Cette fois-ci, Elsa ne pouvait promettre à Anna qu'elle reviendrait le soir-même. Elle ne voulait plus avoir à faire l'aller-retour jusqu'à la plaine aux Roses à chaque échec rencontré. Elle dit donc au revoir à sa sœur, à Olaf et laissa Kristoff l'accompagner sur Sven jusqu'aux portes de la ville, sans les gardes, sans protection – qui auraient été inutiles.
« Elsa, j'aimerai te parler d'une chose...mais je crois que c'est assez...stupide. »
Kristoff s'était caché sous son énorme touffe de cheveux et Elsa sourit tant dis qu'elle caressait l'encolure de Sven.
« Ce Jack Frost...ça me dit quelque chose. Quelque chose qui...quand j'étais enfant. »
Elsa accorda toute son attention à Kristoff.
« J'étais petit garçon, ma mère venait de mourir et mon père travaillait dur. Je me souviens de l'hiver, certainement ma saison préférée, et avec Sven, on s'amusait dans les collines. Et j'ai le souvenir de flocons, des flocons si purs, s'en était vraiment choquant.
– Quel rapport avec Jack Frost?
– C'est justement là, la question. Mais comment expliques-tu que mentionner son existence ait suffit à me faire penser aux hivers de mon enfance ?
– Pensées involontaires.
– Tu n'as rien ressenti de tel, toi ? »
Elsa n'osait avouer qu'elle connaissait la comptine du figuier, elle se sentait bien trop stupide. Bien que Kristoff, lui, se soit confié.
« Mais c'est vrai, reprit-il d'une voix bourrue. Je ne sais pas ce que ce crétin fiche à Arendelle alors je compte sur toi pour le virer d'ici aussi sec et de rétablir l'ordre, d'accord ? »
Elsa eut un petit rire résigné, comme si elle contrôlait totalement la situation. Elle ne put, cependant, s'empêcher de lui demander un ultime conseil avant de le quitter :
« Mais... que penses-tu de, en plus de rétablir l'ordre comme tu dis...rétablir aussi celui des saisons ?
– Faire revenir l'hiver ?
– Le peuple a voté pour un printemps constant, voire quelques journées chaudes. Il compte sur moi pour laisser le mauvais temps de l'autre côté de la montagne, mais...
– L'hiver te manque ? »
Elsa eut un sourire coupable, Kristoff de même :
« Moi aussi, je l'avoue. Je veux bien comprendre que l'hiver soit une saison rude et que...et que certaines familles subissent d'importantes pertes...Mais on ne devrait pas influencer le cours du temps. »
Elsa prit celui qu'elle considérait comme son frère dans ses bras, ravie qu'Anna ait trouvé un garçon qui soit si plein de bon sens. Elle lui fit un dernier au revoir de la main après lui avoir fait promettre de prendre bien soin d'Anna et de Olaf en son absence – surtout d'Olaf - et elle disparut à travers les arbres du Bois aux Roses.
Il lui fallut plusieurs heures pour traverser l'endroit. Evitant les branches basses, constatant la disparition de verdure au fur et à mesure qu'elle avançait, Elsa angoissait. Le sol se faisait plus dur, bientôt recouvert, au lieu de neige, de gel. Qu'est-ce qui allait l'attendre ? Frost serait-il toujours là ?
Elle dégagea une dernière branche qui lui bouchait la vue, offrant une visibilité complète sur la plaine blanche, telle un lac.
Le silence.
Le doux froid.
Pas de Jack ?
Elsa s'avança de nouveau, surprise de trouver l'endroit vide. Elle n'était pas dupe. Elle ne pensait pas que Jack Frost ait abandonné la partie si vite. Il fallait qu'elle s'attende à tout de la part d'un garçon dont personne ne savait rien.
Elle s'avança plus encore, cherchant à atteindre le centre de ce nouveau lac.
Elle devait l'admettre contempler toute cette neige et ce gel la ravissait. Comme si elle se sentait de nouveau chez elle, bien à l'abri.
Elle s'accroupit et passa une main nue sur le sol. C'était étrange, ces arabesques formées sous la glace... comme des flocons très purs, prisonniers. Elle pouvait désormais en être sûre, elle n'était en aucun cas responsable de ce qui était arrivé à la plaine aux Roses. Elle ne reconnaissait pas là son œuvre, c'était bien trop différent, trop saccadé. Un véritable désordre, comme si la personne qui avait fait cela – et en l'occurrence, Jack Frost – n'avait pas cherché à établir une logique. Comme si... il avait patiné tout autour en éparpillant ses flocons.
Mais comment faisait-il ? Comment avait-il fait pour s'envoler ?
Elsa fronça les sourcils et ses joues se peignirent du rouge de la jalousie. Elle ne pouvait voler sans l'aide d'un de ses vents polaires qui terrifiaient toute forme vivante autour d'elle. Et ce...Frost...le faisait autant qu'il le souhaitait !
