Chapitre vingt-deuxième

La collision caillou-poubelle résonna dans le vestiaire comme une déflagration de boulet de canon. Le baiser – car il n'y avait pas d'autre mot pour décrire ce qui se passait entre Manu et Kojirô – le baiser donc fut rompu alors que la magie du moment se perdait dans deux tressaillements, deux corps qui s'écartaient brusquement, deux cœurs qui rataient un battement ou deux, et même trois tiens, avant de reprendre à tout va, deux âmes qui s'effrayèrent et s'enfuirent en papillonnant frénétiquement, comme brûlées par un feu.

Kojirô, étant toujours vêtu pour tout appareil, d'une serviette nouée aux reins, dût se détourner vers son casier pour s'habiller. Manu, elle, n'avait pas ce problème. Oubliant le balai et le seau avec lesquels elle nettoyait quelques minutes auparavant le sol, elle se précipita vers la sortie. Elle ouvrit la porte en grand, bondit vers le soleil couchant et s'en alla sans laisser de trace.

La lourde porte métallique se referma avec un grand clac sonore, laissant un Kojirô confus porter deux doigts hésitants à ses lèvres, avant de soupirer et d'envisager le suicide par strangulation avec cintre.

Il va s'en dire que l'ambiance dans la chambre du dortoir fut on ne peut plus lourde et étouffante ce soir là. Manu et Kojirô avaient jusqu'ici tout fait tout pour s'éviter et s'ignorer, tout en marquant clairement que « je sais que tu es là mais je m'en fous ». Désormais ils étaient douloureusement conscients de la présence l'un de l'autre, et cette proximité, ne serait-ce que mentale puisque chacun prenait le plus grand soin de se trouver le plus diamétralement opposé, les gênait, les empêchait de respirer. Il leur semblait que quoi qu'ils fissent, l'autre était là, dans leur champ de vue, ou pire, à sa lisière, dans leur dos, à rôder comme un prédateur, comme le plus dangereux des dangers jamais connus.

À vous mettre les nerfs en pelote, même pour un grand placide comme Manu – qui s'étonnait toujours qu'on puisse le qualifier de placide, lui… enfin elle, qui explosait au quart de tour. Ceci dit, à côté de Kojirô, n'importe qui prenait des allures de moine bouddhique adepte de la zénitude absolue.

Kazuki et Ken assistèrent à cette scène depuis leur lit ou siège de bureau, avec la fâcheuse impression qu'ils étaient à la fois en train de tenir de bougie tout en étant la bouée de sauvetage en cette tragédie jouée par un duo en huit-clos. Ils ne savaient pas si leur présence embarrassait ou était nécessaire. Un peu des deux, et ce n'était pas facile à vivre. C'était comme tenter d'aller tout droit après avoir tourné sur soi-même : juste impossible et totalement vomitif comme sensation.

Aussi les deux compères se débrouillèrent pour prendre la poudre d'escampette une fois le repas fini, laissant un Tigre esseulé dans la chambre, et un Français déboussolé à l'étude.

On aurait pu croire que la compagnie de ses amies remonterait le moral de Manu. Après tout, n'avait-elle pas enfin eu THE révélation : femme jusqu'au bout de seins (qu'elle avait fort plat naturellement et encore plus avec sa brassière de restriction qu'elle venait de passer), et plus qu'apparemment, amatrice de grands hommes bruns et virils.

Le souvenir vif des lèvres de Kojirô, de leur jeu de langue, s'imposait à intervalle régulier à son esprit alors qu'elle tentait de se concentrer sur ses exercices de géographie. Les échanges chuchotés d'Ayaka et Yumi se transformèrent petit à petit en un brouhaha de musique de fond, pendant que se rejouait désormais en boucle cette scène du vestiaire.

Un gémissement s'échappa de sa gorge, interrompant la discussion et attirant sur elle une attention dont elle se serait bien passée.

- « Manu-kun, tu es tout pâle. Veux-tu aller à l'infirmerie ? » Ayaka ne s'était encore une fois pas sentie concernée par les formules de politesse à la japonaise, du genre « tu sembles malade ». Non, avec elle, un fait était un fait, et être pâle était être pâle et donc être malade. Quelque part, ce côté direct et directif, cette constance dans sa personnalité rassura la jeune française, qui se fendit d'un sourire tremblotant.

- « Je crois que j'ai mal digéré un truc au repas à midi... » répondit-elle en se massant le ventre. Le mensonge prit, d'autant plus que Manu n'avait fait que picorer au dîner.

Kojirô s'était par contre goinfré, comme si remplir son estomac allait vider son esprit par un mystère anatomique encore non révélé. Une sorte de coup de fourchette vengeur par proxy, car si Manu donnait dans le registre « perdition désespérée », lui penchait vers « incompréhension coléreuse » . Ou plutôt une compréhension coléreuse. Car le buteur, fidèle à lui-même, était allé droit au but sans s'embarrasser des fioritures et avait donc sauté sur la seule, unique et véritable conclusion possible : il était gay. N'avait-il pas apprécié ce baiser, bien plus que tous ceux échangés avec les fans, des filles généralement aveuglées par son statut de star et plus que désireuses de se laisser aller dans ses bras le temps de quelques embrassades et pelotages ?

Bon, il était homosexuel... Et après ?

Ouais, justement, et après ? Qu'était-il censé faire, hein ? Se mettre à se dandiner, à parler d'une voix efféminée et à se passer les disques de Madonna et Lady Gaga en boucle, une fois qu'il aurait compris qui était cette Lady Gaga et pourquoi on lui cassait les coucougnettes avec ? Madonna, nan, tout même, même lui connaissait. Non qu'il n'en appréciait d'avantage la chanteuse – sauf quand elle roulait du popotin dans ses clips, parce que là, bon, il voulait bien – mais si Kojirô connaissait un nom d'un membre du show-biz et était capable d'y associer un visage, c'était que ce quelqu'un était réellement une star.

Devait-il maintenant se soucier de l'état de ses pores, porter des vêtements moulants et s'intéresser à la décoration intérieure ? Ouais, comme si... Il était peut-être gay, mais il n'avait perdu ses coucougnettes avec cette révélation, et il continuerait à se comporter comme un gros rustre qui se gratte l'entre-jambe, nah !

Donc oui, il était en colère, parce que tout son monde basculait, et qu'il n'aimait pas ça. In fine, ce n'était pas tant le fait d'être homosexuel qui le dérangeait, notamment lorsqu'on prenait en compte ses résolutions. Non, ce qui l'énervait au plus haut point fut que cette révélation lui fut imposé par Manu-kun, le Frenchy... Oui, ça, ça lui faisait bouillir le sang, puisque son colocataire lui inspirait du dégoût plus que tout autre sentiment.

Du dégoût ou peut-être bien... de l'amour à la haine, de la haine à l'amour, il n'y avait qu'un pas.

Oh, misère, non seulement n'était-il pas gay, mais amoureux d'un crétin qui n'y connaissait rien et qui allait rentrer chez lui, de l'autre côté de la mappemonde dans moins de six mois...