Ce fut Kristoff qui le lui annonça. Perdue dans les jardins, regardant pour la énième fois l'éclatante pureté des fleurs, écoutant d'une oreille distraite Olaf raconter des histoires à ces dernières, Elsa l'avait vu arriver, sautant les marches qui la conduiraient jusqu'à elle.

Depuis son retour à Arendelle, tout prospérait. Anna et Christophe se vouaient un amour inconditionnel et prévoyait de se marier dans les prochains mois. Olaf vivait sous son nuage, tâchant d'éviter les trop grosses dents de Sven qui tentaient d'attraper les flocons avec sa langue. Le peuple vivait heureux, grâce aux pouvoirs d'Elsa qui éloignait neige et mauvais temps loin du royaume.

Mais ce saut que Kristoff exécuta ce jour-là fit douter la reine de cette prospérité. D'aussi loin qu'elle s'en souvienne, Kristoff n'avait jamais couru vers elle, pas même lorsque l'épée du prince Hans menaçait sa vie. Elle se souvenait, bien sûr, des pas de géants accomplit par le jeune homme, mais c'était uniquement parce que sa sœur Anna accourait, elle aussi, de son côté.

Elsa prit donc le temps de sentir l'air pur des jardins. Elle accorda un instant aux histoires d'Olaf, regarda de nouveau l'éblouissante beauté des fleurs avant de se tourner vers Kristoff qui s'était arrêté à ses pieds, essoufflé.

« Bonjour Kristoff, fit Elsa d'une voix maîtrisée.

– El-Elsa...! Elsa, c'est... ! Je voulais te prévenir !

– Calme-toi, tu veux ? Rien ne peut être aussi grave que tu sembles le penser. Assieds-toi et prends un...

– Non ! Elsa...c'est...c'est la plaine d'Arendelle ! Du lac jusqu'aux bois aux Roses...Tout est gelé ! »

La panique fut instantanée dans le cœur d'Elsa mais ne dura que quelques secondes. Face à un Kristoff complètement bouleversé, elle sourit :

« Ne t'en fais pas, je vais aller y jeter un coup d'œil et arranger cela, ce ne doit pas être si...

– Mais comment est-ce possible ? Et si la glace se propageait jusqu'aux champs ? Que deviendrait le peuple ?

– Calme-toi enfin, reprends un peu tes esprits ! se fâcha soudainement Elsa en voyant que son futur beau-frère perdait ses sens. J'ai dit que j'allais régler ça ! »

Elle le contourna et fit glisser sa lourde cape derrière elle. Kristoff lui emboîta le pas.

« Il faut faire prévenir la garde...et organiser une défense.

– Une défense ? Contre quoi, des flocons de neige ? Nous sommes le trente et un décembre, et le soleil n'a jamais été aussi doux, comme si c'était le printemps ! Il est peut-être normal que l'hiver ait envie de reprendre ses droits, tu ne crois pas ? »

Kristoff possibles, Elsa se mordit la lèvre : qu'avait-elle encore fait ?

Il n'y avait qu'une seule raison pour laquelle cette plaine s'était retrouvée gelée : elle perdait de sa puissance. Ou bien ne contrôlait-elle plus ses pouvoirs. Comment avait-elle bien pu faire une chose pareille ? Et sans s'en rendre compte ?!

« ...Et Wilfred, Wilfred pourrait bien sûr nous prêter quelque uns de ses soldats, ils ne sont pas...

– Kristoff...Kristoff, s'il te plaît... fais appeler ma sœur dans la salle du Trône, je te serais reconnaissante. »

Kristoff la regarda bêtement durant quelques secondes, comme s'il avait oublié qui était Anna. Puis, il partit en courant.

Elsa soupira en entrant dans la salle et en s'asseyant sur le du trône qu'elle occupait désormais. Elle ne devait pas s'en faire. Cette situation serait réglée en quelques instants, il suffirait pour cela qu'elle se serve de ses pouvoirs. Mais si, à force de repousser les intempéries pour que les récoltes soient importantes toute l'année, celles-ci se révoltaient ? Et si le vent reprenait ses droits ? Et si la neige revenait pour tout briser, pour tout anéantir ? Elle se souvenait parfaitement de ce qui s'était passée lorsqu'elle avait gelé le royaume. Elle ne pourrait jamais oublier.

« Elsa ? Oh, Elsa, Kristoff avait l'air complètement bouleversé, mais que se passe-t-il ? »

Anna courrait elle aussi sur l'immense tapis vers Elsa. La reine sourit : Anna était terriblement belle et pleine de vie. Ses cheveux tressés formaient comme une couronne autour de son visage tordu par l'inquiétude. Elle portait dans ses bras une énorme gerbe de blé et en répandait partout, tant dis qu'elle trottinait jusqu'au trône.

« Elsa... !

– Calme-toi, voyons, Kristoff en fait des tonnes !

– Mais...mais il m'a dit... !

