Elle lisait tranquillement dans la bibliothèque, éclairée par les lumières des bougies et des gemmes rares qui étaient disposées dans la pièces. Elle jouait distraitement avec une mèche de ses cheveux tout en ne perdant pas le fil de sa lecture. Chose surprenante, il y avait un peu de musique qui s'élevait dans la cité, se répercutant doucement dans les vastes salles et couloirs souterrains. Depuis le retour de Duilwen et ce rêve étrange, elle s'était peu à peu coupée de tout. Même de ses deux plus proches amis, Legolas et Gimli. Elle avait besoin de rester seule, de faire le point, de digérer et de comprendre ce qui pouvait animer les autres. Comprendre aussi l'amour peut-être. Tellement absorbée par ses recherches et ses pensées, qu'elle sursauta quand elle entendit la voix de Thranduil lui demander :

« Toujours à t'instruire ?! »

Elle leva la tête vivement vers lui, la lumière jouant dans ses yeux argentés. Il se pencha sur l'ouvrage, et son souffle resta en suspens un moment quand il vit que cela parlait des dragons. Il lui demanda silencieusement si il pouvait s'asseoir à son côté. Elle haussa les épaules puis se poussa légèrement. Laissant la place au roi qui lui faisait grâce de sa présence. Alors que son visage fermé scrutait les pages, elle le dévisagea un instant. Elle pouvait lire la crainte que ces animaux lui inspiraient, et dans ce cortège de souvenirs, tout le reste. Elle s'aperçut qu'elle ne le voyait réellement que pour la première fois. Jamais elle ne l'avait véritablement regardé dans les yeux, ou fait face pour lui parler directement. Sauf quand ils s'étaient si vertement affrontés. Cela semblait si lointain cette époque où la petite fille qu'elle était, l'insupportait tant. Ses longs cheveux blond flirtaient avec le blanc, ils ressemblaient à des fil de soie tellement ils reflétaient la lumière. Ses yeux étaient d'un bleu aussi pur que l'azur. Elle réalisa qu'il était simplement magnifique, tout comme ceux de sa race savaient l'être. Et son orgueil, son air suffisant, ses aspects glacés, ajoutaient à sa beauté, même si de nombreuses fois, cela l'avait vraiment effrayée. Il la regarda un instant, remarquant son immobilité depuis plusieurs secondes, et il la vit détourner la tête en rosissant imperceptiblement. Ce qui ne manqua pas d'étirer la commissure des lèvres du souverain. Elle essaya de se replonger dans sa lecture, mais elle se sentait, étrangement, de plus en plus mal. Et ce malaise n'avait vraiment rien de commun avec tous ceux qu'il avait pu lui imposer avant. Non, c'était là, tout autre chose. Bien plus fâcheux pour elle, tant elle s'apercevait des tensions qui naissaient fébrilement dans son corps. Elle fronça les sourcils un instant, ce qui n'échappa nullement à Thranduil.

« Un problème ? »

Elle secoua vivement la tête, essayant de reprendre le contrôle de sa carnation et de ses pensées. Ce pourrait-il que l'on puisse détester une personne et par la suite, avoir autant de sympathie pour elle ? Voir d'attirance ? Elle était confuse. Après tout, il l'avait sauvé d'une mort certaine, l'avait veillé, et à sa manière, offert plus qu'il ne devait le faire avec quiconque. Elle glissa un doigt voluptueux sur la page, ne s'apercevant même pas de son geste, et la tourna lentement. Puis, elle le regarda à nouveau, s'empourprant réellement quand elle s'aperçut qu'il la détaillait sans vergogne.

« Ça ne se fait pas …. ça !

- Quoi donc ? Demanda-t-il innocemment

- Dévisager … les gens.

- Ha ? N'est-ce pas ce que tu faisais il y a quelques secondes ?

- Vous … m'énervez .. » finit-elle par dire, oubliant ouvertement à qui elle s'adressait.

Contre toute attente Thranduil eut un rire clair, et d'humeur définitivement joueuse, il déclara :

« En mon royaume je fais ce qu'il me sied Gilthoniel. Et si il me prenait l'envie de te dévisager tout le jour, je le ferai ! »

Elle serra ses doigts sur la page, la froissant légèrement, ne sachant pas si elle devait l'envoyer balader, ou en rire avec lui. Dans le doute, elle ne fit rien. Elle regarda les noms des dragons, et essayant de s'appliquer, elle dit :

« lhûg

- Non, accentues la syllabe de fin. »

Elle recommença, et il hocha la tête satisfait. Elle lui sourit réellement contente d'y être arrivée. Qu'elle était belle, la lumière immortelle qui coulait dans ses veines, semblait étinceler ce soir. Thranduil plaça un index sur la page et prononça :

« Amlug. Ça c'est du Sindarin tu vois, mais ensuite tu as des appellations en Quenyan : fëalóki, les « dragons-étincelles », les rámalóki, les « dragons ailés ». Et il y a urulóki, les « dragons de feu » le Dragon Noir en fait partie. Il allie les capacités de deux races, ce qui en fait une arme redoutable, tout comme Smaug a pu l'être. »

Gilthoniel répéta chaque mot avec application, pour le plus grand plaisir du roi. Après les avoir retenu en reproduisant plusieurs fois la même maîtrise, elle dit :

« Ils ont été …. détruits … par la souffrance.

