Arendelle avait fait la fête toute la nuit, sans qu'Elsa ne descende participer aux festivités. Anna, qui ne ratait jamais une occasion de danser, avait fait répandre le bruit comme quoi l'après-midi avait été éprouvante pour la Reine. Olaf et Kristoff étaient aussi parmi les paysans, à boire, à chanter et à s'amuser de la nuit. Pendant ce temps, Elsa, dans sa chambre, tournait en rond. Ses pensées n'arrivaient pas à trouver un point sur lequel se focaliser, se contentant de voltiger à droite à gauche, sans fatigue, sans répit.

Maintenant, tout allait être comme avant. Anna et Krisotff allaient bientôt se marier. Elsa traînerait dans les jardins, écoutant Olaf disserter sur la beauté des fleurs. La neige ne serait présente que dans sa paume, bien cachée, parfois enfouie dans son cœur.

Et Jack Frost ? Il ne reviendrait plus à Arendelle. C'était Elsa qui le lui avait demandé, d'une voix tonitruante, celle d'une Reine, car il n'était qu'un semeur de troubles. Mais n'avait-elle pas eu un but ? A quoi servait-une Reine des Neiges dans un royaume de soleil ?

Il aurait fallut qu'Anna fut l'aînée pour qu'elle puisse hériter de la couronne. Assise sur le couffin sur lequel Jack s'était installé la nuit précédente, elle fixait l'emblème de sa royauté avec haine. Il aurait fallut qu'Anna fut Reine. Il aurait fallut qu'elle fut libre, et qu'elle avoue à Jack qu'elle aurait aimé qu'il la suive.

Un éclat de rire dans la cour passa par la fenêtre ouverte et la sortit de ses pensées. La chambre était à peine éclairée par une bougie solitaire et Elsa eut envie de s'allonger sur son lit pour s'endormir une éternité.

Pourquoi Kristoff parvenait-il à voir Jack Frost ? Il faudra qu'elle le lui demande dès le lendemain, après le petit déjeuner. Et la comptine ? Elle lui trottait en tête.

Elsa se leva du couffin, s'approcha du miroir, se contempla un instant avant d'être lassée par son image. Etait-elle condamnée à tourner en rond jusqu'à la fin de sa vie ?

On toqua alors à la porte et Elsa sut qui était derrière. Elle autorisa Anna à entrer :

« Oh, quelle soirée ! »

La jeune fille, ravissante dans une imposante robe vert clair, tourbillonna légèrement avant de s'écrouler sur le lit comme une masse et sans aucune grâce. Elsa se rassit sur le petit couffin, le menton dans la paume de sa main.

« Quelle soirée ! répéta Anna. Tu aurais dû venir tu sais, tout le monde était là ! Et tout le monde était content !

– Vous avez dansé ?

– Je n'aurais jamais dû danser avec Olaf, j'ai dû lui arracher le bras au moins cinq fois. »

Elsa pouffa mais son rire s'éteignit bien vite.

« Je sais que tu es triste par rapport à Jack, glissa Anna en se redressant un peu.

– Pas du tout ! Je suis bien contente qu'il soit parti.

– Alors pourquoi tu n'es pas descendue ?

– Je t'ai dit que j'étais fatiguée.

– A d'autres !

– A ce que je sais, tu n'as pas eu à supporter Jack Frost pendant quatre jours ! »

Anna se jeta hors du lit et s'approcha de sa sœur :

« Tu aurais dû le lui dire.

– De quoi parles-tu ?

– Ça se voit, que vous êtes amoureux. »

Ce mot fit suffoquer Elsa de rire et de consternation. Elle regarda Anna comme si elle s'était transformée en belette.

« Amoureux ? Tu es sérieuse ?

– Même Kristoff le dit !

– Il ferait mieux de se mêler de ses élans, celui-là.

– Tu aurais dû le lui dire et peut-être qu'il serait resté.

– Il n'en avait aucune envie et moi non plus d'ailleurs.

– Mais...

– Anna, réfléchis un instant ! »

Elsa bondit sur ses pieds, tourna le dos à sa sœur qui eut un sursaut de terreur :

« Personne ne le voit, dans ce fichu royaume ! Même toi tu ne sais pas à quoi il ressemble ! Il est clair que Jack Frost n'a pas sa place ici. »

Elsa croisa les bras, fit comme si elle était absorbée par le décor extérieur et la valse des danseurs, plus bas, dans la cour. Anna se taisait, ne sachant comment reprendre la conversation.

« Kristoff m'a expliqué pourquoi il le voyait... »

Elsa se retourna aussitôt vers sa sœur, les yeux quémandeurs, alarmés. Anna fut surprise du phénomène physique que cela engendra, les cheveux d'Elsa s'étant comme électrifiés.

« Et alors ?!

– Eh bien... je... enfin, c'est sa famille...

– Sa famille... ? »

Elsa se remémora vaguement qu'Anna lui avait parlé d'une bande de trolls, ressemblant à des cailloux, perdus dans la montagne.

Les trolls qui avaient guéri et réparé son erreur, lorsque toutes deux étaient plus jeunes.

« Ils connaissent la légende ?

– Oui, et ils la racontaient à Kristoff. Pour lui, le faiseur d'hiver, ça n'est pas toi, mais Jack Frost. »

Un rire s'échappa de la gorge d'Elsa qui ne sut pourquoi, se sentit soulagée. Savoir cela n'arrangeait en rien les choses mais un mystère venait d'être éclairci, c'était déjà une bonne chose.

