Chapitre II – Le troisième corps.
- Peux-tu m'expliquer ce que tu faisais dans la cuisine des domestiques ? me demanda Drago d'une voix étrangement calme.
Bien trop calme, d'ailleurs.
- Je mangeais. C'est ce que l'on fait dans une cuisine, je crois.
Une veine palpita sur sa tempe et sa mâchoire se crispa. Je compris que j'avais été trop loin.
- Drago, elle n'a rien fait de mal, dit Narcissa Malefoy en posant une main sur l'épaule de son fils, l'empêchant donc de s'approcher de moi. Elle ne savait pas.
- Elle m'a désobéit. Je t'avais dit de ne pas y aller, Astoria. Ne recommence pas, ou ce n'est pas avec une simple discussion que nous règlerons cela, compris ?
J'hochais lentement de la tête, effrayée par ses yeux orageux et son ton menaçant. Si Narcissa n'avait pas été là, j'étais sûre que Drago n'aurait pas hésité à sortir sa baguette… Quand il quitta la pièce, sa mère se tourna vers moi.
- Ne lui désobéissez plus, désormais. Il déteste cela.
- Je ne comprends pas… lui avouais-je, penaude. Je n'ai fait que prendre mon petit déjeuner.
- Peut-être, mais cette cuisine est importante pour Drago, d'une manière que vous ne pouvez comprendre.
- Je ne le referais plus, promis-je.
Elle m'adressa un petit sourire triste, redressant son port de tête. Je ne pus m'empêcher de l'admirer, cette femme à qui on avait enlevé son mari, et à qui on avait transformé le fils en machine à tuer. Mais même dans la tempête qui l'entourait, Narcissa Malefoy restait droite et majestueuse.
Elle avait sans doute compris que quelque chose avait changé en sa belle-fille depuis l'épisode de l'hôpital, mais elle n'avait jamais fait de remarques sur mon comportement bien plus éloigné de l'ancien.
- Comment se porte notre invité ? Demanda-t-elle pour changer de sujet.
- Il dort encore, et j'espère que nous ne l'avons pas réveillé. Lui répondis-je.
- Ce pauvre enfant a besoin de repos après tout ce qu'il a vécu… souffla-t-elle avant de me dire qu'elle partait se changer en vue d'un dîner chez les Nott.
Quand enfin je n'entendis plus ses pas dans l'escalier, je me concentrais sur Astoria.
- Qu'est-il arrivé à Blaise Zabini pour qu'il arrive à l'aube dans un tel état d'ébriété ?
- Je n'en sais rien. Je ne le connais que par l'intermédiaire de Pansy, qui habite avec lui. Pour le reste… C'est le meilleur ami de Drago.
C'est l'esprit songeur que je décachetais la lettre que Pansy m'avait adressé. Nos conversations par Hibou étaient dangereuses si Drago ou Ron les interceptaient, mais nous continuions malgré tout car elles nous étaient nécessaires pour savoir que nous n'étions pas seules.
Dans ses lettres, Pansy m'expliquait ses déboires avec la famille Weasley. Ce matin-là, elle me raconta que George et Percy étaient arrivés en compagnie de leurs femmes. Je m'inquiétais pour elle, mais elle me rassura quand elle écrivit qu'elle s'entendait très bien avec Audrey Weasley, la femme de Percy. Ensuite, elle convint à un rendez-vous au Chaudron Baveur.
- J'espère que Drago te laissera sortir.
- Il n'aura pas le choix, lui dis-je d'une voix sévère. Je ne vois pas pourquoi Drago Malefoy devrait contrôler ma vie.
- C'est ma vie, Hermione, alors obéis-lui.
- Tant que je serais dans ce corps, je peux t'assurer qu'il n'aura aucune emprise sur moi. Que tu le veuilles ou non, Astoria.
Soudain, un hoquet de stupeur retentit à l'étage. Astoria, qui allait répliquer, se tut aussitôt, et je montais les escaliers en vitesse.
Blaise, Narcissa et Drago se trouvaient là, dans le couloir qui menait aux chambres. Apparemment, c'était Narcissa qui avait crié. Elle tenait un morceau de papier journal dans ses mains tremblantes, ses yeux perçants rivés dessus.
- Oh, Drago… Murmura-t-elle.
Quand celui-ci me vit arriver, il se tendit comme un arc, et chuchota quelque chose à l'oreille de sa mère, qui lui adressa un regard indigné.
- Non, tu dois lui dire ! Rétorqua-t-elle.
- Que se passe-t-il ?
Blaise posa ses yeux vitreux sur moi. Il était toujours dans un sale état. Il semblait même sur le point de pleurer.
- Drago ! Se révolta Narcissa, en voyant qu'il ne me répondait pas.
- Mère, je ne lui dirais pas, c'est hors de question.