- Tu parles de ton rêve ?

- Oui.

- Racontes-moi. »

Elle grimaça, et elle s'excusa :

« Je ne … peux pas... trop long ... »

Thranduil comprit qu'elle parlait de son handicap. Il lui caressa la joue, ce qui la figea, et fit presque dans un chuchotement :

« Ce n'est pas grave. J'ai tout mon temps si tu le désires. »

Mais il vit que la situation la gênait véritablement, alors il abandonna l'idée. Il continua à feuilleter le livre avec elle, heureux de cette occupation. Satisfait de lui apprendre des choses et pouvoirs être à ses côtés sans heurts, juste dans le partage, comme tous les autres pouvaient le faire. Il ne vit pas les heures défiler, et il ne pouvait cesser de la contempler en train de faire des efforts, à chaque fois qu'elle apprenait un mot. Il réalisa pour quelles raisons Legolas et Duilwen avaient passé autant de temps en sa compagnie. Tombant de fatigue, même luttant vaillamment contre le sommeil, elle dut toutefois aller se coucher. Dès-lors qu'elle se leva, Thranduil la suivit dans son geste. Elle prit le livre, et tandis qu'elle allait le ranger, une douleur fulgurante lui traversa tout le corps, lui soutirant un glapissement. Le livre tomba au sol, et Thranduil demanda très inquiet :

« Giltohniel ? Tout va bien ? »

Elle remua les doigts, se touchant les extrémités lentement, puis comprenant ce qu'il se produisait, elle riva son regard dans celui de Thranduil et fit :

« Ma croissance … est terminée ... »

L'elfe sentit sa poitrine se compresser, il sut dès-lors, que son long voyage allait bientôt commencer.

« Je ne serai pas le bourreau qui mène l'agneau à l'abattoir Galadriel ! »ragea-t-il intérieurement alors qu'elle lui souriait tout en rangeant les affaires dont elle s'était servie.

...

Le printemps était enfin là. La neige finissait de fondre, et les beaux jours étaient à la fête. Les elfes célébrèrent dignement ce passage des saisons, et un grand banquet eut lieu. Le seul qui n'arrivait pas à prendre réellement part aux festivités, était Thranduil, car lui seul savait. Gimli fit honneur à sa réputation de gai luron, et même Legolas entra un peu dans son jeu, sous le regard parfois dur de son père. Il y avait de la musique, qui résonnait à présent dans toute la cité. Pas un fin filet ténu, mais des accords vivants et vibrants, au diapason avec la nature en éveil. Legolas invita Gilthoniel à danser, essayant de lui apprendre quelques pas, et leurs rires faisaient un écho parfait à la liesse alentours. Ce n'est peut-être qu'à cet instant que Thranduil vit la relation particulière que ces deux là entretenaient. Il fallait être elfe pour distinguer cela, des gestes un peu plus appuyés, légèrement plus longs dans leur contact. Des doigts qui restent entremêlés alors que le mouvement de s'y prête pas. Et il pressentit, plus qu'il ne sut, qu'ils n'étaient pas tous blancs tous les deux. Puis cette idée le fit sourire, car ils avaient réellement bien caché leur jeu. Il tut sans trop de difficulté la pointe de jalousie qui s'anima en lui, car de toute évidence, ils avaient pris la décision de ne rien officialiser, ou mieux, continuer. Le roi ne pouvait s'empêcher de rire intérieurement de la roublardise presque infantile dont son fils avait fait preuve. Et il ne le chérit que plus. Car cela démontrait la pureté d'âme de Legolas, et tout l'honneur dont il était animé. Les cheveux de cendre de Gilthoniel avaient des éclats d'argent dans les rayons du soleil, rivalisant avec celui de ses iris. Thranduil s'avisa qu'il ne les avaient jamais vu ainsi. Il se ressaisit, car décidément, le cas de Gilthoniel s'aventurait trop souvent dans ses pensées. Bien qu'à y réfléchir, il n'avait pas grand chose d'autre à penser. Sauf bien évidemment, la révélation de Galadriel.