« Où peut-il bien être... ? finit-elle par demander à sa sœur.

– Oh, il doit manger du gâteau à l'heure qu'il est.

– Je te parle de Jack.

– Oh.. ! »

Anna rit à son tour et secoua la tête comme pour dire qu'elle n'en savait rien. Elle poursuivit :

« Si Jack n'a pas sa place à Arendelle... peut-être que c'est toi qui devrait le rejoindre... »

Elsa pivota de nouveau avec fureur vers Anna tant dis que celle-ci se laissait glisser vers la porte comme si elle n'avait rien dit.

« Comment tu peux penser que... ! »

Mais elle avait déjà disparu.

Qu'insinuait Anna ? Qu'elle devait tout abandonner pour se jeter à la poursuite du vent ? Ne s'était-elle pas humiliée tout à l'heure en le suppliant de rester ? Quand elle y repensait, une bile amère lui remontait dans la gorge et elle se mettait à haïr Jack Frost comme elle avait pu se haïr, il y a quelques années.

Pourtant, malgré cette réticence, il y avait cet incompréhensible désir de retrouver Jack, de lui dire ses quatre vérités en face et surtout... surtout, qu'il reste.

Quitter Arendelle pour lui ? Risquer tout, tout quitter ?

Elle l'a supplié. Elle s'est inclinée devant lui, mais il a tourné le dos, et il est parti ! Comment Anna pouvait-elle penser que elle, Elsa, Reine des Neiges, allait se plier aux caprices d'un gamin trop insolent ?!

Elsa tournait en rond dans sa chambre.

Si elle restait, qu'allait-il se passer ? Anna allait se marier avec Kristoff. Les récoltes de l'été allaient être bonnes, de nouveau, et la joie serait de mise, parmi le peuple. Et elle ? Et Elsa ? Qu'allait-il se passer pour elle, dans cet endroit qui ne connaissait plus l'hiver ?

Une intense détresse s'empara d'elle, ainsi qu'une tristesse qu'elle n'avait jamais ressenti jusqu'alors. Elle était piégée, et condamnée à regarder le bonheur d'Anna s'épanouir et le sien la quitter.

Elle se tourna vers la porte.

Les cris des paysans en bas faisaient écho.

La couronne était posée sur la coiffeuse, étincelante.

Personne ne la verrait. Personne ne saurait.

Elsa se saisit du joyau et se rua dans les couloirs. Son cœur battait à tout rompre, ses sens s'aiguisaient et ce qu'elle s'apprêtait à faire lui donna une telle force et une telle vitalité que ses cheveux se gelèrent, fins cristaux fragiles.

Elle sauta les marches la menant à la salle du trône vide, et la traversa toute entière pour atteindre la cour, où les couples dansaient, les enfants riaient et les gloutons mangeaient. Parmi eux, Kristoff et Svenn, carotte en bouche, mais Anna ?!

Où était Anna ?

Elsa scruta la foule, poitrine tambour, doigts vibrant, et elle aperçut enfin la forme que dessinait Olaf qui s'esclaffait et une Anna, rouge, en sueur, qui le faisait valser.

« Anna ! »

Elsa fendit la foule, les paysans s'écartèrent. Pour la discrétion, elle pouvait repasser.

« ANNA ! »

Ce cri du cœur fit sursauter la jeune fille qui lâcha Olaf et se précipita à son tour sur sa grande sœur. Elles se saisirent les avant-bras par réflexe, ce qu'Elsa regretta aussitôt, la manche droite d'Anna se retrouvant gelée.

« Que se passe-t-il, Elsa ?

– Anna, tu avais raison !

– D-de... de quoi ? »

La reine ne répondit pas. Sous les yeux ébahis de la foule, alors que le son des violons et des guitares s'estompaient, laissant la respiration haletante d'Elsa se révéler, cette dernière enfonça la couronne sur la tête de sa sœur puis, la tint bien serrée par les épaules.

« Je te laisse Arendelle. Je te la laisse, à toi, et Kristoff. Tu es reine.

– Pardon ?! »

Elsa lui embrassa furtivement le front puis se détourna et partit en courant, sans rien dire de plus :

« ELSA ! ELSA, REVIENS IMMEDIATEMENT ! »

Mais la jeune femme ne se retourna pas, un rire de bonheur lui encerclant la poitrine. Anna continuait de l'appeler, Kristoff joignit sa voix. Les autres étaient trop médusés par ce geste complètement surréaliste pour réagir.

« Je reviendrai ! lança Elsa avant de passer le port. Je te le promets, Anna ! »

Et ce fut elle, à son tour, qui disparut. Plus rapide que sa fiancée, ce fut Kristoff qui courut, une nouvelle fois, à la poursuite de la fugitive. Mais Elsa transportée comme elle l'était par sa décision impulsive, par l'excitation, volait plus qu'elle ne marchait. Elle arriva aux abords de la ville.

"Tu le fais pour Jack Frost ! hurla Kristoff, mains en porte-voix. Tu n'as pas réfléchi !"

Rien ne pouvait l'arrêter. Un vent, le vent vient l'entourer, et sa cape se soulever comme pour l'encourager à aller plus vite.

"Tu n'as pas réfléchi !"

Elsa s'envola soudain, surprise, mais touchée par l'aide que lui procurait ses pouvoirs. Elle se hissa vers le ciel, vers le sommet.

Non Kristoff. C'est pour moi que je le fais.