Chapitre dix-neuvième

La confrontation arriva sans qu'il n'y eu complot de la part de l'un ou l'autre des protagonistes. Encore une fois, s'éviter quand on partageait la même chambre, la même salle de cours ET les mêmes activités sportives, cela relevait du miracle. Or, les voies du Seigneur sont et resteront impénétrables et les anges ne se penchèrent pas sur le cas du duo le plus improbable de l'histoire de Tôhô. En gros, arriva ce qui arriva : Manu et Kojirô se retrouvèrent nez à nez, seule à seul, et dans un vestiaire vide qui plus est. Bah, finalement, le Seigneur ne s'en tirait pas trop mal…

Bien que Manu ne suivît plus l'équipe de foot aussi assidûment qu'auparavant, elle n'en restait pas moins le manageur, et à ce titre, avait quelques devoirs auxquels elle ne pouvait se soustraire. Notamment de la paperasse administrative, ce dont elle se serait bien passée vu tout ce qu'elle s'enfilait par jour à cause du festival. Mais voilà, la vie, c'est la vie et c'est généralement pas gentil, surtout quand vous êtes adolescent. Si en plus vous êtes une adolescente en pleine crise d'identité, vous étiez particulièrement mal barrée…

Bref !

Elle était remontée vers les terrains de foot maintenant désertés à cette heure avancée de l'après-midi. D'ailleurs, si on voulait être techniquement exact, on était plus proche de la soirée que de la journée.

Re Bref !

Elle n'avait vu personne sur la pelouse, car à ce moment, Kojirô se trouvait dans le local technique sous les gradins en train de ranger le matériel qu'il avait gardé pour un entraînement solitaire prolongé, dans l'espoir un peu vain que de shooter dans un ballon comme un malade allait l'aider à se remettre l'esprit à l'endroit. Et le jeune homme ne s'aperçut pas de la présence de la Française car au moment où il entra dans le vestiaire, elle se trouvait à quatre pattes sur le sol du mini bureau de l'entraîneur en train de classer les documents du tiroir du bas, donc totalement invisible à travers les parois de verre teinté. Et ni le premier ni la seconde ne se rendit compte de la présence de l'autre, le Tigre étant par la suite sous la douche et la Frenchy occupée à faire joujou avec l'eau pour nettoyer le sol…

Donc, les deux élèves eurent un choc en se voyant.

Faut dire qu'ils n'y mettaient pas du leur.

Ou alors, un peu trop.

Question de point de vue...

Kojirô étant nu hormis une serviette noué autour des reins.

Manu copieusement trempée par les jeux d'eau précédemment évoqués.

Or, s'il y a une constance dans l'infini du monde, c'est bien que l'eau, ça mouille. Et autre loi scientifique indéniable, le tissu mouillé colle à la peau. D'où un certain engouement pour des concours de tee-shirt mouillés portés par des demoiselles fort bien garnies au niveau du balcon.

Ce qui n'était pas le cas de Manu. Dans le genre plat comme une limande, on faisait difficilement mieux. Au point qu'elle ne portait jamais de soutien-gorge quand elle était en France, au grand dam de Madame sa Mère qui a-do-rait lui acheter de « si mignons petits ensembles » pour 85A. Autant dire, aux yeux de Sam et de Florian, de l'argent foutu en l'air, parce que franchement, non, il n'y avait pas matière à soutenir quoi que ce soit. D'ailleurs, quand elle était partie au Japon, Manu avait « oublié » cet accessoire de sa valise, n'emportant qu'un exemplaire de cet objet de torture, une brassière blanche des plus classiques, pour convenir aux bonnes mœurs lorsqu'elle serait en visite chez les Fumada.

Il n'y avait donc rien à cacher ou à craindre. Absolument rien. Pourtant, Sam sentit monter en elle l'envie presque irrépressible de se couvrir la poitrine en criant. Si elle parvint à retenir le geste, le piaillement sortit de sa gorge comme une langue de crapaud venant capturer une belle grosse mouche bien dodue.

En réponse, Kojirô sursauta et manqua de tomber à terre en glissant sur le dallage mouillé:

- « Nan, mais t'es pas bien toi ! Pourquoi tu hurles !? » beugla-t-il en reprenant son équilibre le long d'un casier.