Furieuse contre elle même et contre Jack Frost, elle se releva. Mais à cet instant, la glace craqua. Un chuintement sonore, qui lui déchira le tympan et elle fut prise d'une panique soudaine, d'une seule seconde, avant de se rappeler que ça n'était pas un lac sous ses pieds mais bel et bien la terre.
« Jack Frost, dit-elle tout haut très distinctement car elle savait qu'il était là, tout proche. Tu peux aller te rhabiller. Si tu n'es pas capable de créer une glace assez solide pour... »
Mais elle n'eut pas le temps de dire un mot de plus : la dite-glace, celle qui avait craqué sous ses pieds, celle aux allures endormies, venait soudain de se retirer de part et d'autre elle.
Elsa eut un autre cri surprise. Paniquée, elle tourna autour d'elle,ses cheveux fouettant l'air, les yeux virevoltant, tant dis qu'ils contemplaient, avec effroi, cette vague, ce cratère, ces murs de glace qui se formaient autour d'elle.
Elle les regardait s'élever, toujours plus haut, jusqu'à recouvrir le pâle soleil qui dardait ses rayons, pour que l'ombre l'envahisse, la dévore.
« Arrête ! » hurla-t-elle, voix aiguë, terrorisée.
Elle courut jusqu'à une des façades, y aplatit la paume de sa main pour détruire ces murs, mais se stoppa immédiatement. Sous sa peau, elle pouvait sentir le battement du froid qui vivait, et tant dis que le cratère l'engloutissait, elle eut un éclat de respect pour Jack Frost et sa magie si extraordinaire.
« Cette glace...je pourrais presque lui parler... »
C'est alors qu'elle sentit un vent venu du ciel soulever sa cape et sa robe, suivi d'un rire, un rire détestable, qu'elle aurait voulu savoir mort !
Jack Frost flottait au-dessus d'elle, bâton en main :
« Je vois qu'on est téméraire ! hurla-t-il pour couvrir le crissement de cette glace qui allait bientôt faire prisonnière Elsa. Tu es plutôt courageuse pour une paysanne !
– Qu'est-ce que tu fais ?!
– Ah, ne t'inquiètes donc pas trop, Reine des Neiges ! Si tu es si forte, tu t'en sortiras ! »
Et il éclata d'un ricanement qui fit bouillir la colère dans le cœur d'Elsa, qu'elle s'était efforcée de pondérer.
« Ça suffit ! »
Elle ne sut si cette réponse fut entendue par Jack Frost mais elle se propagea dans le corps de la Reine, se multiplia, s'enfla, et jaillit des doigts tendus.
Une magie qu'elle avait gardé si longtemps en elle, qui avait pleuré et geint pour sortir de cette prison charnelle, se déploya à une vitesse qui fit jouir Elsa d'extase, un ravissement de l'âme, tant dis qu'elle contemplait, sous son propre jet glacé, la barrière que faisait Jack Frost entre elle et la liberté, se fissurer.
Elle le vit bientôt réapparaître au-dessus d'elle, ses sourcils blonds relevés donnant à son visage l'air ébahi.
Elle allait le rendre pétrifié de peur.
Elle prit son inspiration, et envoya de nouveau un flux puissant au travers de ses bras. Elle se sentit trembler, chaque membre de son corps sollicité par cette dépense physique. La barrière de Jack Frost – alors que celui-ci restait les bras ballants à vingt mètres du sol – s'égrainait, tombait en morceaux tels des glaçons dans un chariot.
Le cri d'Elsa ne fut pas celui de la délivrance, mais de la puissance. La lumière revint à elle tant dis que tout s'effondrait, tant dis que le paysage de Jack Frost subissait sa colère, son humiliation.
A cause du bruit terrifiant que cette destruction produisait, Elsa n'entendit pas le jeune garçon revenir sur terre et se précipiter sur elle à toute vitesse.
Mais au dernier moment, alors que, bâton tendu, les mâchoires crispées, Jack Frost se ruait vers elle pour la chasser, Elsa se retourna, avec une vivacité qui étonna son ennemi, et les bras courbés au-dessus de la tête, tels deux artères entourant le coeur, elle s'attaqua à lui, sans aucune pitié, aucun remords.
Elle aurait voulu lui dire par des mots ce qu'elle pensait de son attitude, et combien son attaque l'avait mise en colère, mais elle se contenta d'une main de glace blanchâtre qui jaillit soudain du sol pour attraper Jack Frost.
Il se recula vivement, l'expression de son visage passant du tout au tout :
« Qu'est-ce que tu fais ?! l'entendit-elle hurler. Arrête ! »
Mais la prison de glace, qui aurait dû détenir Elsa, se referma sur Jack, sur son cri, et son regard, comme elle l'avait souhaité, pétrifié de terreur.