Quand la fête fut finie, Legolas et Gimli étaient avec Gilthoniel. Cette dernière avait du mal à reprendre son souffle face aux éclats de rire que Gimli lui donnait. Ce bon nain avait toujours un mot ou une anecdote pour la faire devenir hilare. La nuit tombait, et alors que la musique était à présent silencieuse, Gilthoniel prit Legolas par la main et s'exclama :

« Viens !On va ….. danser un peu ….. sur cette musique !

- Quelle musique ? Demanda Legolas confus.

- Celle-ci ! …. tu n'entends .. pas ? »

Au vue de la mine déconfite de son ami, elle vit en effet qu'il ne l'entendait pas. Elle tendit l'oreille, mais elle n'était pas folle, elle entendait bel et bien quelque chose. Comme une voix lointaine, douce et chaleureuse. Un chant de sirène n'aurait pas pu être plus envoûtant.

« Je l'entends... pourtant. »

Thranduil les regardait, et son coeur devint aussi lourd que du plomb. Venant vers eux il déclara d'un air si las que même le nain en fut touché :

« Elle t'appelle … comme la Dame l'avait prédit. »

Un long silence s'abattit sur la petite assemblée. Haldir et Duilwen se rapprochèrent, et le prince de la Lórien dit d'une voix grave en fixant Gilthoniel :

« Le moment est venu.

- Oui … le moment est venu. Répéta Thranduil, que ces simples mots blessèrent cruellement. Nous partirons dans quelques jours. Tenez vous prêts. »

Puis il leur tourna le dos, et disparut dans la forteresse. Il prit le chemin de son sanctuaire, et une fois là-bas il se mit à prier. Regardant la statue blanche, il chuchota :

« Je n'aurai jamais le courage d'aller jusqu'au bout … jamais le courage de faire cela ... »

...

La Brande Desséchée s'étendait à ses pieds, et comme elle s'y attendait, le Dragon Noir était là, l'observant en silence. Il se coucha sur le sol, le faisant vrombir, soulevant un nuage de poussière énorme. Croisant ses pattes sous sa monstrueuse tête, il la fixait de son attention dorée.

« Tiens te revoilà ! Vas-tu me dire ton nom cette fois-ci ?

- Si tu me dis le tiens ! »

Le dragon eut un petit rictus dédaigneux, puis haussant ses épaules massives il répondit d'une voix traînante :

« Carach.

- Gilthoniel. » répondit la femme qui lui faisait front.

Les yeux de Carach eurent un éclat étrange, collant son immense oeil à un mètre d'elle, il fit dans une exclamation ironique :

« Ho ! Une enflammeuse d'étoiles ! Quel honneur tu me fais !

- Parce que tu crois que ton nom est mieux ?! Croc ! Ce n'est pas un peu réducteur pour un dragon ?! Rétorqua Gilthoniel sans se démonter. Après tout elle ne risquait rien ici.

- Si tu es ici pour m'importuner file !

- Je ne risque rien de toi en ces lieux! Avança-t-elle sans réfléchir

- En es-tu certaine ?! Tu es dans mon esprit petite chose !

- Un esprit bien vide et stérile. Où la solitude est reine !

- Suffit ! Cracha le dragon en se redressant de tout sa taille. Je n'ai pas à supporter tes inepties ! Tu penses peut-être que tu es à la hauteur pour me tenir compagnie petite sotte ?!

- Et pourquoi pas ?! Si nous sommes liés, c'est qu'il doit y avoir une raison ! Je pensais que ta subtile intelligence y avait déjà pensé ! » S'exclama Gilthoniel, un sourire vainqueur affiché sur son visage parfait.

Carach allait dire quelque chose, mais il ne trouva pas quoi répondre. Il allait la congédier vivement quand il redressa la tête, et aplatissant ses épines sur son dos, il siffla :

« Ne me laisseront-ils donc jamais en paix ?! »

Puis son image disparut dans un nuage de fumée noire, laissant Gilthoniel seule, un peu désorientée.

Le dragon s'étira en baillant à s'en décrocher son immense mâchoire. Les gobelins étaient beaucoup trop bruyant à son goût. Il lorgna le cortège qui suivait son maître, quand il visa que ce dernier était à bonne distance, il ouvrit sa gueule et engloutit la dizaine de fauteurs de trouble. Il n'aimait pas le vacarme à son réveil. Il n'eut besoin que de quelques mouvements de sa gueule massive pour les déchiqueter et les avaler.

« Carach ! Fit Belegurth dans une voix de reproche. Déjà que je n'en ai pas beaucoup, ne me les mange pas s'il te plaît.

- J'ai faim.

- Ce n'est pas une raison !

