Hey !
Merci beaucoup pour toutes vos reviews, ça me fait super plaisir. Désolée pour le retard !
Jour n°3 : Rumeurs
- Ça ne peut plus durer ! m'exclamai-je, en claquant la porte derrière moi.
Le local de fournitures bureautiques ne faisait pas partie des endroits dans lesquels j'avais une raison crédible justifiant ma présence mais je n'avais plus le choix. Je ne savais pas qu'en épiant cet homme, je me retrouverais à découvrir des endroits de l'entreprise que je ne connaissais pas. Certes, ce monsieur était le responsable des ressources humaines mais également le directeur des affaires économiques et de la gestion de l'entreprise qui m'employait. En gros, le numéro 2 de ma boîte. Il pouvait donc concrètement se rendre où il voulait sans que sa présence ne paraisse étrange.
A contrario, en tant que chargée de la programmation informatique, mon poste m'imposait de rester le cul vissé sur un fauteuil assez confortable, hormis lors des moments de détente et de relaxation organisés par le comité d'entreprise (et dont la présence était obligatoire) et le déjeuner. En résumé, je n'avais rien à faire dans cet étroit local. J'aurais toujours pu plaider que je cherchais impérativement à voir Monsieur Nara. Et encore, on pourrait me répondre que sa secrétaire n'avait pas arrangé d'entrevue à mon nom dans son agenda.
Après tout, je me fichais bien de ce qu'on pensait. Non ! Bien au contraire, cela m'exaspérait d'entendre les commérages et je venais y mettre un terme.
Quelle ne fut pas ma surprise de surprendre mon presque patron (il était quand même responsable des embauches et des prolongations de contrats) en train de fumer alors qu'il était expressément interdit de le faire. Il avait retiré la tête du détecteur de fumée, posée sur l'une des étagères chargées de fournitures. Il tenait d'une main sa cigarette et de l'autre un sachet de congélation dans lequel il expirait toute sa fumée nocive. Impensable. Même si mon visage devait refléter toute ma stupéfaction – et je me retenais de le fixer d'un œil désapprobateur – il se tourna vers moi le plus naturellement possible. Aucune culpabilité ne se lisait sur son visage impassible. Ni le moindre embarras. Après tout, il savait bien que ma parole n'aurait aucun poids face à la sienne si jamais j'osais rapporter.
Il haussa légèrement un sourcil, m'interrogeant silencieusement sur la raison de ma présence sans juger nécessaire de formuler à voix haute ses interrogations. Du peu que je savais sur lui, il faisait usage de ses cordes vocales de manière très modérée.
À croire qu'il devait payer une redevance salée à chaque fois qu'il ouvrait la bouche. Il ne parlait qu'occasionnellement, si la nécessité l'obligeait à participer à une conversation. Je suspectais secrètement cet homme de manquer de politesse.
Si l'on couplait les rares fois où il daignait converser avec l'indifférence nonchalante que son visage sempiternellement blasé affichait, je le considérais comme extrêmement impoli, dédaigneux et incorrect. Évidemment, dans ma situation, je ne pouvais exprimer mes opinions sans risquer un licenciement.
Et j'aimais mon job.
Face au silence qu'il ne souhaitait naturellement pas prendre l'initiative de rompre, je m'avançai vers lui en le saluant poliment. Il répondit par un clignement de cils à mes salutations et exaspérée, et surtout pressée d'en finir, j'entrai dans le vif du sujet.
- Des rumeurs circulent sur une potentielle relation entre vous et moi. De nombreux collègues me font sans cesse des allusions sur cette prétendue relation plus que professionnelle et malgré mes dénégations, ils persistent. Je viens donc solliciter votre aide afin que vous démentiez ces mensonges.
Ma requête fut accueillie par un silence long et pesant.
Tout aussi oppressant que le regard perçant de Monsieur Nara rivé sur moi. Il continua de fumer tranquillement, comme si la raison de ma présence ne le surprenait ni ne l'indignait. Comme si ces rumeurs ne le concernaient pas.
D'ailleurs, je ne voyais pas comment de telles rumeurs avaient pu voir le jour.
Ce n'était pas comme si Monsieur Nara et moi passions notre temps ensemble.
Je voyais davantage mes collègues et je pouvais compter sur les doigts les fois où j'avais discuté avec lui. De plus, ce n'était non plus comme s'il venait régulièrement au service informatique.
