Ils étaient seuls. Appuyé contre le mur, bras croisés et cheveux cachant ses yeux voyeurs, Jack observait Elsa, qui, plus loin, près de la fenêtre, jouait négligemment avec ses pouvoirs. De la paume de sa main jaillissait une petite tornade de glace qui recouvrait ses doigts avant de disparaître en volutes.

Jack frotta les siens les uns contre les autres, attristé à l'idée que cela faisait plus de vingt-quatre qu'il n'avait pas touché son bâton et que la neige n'était pas venue à lui.

La nuit était tombée sur Arendelle, et quelques heures étaient passées depuis le discours d'Elsa devant les paysans. Jack ne savait que faire et n'avait pas voulu manger quand Kristoff les avait tous deux appeler pour dîner.

Ils s'étaient donc retrancher ici, dans un petit salon qui donnait sur la chambre d'Elsa, et attendaient.

Attendaient quoi ? Jack n'en avait pas la moindre idée. Elle lui avait demandé de venir ici, mais elle n'avait cessé de s'amuser avec ses mains, l'air pensif.

« Tu te rends compte de l'importance de nos actes ? »

Sa voix était calme, mais sans aucune douceur. Jack se dit qu'il n'avait jamais réussi à détecter de réelles douceurs dans la voix d'Elsa, contrairement à celle de sa sœur qui, même lorsqu'elle pleurait, le touchait au cœur.

«Tu as l'air de penser que je n'en avais pas conscience avant aujourd'hui ?

Je n'en ai pas eu l'impression.

Ça n'était qu'un jeu...

Ça n'a fait rire que toi. »

Jack se redressa comme pour fixer Elsa, mais celle-ci l'évitait. Elle se tenait si droite, ses sourcils froncés, il eut soudain l'impression d'avoir perdu la personne avec qui il avait si rapidement parlé tout à l'heure, sur la terrasse. La reine était redevenue reine, glaciale.

« Mais nous pouvons tous les deux arranger ça. Tu l'as dit toi même à tes sujets.

Je l'ai dit... et c'est pour cela que je veux que tu te rendes comptes de ce qui est en jeu.

Je t'ai dit que c'était le cas ! Que se passe-t-il ?

Je fais reposer l'avenir de mon peuple sur tes épaules, Frost, tu comprends ? »

Elsa ferma le poing en un claquement sec et le fusilla du regard. Jack était totalement perdu. Et ce regard, qu'elle lui avait lancé, durant le discours ? Les mots qu'elle avaient prononcé ? Il avait cru... un instant...

« Je pensais que tu me faisais confiance.

Tu penses de travers, comme à ton habitude.

Tu es sur les nerfs.

Qui ne le serait pas ?!

Je dégèlerai la plaine dès que tu m'auras rendu mon bâton !

Qui me dit que tu le feras ?! »

Jack eut un léger tic nerveux de la nuque, inconsciemment, comme pour accuser le coup que lui assénait cette rancœur que lui vouait Elsa.

« Je te trouve injuste, grogna-t-il.

Et moi, je te trouve immature.

Tu m'expliques ce revirement ?

Il fallait bien que je garde la face devant la foule !

Tu as menti ? »

Mais Elsa n'avait pas menti. Elle avait rassuré les gens face à elle, elle l'avait amadoué, pour qu'il se tienne tranquille. Jack eut un drôle de choc au cœur. Une petite fissure, une petite crevasse, dans laquelle il se laissa tomber.

« Je vais te rendre ton bâton, tu dégèleras la plaine et tu t'en iras, conclut Elsa d'une voix ferme. Je ne veux plus jamais entendre parler de toi, tu m'entends ? »

Elle fit glisser sa cape pour que cette dernière suive le mouvement de son corps et elle quitta le petit salon, laissant contre le mur, un Jack désemparé.

Mille questions se pressaient dans son crâne. Elsa était-elle à ce point lunatique ?!

Il ne se laisserait pas faire.

Il s'engagea à sa suite, ouvrant la porte si violemment qu'elle claqua contre le mur.

« Tu n'as pas le droit de te comporter de cette manière ! hurla-t-il.

Quelle manière ?! Tu pensais peut-être que l'on était ami ?!

J'ai surtout cru, pendant un instant, que l'on aurait pu s'entendre toi et moi ! Est-ce que c'est coutumier chez toi, de piétiner le cœur des gens ?

Tu parles de cœur, tu en as un ?

Je ne comprends pas.

Tu l'avoues enfin.

Ton venin n'est pas justifié, garde-le pour toi ! »

Jack se sentit oppressé mais avec l'intention formelle de régler ses comptes avec Miss Boule de Neige. Il la suivit, alors qu'elle contournait le lit.

« On peut le faire tout de suite, si tu en as envie !

Faire quoi ?

Dégeler la plaine ! En un coup de bâton, ce sera fait.

Il fait nuit !

Et alors ?

