Ce furent deux gigantesques flammes de glace qui saluèrent Jack Frost alors qu'il tentait de pénétrer plus en avant dans la chambre d'Elsa. Mains tendues, lèvres hargneuses, cette dernière se sentait fatiguée des agissements du jeune garçon.

« Tu es complètement refaite, ma vieille ! » s'exclama Jack en se jetant en arrière.

Mais Elsa n'avait aucune envie de plaisanter. Elle se rua en avant :

« Arrête ! Arrête de jouer ! Arrête de faire ça ! »

A chaque mot, jaillissait sa froide magie qui venait assaillir Jack. Ce dernier, sans son bâton qui reposait à même le sol près de la fenêtre, ne pouvait se défendre.

« Quand ?! hurlait Elsa, folle de rage. Quand cesseras-tu ?! Rends-moi ce que tu m'a pris, Frost ! Rends-le moi et dégages d'ici !

– J'obéirai bien volontiers si tu me rendais d'abord ce qui m'appartient, blondie !

– Et ne m'appelle pas blondie ! »

Jack réussit à se protéger de la colère d'Elsa en faisant valser la coiffeuse pour se cacher derrière.

Elle ne plaisantait pas... Il allait avoir plus de mal que prévu pour récupérer son bâton. Il rampa vers les rideaux, ne pouvant s'empêcher de sourire. Cela faisait bien longtemps que rien d'aussi excitant n'était arrivé dans sa vie !

« Tu te caches parce que tu es terrifié ! continuait de hurler Elsa. Tu es un lâche ! Un voyou imbécile, incapable d'agir en adulte ! Qu'est-ce que tu fais chez moi ?! Qu'est-ce que tu y fais ?! »

Et elle crie, crie... ! Elle est folle à lier, cette reine.

Il réussit enfin à apercevoir son bâton il était là, à à peine un mètre cinquante de lui. Il suffirait de sauter, de le saisir et d'envoyer à Miss Boule de Neige la raclée de sa vie.

Jack prit son élan, corps courbé tel celui d'un guépard et s'élança.

Il sentit ses bras se tendre pour attraper son bien. Ses mains se refermèrent comme par miracle sur le bois tant chéri et les yeux de Jack se révulsèrent de joie.

« Je l'ai ! »

Son cri de victoire, aussi court fut-il, fut néanmoins coupé en plein lancée.

Jack se tut, tétanisé. Que passait-il ?

Il releva la tête. Le silence occupait désormais la chambre d'Elsa, qui avait cessé ses attaques. Ce n'était pas une chambre. Ça n'était que glace coupante, stalactite menaçante, ses épées dressées vers le ciel.

C'était donc son œuvre ?

Jack compris aussitôt elle était la Reine des Neiges. Il se tourna vers elle, s'attendant à la trouver si fière qu'il en serait brisé, comme battu à son propre jeu. Mais la seule vision que cette Reine nouvelle lui offrit fut celle d'une désespérée agenouillée comme pour prier, paumes vers le ciel – paumes blanches et gelées.

« Que... »

Mais la panique ne lui permit pas de dire un mot de plus. Il ne sentait plus ses pieds nus. Il ne sentait plus un seul souffle du vent qui avait profané l'endroit.

Que se passait-il ?!

« El-Elsa ! »

Ce fut la seule chose qu'il trouva à dire. Ses lèvres, soudain, furent aussi dures que du bois.

« Jack ! Jack, je suis désolée ! »

Mais de quoi parlait-elle ? Pourquoi avait-il... si froid ?!

Jamais il ne s'était senti aussi mal de sa vie, pas même lorsqu'il était tombé au fond de ce lac, ni lorsque son bâton avait été brisé...

Son bâton !

« Elsa ! Elsa, que se pa...Nom de Dieu ! »

Une jeune fille venait d'entrer dans la pièce et aussitôt, un nuage de buée s'échappa de sa bouche, témoignant du froid glacial, roi, et à sa suite, un homme de grande taille.

« Anna ! Ça n'est pas... Je ne voulais pas ! »

Tout s'embrouillait dans l'esprit de Jack. Tout se mêlait, les prénoms, les lieux, était-ce un palais ou bien sa petite maison, dans laquelle il avait grandi, quatre cent ans plus tôt ? Que passait-il ? Combien de fois devrait-il poser cette question ?