Certes, il y avait bien eu cette fête de fin d'année joyeusement célébrée mais rien de particulier ne me venait en mémoire. Je me souvenais juste avoir admis qu'il était un bel homme. Mais il n'y avait rien de mal dans cela, j'avais dit la stricte vérité. Je connaissais d'autres hommes dont la beauté extérieure surpassait celle – banale – de Monsieur Nara mais il fallait avouer qu'il dégageait quelque chose de différent.
Était-ce cette nonchalance calculée dont son visage ne se départait jamais ? Était-ce ce regard profond et inquisiteur qui semblait lire au plus profond de vous-même ? Il fallait admettre qu'il avait un potentiel de séduction acceptable non négligeable si on ne s'offensait pas de son attitude peu sociable. Mais quand même, ce commérage n'avait pas pu être alimenté par un aveu fondé sur une constatation rationnelle.
Si je réfléchissais bien, il assistait de temps en temps aux cours de sophrologie que je suivais par le biais de l'entreprise. Et à cette occasion, il m'était arrivé de m'entretenir avec lui comme la plupart des autres participants. Il se pouvait bien également qu'un jour il m'ait proposé son café parce que le mien venait d'être renversé par l'un de mes collègues et que dans toute son aura chevaleresque, il s'était senti obligé de me l'offrir. Sans compter la fois où il m'avait donné son parapluie alors qu'il tombait à verse et que le mien venait de se démembrer sous l'effet d'une forte bourrasque de vent. Même si j'assemblais tous ces faits anodins me revenant à l'esprit, à mes yeux, cela ne constituait pas un fondement solide pour bâtir des rumeurs.
J'avais eu le temps de remuer toutes mes interrogations sans que ce cher Monsieur Nara daigne prendre la parole.
Je serai obligée d'employer la manière forte.
- Monsieur Nara ? Des rumeurs f…
- Je ne suis pas sourd.
Que… L'attitude de cet homme me déconcertait. Il parvenait à nourrir en moi une envie de le prendre par les épaules pour le secouer sauvagement dans l'espoir – peut-être vain – d'obtenir une réaction de sa part. J'en bouillais de frustration. Pourtant, je me remémorai mes cours de sophrologie, inspirai tranquillement, calmement et expirai lentement avant de poursuivre.
- Ça ne vous dérange pas ?
- Non, dit-il, en haussant les épaules.
Comme j'affichais une mine étonnée – et il y avait de quoi ! -, il se résolut à fournir des explications. Je l'en remerciais d'avance parce que je ne comprenais pas comment ces on-dit ne l'affectaient pas.
- Que cette rumeur fasse le plaisir de vos collègues, Madame Sabaku no, me convient très bien, commença-t-il, sur un ton monotone. Cela m'évite de congédier froidement celles qui m'abordent dans un but autre que professionnel mais surtout, ma mère a cessé d'arranger des blind date dans mon dos. Vous avez déjà participé à des blind date, Madame Sabaku no ?
Je secouai négativement la tête, encore sidérée par ses propos et il enchaîna.
- C'est une véritable plaie et je ne vous souhaite pas de vivre ceci. (Il fit une pause, inspecta ses mains et la cigarette qui se consumait). Donc je ne vais pas me battre pour que ces rumeurs se tarissent.
Je le regardai, choquée, avant de laisser mes émotions prendre le dessus.
- Je suis fiancée !
- Et ?
Je manquai de m'étouffer, accusant le coup de l'insolente réplique.
« Et ? » ?!
Comment ça « Et ? » ?!
Il était incroyable et inadmissible qu'il fasse passer son bien-être personnel avant le mien. Il n'avait rien à perdre si ce n'était sa tranquillité. À son âge, il pouvait bien prendre un peu d'indépendance par rapport à sa mère.
Tandis que moi, j'étais engagée et prête à me marier l'année d'après, dès lors que j'aurais suffisamment économisé pour la cérémonie. Je ne pouvais pas – pour la sérénité de Monsieur Nara – risquer mon avenir sentimental.
- Ces on dit peuvent parvenir aux oreilles de mon fiancé, il travaille au service juridique.
- Je le sais.
- Et ça ne vous fait rien ? Vous n'éprouvez pas la moindre compassion à mon égard ? m'exclamai-je, outrée.
