3.

Joalm leva sa tasse de café à l'adresse de son cadet.

- Tu sais que les gens ne sont pas stupides, Jalmyn ? ricana-t-il. Je suis en arrêt maladie à durée indéterminée pour burn out, mais je n'ai même pas une égratignure qui justifierait la pose du plus petit pansement !

- Selon toute évidence, Lhyrane l'a parfaitement compris, mais pour une raison que j'ignore elle joue le jeu !

- Il n'empêche que tu es dans de beaux draps, petit frère, et qu'à la plus petite dénonciation, tu te retrouveras toi aussi dans les mines de sel de Myrovan !

- Je ne fais que ce que j'ai à faire… Comment donc Frochmon et moi aurions-nous pu réagir autrement ?…

- Peut-être tout simplement d'abord en ne filant pas à ce dépotoir en pleine nuit !

- …


S'en tenant à leurs convictions, cela avait été en camionnette au moteur étouffé que Jalmyn et Frochmon s'étaient rendus à la déchetterie rendue tristement, ou heureusement, selon les mentalités, célèbre quelques heures plus tôt.

Leur initiative n'avait rien de politique, ou de défi au pouvoir en place – quoique – c'était juste à leurs yeux un simple geste humain qu'ils avaient à poser.

En repassant l'enregistrement du film du largage de la dépouille, les deux amis avaient localisé le point de chute du cadavre.

- La Leadeuse a déjà tellement condamné ce Pirate à l'oubli qu'elle n'a même jugé bon de poster une paire de soldats, pour éviter une entreprise comme la nôtre, comptant sur les charognards et autres rongeurs pour en faire disparaître toute trace ! murmura Frochmon.

- Il faut quand même faire vite, les barges reviendront dès l'aube pour de nouveaux déversements !

Après quelques fouilles, les deux hommes avaient remis à jour, ou plutôt à nuit, le corps recherché, qui n'était plus qu'un amas de chair déchiquetée, couvert de sang séché, souillé par les immondices.

- Déploie la couverture, chuchota encore Frochmon. On le nettoiera comme on pourra tout à l'heure avant de l'enrouler dans le linceul pour l'enterrer décemment !

Montant néanmoins la garde, Frochmon s'était rapidement impatienté.

- Je t'ai dit de te dépêcher !

Se retournant, il fronça les sourcils à la vue de la mine interloquée de son ami.

- Jal ?

- Le verre de ma montre s'est embué de façon infime !

- Oui, et alors ?

Comprenant, Frochmon se rapprocha.

- C'est impossible !

- Mais ce n'est pas ici au milieu de la crasse et des vermines qu'on va le déterminer ! Rentrons vite à la Cité !

Jalmyn eut un nouveau soupir.

- Frochmon ne pouvait le prendre chez lui, avec toute sa famille présente, c'était bien trop dangereux, pour eux, sans compter qu'il y a beaucoup trop d'allées et venues ! Ici, il n'y a que toi et moi, et notre sœur qui vient pour refaire les bandages.

- Ces plaies éclatées qui ne devraient jamais guérir, elles se referment bel et bien ? insista Joalm.

- Oui. Notre cadette le constate chaque jour un peu plus ! Le Diefling de la Leadeuse a eu beau tirer de lui toute la Matière Noire, il parvient encore à se régénérer ! Un de ces prochains jours, toutes les blessures seront guéries et il reprendra connaissance.

- Pas sûr qu'il apprécie…

- En effet, convint Jalmyn. Mais ça demeure la chance que nous n'espérions plus ! Il faut que Gaïa redevienne l'autorité protectrice et bienfaitrice qu'elle était à l'origine, même si cela n'a duré que le temps d'un battement de cils ! Et avec le fantôme d''Albator au cœur même de la Cité, tout est à nouveau possible ! assura Jalmyn.

Son aîné ne put retenir un ricanement désabusé.

- Ton héros est plus mort que vif, il n'a plus d'équipage ni de cuirassé, et encore moins ses armes. Crois-moi, il ne pourra jamais plus faire quoi que ce soit, et ce même s'il revenait réellement à la vie !

- Nous verrons bien, conclut Jalmyn.


Dans le calme et le silence de la nuit, la paupière d'Albator se souleva soudain sur une prunelle devenue entièrement dorée.