« Jack Frost ! Jack Frost ! »

On le secoua. Son réflexe fut de resserrer sa poigne sur son bâton.

« Oui son bâton, c'est son bâton ! Tu crois qu'il sait plus s'en servir ?

– Mais quel bâton ?! Enfin, Olaf, je ne vois rien ! »

Des sanglots. Des doigts qui se crispent.

Le cœur de Jack soudain s'enfla comme une montgolfière, un souffle qui sembla le ramener à la vie. Sa vision redevint normale, son pouls un rythme sain. Face à lui, la face joviale d'un bonhomme de neige. Et la dernière chose qu'il entraperçut fut les yeux d'Elsa, plongés dans les siens.

Il aurait pu croire qu'il courait. Ses jambes le poussaient à aller plus vite – toujours plus vite – et plus loin encore. Il traversait un Bois – le Bois aux Roses. La neige se soulevait sous ses talons.

Il ne courait pas : il fuyait. Il fuyait, il en était persuadé, car il se voyait, de si haut, qu'il en aurait eu le vertige s'il n'avait pas eu l'habitude. Et dans le traîneau du Père Noël, ce fichu lapin qui lui disait « Arendelle n'existe plus, t'as qu'à aller te perdre là-bas, ça nous fera des vacances ! »

Mais Arendelle était bel et bien là. Gouvernée par une reine, par deux reines : Une Elsa. Une Reine des Neiges.

Jack ouvrit les yeux. Le plafond d'un baldaquin lui indiqua qu'il se trouvait encore au château. Il se redressa vivement, sentant avec regret son ventre nauséeux et sa tête lourde.

« Anna ! Anna ! Il s'est réveillé !

– Pousses-toi Olaf, je ne vois rien !

– Bah, tu ne le vois jamais de toute manière ! Aie... !

– Mais pousses-toi enfin !

– C'est toujours toi ! »

Jack se frotta les yeux du dos de ses mains avant de fixer son regard sur une jeune fille et Olaf le bonhomme de neige en train de se battre à coup de pantoufle.

« Jack ! Jack, tu es réveillé ! »

Olaf se jeta sur le lit et entrouvrit les branches qui lui servaient de bras comme quémander un câlin. Plus affolé qu'autre chose, Jack se replia sur lui-même.

« Il va bien ? Dis-lui que je suis là !

– Mais Anna, lui, il te voit, enfin ! »

Anna... ?

Jack regarda plus attentivement la jeune fille qui le fixait au niveau de ses chevilles. Il sursauta :

« Olaf ! Olaf, c'est la fille dont tu m'as parlé ?!

– Oui, pourquoi ? fit frénétiquement le bonhomme de neige.

– Il te parle, Olaf ?!

– Oui, pourquoi ? refit Olaf à Anna.

– Olaf, c'est cette Anna ! Mais... ! Mais pourquoi elle ne me voit pas !

– Il va bien ? Olaf, tu m'écoutes, oui ?

– Je pensais qu'elle me verrait ! C'est pour ça que je suis venu ici ! Pour cette fichue Anna ! »

Il se leva précipitamment et Anna eut un mouvement de recul en voyant la couverture bondir du lit. Olaf courait dans tous les sens, ce qui provoquait une cacophonie insupportable.

« Olaf ! Mon bâton ! Où est mon bâton ?! Je veux le récupérer !

– C'est Elsa qui l'a pris !

– Où est-elle ? Où cette fichue reine ?

– Jack Frost ? Jack Frost, vous m'entendez ? continuait Anna du côté du lit. Je ne vous veux aucun mal ! Je suis votre amie ! J'ai l'impression que... que vous avez besoin de repos ! »

Mais Jack ne l'écoutait pas. On lui avait promis qu'ici, il retrouverait de sa superbe. Que les gens croiraient en lui comme les enfants le soir de Noël. Mais c'était Janvier et Noël était passé. Jack était-il condamné à rester invisible ?!

Et bon sang, que lui était-il arrivé ? Il ne se souvenait que de ce froid inhabituel qui l'avait envahi de toute part. Et des yeux d'Elsa dans les siens avant qu'il ne perde connaissance.

Il partit à vive allure à travers les couloirs du château. Que lui importait d'être un intrus si personne ne pouvait être là pour y assister ?! De rage, il donna une frappe à deux chandeliers sur une commode qui s'échouèrent au sol en un bruit de ferraille.