- Vous n'avez qu'à prendre des esclaves ! » Dit Carach en haussant les épaules.

Cette réflexion donna un éclair malsain aux yeux noirs de son propriétaire.

« Quelle idée formidable Carach ! Je n'y avais pas pensé ! S'exclama le roi sincère. Vas m'en chercher !

- Quoi maintenant ?

- Oui, comme ça tu pourras assouvir ta faim. Prélève les nains, ils sont robustes et de bons forgerons. Profites-en pour te sustenter si la faim est trop présente. »

Le dragon eut un horrible sourire qui dévoila tous ses crocs, et humant l'air avec sa langue il répondit d'un air gourmand :

« Très bien.

- Ensuite, quand tout sera mis en place, tu partiras vers le Sud, dans les Monts Brumeux. Le Coeur du Dragon s'est éveillé.

- Et comment le trouverai-je ?

- Ce n'est pas moi le dragon Carach ! Tu verras bien une fois sur place ! »

Puis le maître se retira de son antre, le laissant seul et affamé, il en fallait moins à un dragon pour répandre ruine et désolation. Il s'envola dans le blizzard, prenant la direction du Sud-Est. Et un sourire machiavélique se dessina sur son profil reptilien, quand il vit se découper au loin, la Montagne Solitaire.

...

Ils devaient voyager léger, la route serait longue. Legolas porterait comme à son habitude Gimli sur son cheval, les autres avaient leur montures, et Thranduil, lui, prit son cerf, son fidèle compagnon, même dans les plus âpres combats. Gilthoniel prit Lithion, et elle s'avisa que les elfes lui avaient confectionné des protections en cuirs magnifiquement ouvragées. Elle lui grattouilla le bout du nez et avec un radieux sourire elle lui chuchota :

« Tu es magnifique mon ami »

Le destrier gris eut un petit hennissement satisfait. Elle s'était attaché les cheveux dans une queue de cheval haute, ne voulant pas trop ressembler à Duilwen. Et ses habits de rôdeuse étaient à présent de couleurs différentes à sa demande. Ils étaient gris et bleu sombre, presque noir, des teintes qui se fondaient aussi parfaitement au besoin. Même sil n'aimait pas ça, le souverain ne put s'empêcher de la trouver magnifique dans ces vêtements, ils soulignaient parfaitement sa silhouette. Et encore une fois, si on n'y prenait pas garde, elle pouvait aisément passer pour une des leurs. Les sabots faisaient des bruits clairs dur le sol dur des chemins qui partaient des écuries. Thranduil avaient donné des consignes au cas où Legolas et lui-même, ne revenaient pas. Celeborn deviendrait également le souverain légitime de cette partie de la forêt. Une fois passés les portes, Lithion piétina d'impatience, vu qu'à chaque fois sa maîtresse le laissait courir à toute vitesse sur les chemins forestiers.

« Voilà ce que c'est de donner de mauvaises habitudes à sa monture ! Reprocha Thranduil en regardant le cheval et sa cavalière de haut. Son cerf étant plus grand qu'un équidé ordinaire.

Gilthoniel eut un étrange sourire, et n'écoutant que l'appel des espaces qui s'ouvraient devant elle, elle lança :

« Je ne vois … absolument pas … de quelles habitudes … vous parlez ! »

Et desserrant les doigts en collant ses mollets sur les flancs de Lithion, elle eut un éclat de rire alors que sa monture se mit à filer comme le vent. Thranduil soupira, et regardant de biais Legoas il dit :

« Je t'interdis de la suivre tu entends ! »

Legolas eut un petit rire amusé, et fit sagement :

« Je ne peux la suivre, mon cheval ne peut le faire avec deux cavaliers sur le dos Père. Elle nous attendra plus loin. »

Un autre soupir s'extirpa des poumons du roi, qui au final, aurait peut-être bien voulu faire de même. Il regarda ensuite Haldir et Duilwen, qui affichaient cet air ravi qu'ont tous les amoureux. Levant les yeux au ciel, Thranduil se dit sombrement, que ce n'était pas gagné d'avance.

Elle les attendait en effet quelques centaines de mètres plus loin, flattant l'encolure de son cheval qui broutait tranquillement. Elle les accueillit avec un sourire lumineux en sortant éhontément :

« J'ai failli …. attendre !

- Attends que mon cheval soit délesté, et je te donnerai une leçon de monte Gilthoniel ! » Rétorqua Legolas qui s'amusa du double sens possible de sa phrase.

Ce qui divertit grandement son père qui en sourit discrètement, sans parler de la mine offensée de la femme qui souriait quelques secondes auparavant. Une fois ensemble, Gimli exposa :

« Nous devrions prendre l'ancienne route de la forêt, et longer l'Anduin. Je pense que les iris dont fait références le texte est la Rivières aux Iris, qui prend sa source au sein des Monts Brumeux.