– Ecoute moi bien... Anna, tu m'écoutes ?

– Il paraît...la totalité du royaume est gelé ! Oh, nous allons mourir de froid !

– Anna ! Anna, ça suffit maintenant ! »

Anna se tut et Elsa sentit avec une certaine appréhension le bout de ses doigts se geler, ce qui lui arrivait chaque fois qu'elle était en colère. Elle prit une longue respiration pour tenter de se calmer.

« La situation n'est pas alarmante, tu m'entends ? Je vais aller régler le problème dès cet après-midi.

– Mais...avec tes pouvoirs, tu pourrais... ?

– Ne t'en fais pas. Cependant, j'ai besoin de toi pour poser tes fesses sur ce fichu trône pendant mon absence.

– Ton absence ? Mais tu ne pars qu'un après-midi par vrai ?

– Oui, peut-être mais, on ne sait jamais.

– Comment ça, on ne sait jamais ? »

Elsa se leva, s'emmêla un instant les pieds dans sa robe de reine verte et noire et grommela :

« Saleté... Il est possible que je veuille profiter de cette occasion pour me retrouver un peu seule.

– Seule ? Mais... je ne comprends pas, tu peux très bien être seule ici, au château !

– Anna, arrêter de râler, rit Elsa en lui donnant une caresse sur sa jolie joue. Tout se passera bien. »

Dehors, les échos de voix retentirent.

« Ah, ce doit être Kristoff qui a fait ameuter la totalité d'Arendelle ! »

Anna finit par rire : il était vrai que Kristoff en faisait peut-être un peu trop.

« Bon, je file avant qu'il ne parte en guerre, décida Elsa. Je te vois ce soir, d'accord ? »

Les deux sœurs se serrèrent dans les bras, écrasant entre elles la gerbe de blé dont la moitié tomba au sol.

« Sois prudente, murmura Anna. Et reviens vite. »

Elsa promit et quitta la salle.

Aussi vite qu'elle le put dans sa robe de Reine, elle sortit du château par les cuisines et se rua hors de ses murailles en passant par la rivière qui le bordait.

Elle n'avait nullement envie de croiser les soldats, ni même le peuple qui s'était sûrement réuni, avide de réponses qu'elle n'avait pas.

Elsa sentit son cœur se libérer d'un poids, tant dis que, d'un geste de la main, elle transformait sa robe de Reine en celle de Reine des Neiges, bleue, glaciale.

Elsa traversa le petit bois et disparut de la vue du château.

Depuis combien de temps ne s'était-elle pas retrouvée en tête à tête avec elle-même ? Deux ans ? Depuis quand n'avait-elle pas fait jaillir une gerbe de glace de la paume de sa main ? Arendelle, malgré les apparences, était désormais terrorisée par l'hiver, comme si, incapable de se contrôler, leur propre Reine les plongeait, de nouveau et à tous jamais, dans le froid le plus polaire qui soit.

Elsa laissa son bonheur éclater, tant dis que dans un cri d'allégresse, elle fit apparaître un vent du Nord qui s'engouffra dans sa cape et sa robe, faisant s'envoler et la tresse blanche de glace, et la jeune fille elle-même.

Face à elle, les animaux fuyaient, mais Elsa n'en fut pas désolée. Elle laissa ses doigts s'engourdirent et le froid provoqua en elle un désir puissant, une envie de vivre intense.

Elle courut plus qu'elle ne marcha jusqu'à la plaine, qui se situait de l'autre côté d'Arendelle. Elle aurait pu, au moins, demander à Kristoff de lui prêter son traîneau, cela lui aurait éviter l'effort de la marche, mais cela ne lui faisait pas peur. La plaine, ainsi que le bois aux Roses, était situé à environ trois heures à pieds, une heure et demi en traîneau.

Elsa choisit de prendre tout son après-midi pour, tranquillement, geler ses pas, car même si elle redoutait ce qu'elle allait trouver là-bas (la preuve irréfutable qu'elle ne contrôlait pas ses pouvoirs autant qu'elle le souhaitait), ça n'était pas tous les jours que la Reine d'Arendelle pouvait se permettre une sortie ainsi qu'une demi-journée de liberté.

Elle se retrouva ainsi en tête à tête avec cette Solitude dont elle avait fait la rencontre, lorsqu'elle s'était enfuit. Plus proche d'elle qu'elle ne voulait bien le croire, Elsa apprécia le calme, ainsi que la froideur du bois aux Roses dans lequel elle venait de pénétrer.

Ce ne fut que lorsqu'elle s'arrêta, qu'elle prêta l'oreille à ce silence tant désiré qu'elle comprit que quelque chose n'allait pas. Quelque chose qui n'avait rien à voir avec ses pouvoirs, rien à voir avec elle-même.

Elsa fronça les sourcils : là, au loin, sur la plaine gelée tel un lac en hiver, quelqu'un chantait.