Il arriva jusqu'à la salle du trône, qu'il trouva vide, mise à part deux gardes qui somnolaient sur leur lance. Il les ignora, trop en colère pour leur faire quelque blague et, au lieu de sortir dans la cour, poursuivit son exploration. Il fallait bien qu'il mette la main sur son bâton, et donc, sur Elsa, avant de repartir pour le Bois.

Sa décision était prise il n'avait aucune envie de rester dans un pays qui avait élu pour Reine une personne telle qu'Elsa, qui gouvernait avec tant de violence et de haine dans le cœur. Il préférait tout quitter et errer seul, dans son propre monde, malgré le fait que personne, là-bas non plus, ne l'y voyait.

Il passa par les cuisines, où il vola quelques pommes, après s'être rendu compte qu'il avait faim. Il fouilla les donjons, les chambres des différentes ailes, rencontra de nouveau Anna qui, encore une fois, ne le vit pas, l'homme de grande taille, au nez en forme de patate, qui devait être Kristoff, une femme de chambre, un majordome mais bien évidement : pas d'Elsa.

Il commençait à se lasser lorsqu'il eut l'idée de regarder par la fenêtre. Et il se réjouit lorsqu'il constata, qu'en effet, sous l'ardente brûlure d'un soleil digne du mois d'août, Elsa se promenait parmi ses fleurs.

Il sentit la colère bouillir à l'intérieur, une colère envers cette chasseuse de froid et d'hiver, qui osait se plier à la demande de ses paysans pour influer sur le cour d'une nature qui s'était toujours révélée bien plus forte d'elle !

Il regretta de ne pas avoir son bâton pour voler jusqu'à elle. Il dut descendre toutes les marches à pied, et traverser de nouveau la salle du trône, se hâtant vers les jardins.

Elle ne l'aperçut pas tout de suite. Elle se contentait de regarder, de loin, des pivoines magnifiques, sans prendre la peine ni de les toucher, ni de les renifler. La fureur de Jack était trop grande pour qu'il puisse remarquer combien l'image qui s'offrait à lui était digne des plus grands romans. Il se contenta de sauter les marches de l'escalier et de bondir vers elle.

La première fois qu'elle en avait entendu parler, c'était par Kristoff. De la manière qu'il avait eu de venir à elle, en descendant à toute vitesse les marches des jardins, elle avait su que rien ne serait comme avant. Qu'il s'engageait, par cette perte inhabituelle de sang-froid, à lui annoncer quelque chose de grave.

En voyant Jack Frost faire de même, elle se souvint qu'elle n'avait pas pris la situation au sérieux. Maintenant, Jack était là, certes, bel et bien vivant, en colère même, ce qui la rassurait. Mais c'était à cause de lui qu'elle avait perdu tout contrôle. Elle avait réussi à tenir bien serrée contre son cœur cette fureur de la glace il avait suffit qu'il soit ce qu'il était, arrogant, méprisant, pour qu'elle s'énerve et le haïsse.

« Elsa ! Elsa, par tous les diables, tu es pire que Pitch il y a cinquante ans ! »

Elsa quitta la silhouette maigrelette de son ennemi du regard et le laissa venir à elle. Il avait les joues rouges, elles qui, en toutes circonstances restaient si pâles – comme les siennes – et ses yeux étaient fous. Fous de quoi ? De rage ? De peur ?

Non, pas de peur. Il semblait à Elsa que Jack Frost n'avait jamais connu la peur.

Il se planta devant elle, faisant de l'ombre aux fleurs qui tournèrent leur pistil vers le sud et força Elsa à le confronter.

« Je veux tout d'abord que tu m'expliques ce que tu m'as fait. Pourquoi je me suis réveillé dans cette chambre ?!

– Pourquoi es-tu venu au château ?

– Tu m'as volé mon bâton, je te rappelle !

– Quitte mon pays pour ne jamais y revenir, Frost ! »

Elle se détourna et fit quelques pas. Jack ne se laissa pas démonter et la suivit :

« Qu'est-ce que tu m'as fait ?! Tu es donc incapable de te gérer ? Tu vas me répondre ?!

– Tu vas bien, c'est l'essentiel, non ?

– Et s'il me reste des cicatrices ? Hein ? Et si mes pouvoirs sont endommagés par les tiens ?!