- Oui maître nain. C'est en effet la chose la plus sage à faire. Et de là, vous nous serez d'une précieuse aide pour évoluer dans la montagne. Fit Thranduil qui avait déjà réfléchit à tout cela. Espérons que nous ne trouverons pas d'orques ou de gobelins sur notre route.

- Si c'est le cas, ils devront pour une fois faire preuve de deux grammes de jugeote, car ils ne pourront pas grand chose face à nous tous ! » Déclara Haldir en souriant.

Il croisa le regard de Gilthoniel, et celle-ci détourna superbement la tête. Lui qui la voyait comme une étoile inaccessible, l'était belle et bien devenue. Elle était froide et distante, ce qui le peina, plus que tout. Jamais il n'aurait pensé que son attachement pour lui allait jusque là. Puis soupirant, il se dit que ça lui passerait, tôt ou tard. Il avait assez de vie derrière lui pour savoir la réaction et l'évolution des sentiments chez autrui. Ils firent leur camps à la tombée de la nuit, les hommes prenant leur tour de garde par pure courtoisie. Ils voyagèrent quelques jours ainsi, sans rencontrer quoi que ce soit qui pourrait ralentir leur expédition. Enfin, ils arrivèrent aux pieds des Monts Brumeux. La Rivière aux Iris coulait à leur gauche, et Gilthoniel comprit pour quoi elle portait ce nom. Les bords étaient envahis d'iris de toutes les couleurs : jaune, mauve, bleu, blanc … c'était une symphonie de nuances criardes et pastels, qui la ravirent. Il faisait bon et doux, tous apprécièrent cet aspect enchanteur de leur voyage. Gimli leva les yeux vers les sommets, pointant du doigt un pic plus haut que les autres.

« Celui-ci ! La neige jamais ne fond là-haut ! » s'exclama-t-il.

Ses compagnons rivèrent leurs yeux dessus, puis Gilthoniel eut un léger gémissement.

« Qui a-t-il ? Demanda Legolas inquiet

- La musique … est .. trop forte ... » répondit-elle en grimaçant.

Le son emplissait sa tête, cela en devenait douloureux. Elle serra les dents pour ne pas se plaindre, mais tous virent que cela lui coûtait. Elle n'arriva pas à dormir cette nuit, les camps était proche des racines montagnardes, et il lui sembla que ça tête allait exploser. Elle n'en pouvait plus. Elle s'était repliée dans un coin, seule, au calme, car tous les autres sons devenaient une torture. Elle loua l'aube d'arriver aussi vite. Prête avant les autres, elle faisait les cents pas pour essayer d'amoindrir ce qui parasitait son crâne. Tant et si bien, qu'elle avait de plus de mal à penser ou à faire les choses correctement. Ils longèrent la rivière jusqu'à sa source, là un rempart de pierre s'élevait sous un cascade surgissant des hauteurs. Ils laissèrent leurs chevaux libres, car ils savaient qu'ils ne partiraient pas, même si ils étaient attaqués. Au contraire, ils viendraient se battre à leurs côtés. Gilthoniel avait de plus en plus de mal à coordonner ses mouvements. Gimli et Legolas partirent devant en éclaireur. Alors qu'ils évoluaient sur une pente escarpée, Gilthoniel glissa sur un amas de pierres instables. Et Duilwen la retint tandis qu'elle glissait le long de la paroi. Elle la remercia en silence, puis se remit en route. Thranduil vint à ses côtés, et lui prenant le bras avec poigne il chuchota :

« Prends appui sur moi. Tu n'y arriveras pas seule. »

Elle décrocha son bras vivement, et fit :

« Non... je veux y … arriver … seule.

- Comme tu veux ! » lâcha Thranduil vexé par sa réaction.

Il la relâcha, et elle regretta de suite sa décision. Trop tard pour revenir en arrière. Il commençait à faire chaud, et elle se sentait comme ivre. Soudain elle entendit la voix de Legolas qui criait, de derrière la cascade :

« Venez par ici ! »

Ils suivirent la voix du prince, et passant par un minuscule passage d'à peine vingt centimètres de large, ils débouchèrent sur une grotte à une cinquantaine de mètre du sol. L'eau rafraîchissante leur fit du bien, et Gilthoniel plongea carrément sa tête sous la chute pour reprendre contenance. Puis elle alla s'asseoir sur un rocher non loin du fond de la grotte, reprenant son souffle. C'est là qu'elle fit attention aux pierres qui les entouraient. Incrustés un peu partout, des morceaux de cristal scintillaient ça et là. Gimli frappa le mur du fond pour voir si il était plein et s'exclama :

« Bien évidemment c'est une porte ! »

Il se recula et vit quelque chose taillée dans la pierre du linteau. L'écriture était ancienne, mais sa voix grave s'éleva dans la grotte quand il se mit à lire clairement :

« Uzbaduzâram Zigil »

Un grondement s'éleva, faisant trembler la montagne, et le mur coulissa sur le côté lentement. Soulevant un nuage de poussière grise et opaque.

