Elsa dévala la pente pleine de neige, tâchant de ne pas se faire remarquer de l'inconnu. Entre les bouleaux nus et les roseaux dressés vers le ciel tels des épées, elle pouvait apercevoir une silhouette dégingandée, encapuchonnée et...pieds nus.

« Quel énergumène peut bien se promener pieds nus par ce froid... et en chantant... »

Comprenant qu'elle n'aurait certainement rien à craindre de cette personne, elle fut soudain exaspérée par ce comportement inconscient. Elle ne craignait pas le froid - bien qu'elle puisse ressentir sa terrible morsure - mais la peau humaine n'y résistait pas longtemps, surtout quand il dégageait ce quelque chose de magique.

Elsa ne le sentait-elle pas dans l'air ? Ce picotement surnaturel, caressant ses joues. Pourquoi lui paraissait-il si...inconnu ?

Elle arriva enfin au pied de la plaine dans un nuage de poudreuse. La personne chantait toujours, traînant derrière elle ce qu'Elsa reconnut être comme une branche, s'amusant à tracer des figures au sol.

« Excusez-moi ! »

Elle s'élança. Il fallait au plus vite lui intimer de quitter la plaine, car elle devait régler cette situation. N'avait-elle pas promis à Anna qu'elle serait de retour au château avant le soir ?

« Hé ! Hé ho ! »

Etait-elle trop loin ? Rageant contre l'inconnu, elle se redressa et s'avança de toute sa splendeur. Quand elle fut assez proche, elle se rendit compte que la chanson n'était autre qu'une comptine pour enfant...Les mêmes phrases, constamment...un air qui lui rappela soudain le hall du château couvert de neige, le thé du dimanche après-midi avec ses parents...

Here we go round the prickly pear
Prickly pear prickly pear
Here we go round the prickly pear
At five o'clock in the morning.

Elsa se ressaisit et parcourut la moitié de la plaine avant que l'inconnu, enfin, se tourne vers elle. Il était encore trop loin pour qu'elle l'aperçoive correctement, mais elle comprit immédiatement que c'était un jeune homme, peut-être moins âgé qu'elle, quoiqu'elle n'en jurait pas.

« Excusez-moi ! Vous n'avez rien à faire ici, s'écria-t-elle d'une voix forte et impérieuse, tant dis qu'elle balançait avec grâce ses bras le long de ses hanches. Rentrez chez vous avant d'attraper froid ! »

Surtout pieds nus...

Le jeune homme se retourna vers elle, se stoppa et s'appuya sur son bâton, l'air apeuré. Le cœur d'Elsa se radoucit. Malgré la capuche qui lui cachait la moitié du visage, tout dans son attitude hurlait la jeunesse et l'innocence, la frayeur aussi, d'avoir été pris en faute.

« Excusez-moi, je ne voulais pas...vous importuner... fit une voix hésitante.

– Ça n'est pas grave. Que faites-vous pieds nus, aussi ? »

N'avait-il pas une mère ou un père le chausser ? Le gronder ? Pourquoi cet enfant se mettait-il en travers de son chemin ? Il lui faisait perdre son temps.

« C'est que je suis si souvent pieds nus que le froid n'a plus aucune emprise sur mes orteils...

– Vraiment... ?

– Bien sûr... Il les as tous fait tomber ! »

Toute hésitation avait disparu de cette voix irrégulière, remplacé par un ricanement qu'Elsa jugea désagréable. Elle se força à rire par politesse à cette lourde blague, et arriva enfin à sa hauteur. Elle fut surprise de constater qu'il était bien plus grand qu'elle ne se l'était figuré plus grand qu'elle.

Mais avant qu'elle ait pu dire quoi que ce soit, comme lui redemander de quitter les lieux, le garçon souleva sa capuche :

« Et sachez par ailleurs... que je n'ai aucune intention de m'en aller... »

Dans sa voix, désormais, un déluge sarcastique, qui, aussitôt, fit frissonner la nuque d'Elsa. Ou bien était-ce ce visage désormais découvert ? Il n'avait pas l'air d'avoir plus de dix-huit ans, tant sa peau, si pâle, si froide, était lisse. Une tignasse broussailleuse de cheveux aussi blancs que ses sourcils, une bouche fine, rieuse, et...moqueuse ?!