- Me dire quoi ?! M'écriais-je, agacée par toutes ces cachotteries.
Blaise arracha le journal des mains de Narcissa.
- Désolée Drago, mais elle a le droit de savoir.
Il me tendit le journal, que je saisis, un peu effrayée par ce que j'allais découvrir. Quand mes yeux quittèrent le journal, ils se posèrent sur Drago. Il dû comprendre ce qu'il allait arriver, car il se rapprocha.
- Comment as-tu osé… crachais-je.
- C'était pour ton bien. Me coupa-t-il.
- Pour mon bien ?! Mais que sais-tu de ce qui est bien pour moi, Drago Malefoy ! Tu n'es qu'un stupide crétin !
Ce n'était plus Hermione Granger qui parlait, mais bel et bien Astoria Greengrass, envahie par une immense colère. J'observais l'étalement de sa rage par ses yeux verts, ne pouvant intervenir pour tenter de la calmer. Rien n'aurait pu, de toute façon.
- Ne me touche pas ! Hurla-t-elle quand il essaya de lui attraper les mains.
Elle s'enfuit en courant dans les escaliers, laissant derrière elle trois personnages abattus. Les larmes coulaient sur nos joues, et je fus bientôt moi-aussi emplie de sa tristesse. Nous nous assîmes sur un sofa dans le deuxième petit salon, le plus éloigné du reste du Manoir habité, et nous nous repliâmes sur nous même, laissant la tristesse se déverser dans nos pleurs.
- Tu sais bien que ce qu'ils disent dans cet article est faux, lui dis-je quand enfin elle me laissa reprendre le contrôle de son corps, épuisée.
- Ce n'est pas cela qui m'attriste, Hermione. Drago ne peut avoir de secrets pour moi, pour une raison… que je ne peux t'expliquer. Mais cette fois, il m'a menti. Imagine si tout cela avait été vrai… J'aurais appris la mort d'une amie deux semaines trop tard.
- Pansy n'est pas morte.
- Son corps, lui, l'est. Vous êtes bloqués à jamais ici, Hermione.
Je jugulais le désespoir qui m'envahissait. Plutôt mourir que de passer le restant de mes jours avec les Malefoy, dans ce Manoir qui me donnait mille cauchemars. Je voulais revoir le Terrier, Ron, Ginny et Harry me manquaient terriblement…
- Tu l'es tout autant. Nous allons rester ensemble.
Elle eut un petit rire enjoué et triste à la fois.
- Tu sais très bien que non. Plus le temps passe, et plus je me sens partir. Je ne sais pas combien de temps il me reste…
- Ne dis pas cela ! M'exclamais-je. Tu ne peux pas nous abandonner !
- Deux esprits ne peuvent vivre ensemble dans un même corps, c'est ainsi. Et s'il y a bien quelque chose que je sais, c'est que le tien a une force phénoménale. Je ne pourrais pas lutter bien longtemps contre l'envie de sortir. Ce n'est qu'une grande volonté de vivre qui m'a permis de rester là… Mais quand toute l'énergie m'aura quitté…
Je serrais machinalement le morceau de papier dans ma main, refusant de penser à cette perspective. Astoria n'avait lu que les grandes lignes de l'article, assez pour comprendre la mort du corps de Pansy. « Nous savons désormais qui est dans son corps… Personne. » J'ouvris l'article, me remis à le lire, plus en détail. Et là, je m'écriais de joie.
- Par Merlin, Astoria, tu t'es trompée ! Elle n'est pas morte ! Juste dans le coma !
- Oui, tu as raison, quelle différence entre coma et mort… marmonna-t-elle.
- Il y a une très, très grande différence vois-tu ! Je ne sais pas comment son corps fait pour fonctionner sans esprit, mais il le fait, et c'est une super nouvelle !
- Lui comme moi n'allons pas tenir longtemps…
J'ignorais ses remarques pessimistes et me levais d'un bond.
- Il faut que nous allions voir Pansy, il faut tout lui dire !
- A l'heure qu'il est, elle doit être au Chaudron Baveur, à nous attendre.
Je fermais les yeux et visualisais le bar. Quand je les rouvris, le décor avait changé. Pansy m'accueillit chaleureusement et me proposa quelque chose à boire, mais je refusais.
- Toujours aussi Miss-je-sais-tout, ricana-t-elle en buvant de l'alcool, et en reposant le verre sur la table si fort que je crus qu'il allait se briser.
- Je préfère rester sobre pour ce que je dois t'annoncer, répliquais-je d'un ton froid, me rappelant le surnom absurde que les Serpentard m'affublaient à Poudlard, et surtout très dérangée par cette autre moi qui buvait, alors que j'avais l'habitude de ne pas toucher aux boissons alcoolisées.
