Si jamais vous êtes à le recherche d'une musique avec laquelle vous pourrez lire ce chapitre, je vous conseille fortement Something Dark is Coming - Solo Piano de Bear McCreary, je l'ai écouté en boucle pendant l'écriture entière (ce qui peut expliquer certaines parties pleines de joie de vivre).
Ce fut long. Beaucoup trop long. Il n'arrivait plus à lutter, son esprit s'égarait loin de son corps. Des pensées plus incohérentes les unes des autres se bousculaient sans qu'il ne parvienne à les contrôler. Perde le contrôle, il détestait ça. Faible, c'était le mot. Il se sentit, non se savait, faible. Ce n'était certainement pas le moment d'avoir des idées de ce genre, mais il ne pouvait les empêcher de faire surface. Ces instants où il ne ressentait rien d'autre que son impuissance face à des évènements qui le dépassaient, ces instants le meurtrissaient plus que tout. Ses échecs remontaient dans sa gorge, le goût amer de la perte, celui salé des larmes. Les regards vides des morts qu'il avait causés le hantaient chaque nuit, le pire étant sans aucun doute les yeux dépourvus de vie. Il ne s'agissait pas des supplications qu'ils poussaient ou la terreur pure qui animait leur visage. Non, les pires étaient les yeux, ni accusateurs ou haineux, ni tristes ou apeurés, mais ceux qui n'étaient plus, tout simplement.
Il remonta ses jambes contre sa poitrine en un geste instinctif de protection. Protection contre quoi, il l'ignorait. Si. De lui-même. Comme soudainement rappelée à la vie, la cicatrice sur son avant-bas gauche lui brûla la peau. Le contexte lui était flou mais la preuve de ce qu'il s'était infligé demeurait intacte. Si seulement... Ses paupières toujours closes, il abaissa la tête dans ses bras, maintenant totalement replié sur lui-même. Une masse en sueur tremblotante, attendant l'aide d'une femme qui se porterait bien mieux sans lui, dont il ne méritait pas l'attention. Il se souvint de la caresse de sa peau contre la sienne, tandis que leurs mains se réunissaient, il se souvint de son sourire qui illuminait des pièces entières, de sa voix aussi douce qu'enhivrante qui lui vrillait les sens... Mais il se souvint également de ses hurlements de douleur, des sanglots qu'elle tentait d'étouffer alors qu'il regardait, impuissant, détruit. Les places s'échangèrent. Il fut attaché, le tissu recouvrant sa jambe déchiré, le bruit de la perceuse sifflant dans ses oreilles. Il tourna la tête, lentement ; la scène se déroulait au ralenti, comme figée dans le temps. Abby, libre de ses mouvements, l'observait, un sourire cruel au lèvres. Bien. C'était à lui de souffrir, une vengeance qui était enfin accordée à tous ceux dont il avait ruiné l'existence.
Une main chaude se glissa sous son menton, lui relevant la tête, chassant pour un temps les hallucinations. Il n'était plus là, c'était à peine s'il la distinguait en face de lui, si proche et pourtant... Immobile, ne clignant pas même des yeux, il se laissa faire lorsqu'elle se colla à lui, il se laissa faire lorsqu'elle le fit se blottir contre elle. Il ne protesta pas, il en était incapable. Il sentait sa présence, son odeur, la chaleur qu'elle lui procurait, qui l'armait contre ce froid qui lui faisait tant de mal.
Il ne restèrent ainsi qu'un court instant avant que quelqu'un n'approche en courant, brisant le charme qui s'était installé entre les deux. A partir de là, tout s'enchaîna si vite qu'il eut parfois du mal à comprendre ce qu'il se passait. On l'aida à enfiler une veste et mettre ses bottes. Ses mains tremblaient tellement, il ne les attacha pas. Quand enfin il eût terminé, l'homme qu'il avait identifié comme Sinclair le releva en passant un bras autour de sa taille. Ses jambes cédèrent sous son poids. On le rattrapa. Tous les trois entamèrent alors une longue et difficile marche. Aucun mot ne fut échangé, ou bien peut-être ne les entendait-il pas, concentré qu'il était à mettre un pied devant l'autre. Il ne voyait pas Abby, mais l'entendit marcher à sa droite. Il n'osa pas regarder de peur de trébucher à nouveau.