« Excusez-moi ?! »

La bouche s'écarquilla pour laisser place à un éclat de rire franc. Le jeune garçon fit un mouvement de côté et se laissa glisser pour se rapprocher d'Elsa qui sursauta :

« Je ne sais pas qui tu es ma grande, mais c'est à toi, que je conseille de déguerpir. Sûrement qu'avec ta robe de princesse, tu risques d'attraper froid, tu ne crois pas ? »

Elle rêvait ou il la provoquait ?

Malgré son énervement, elle tâcha de se contrôler. Pas de débordements.

« Je ne vous permets pas de me tutoyer...et de nouveau, je vous demande de par...

– Je vous demande de partir, minauda-t-il en l'imitant. Tu es bien jolie, alors je vais éviter de te brusquer, d'accord ? Seulement, tu n'es pas à ta place ici et je n'ai pas envie d'avoir quelqu'un sur le dos. Alors... du balai ? »

Elsa s'offusqua, ne sachant que répondre.

Elle se pointait ici, à la demande de Kristoff, parce que la plaine aux Roses était gelée et que le phénomène pouvait se répandre sur Arendelle, et tout ce qu'elle rencontrait, c'était...c'était ce gosse ? Ce gosse qui osait s'adresser à elle de cette manière ? Savait-il seulement qu'elle était Reine !

« Si vous ne voulez pas partir, je me verrais obligée de vous y forcer... ! » grinça-t-elle en serrant des poings.

Elle n'avait pas bougé mais lui, continuait de glisser autour d'elle dans la neige gelée, comme s'il portait des patins à glace.

Allait-il cesser de remuer ?!

« M'y forcer ? Comme c'est attendrissant... J'ai trouvé cet endroit le premier. J'y reste. »

Ce fut avec une grande spontanéité qu'Elsa éclata de rire à son tour. La situation se faisait trop comique !

« L'endroit...le premier ? Oh, c'est trop drôle ! Mais enfin, c'est...c'est la plaine aux Roses ! Ce territoire appartient à Arendelle... ! »

Elle riait ! Et cette mine blonde désemparée qui tâchait de se reprendre... !

« Arendelle... ? s'exclama-t-il. Impossible, Arendelle a été gelée ! Regardez autour de vous, au-delà de ces bois, ça n'est que...gerbes de blés et soleil poisseux ! Ce ne peut pas être Arendelle. »

Elsa cessa de rire. Comment pouvait-il penser une telle chose ?

« La ville a été dégelée il y a plus de deux ans, lui apprit-elle. Ce royaume est désormais fertile et son peuple heureux. Et tu te trouves actuellement dans la plaine d'Arendelle, et je te demande, pour la énième fois, de partir, afin que je puisse faire disparaître cette neige, et ce gel, et cette glace, avant que ça n'empire ! »

Il n'avait toujours pas bougé et Elsa pouvait voir dans ses yeux fixés au sol qu'il réfléchissait.

Elle perdait patience.

« C'est un ordre, ajouta-t-elle, tâchant d'être convaincante. Je t'ordonne de retourner chez toi, d'où que tu viennes. »

Ce fut très certainement le mot « ordre » qui tira le jeune garçon de sa torpeur car il leva bien haut son étrange branche – qui se révéla plutôt être une sorte de bâton de berger. A la plus grande surprise d'Elsa, ou sa plus grande terreur, il fit un bond de trois mètres de haut au-dessus d'elle, soulevant de la poudreuse, pour atterrir dans son dos.

Quand elle se retourna, sa natte fouetta l'air.

« Que... !

– Un ordre ? Tu as bien dit un « ordre » ? Sais-tu que Jack Frost ne reçoit d'ordre de personne ? Et encore moins d'une pimbêche surgi des bois, vêtue comme un être de l'eau !

– Une pimbêche ?! s'égosilla Elsa. Je... ! Et... ! Comment as-tu fait ça ?! »

Il avait sauté. Non, il avait volé. Comment ? Comment ?!