« Qu'est-ce que cela veut dire? Demanda Legolas en posant une main amicale sur l'épaule de son ami.

- Seigneur du Lac d'Argent. »

Tous regardèrent Gilthoniel qui avait les yeux rivés au sol, car nul doute que cela avait un rapport avec la couleur de ces derniers. Elle avança fébrilement et dès qu'elle passa la porte, elle bascula en avant, incapable de bouger plus. Legolas lui offrit son soutien, et ils entrèrent dans l'immense salle qui les attendait. Sa taille était colossale, et il n'y avait nul besoin de lumière pour s'éclairer. Les parois, ainsi que le plafond, étaient constitués de géodes en cristal pur, qui irradiait sa clarté propre. Sur le côté, de l'eau tombait docilement dans un goutte à goutte répétitif, et tous virent une étendue liquide, qui sous la lumière cristalline, ressemblait à de l'argent. En face, comble de féerie, un dragon gigantesque taillé dans la parois, les dévisageait de ses yeux en mithril. Tous étaient ébahis devant ce spectacle et Gimli, bouche bée, fit ému :

« Le Seigneur du Lac d'Argent ….

- La montagne abritant un ciel d'étoiles … » continua Haldir se souvenant de son rêve.

Fouillant dans une de ses poches, il vint vers Gilthoniel et lui plaça la fiole de cristal dans la main gauche, sans un mot.

« La Dame m'a demandé de te donner ceci. Je m'acquitte de ma tâche en ce jour particulier. »

Gilthoniel leva les yeux vers lui, interdite, puis vers le dragon de cristal. Elle faillit s'évanouir, car la musique était devenue beaucoup trop forte, sifflant à ses oreilles brutalement. Legolas la mena jusqu'au dragon sachant d'instinct que c'est là qu'il devait la conduire Thranduil vit à l'endroit où devait se trouver le coeur du monstre de pierre qui les dominait de sa hauteur l'encoche prévue pour sa clé. Il la sortit de sa poche, et l'objet émit un son cristallin puissant, que toute la salle reprit de concert. Avec agilité et adresse il se hissa jusqu'à l'emplacement prévu et inséra la clé dedans.

« Je dois y aller ! …. Nul autre que moi … ne peut entrer ! » lâcha alors Gilthoniel d'une voix forte.

Thranduil se figea, sachant que son avertissement n'était pas vain. Il redescendit souplement, et elle se leva, tremblante comme un faon. Prise de nausée et de vertiges, sa tête vrombissait littéralement avec les sons qui saturaient son esprit. Et ce battement, répétitif et régulier, qui n'arrêtait pas de croître, lui rappelait celui d'un organe vivant, un cœur gigantesque palpitant dans la montagne Il fallait que tout cela cesse avant qu'elle n'en perde la vie. Elle leva les yeux vers l'animal monstrueux, et posa la paume de sa main droite dessus. La marque de Galadriel scintilla, une lumière aveuglante vint engloutir la femme et le dragon, puis elle disparut.

« Thoniel ! » s'écria Legolas en frappant la surface rigide d'un de ses poings.

Gimli arriva au pas de course et poussa le roc immobile de toutes ses forces, comme si ce geste allait faire céder la paroi. Duilwen, Haldir vinrent se poster côtes à côtes, et le roi vint caresser la paroi lentement. Une froidure soudaine vint lui mordre le cœur. Elle avait disparu sans laisser de traces, ni d'accès.

« Père ! » s'écria Legolas affolé, cherchant dans les yeux de Thranduil une réponse.

Le roi détourna le regard impuissant, puis essayant de se faire rassurant il ordonna :

« Nous allons attendre ici. C'est une porte, ne l'oublions pas. Si elle a pu passer dans se sens, elle repassera dans l'autre. »

Il maîtrisait son sang froid à la perfection, et nul ne se douta du tourment qui le torturait.