Arriver à destination fut un réel soulagement. Parce qu'il ne pouvait définitivement rien accomplir seul, Sinclair le fit s'allonger sur un des lits pendant qu'Abby s'asseyait sur une chaise juste à côté. Surpris, lorsque la première chose qu'elle fit fut de relever la manche couvrant son bras droit, révélant ainsi un bandage imbibé de sang. Avec la nuit plus qu'agitée qu'il venait de passer, il en avait oublié la blessure et n'avait certainement pas sentit le liquide rouge couler. Plus encore, il peinait à discerner le toucher d'Abby, il lui semblait qu'elle l'effleurait à peine alors qu'il la voyait agriper son poignet.
Cette fois, il l'entendit clairement parler avec Sinclair, mais il n'écouta pas. Ils discutèrent un moment puis ce-dernier s'en alla, les laissant seuls. Marcus ne put s'empêcher de l'observer, ses longs cheveux tombant en cascade devant son visage tandis qu'elle enroulait une nouvelle bande sur la plaie. Il ne la quittait pas des yeux, fasciné par ses gestes à la fois fermes et doux, l'assurance qu'elle affichait, la confiance dont elle faisait preuve le rassurèrent. C'était à ce moment qu'il réalisa à quel point il avait besoin d'elle, les effets que sa simple présence provoquaient en lui. Après tout ce qu'ils avaient traversé, tous les obstacles qu'ils avaient dépassés ensemble... Il n'arriverait plus à rien sans elle. Tout avait tellement changé entre eux, des regards qu'ils s'échangeaient à leurs mains qui se joignaient. Le besoin d'un contact physique quel qu'il soit s'était montré de plus en plus fort ; des doigts qui se frôlaient, des épaules qui se rencontraient, des bras qui se protégaient.
La couverture avec laquelle elle le borda ne changea rien. Ce n'était pas de ça dont il avait besoin.
''Mieux ?''
Il voulut la rassurer, lui dire qu'il allait bien comme il l'avait toujours fait, mais les mots restèrent bloqués au fond de sa gorge. Abby n'avait pas besoin d'être rassurée.
''Non... non''
Il essaya de sourire, minimiser l'effet de ses paroles, effacer l'air inquiet peint sur ce beau visage...
Elle posa sa main sur son front, le contact lui fit plus de bien qu'il ne l'avait imaginé, ou encore qu'il ne voulait l'admettre. Il ferma les yeux, savourant la sensation, le frisson qui le parcourut alors n'avait rien à voir avec le froid. Bien trop tôt, elle ôta sa main, un air déterminé passa sur son visage avant qu'elle ne lui fasse enlever sa veste. Encore une fois il se laissa faire, plus confus que jamais. Ce ne fut que quand elle vint s'installer derrière lui qu'il comprit ce qu'elle souhaitait faire.
''Abby...
-Shhh...''
Elle était à présent mi-assise mi-allongée, soutenue par plusieurs oreillers, lui se reposait contre elle. Le menton d'Abby trouva sa place sur le haut de son crâne et ses bras se refermèrent sur son torse nu. A ce moment précis il se retrouva incapable de former une seule pensée cohérente. Il préféra se concentrer sur les sensations provoquées par le corps se trouvant sous le sien, seulement séparés par un fin tissu. Pour la première fois, les tremblements diminuèrent, comme chassés par cette formidable chaleur qui l'entourait. Elle lui chuchota des mots à l'oreille dont il ignora le sens. Les battements réguliers de son cœur créaient un écho dans le sien, leur respiration s'harmonisa. Ainsi il s'endormit, bercé par la vie de la femme blottie contre lui.
Alors alors... Si j'ai mis beaucoup de temps pour poster ce second chapitre c'est parce qu'au départ j'avais prévu de l'écrire du point de vue d'Abby, mais je me suis retrouvée bloquée sans parvenir à y mettre ce que je voulais, j'ai donc tout recommencé juste hier soir et voilà ce que ça a donné.