Le regard du dénommé Jack Frost se fit brillant :

« Tu veux dire...ceci ? »

Et de nouveau, il s'envola aussi facilement qu'une feuille en automne. Elsa tenta de se ressaisir. Elle qui était réputée pour son sang-froid, son visage inébranlable...!

Jack Frost atterrit de nouveau à ses côtés, tout près d'elle, si bien qu'elle eut un mouvement de recul.

« Je suis Jack Frost, ma jolie. Je vole depuis la nuit des temps.

– La nuit des...

– Alors, entre nous, je te conseille de nouveau de quitter cet endroit, au risque de te retrouver perchée au sommet d'un arbre, avec pour seule compagnie une famille de corneilles ! »

Et il fit demi-tour, traînant toujours derrière lui son bâton.

Elsa ne savait que faire. Elle était totalement paralysée par la série de questions qui vint inonder son esprit. Elle n'avait jamais entendu parler de Jack Frost, et lui , apparemment, n'avait pas entendu parler d'Arendelle depuis fort longtemps.

Elle le rattrapa au pas de course :

« Peu importe qui tu es ! Arrête-toi !

– Bien sûr, compte sur moi ! »

Elle pouvait entendre son petit ricanement mesquin. Elle réitéra son ordre – même ricanement. Elle n'y tint plus. Paumes vers le ciel, sourcils froncés, elle déclencha, dans sa fureur, une tornade glacée qui vint enrouler Jack Frost.

Ce fut avec une certaine satisfaction qu'elle l'observa paniquer à son tour, tant dis qu'il s'envolait pour atterrir pour la troisième fois devant elle, cette fois-ci avec plus de lourdeur et... sur les fesses.

Elsa ne cessa pas sa magie, et le vent fit s'envoler sa cape dans son dos, formant derrière elle, comme une vague gigantesque et menaçante.

« Je suis la Reine d'Arendelle, la Reine des Neiges, et tu te trouves sur mes terres ! Si tu ne veux pas subir ma colère, ni celle de mon peuple, je te conseille, une dernière fois de t'en aller ! »

La frayeur se lut dans le regard du jeune homme qui leva une main pour se protéger du vent qui faisait pleurer ses yeux.

« Ne m'oblige pas à te faire du mal ! conclut Elsa en abaissant ses bras, cessant ainsi le flux de ses pouvoirs. Ne m'y oblige pas. »

Jack Frost rampa légèrement en arrière, désormais plus surpris qu'apeuré. Il se redressa en époussetant ses genoux ainsi que son énorme pull violet.

« Je...la Reine des Neiges... ?

– Si tu as entendu parler d'Arendelle, si tu sais qu'elle a été gelée, tu dois savoir aussi qui a été la responsable de ce désastre.

– Tu ne peux pas être la Reine des Neiges. »

Allons bon.

« Elle n'a pas quitté son château depuis des lustres !

– Qu'est-ce que c'est que cette histoire ?

– C'est toi qui raconte des histoires ! La Reine Elsa s'est enfermée dans son palace de glace tout ça pour une broutille amoureuse ! Ne va pas me faire croire que c'est toi et ton minable coup de chance avec la tornade qui...

– Une broutille amoureuse ? Mais de quoi parles-tu ? »

Jack Frost rit alors de nouveau.

« Tout le monde le sait, ma belle, que la terrible Elsa, jalouse de sa sœur Andrea qui avait trouvé un mari et pas elle, a gelé son propre royaume pour se venger et s'est enfermée dans la montagne. Les filles, vraiment...»

Elsa était hébétée. Ce garçon était-il bête ?

« Mais où étais-tu ces deux dernières années ? » demanda-t-elle d'une voix moqueuse.

Elle regretta instantanément.

Le regard de Jack Frost n'avait plus rien de celui d'un adolescent. Au contraire, Elsa, en voyant ces pupilles comme dilatées, eut l'impression que la personne face à elle était bien plus âgée qu'elle ne l'avait cru. Bien plus âgée qu'elle.

Frost fit demi-tour, sans plus de cérémonie, et lança par-dessus son épaule.

« Tornade ou pas, bon courage, parce qu'une chose est certaine : c'est pas demain la veille que je m'en irais ! »

Merci d'avoir lu !

La comptine est tirée du poème de T.S Eliot, The Hollow Men