Jour n°4 : Sourire


Ce mot l'intriguait. Sa signification la fascinait parce qu'elle avait grandi sans apprendre à sourire.

Sourire était interdit.

Elle ne se souvenait même pas qu'une fois, elle ait souri. D'abord, elle avait oublié le sourire de sa mère, morte en couches après la naissance de son deuxième petit frère. Puis, elle n'avait jamais vu son père sourire. Tombé dans une dépression sans nom après la mort de sa mère, il avait mis fin à ses jours. Suite à ce suicide, ses frères et elle avaient été placés dans un orphelinat.

Ce n'était ni l'endroit le plus insalubre et morose que décrivaient certains ouvrages ni l'environnement le plus tendre et joyeux. Certains enfants souriaient, certaines auxiliaires de puériculture souriaient mais la plupart du temps, tous gardaient un visage sérieux, figé.

La plupart des enfants ne voulaient plus sourire ou ne savaient plus sourire.

Le cas de ses frères et elle était compliqué : ils n'avaient pas appris à le faire.

Ce qu'il lui manquait, Temari s'était efforcée de le chercher ailleurs.

Lorsque les auxiliaires de l'orphelinat les emmenaient jouer dehors afin qu'ils aient un contact avec le monde extérieur, elles les amenaient toujours au parc de jeux de leur bourgade campagnarde. Là, les autres enfants se mêlaient à eux et ils redevenaient des enfants normaux. À l'orphelinat, Temari était la plus âgée et de ce fait, se tenait toujours à l'écart des autres enfants. Aussi, lorsqu'ils allaient au parc, elle emportait toujours un livre. Personne ne venait la chahuter, personne ne venait troubler sa lecture pour lui demander de jouer.

Adossée au tronc d'un arbre, dans un coin éloigné du parc, elle lisait tranquillement.

De temps en temps, elle jetait un coup d'œil sur ses frères. Ils jouaient avec leur bon camarade, un petit blondinet aussi orphelin qu'eux, qui recherchait à tout prix la compagnie des autres. Lorsque ses frères et elle avaient été transférés dans cet orphelinat trois ans auparavant, il avait été le premier à s'approcher d'eux. Rapidement, avec sa bonne humeur, son insistance et son éclatant sourire malgré leur quotidien triste, il avait conquis leur cœur. Depuis, Uzumaki Naruto était leur ami. Ce petit disposait d'une aura incroyable. Non seulement, il faisait l'unanimité au sein de la fratrie mais il était le seul orphelin à avoir noué des relations avec les enfants ayant des parents.

Naruto avait de vrais amis. Ces enfants de leur ville ne se faisaient pas prier pour venir à lui pour jouer. Ils s'amusaient toujours et de là où elle se trouvait, elle entendait leurs éclats de rire. Temari était contente pour ses frères. Le temps d'une après-midi, ils s'amusaient et goûtaient à des moments heureux.

Elle espérait du fond de son cœur que leur enfance soit meilleure que la sienne.

Parce qu'à neuf ans, Temari considérait qu'elle n'était plus une enfant. Pas tout à fait une adulte mais certainement plus une enfant. Il n'y avait plus d'espoir qu'un jour une famille veuille bien d'elle. Ses frères avaient encore une petite chance. Et voir ses frères heureux comptait plus que tout au monde. Elle s'apprêtait à reporter son attention sur son livre lorsqu'elle aperçut un petit garçon gringalet qui s'approchait.

Shikamaru Nara faisait partie de ces enfants ayant des parents.

Il était très bon ami avec Naruto, avec lequel il faisait les quatre cents coups.

Outre son physique maigrichon, son sourire narquois un tantinet insolent et sa tête toujours boudeuse, il se distinguait par une maturité impressionnante pour son âge. Depuis ses quatre ans, il lisait et à six ans, il lui conseillait des livres bien trop adultes pour leur âge. Shikamaru Nara était devenu son trafiquant de livres.

L'orphelinat n'ayant pas les moyens d'acquérir quantité d'ouvrages, le garçonnet lui en apportait toujours des nouveaux.

- Je n'aimais pas trop celui-ci, admit-il, quand il fut assez près pour reconnaître la couverture du bouquin entre ses mains.

- Pourquoi ?

- Le héros était idiot. Et les énigmes trop faciles, dit-il, en haussant les épaules.

Il ouvrit sa veste beige et elle aperçut les deux livres suspendus. Quand elle lui avait demandé d'où provenait cette veste, il lui avait répondu que c'était son parrain qui le lui avait personnalisé. Il trouvait cela « cool » et qu'il avait un air de gangster.

Un sacré gangster des bacs à sable.

- Tiens, ceux-là sont cool.

- Merci.

« Cool » était son mot favori. Il tentait de l'insérer dans chaque phrase dès qu'il le pouvait. Elle referma son livre après avoir bien pris soin de mettre son marque-page (cadeau du petit Nara pour son dernier anniversaire). Elle admirait les livres tandis qu'il s'allongeait à côté d'elle. Sachant que personne ne viendrait la déranger, il s'assurait que personne ne troublerait son sommeil.

Parce que ce petit Nara, en plus d'être un trafiquant de livres et un gangster de bacs à sable, adorait faire la sieste. Il commentait leurs précédentes lectures communes avant de s'endormir et de la laisser lire tranquillement.

