Dans sa hâte, Jack se prit les pieds dans la robe d'Elsa qui traînait au sol et manqua de tomber à terre, se rattrapant uniquement en accomplissant trois bonds de ses longues jambes. La confusion était totale. Les cris du peuple dans la cour du château remontaient jusqu'ici Olaf tournait en rond sur le tapis en hurlant qu'ils allaient mourir Anna demandait se qui pouvait bien se passer, Elsa tentait de lui expliquer qu'elle n'en savait fichtre rien, voilà que Jack poussait son propre glapissement de terreur après avoir failli tomber.

Ce fut peut-être à cause de cela qu'il n'entendit pas ce qu'il aurait dû entendre dès le début. La vision un peu floue, ne voyant de ses pupilles que le bleu et le blanc que formaient la silhouette d'Elsa qui semblait virevolter dans sa panique, il sentit soudainement une pression extraordinaire sur son épaule, une pression qui le fit basculer de l'autre côté, ne stoppant pas son mouvement. Le cœur de Jack se souleva, un nouveau cri s'échappa de sa bouche.

« Jack ! »

Il fut comme projeté contre le baldaquin et se rattrapa comme il le put au rideau. Il ne le déchira pas, mais ne tint pas l'équilibre et finit par se retrouver assis sur le bord du matelas, complètement abasourdi.

Elsa se tourna vers lui en hurlant :

« Mais qu'est-ce que tu fais ! Il faut y aller ! Il faut descendre, on ne peut pas... !

– Jack ! Jack Frost ! »

Mais qui donc pouvait bien s'exciter ainsi ? Jack regardait dans tous les sens, la cacophonie régnant dans la chambre lui obstruait les sens, il n'avait d'attention que pour les cercles d'Olaf qui se rapetissaient puis s'agrandissaient.

« Jack Frost ! Je te vois ! »

Jack parut enfin s'éveiller et ses yeux rencontrèrent l'énorme patate collée en plein milieu du visage de Kristoff.

Jack fut un instant éberlué et le silence revint dans la chambre – sauf Olaf bien sûr, qui poursuivait sa promenade de panique et les villageois en bas hurlant leur colère.

Kristoff dominait le maigre Jack de toute sa taille, comme pour le briser de son regard. Mais ses yeux étaient si doux, à la fois si surpris, comme heureux, il saisit de nouveau Jack par les épaules et le secoua :

« Je le vois ! Je le vois ! Anna ! Jack !

– Il le voit ?

– Jack Frost ? Tu vois Jack Frost ?

– Oh, Jack, Kristoff te voit ! s'écria Elsa avec un bonheur non feint dans la voix.

– Il le voit ! Pourquoi il le voit et pas moi !

– Anna, je le vois !

– Il me voit ! »

Cela reprit aussitôt jusqu'à ce que la voix d'Elsa domine la conversation :

« Kristoff, explique-toi !

– Je n'en sais rien ! On en parlait avec Anna, du fait qu'elle ne pouvait le voir quand soudain, la porte fenêtre s'est ouverte, tu en as surgi, Elsa, avec... avec cette épi de blé... je te voyais plus gras, mon gars...

– Hé ! s'indigna Jack.

– Tu crois en Jack Frost ?! »

Kristoff n'eut pas le temps de répondre à la question d'Elsa car Wilfred le domestique entra dans la chambre sans frapper, la moustache frisée de terreur :

« Votre Altesse ! Votre Altesse, oh, votre Altesse ! En bas... vos sujets !

– J'arrive Wilfred, je... je... j'arrive ! »

Jack remarqua qu'Elsa semblait avoir du mal à reprendre ses esprits, tout comme lui, déboussolés par la nouvelle qu'ils venaient d'apprendre. Kristoff, par ailleurs, ne pouvait détacher son regard du jeune garçon, comme submergé par cette vision.

« Nous en reparlerons plus tard ! s'écria soudain Elsa. Si Kristoff te voit, Jack, c'est qu'il y a un espoir ! Allons-y ! »

Tous suivirent Elsa dans les couloirs du château et coururent dans les escaliers qui menaient à la salle du Trône.

« Mais qu'est-ce que tu comptes faire ? s'enquit Anna.

– Il faut parler à ces gens ! Ils ont dû voir que la plaine était gelée, comme Gustav le leur a dit, ils veulent des réponses !

– Ils sont obligés de fracasser ton palace, au passage ? se moqua Jack.

– Ils ont de quoi être en colère, ils sont terrifiés !

– Je suis d'accord avec la brindille, intervint Kristoff. Ils ne devraient pas se comporter ainsi !

– D'accord avec quoi ? Il a dit quoi ? » s'empressa de demander Anna qui n'entendait pas Jack, sans que personne ne lui répondit.

Ils arrivèrent enfin dans la salle du Trône et Elsa ne prit pas le temps de prendre une inspiration comme pour se calmer – elle poussa les gigantesques portes et fit face, sans aucune peur, au peuple qu'elle gouvernait.

Jack eut un hochement de tête approbateur. C'était vrai que là, derrière elle, la contemplant si forte et si digne, Jack aurait pu la suivre n'importe où. Il comprenait soudain pourquoi elle était restée sur le trône alors que ses pouvoirs auraient dû l'exiler plus longtemps encore. Elle était née reine. Elle était faite pour cette place.

« Mes amis ! hurla Elsa en levant les bras pour attirer leur attention. Mes amis, écoutez-moi !

– Ecouter une menteuse... !

– Elsa nous a trahi !