Il me lança un regard pénétrant et quand bien même je souhaitai ardemment blâmer son insensibilité, les mots restèrent coincés dans ma gorge. Pourquoi ? Concrètement je n'en savais rien. Son regard m'hypnotisait et m'imposait bien malgré moi un silence. Cette force visuelle me laissait sans voix et je ne pouvais que l'observer, passive. Ses yeux effilés me transperçaient avec une telle intensité et profondeur que je demandai un instant si je n'étais pas nue devant lui.
J'avais la nette et désagréable sensation qu'il pouvait lire en moi avec facilité. J'en fulminai de rage. Je détestais me sentir vulnérable et fragile. Et devant cet homme, je l'étais systématiquement. Insupportable. Une partie de moi m'incitait à rompre ce contact visuel mais l'autre partie refusait avec force.
Soudain, je compris pourquoi ces satanées rumeurs avaient pu voir le jour.
J'avais la fâcheuse manie de demeurer pensive et moins prolixe devant ce Nara. Si le respect de la hiérarchie pouvait expliquer cet état, à force, cette justification devenait moins crédible. C'était beaucoup plus complexe. Je ne me sentais aussi désarmée que devant cet homme. Les interrogations et insinuations de mes collègues se justifiaient : devant mon état étrange lorsque le Nara rôdait, ils en avaient déduit une relation cachée. Et merde.
Pendant que je tergiversais avec mon moi intérieur, il termina sa cigarette.
Il l'écrasa, la jeta dans le sachet de congélation qu'il referma soigneusement. Puis, il se tourna à nouveau vers moi, captant mon regard avec autorité.
- Madame Sabaku no, dit-il, comme si ces simples mots lui avaient coûté 458962 calories, si ces rumeurs venaient à troubler la stabilité de votre couple, votre fiancé ne vous mériterait pas.
Sans voix, je le fixai avec interrogation. Je ne comptai pas me contenter de ces quelques propos abstraits pour faire fi des commérages.
Excédée par son comportement ou plutôt son manque de réaction et de sérieux face à la gravité de la situation, je préparai mentalement un discours cinglant. Je m'apprêtai à lui répondre fermement lorsqu'il se dirigea vers moi. Sur le point de reculer, j'en fus totalement incapable. Cette sensation de vulnérabilité me saisit plus violemment et mes yeux happés par ceux de Monsieur Nara, je ne fis plus aucun mouvement.
Il m'envoûtait.
J'étais presque sûre que cet homme indifférent et peu asocial détenait un pouvoir magnétique sur ma personne. Ou alors je délirais et mettais ma stupidité sur le compte de ma passivité. Et pourtant, mes yeux ne se décrochaient pas des siens.
Comble de malheur, mon cœur se mit à battre frénétiquement. Si le regard captivant – ensorcelant – de mon quasi patron ne me coupait pas la parole, je m'aurais insultée moi-même d'imbécile. Cette situation ne rimait à rien.
Elle empira encore plus lorsqu'il étudia mon visage.
Je vis clairement son regard passer du mien à mes traits faciaux. Je devais être totalement déréglée mentalement parce qu'à mon sens, la température de l'étroit local avait triplé. Je paraissais au bord de la suffocation et mon cœur continuait de battre la chamade. Merde, merde, qu'est-ce qui m'arrivait, bordel ?
Son regard se figea sur ma bouche et je le vis déglutir.
Sa pomme d'Adam – Ô Sainte Merde de toutes les merdes du monde, j'éprouvai l'insensée envie de la lécher à cet instant – fit l'ascenseur et avec une lenteur calculée, il releva les yeux, les ancrant dans les miens.
Attirée. Bloquée. Envoûtée. Captivée. Scellée.
Un éclair de désir passa dans ses prunelles noisette et j'écarquillai les yeux sous la surprise. Il reprit contenance et s'écarta, reprenant, non sans mal, son masque de désintéressement. Il me contourna et se dirigea vers la sortie, me laissant pétrifiée.
- Sachez, Madame Sabaku no, que j'aimerais qu'il y ait un fond de vérité dans cette rumeur.
Abasourdie, je fis volte-face, cherchant à voir s'il était véritablement sérieux. Il me rendit un regard plein de probité avant de quitter la pièce.
Sainte Merde de toutes les merdes du monde.