Elle avançait dans un endroit clair, tellement lumineux qu'elle devait plisser les yeux pour essayer de voir quelque chose. Elle discerna quelqu'un qui s'avançait vers elle, c'était Galadriel. L'elfe vint lui prendre les mains, et dans une voix douce elle lui souffla :

« N'aie pas peur. »

Soudain Gilthoniel sentit un vertige la prendre tandis qu'elle se sentait s'élever vers le ciel, comme catapultée dans les airs. Elle faillit s'évanouir tant la pression sur son corps était intense. Puis tout se figea d'un seul coup. Heureusement que Galadriel la tenait fermement, où elle aurait continué son chemin vers l'infini. Un hoquet de stupeur l'étreignit. Tout autours d'elle se déployait l'espace. Elle vit des comètes, des étoiles, des galaxies, et, s'approchant d'elles lentement, des êtres fait de lumières dont elle ne pouvait distinguer la forme. Une voix s'éleva dans l'éther, douce et musicale, s'adressant à Gilthoniel, elle déclara :

« Et voilà le début de ta quête. Le point d'origine où tout commença. Prends la fiole et ouvres-là.

- Qui y a-t-il à l'intérieur?demanda la femme suspicieuse.

- Ton essence.

- Mon essence ? Qu'est-ce à dire ?

- Nous voudrions pouvoir répondre à toutes tes interrogations, mais le temps presse. Fit une autre voix qui semblait plus féminine. Bois à présent. »

Gilthoniel défit le bouchon de la fiole, et devant le regard réconfortant de Galadriel, elle avala le tout d'un trait. Cela n'avait ni goût, ni odeur, ni température. Absorber de l'air faisait le même effet. Quelques secondes passèrent, et elle sentit des fourmillements parcourir son corps, qui devinrent de plus en plus désagréables au fur et à mesure que le liquide prenait possession de son organisme. Elle eut une contraction violente qui la fit se plier en deux, et levant les yeux vers les êtres mystérieux devant elle, elle demanda en serrant les dents :

« Qui êtes-vous ? Que m'avez-vous donné ?

- Nous sommes ceux qui t'avons créée. » répondit la première voix.

Et pendant qu'il lui expliquait d'où elle venait, et qui elle était, elle sentit son corps se disloquer sous d'affreuses souffrances. Elle supplia Galadriel du regard, mais celle-ci restait impassible face à ce qu'il advenait d'elle.

« Cela fait trop longtemps qu'elle est là-dedans ! Je vais défoncer cette paroi à coup de hache ! » s'écria Gimli à bout de nerfs.

Il se jeta sur la paroi comme un beau diable, et avec toutes ses forces, il décida de mettre en pièce ce mur qui avait avalé son amie. La hache émit de grands bruits cinglants contre le cristal qui se détachait peu à peu. Legolas arrêta soudainement Gimli dans son élan, et avant que celui-ci ne le reprenne violemment, il fit en mettant son doigts sur la bouche :

« Chut ! Ecoutez ! »

Un son étrange arriva à leur oreilles. Comme un souffle continu. Il y eut un bruit sourd, et le flanc de la montagne sembla prit de convulsions. Haldir et Duilwen regardèrent l'eau qui trônait dans la salle, et celle-ci se ridait de façon régulière. Le sang de Thranduil se glaça, et rivant son regard vers l'entrée il hurla :

« A couvert ! »

Un craquement sinistre se fit entendre, et la paroi de la grotte se fendit. Dehors, quelque chose s'évertuait à éventrer les Monts Brumeux. Il y eut un grognement sinistre qui s'éleva, tandis que les éboulements se faisaient de plus en plus menaçants. Un vacarme assourdissant se fit entendre alors que les roches étaient évacuées à grands coups de pattes et de gueule. Le jour pénétra dans la salle, se réverbérant sur les facettes cristallines. L'apocalypse passée, une ombre gigantesque obstrua la passe ouverte, et tous restèrent pétrifiés face à l'immense tête reptilienne qui s'enfonçait dans le gouffre, tout droit vers eux. Côtes à côtes, ils s'armèrent, attendant peut-être aussi vaillamment la mort qui les attendait. Le dragon noir les regarda surpris, et ayant un ricanement malsain il s'exclama satisfait :

« Et bien et bien ! Des elfes et un nain ! De quoi caler la faim qui me tenaille ! »

Avant qu'ils aient pu dire ou fait quoi que ce soi, il se lança vers eux, crocs en avant. Ils se divisèrent en deux groupes, les elfes décochèrent leur flèches à toutes vitesse. Les piqûres désagréables et cuisantes vinrent lui mordre le nez, et la douleur le gêna. Il se recula en hurlant de frustration, ne s'attendant pas à telle résistance. Il donna un coup de patte avant violemment dans l'alcôve de cristal, balayant tout sur son passage. Ils prirent le coup de plein fouet, plus ou moins sonnés, ils se relevèrent, et alors qu'ils allaient essuyer une autre offensive, la porte que Gilthoniel avait emprunté fut pulvérisée sous une explosion énorme. Une fois le choc passé, tous, sous leur regard stupéfait, virent le plus saisissant des spectacle. Face au dragon noir se tenait un dragon d'argent, dont les écailles brillaient au soleil comme une armure étincelante. L'animal fabuleux hurla de toute ses forces en se plaçant entre les compagnons et le dragon noir. Carach se trouva confondu devant se retournement de situation. Lui qui était persuadé d'être le seul de son espèce, fut transi de stupeur. Les deux animaux se toisèrent en émettant des sons sourds et rauques. Les elfes et les nains se regroupèrent. Legolas fit alors :

« Quel est ce prodige ?