– La Plaine est gelée ! »

Jack vint se placer à côté d'elle comme pour la soutenir, avant de se souvenir que personne ne pouvait le voir.

« Mes amis ! répéta Elsa. Il y a ici un homme aussi perdu que vous et moi ! Il est en ce moment à mes côtés et il est le responsable de ce qui se passe au Bois aux Roses !

– Il n'y a personne à côté d'elle !

– Elle ment encore !

– Il s'appelle Jack Frost, fit Elsa plus fort. Il possède le même don que moi !

– Pourquoi est-ce qu'on ne le voit pas ?! »

La foule semblait s'être calmée, se contentant de grogner, comme si elle avait encore gardé un certain respect pour Elsa. Ce fut Gustav le forgeron qui s'avança en compagnie de sa fille aînée comme appui, porte parole du peuple.

« Jack Frost est une légende » commença Elsa sans se démonter.

Malgré les circonstances, Jack se sentit ragaillardi d'entendre la reine prononcer ces mots. Il ne les lui ferait pas oublier.

« Il ne vient pas d'Arendelle, mais de bien plus loin ! C'est le créateur du givre et de l'hiver dans un autre monde, un autre royaume !

– Si ce Frost existe vraiment, pourquoi serait-il venu jusqu'ici pour geler un lopin de terre ?! grogna Gustav, les rides de son visage lui conférant une certaine prestance qui impressionna Elsa.

– Les habitants de son royaume ne croient plus en lui, c'est pour cela que personne ne le voit. Il est venu ici dans l'espoir que quelqu'un... quelqu'un s'apercevrait de sa présence... ! »

Jack sentit son cœur se gonfler. Il n'avait pas saisi qu'Elsa avait compris ce qu'il pouvait ressentir. Il n'avait jamais pris conscience que tout ce qu'elle faisait contre lui était en réalité...

« Il a trouvé cet espoir, car il m'a trouvé moi ! J'ai vu Jack Frost et je sais que c'est un homme bon ! Pardonnez-lui son erreur, pardonnez-lui le gel et la neige, comme vous m'avez pardonné ! Lui et moi ne pensions pas que ça irait aussi loin ! »

Elsa n'avait eu de cesse de porter le masque qu'il lui avait ordonné de porter... en la provoquant, en l'injuriant, il l'avait poussée à être une personne qu'elle haïssait. Jack se sentit misérable, tant dis qu'Elsa s'efforçait de calmer ses sujets.

« Il faut me croire ! Il faut croire en Jack Frost !

– Comment va-t-il réparer les dégâts ? Comment peut-on être sûr qu'il ne s'attaquera pas à nos récoltes, à nos familles ?! »

Jack fut surpris lorsqu'Elsa se tourna vers lui. Son cœur bondit dans sa poitrine, si fort qu'il en eut mal.

« Jack n'est qu'un enfant...

– Mais Votre Altesse, intervint la fille aînée de Gustav, vous êtes la seule à voir cet homme dont vous nous parler !

– C'est faux. »

Jack se poussa pour laisser passer Kristoff qui, soudain, avait rougi jusqu'au bout de ses immenses oreilles en forme de choux-fleurs. Elsa lui saisit le bras en lui accordant un sourire.

« Je le vois aussi. Et je peux vous assurer qu'il n'est pas dangereux !

– Alors nous allons nous baser sur votre parole ? poursuivit Gustav, toujours méfiant.

– Ne pouvez-vous donc pas croire en Jack Frost ? Il est le père des flocons de neige, des fleurs de givre sur les vitres... »

Mais la fille aînée de Gustav s'avança de nouveau en secouant la tête :

« Mais Votre Altesse, c'est vous... c'est vous, la mère des flocons de neige, des fleurs de givre... vous êtes l'hiver ! »

Et Jack comprit enfin, en regardant la jeune fille qui dardait un regard d'incompréhension sur sa reine, que le peuple était comme Anna. Que jamais il ne pourrait croire en lui tant que Elsa serait présente et contrôlerait le froid.

Il se rendit soudain compte qu'il n'avait aucunement sa place à Arendelle. Que le poste qu'il avait à tout pris recherché était déjà pris et le serait irrémédiablement. Arendelle ne voulait pas de lui et il ne pouvait lui en vouloir.

Elsa semblait désemparée face à la fille du forgeron. Les mains encore levée devant sa poitrine, comme pour saisir l'inaccessible, elle bégayait, ne sachant que répondre.

Jack s'avança alors :

« Je dégèlerai la plaine, Elsa ! Je promets, je le ferai. Elsa, dis-le leur ! »

Elsa se tourna vivement vers Jack, comme s'il était porteur des réponses qu'elle n'avait pas su donner. Elle le contempla un instant, visiblement sans savoir que penser. Devait-elle le croire ? Avait-elle confiance en lui, après qu'il lui ait avoué qu'il n'avait aucune confiance elle ?

Mais la reine n'avait pas le choix.

« La plaine et le Bois aux Roses seront dégelés dans l'immédiat ! Je vous le promets ! »

Jack n'écouta pas la suite du discours qu'Elsa prononça pour rassurer la foule. Il n'entendit que l'écho de sa promesse, cette promesse qu'il serait obligé de tenir. Il se tourna vers Kristoff qui inclina la tête vers lui, comme pour témoigner de son soutien. Anna, à ses côtés, toute tremblante, se mordait les lèvres, comme terrifiée face à ce qui était en train de se produire.

Elsa finit par s'écarter et attrapa le regard de Jack comme pour l'obliger à la suivre. Ils rentrèrent, elle et lui, dans le silence le plus total.