Pendant leurs comptes-rendus, Temari s'étonnait toujours de la précocité de ce garçon, peinant à réaliser qu'il n'avait que six ans. Il était fort et Temari désirait parvenir à son niveau.

- J'ai fini Terre Mer, tu sais ? dit-elle, en tirant de sa petite besace, un volume.

Le garçonnet jeta un rapide coup d'œil dessus avant d'hausser les épaules à nouveau.

- Tu peux le garder.

Parfois, il lui laissait quelques livres. Généralement, ce n'était pas ses préférés. Elle remarquait tout de suite dans son regard et dans son discours quels ouvrages il adorait. Parfois, à des occasions spéciales, il lui apportait un exemplaire d'un de ses ouvrages favoris. Il considérait qu'elle devait obligatoirement en avoir un aussi.

- Tu ne l'aimes pas ?

- C'est pas ça, répondit-il, tu l'aimes plus que moi.

Surprise, elle l'observa un moment avant de ranger le livre dans son petit sac.

Ce garçon l'étonnerait toujours. Aussi mystérieux dans son attitude que dans ses propos, à seulement six ans. Temari réalisait chaque fois que dans tout son malheur, un peu de douceur s'installait dans son quotidien. Le petit Nara lui apportait l'évasion, le relâchement et un peu de bonheur par ses livres. Elle mesurait sa chance de l'avoir comme ami, d'autant plus qu'il était son seul ami.

Et qu'il ait trois ans de moins qu'elle n'importait pas.

- Tu es très gentil avec moi, Shikamaru.

Elle perçut un bougonnement incompréhensible et se pencha sur le côté.

Embarrassé, les oreilles du petit Nara devinrent roses et il fuya son regard. Ne souhaitant pas qu'elle le voie, il roula sur le côté, lui donnant son dos. Temari ne dit rien. Elle avait l'habitude avec ses frères qui jouaient les gros durs à l'extérieur, et se cachaient pour laisser libre court à leurs émotions. Elle ouvrit son livre et poursuivit sa lecture, pendant que le garçonnet faisait sa sieste habituelle.

Il s'éveilla naturellement au bout d'une demi heure et se redressa. Son regard se porta sur ses amis qui jouaient au loin. Les batteries rechargées par la sieste, il aurait pu descendre de la petite colline pour les rejoindre. Mais il n'en ressentait pas l'envie.

- Bientôt, ce sera mon anniversaire, dit-il.

- Je sais, je m'en souviens.

Il se gratta l'arrière du crâne avant de poursuivre.

- Tu viendras à ma fête ?

Abasourdie, Temari abandonna sa lecture et fixa son regard sur le garçonnet.

Gêné, ses joues se colorèrent d'un rose adorable et il chercha ses mots tout en ronchonnant. Temari ne savait plus quoi penser ni quoi répondre ni comment réagir. C'était la première fois que quelqu'un l'invitait à une fête.

Et son cœur explosa en un milliard de feux d'artifices tant elle se sentit heureuse.

- Vraiment ? T… tu … tu m'invites ?

- Oui. J'ai mis les cartes d'invitation dans ce livre-là.

Fébrile, tout excitée, elle ouvrit avec hâte le bouquin qu'il lui indiquait.

Deux magnifiques cartes faites à la main l'attendaient. D'un ton vert pastel dominant, la carte représentait une ambiance forestière, calme et tranquille, typiquement Shikamaru.

- Il y a une pour toi et une pour tes frères, précisa-t-il, avec une pointe de fierté dans la voix.

Temari admirait, les yeux brillants de bonheur, sa carte d'invitation.

Prise dans un tourbillon de joie pure et immense, elle restait silencieuse, son visage s'illuminant naturellement d'un sourire. Sans même qu'elle ne le remarque, la commissure de ses lèvres s'étira, ses joues se contractèrent et elle offrit à Shikamaru le plus magnifique des sourires.

Soufflé, admiratif, le petit garçon demeura sans voix, ses yeux s'écarquillant. Il resta muet lorsque son amie lui fit entièrement face, un sublime sourire au visage, et ses oreilles, son visage, son être entier devint rouge tomate.

Temari avait souri.

Et son sourire était la chose la plus merveilleuse qu'il ait vue en six années d'existence.

Et même des années plus tard, Shikamaru continuait de penser que le sourire de cette femme était un trésor.

Elle arriva avec son plaid bien chaud et munie d'une lampe de chevet. Un sourire ravi illuminait son visage pendant qu'elle installait la lampe sur leur table basse. Il arrangea la petite montagne d'oreillers sur laquelle il allait se coucher à demi.

À peine fut-il installé, Temari les drapa du plaid avant de s'allonger à ses côtés et poser sa tête sur son torse. Il l'entoura d'un bras et de l'autre, approcha un livre, prêt à commencer la lecture du soir.

Leur rituel de lecture commune résultait des années passées à lire et commenter ensemble depuis l'enfance. La lecture les avait rapprochés, un sourire les avait liés et l'amour avait fait le reste. Avant de reprendre le fil de leur roman laissé la veille, Shikamaru déposa un baiser sur les cheveux de Temari. Elle leva la tête pour rechercher ses yeux chargés d'affection et de tendresse. Un simple coup d'œil et elle lui offrait un doux sourire.

Pas besoin de mots lorsque deux âmes se comprenaient.

Shikamaru cala sa joue sur le sommet du crâne de Temari retrouvant sa position sur son torse et sa voix claire et lente s'éleva tranquillement dans le cosy salon