Tu es stupide ! »

Et soudain, Jack comprit. Jusqu'ici, Elsa avait refusé de le regarder dans les yeux, et cherchait à éviter tout contact physique. Elle annonçait une chose pour demander son contraire, déversait un flot d'injures injustifiées sur lui, et refusait les plans qu'il proposait. Il se tut, laissa faire. Cette colère passagère et capricieuse devait passer.

Il y eut un flottement, un silence incertain et palpable. La rage d'Elsa transperçait Jack de toute part mais il se sentait trop impliqué dans cette aventure pour tourner le dos de nouveau, comme il l'avait déjà fait.

Il eut envie de parler à Anna. De parler d'Elsa à Anna, et qu'elle lui explique le mode d'emploi de cette reine complètement folle. Jack prit place sur un petit couffin, ses jambes maigres écartées, prêt à patienter toute la nuit s'il le fallait, les yeux frôlant le sol, comme si Elsa était un cheval sauvage qu'il fallait éviter d'effrayer. Il l'entendait piaffer, se rebeller et marteler le sol de ses pieds. Rester ainsi immobile lui demandait de grands efforts, incommensurables, mais pour elle, il se sentait prêt à le faire.

Elle continuait de grogner après lui, lui envoyant, de temps en temps, quelques vacheries, que Jack occultait. De petites gerbes de neige jaillissaient de ses poings, pour venir se coller aux rideaux, au miroir, à la commode. La chambre prenait vie.

Et puis, après ce qui sembla être des heures et des heures, Jack ressentit, dans l'air, un apaisement considérable. Tout redevint calme. Plus aucun bruit ne vint abîmer ses oreilles. Il releva la tête, prudent. Elsa était assise à même le sol, sur le tapis, et jouait avec un fil de laine. Son courroux avait disparu, il n'y avait que le poids du ciel dans ses mains.

« Elsa... ? »

Elle ne réagit pas, se contentant de soupirer, épaules abaissées. Il eut envie de s'approcher, s'en abstient. C'était trop tôt. Elle finit par relever le menton vers lui et, lèvres tremblantes, s'écria :

« Je suis désolée... ! Je suis tellement... désolée ! »

Y avait-il un tableau plus touchant que Jack ait pu voir ? Il fut gêné, Elsa aussi. Cet étalage d'émotions ne leur était pas coutumier.

« Je suis... poursuivait Elsa, essayant de trouver ses mots.

A bout de nerfs... ? »

Elsa sourit faiblement :

« Terrorisée... »

Nouveau silence, cette fois-ci complice. Jack se laissa glisser du couffin pour être à la même hauteur qu'elle.

« Paniquée aussi, peut-être. Tu as l'air de penser que c'est... anormal...

Tu crois ? ironisa Elsa d'une voix tremblante. Je panique complètement. Je me perds, je nous perds. J'ai besoin de toi, Arendelle a besoin de toi, je le sais bien et... et je te traite...

J'en ai vu d'autres tu sais ! tenta Jack comme pour la faire rire. Quand Pitch était encore avec nous, c'était pas très drôle, il m'en a mis plein la tête. »

Cela marcha et Elsa pouffa, ce qui le ravit.

« Ecoute-moi bien, continua-t-il de la voix la plus convaincante qui soit, tu m'écoutes ? Elsa, tu m'écoutes ?

Bien sûr que oui.

Demain, ce soir, quand tu veux... je dégèlerai la plaine. Tu m'entends ? »

Elsa, de nouveau, baissa les yeux comme pour éviter son regard.

« Et je partirai. Je te le promets. Je vous laisserai tranquille, ton peuple et toi. Je n'ai jamais voulu faire de mal à personne... sauf à toi, évidemment, tu le méritais amplement. »

Elsa rit encore mais se calma vite. Jack ne saisissait pas quelque chose.

« Merci, fit-elle doucement. Merci de ce que tu fais. Même si je dis le contraire, je te fais confiance.

Vraiment ? Quelle joie !

Ne t'emballe pas trop.

J'ai retenu une chose de ton discours...

Allons bon.

Tu as dit que j'étais une légende ! »

Le corps d'Elsa se souleva, pris de soupirs et s'esclaffant à la fois :

« Tu es sérieux ?!

Tu l'as dit ! Ce sont tes mots !

Tu les sors de leur contexte.

Quoi, tu regrettes d'avoir dit ça ?

Tu n'as pas la taille d'une légende.

Tu fais référence à quoi, là ? »

Elsa éclata alors de rire, sans tabou, et Jack la suivit, heureux d'avoir réussi à ramener l'ordre dans la chambre. Ils se calmèrent peu à peu et enfin, Elsa consentit à regarder son nouvel ami droit dans les yeux.

Il y eut comme un éclair et Jack comprit qu'il aurait mieux fallu que ce regard reste à terre, pour ne pas qu'il brise son cœur, comme il venait de le faire.