– Qu'est-ce que cela peut bien me faire ? »

Jack haussa les sourcils de surprise. Il en aurait bien ri s'il n'était pas autant énervé.

« Ça te fait que tu es en train de pourrir la vie d'une personne innocente et sans défense !

– Je doute que tu fasses partie de cette catégorie de gens.

– Où est mon bâton ? Tu me le rends et je quitte Arendelle.

– Je te le rends si tu dégèles la plaine et le Bois.

– Ça n'est pas possible sans mon bâton.

– Je veux ta promesse que tu le feras.

– Qu'est-ce qu'on attend alors ? »

Elsa fusilla Jack du regard dont le rouge n'avait pas quitté les joues creuses.

« Je ne te fais aucunement confiance, Frost. Tu es vil, et cruel, et comment puis-je te contrôler si seul Olaf peut te voir !

– Tu crois que j'y peux quelque chose ?!

– Comment faire pour que les gens te voient ? Comment est-ce que ça marche ? »

Jack ne répondit pas tout de suite. Il ne voulait pas avouer à Elsa qu'il suffisait que le peuple croit en lui. Mais cela voudrait dire qu'Elsa croyait en lui, même si elle n'en avait aucune idée, et ce moment, cette révélation, serait plus gênante qu'autre chose. Il ne voulait pas être lié en quoi que ce soit à Elsa. Bien qu'apparemment, il n'ait pas le choix.

« Je suis venu à Arendelle tout à fait par hasard, expliqua-t-il d'une voix bourrue. Par ennui, surtout, un...ami...m'a dit que la région était aride et non sans problèmes.

– Il se trompait.

– Je m'en suis rendu compte quand j'ai rencontré ton ami Olaf. »

Elsa eut un sourire involontaire à la pensée du bonhomme de neige.

« J'étais censé repartir, je ne voulais pas rester dans ce pays si anormalement chaud, sauf qu'Olaf m'a vu. Je n'ai pas pu résister à l'idée... »

Jack se haïssait. Il avait l'impression de passer pour un faible devant Elsa.

« Olaf m'a ensuite expliqué qu'une personne ici pouvait me voir. Et qu'elle s'appelait Anna.

– Quel est le rapport avec ma sœur ?

– Il m'a dit que les cœurs purs croyaient. Et j'étais de son avis jusqu'à ce que je me rende compte que ça n'était pas la dite-Anna qui croyait en moi et me voyait, mais une reine au cœur de glace, incapable du moindre sentiment d'amitié, d'amour ou de compassion ! »

Elsa serra des dent, tâchant de ne pas se laisser atteindre par la méchanceté des paroles de Jack. Elle ne voulait pas être affectée par lui.

« Alors ? demanda-t-elle.

– Alors quoi ?

– Anna te voit ? »

Jack hésita, son regard balayant le sol.

« Non. »

Elsa se tut. Au fond d'elle-même, elle ne pouvait s'empêcher d'être désolée pour lui. Il y eut un silence gênant, durant lequel la reine et Jack, chacun de leur côté, se mirent à haïr le soleil au-dessus de leur crâne, ce soleil qui n'était pas dans leur nature et qui les faisait se sentir à part, comme parias.

« J'ai un deal à te proposer, dit Jack après avoir gratté les graviers de l'allée avec son pied nu.

– Je t'écoute.

– Je dégèlerai la plaine et le bois et quitterai Arendelle, si tu m'aides.

– Tu veux dire, expliquer qui tu es à Anna ? Pour qu'elle te voit ?

– A tout le monde.

– Comment je pourrais m'y prendre ?

– Parle-leur de moi !

– De toi ?

– En bien... »

Elsa eut un ricanement mesquin.

« C'est cela, oui...

– Tu veux que je quitte Arendelle oui ou non ?

– Alors quoi, tu ne me laisses pas le choix ? Je suis sous tes ordres en quelque sorte...

– Je nous voyais plutôt comme des associés. »

Elsa leva son menton bien haut pour considérer Jack de toute sa royauté.

« J'accepte ta proposition, mais mets-toi ça bien en tête, Frost. Il n'y a pas de nous qui tienne entre toi et moi. »

Jack hocha la tête et tendit une main gelée à Elsa. Celle-ci la considéra avec une mimique de dégoût avant de la lui serrer, bien obligée.