- « Nan, mais tu m'as fait trop peur ! Je... je... » Manu porta finalement la main à son cœur et se figea, car là, pour la première fois de sa vie, elle se rendit compte qu'elle n'avait peut-être pas une poitrine opulente, mais en tous les cas, une poitrine. Et qu'un 85A, ce n'était pas un truc qu'on retrouvait chez un mec de seize ans. Oui, pour la première fois, elle se rendit compte que même de ce côté-ci, elle était fille et que ça se sentait (à défaut de se voir réellement). Cette pensée la saisit brusquement à la gorge et elle en balbutia avant de se taire, se tournant prudemment vers une zone d'ombre. Comme si Kojirô risquait de soudainement se mettre à examiner sa poitrine pour se rendre compte de quelque chose. Lui, de toutes les personnes de la création...

Elle devenait paranoïaque...

- « Ouais, c'est toujours sympathique, ce genre de commentaire... » grommela le Tigre, décidé d'être fidèle à sa réputation de champion de mauvaise foi.

- « Rooh, ça ne voulait rien dire de spécial. Je pensais être seul ici et te voir, sans d'avoir entendu arriver, ça m'a foutu les chocottes, c'est tout... » marmotta la jeune fille en resserrant l'étau de ses bras sur elle-même, sous prétexte de se frotter les avants-bras et épaules.

- « Les chocottes ? Ton japonais ne s'améliore pas. » railla-t-il.

- « Ta gueule, Hyûga ! » cingla la jeune fille avec un soupir las, exaspérée par le comportement imbécile de son colocataire, et blessée par sa remarque, elle qui tirait une grande fierté de ses progrès en conversation courante.

- « Qu'est-ce que tu as dit ? » gronda le buteur en se hérissant. Voilà, il cherchait depuis quelques temps un moyen de se défouler sur Manu, et le moindre prétexte aurait fait l'affaire. Et là, on lui servait un « ta gueule » sur un plateau d'argent. Nan mais oh! Personne ne lui disait ça sans en souffrir les conséquences. Le Frenchy avait des tendances suicidaires! !

- « … tu es fatiguant... TRÈS fatiguant... » Le soupir qui accompagna la déclaration n'arrangeait rien à l'histoire, pas plus que la suite. « Heureusement que je t'aime bien, parce que sinon, on aurait des problèmes. »

Oh, elle avait dit ça comme ça, tentant d'alléger l'ambiance. Le tout accompagné d'un haussement d'épaules désinvolte. Mais encore une fois, Kojirô prouva qu'il était un buteur buté, et avec un rugissement de rage, empoigna l'épaule de Manu pour la forcer à se retourner vers lui et à faire face à la colère qu'elle avait provoquée.

Mais voilà, Sam ne l'entendait pas de cette oreille car non seulement n'aimait-elle pas l'idée de se faire embarquer dans une bagarre puérile commencée par un enfantillage, mais encore n'appréciait-elle pas qu'on vint lui chercher des noises en général. C'était bien ce trait de caractère qui lui avait valu tant de problèmes en France. De plus, à cet instant précis, que Kojirô posât ses mains sur elle était peut-être une des dernières choses qu'elle désirait au monde.

La jeune fille essaya donc de se dégager, mais la poigne du footballeur ne lui laissait pas de marge de manœuvre, d'autant plus qu'elle continuait stupidement à vouloir cacher sa poitrine, ou du moins, à la dissimuler. Elle en était donc réduite à des petits mouvements affolés et pourtant rageurs des mains, tandis qu'un gémissement d'agonie paniquée s'échappait de sa gorge. Les choses ne s'arrangèrent pas quand Kojirô réalisa qu'il ne savait pas trop ce qu'il faisait car la réaction de Manu le déstabilisait énormément : enfin, quoi, il n'allait pas le frapper. Enfin, si, c'était son intention première, mais non seulement cela devenait difficile mais surtout comprenait-il qu'il n'avait fait qu'aggraver la situation. L'idée que Manu s'attendait à ce qu'il le frappât s'imposa soudain à lui. Était-il vu comme quelqu'un de violent par le Français ?

Et c'était bien sûr dans ces grands moments de doute, de remise en question, d'instabilité émotionnelle que votre karma décidait de s'éveiller au côté obscur de la Force, et de rendre les choses encore pires, et ce de la façon la plus embarrassante possible parce que sinon, c'est bien connu, ce n'est pas drôle. Et donc, au milieu des gestes frénétiques et des onomatopées en diverses langues (enfin deux, japonais et français), des lèvres se heurtèrent.