- Dis-moi tout, fit-elle plus aimablement, comprenant que je n'avais pas aimé sa plaisanterie.
Je cherchais un moyen diplomatique de lui annoncer cela, puis me mordit une lèvre, agacée, car je n'en trouvais aucun.
- Alors ? S'impatienta-t-elle.
- Tu es morte.
Je plaquais une main sur mes lèvres, maudissant Astoria qui laissa échapper un petit rire.
- Quoi ? S'exclama Pansy, abasourdie.
- Désolée, je ne voulais pas te l'annoncer comme cela, mais ton corps est à Ste Mangouste, dans le coma.
Elle ouvrit la bouche, puis la referma. Elle finit par laisser échapper un soupir soulagé.
- Ce n'est que ça ! Justement, je voulais t'en parler.
J'écarquillais mes yeux.
- Tu savais ?
- Oui, depuis hier matin, quand j'ai lu la Gazette d'il y a deux semaines, pour être au courant de ce qu'il se passe dans le monde des Sorciers. Il y avait un article sur moi. Au début, j'étais dévastée, et puis… J'ai eu une idée ! Je connais Ste Mangouste par cœur, étant Médicomage. On pourrait aller chercher mon corps, pour le mettre en lieu sûr !
Je fronçais les sourcils, dubitative.
- Mais ton corps est déjà en lieu sûr… Le laisser là-bas serait une meilleure idée. En plus, comment voudrais-tu le transporter ? Et où le garderait-on ? Pas au Terrier, ni au Manoir Malefoy, c'est certain.
- Réfléchis, Hermione. Celui ou celle qui nous a fait cela n'est pas un enfant de chœur qui nous veut que du bien et s'est malencontreusement trompé dans un sortilège ! C'est à de la magie noire que nous avons à faire, j'en suis persuadée. Quelqu'un a planifié tout cela, quelqu'un nous veut du mal à toutes les trois pour une raison que nous ignorons totalement ! On ne peut pas se permettre de laisser mon corps là-bas pour ensuite nous retrouver toutes les trois coincées si quelqu'un le récupère avant nous…
Quelque part, elle avait raison. Mais nous ne pouvions tout organiser dans la journée. Elle hocha de la tête devant mes réticences, et m'expliqua qu'elle voulait tout de même se rendre à St Mangouste pour repérer les lieux. J'acceptais de l'accompagner – un peu à contrecœur, ayant peu envie de retourner dans cet hôpital.
- Au fait, lui demandais-je alors que nous allions transplaner, qu'as-tu fais à mes cheveux ? Une teinture ?
Mes cheveux auparavant bruns avaient foncés dans un noir presque corbeau, rappelant celui de Pansy, et s'étaient étrangement lissés. Eux qui étaient le plus souvent indomptable formaient aujourd'hui de douces vagues dans le dos de Pansy.
- Non, je n'y ai pas touché. Je n'avais même pas remarqué la différence… m'avoua-t-elle juste avant que mille tourbillons nous emmenâmes à l'endroit voulu.
- Tu es sûre que c'est la chambre 507 ? Murmura Hermione à Pansy.
- Absolument certaine, confirma celle-ci.
Il ne lui avait fallu que quelques minutes de recherche dans un des registres des infirmières de l'accueil pour qu'elle trouve ce qu'elle cherchait. Les deux jeunes filles vérifièrent que personne ne les avaient remarqué, et s'avancèrent dans le couloir. Pansy avait insisté pour qu'elles prennent des blouses blanches, se faisant ainsi passer pour des Médicomages, malgré les protestations d'Hermione qui trouvait cela inutile.
- 507, lut Pansy sur une des pancartes de chambre. C'est cette chambre.
Hermione posa sa main tremblante sur la poignée, et poussa la porte. Tout cela lui rappelait ce jour… Elle chassa les images, se concentra sur ce qui l'entourait.
- C'est bien là ! Murmura Pansy. Dépêche-toi, entre avant qu'on nous voit !
Hermione obéit et se retrouva face à un lit. Dessus, le corps paisible de Pansy Parkinson, enroulé dans un drap blanc. Hermione n'avait pas vu son visage depuis bien longtemps, et elle dû admettre qu'il n'y avait pas que le mental de la Serpentard qui avait changé. Elle avait le teint cireux, les paupières closes mais les yeux rouges et cernés de violets, deux grandes poches creusant son visage bien encore plus et lui donnant un air de malade, les lèvres pâles et gercés, entrouvertes pour laisser passer l'oxygène qu'un sort lui donnait. Astoria avait raison il ne restait plus beaucoup de temps. Le corps de Pansy se mourrait.
Pansy referma la porte derrière Hermione, détournant ses yeux du spectacle mortel que dévoilait son corps.
- Je comprends Blaise, maintenant… murmura la Gryffondor, atterrée par cette nouvelle difficulté.
