogna l'autre, signifiant qu'elle écoutait malgré la prise de tête que demandait la vérification des disponibilités de tous sur ce ****** de planning.

- « À propos de l'autre fois... je voulais juste dire... tu peux être certain que je n'en parlerai à personne. »

Manu leva la tête, d'abord un peu perdue par la tournure des événements, étant persuadée que Yumi allait lui parler de logistique, de dossards ou autre.

- « Ah ça!… … Bah, qu'importe... Tu n'avais pas besoin, je sais que je peux te faire confiance. » Cela semblait être désinvolte, mais les mots étaient sincères. Et à la seconde où elle les prononça, Manu comprit que c'était la vérité. Et l'espoir fou, totalement insensé, qu'elle allait pouvoir se confier et que Yumi allait comprendre et l'aider se cristallisa en elle. Douces illusions que la Française chassa immédiatement. Entre accepter l'homosexualité de son ami, et le fait que ledit ami soit en fait une fille qui avait été un garçon et qui ne voulait pas être une fille donc se faisait passer pour un garçon mais qui venait de réaliser que rien à faire, elle était une fille... Entre ces deux siutations, il y avait un gouffre, un abîme, une impossibilité. Non, Manu allait devoir porter ce fardeau seule jusqu'au bout.

- « Euh... arrête-moi si je suis trop indiscrète mais... comment as-tu su ? Je veux dire, quand... Enfin... Enfin... » Yumi bredouilla, confuse de sa propre audace. Ayaka avait une très mauvaise influence sur elle ! Ce n'était pas ses oignons ! Mais Manu était le premier garçon homo qu'elle rencontrait et avec qui elle se sentait suffisamment à l'aise pour aborder la question. Ce n'était pas de la curiosité mal placée, à vouloir chicaner ou se moquer. Non, juste comprendre.

Manu était devenue rouge pivoine et triturait son crayon en cherchant à déterminer ce qu'elle ressentait à ce moment et surtout, ce qu'elle pouvait dire sans danger de se dévoiler.

- « En fait... c'est assez récent. » lâcha-t-elle au moment où la Japonaise pensait qu'elle avait décidément passer la limite et qu'elle n'obtiendrait aucune réponse. « Je ne m'étais jamais posé la question, de savoir qui j'aimais. Crois-moi ou pas, tu es la première à me dire que je l'attire physiquement... »

Cette fois, ce fut Yumi qui piqua un fard et qui se sentit mal à l'aise. L'honnêteté directe de la Française était désarmante... Elle s'attendait à un peu plus de... tournage-autour-du-pot.

- « Et ce n'est pas trop dur ? » souffla-t-elle en réponse.

- « Quoi ? »

- « Vivre avec les garçons alors que tu es... enfin... homo... »

- « Mouais... Au départ, ça allait, mais j'avoue que là, ça commence à me courir sur le haricot. Peut-être parce qu'au départ, j'étais à Harmonie. Avec des filles. Et un seul mec. »

- « Tu ne vas pas non plus te plaindre... » commenta Yumi avec un petit rire.

- « Pardon? »

- « … Il y a pire que Kojirô Hyûga, non ? »

- « On voit que ce n'est pas toi qui dois supporter le morceau... »

- « Oui, mais quel morceau ! » Manu n'en cru pas ses oreilles: Yumi le taquinait sur le plan des critères physiques alors qu'il... qu'elle… Enfin, sachant la nature de leur dernier échange, ce n'était pas du tout la réaction qu'elle pensait trouver chez sa camarade. En plus, elle n'avait pas tort et ce fait, annoncé comme évidence, vint frapper la Française, lui arrachant définitivement ses œillères. « En fait, ta nouvelle chambrée est peut-être ce qui se fait de mieux à Tôhô... » Et là, Manu frôla l'apoplexie.

- « MAIS NON ! Pour qui tu me prends ! Je... je... je ne suis pas comme ça ! Pff, ces filles, toutes des perverses... »