- Blaise ? Lui demanda l'autre, ouvrant grand ses yeux noisette, mouchetés d'argent.
Hermione ne l'avait pas vraiment remarqué auparavant, mais autant que la mort qui prenait le corps de Pansy, celle-ci s'emparait de son anatomie pour la modeler à sa façon. Les cheveux noirs et les yeux plus clairs n'étaient pas une simple coïncidence sans le vouloir, Pansy tentait de reprendre son apparence.
- Oui, Blaise. Il est arrivé ce matin alors que j'étais dans la cuisine… (Elle s'arrêta, se souvenant de l'expression furieuse de Drago quand il l'avait trouvé là-bas.) Il était ivre, il allait mal, et Malefoy n'a même pas voulu m'expliquer pourquoi. Jusqu'à ce que j'apprenne que tu… ton corps, était dans le coma.
Une ombre furtive passa sur le visage de Pansy, mais elle se reprit vite. Il n'était plus question de se prendre au sentiment, désormais. C'était leurs vies qui étaient en danger. Et même si son cœur lui criait d'aller voir Blaise et de tout lui dire, comme elle l'avait toujours fait, cette fois-ci, c'était sa tête qu'elle allait devoir écouter…
Soudain, des pas et des voix qui se rapprochaient leur firent comprendre qu'on allait les découvrir. Pansy poussa Hermione dans un placard où elles fermèrent rapidement le battant, juste avant que deux personnes n'entrent. Hermione plaqua son œil sur la fente entrouverte du placard, tandis que Pansy ouvrait l'oreille.
- Voici Mlle Parkinson. Dans le coma depuis deux semaines, si je me souviens bien. Est-ce bien votre… amie ? Demanda le premier homme qui portait une blouse blanche et semblait être un Médicomage.
Hermione n'arrivait pas à voir le visage de l'autre, étant donné qu'il était de dos. Elle vit sa main frôler la joue de la comateuse, descendre jusqu'à ses lèvres. De cet homme, elle ne pouvait distinguer que ses cheveux blonds étrangement familiers, et une chevalière qu'il portait à son doigt.
- Tu le connais ? Chuchota Hermione en laissant la place à Pansy.
Celle-ci hocha de la tête négativement, en se mordant la joue. Le cœur battant, elles attendirent dans la pénombre que quelque chose se passe, avec la peur au ventre qu'on les découvre. Astoria s'agitait dans la tête d'Hermione, elle le sentait. Quelque chose n'allait pas.
L'homme discuta de l'état de santé de la patiente avec le médicomage, puis, alors qu'Hermione secouait doucement son bras endolori, il leva brusquement la tête. Si brusquement, que Pansy aurait hurlé si Hermione n'avait pas collé sa main sur sa bouche.
- J'ai fini ma visite, dit l'homme blond.
- Alors, allons-y.
Le Médicomage quitta la pièce s'attendant à ce que l'autre le suive. Ce qu'il ne fit pas. Il s'arrêta devant le placard, le visage toujours tourné vers le corps de Pansy.
- Je vais vous laisser entre amies, dit-il d'un ton étrangement froid, qui contrastait avec sa voix chaleureuse qu'il utilisait en présence du Médicomage, avant de quitter la pièce.
Les minutes s'égrenèrent, aussi longues que l'éternité. Elles ne pouvaient pas prendre le risque de sortir, pas maintenant. Elles étaient toutes les deux aussi bouleversée l'une que l'autre. Depuis le début, il savait. Il savait qu'elles étaient cachées dans ce placard, il savait qu'elles écouteraient la conversation.
- Hermione, c'est lui… Ce ne peut être que lui. Je l'ai senti dans chacune de mes cellules, de tes cellules. Pourquoi aurait-il été là, sinon ? Pour quelle raison ? Je crois que nous nous attaquons à un ennemi bien plus fort que nous…
Oui, elle l'avait senti ce pouvoir qui découlait de cet homme, ce pouvoir si immense qu'elle avait cru un instant qu'elle ne pourrait plus respirer, ce pouvoir si écrasant qu'elle savait que bientôt les cauchemars reviendraient. Elle pensait que tout serait facile, que dans quelques semaines tout serait finie, mais elle se trompait, lourdement. Elle avait peur, peur de ce qui l'attendait au bout du chemin. Et elle se demandait : pourquoi les avait-on choisies, elles ? Qu'avaient-elles de plus que les autres ?
Hermione à ses côtés appelais Astoria. « Tu le connais, n'est-ce pas ? » Astoria hésita brièvement avant de lui répondre.
- Non. Non, je ne le connais pas.
Et elle était sincère.
Tout commence dans cette chambre d'hôpital. Car désormais, le Destin de ces trois filles est tout tracé… Et aucune d'entre elles ne pourra y réchapper.