- Je n'en sais rien, mais si ce bestiaux veut nous aider, j'suis pas contre ! »lança Gimli accentuant son étreinte sur le manche de sa hache.

L'étonnement passé Carach s'écria à l'adresse de l'autre dragon :

« Ne te mets pas en travers de mon passage ! J'ai une mission à accomplir ! Et un repas à honorer !

- Faudra me passer sur le corps avant ! » Répondit le dragon d'argent d'une voix féminine.

Tous fixèrent l'animal, ne comprenant plus rien à ce qu'il se passait. Thranduil n'arrivait pas à bouger, ses anciennes peurs prenant le dessus. Les sueurs froides mordant son échine le paralysant totalement. Il regarda la tête du dragon qui à la lumière semblait être une énergie pure. Et c'est là qu'il vit les yeux argentés de l'animal. Il comprit de suite, et il ne sut si il devait laisser l'épouvante faire place à l'émerveillement. Puis il vit Duilwen et Haldir bander leur arc, et avant qu'il ne puisse dire quoi que ce soit, les flèches volèrent, atteignant les deux dragons simultanément. Tous deux poussèrent un cri rauque, les pointes visant les yeux, se plantèrent juste sur le bord de la paupière. Carach n'attendit pas plus, et de toute ses forces il se jeta sur son congénère argenté. Le combat qui suivit fut titanesque. Les deux animaux se ruèrent l'un sur l'autre avec une telle violence que le sol en trembla, et un pan de la montagne se disloqua sous les chocs. Les coups de gueules claquaient, les grognements fusaient comme des coup de tonnerre. Aucun des deux n'arrivait à mettre à bas son adversaire. Leurs ailes gigantesques balayaient les espaces en soulevant des vents violents. Legolas voyant les deux autres elfes s'avancer pour se battre, hurla :

« Laissez-les se battre : Nous ne pourrons rien faire avec deux sur le dos ! Qu'ils s'entre-tuent !Trouvons un moyen de partir d'ici. »

Les deux bêtes s'envolèrent, et Carach eut le dessus, il prit l'autre dragon par une aile, et le fit se fracasser sur le sol. Tous tombèrent à la renverse sous l'onde de choc. Un hurlement strident s'éleva tandis que le dragon noir plongeait ses crocs dans la patte avant de l'autre qui essayait de se protéger tatn bien que mal. A bout de souffle, le dragon d'argent resta allongé sur le flanc, ses yeux clairs se portèrent sur les compagnons, et tout sont corps tressaillit quand il vit Carach s'approcher à nouveau d'eux. La langue vipérine de l'animal huma l'air, ravi du futur festin qui s'offrait à lui. Il visa en premier Thranduil, et Legolas s'interposa, il le plaqua au sol avec ses griffes, transperçant ses jambes d'un air satisfait. L'elfe hurla de douleur, et Carcah le laissa à ses blessures, tout à fait disposé à manger de la viande royale pour commencer. Thranduil vit sa gueule s'ouvrir en grand pour l'attraper, mais Duilwen s'interposa, d'un coup de dague elle lui zébra le cuir au niveau du nez. Furieux, Cacah riva son attention dorée sur elle, puis alors que Duilwen s'attendait à le voir fondre sur elle, il cria sous une attaque venant de derrière. Il fit volte-face violemment, décrochant au passage tout un tas de pierre qui faillirent ensevelir Legolas toujours au sol. Gimli était à ses côtés, le traînant à l'abri. Carach vit sa cuisse attrapée fermement par la dentition de son adversaire. Fou de rage, il gonfla la poche à la base de son cou, et des flammes effroyables sortirent dans une tempête de feu. Le dragon d'argent se protégea de son aile, mais la morsure du feu fut cuisante. Le dragon noir n'en resta pas là, et alors qu'il allait recommencé son adversaire dressa ses ailes, et tout le long de son corps un arc électrique se forma. L'énergie sembla se concentrer au niveau de sa gueule grande ouverte, et dans un bruit sourd, une boule de plasma ressemblant à une étoile, traversa l'espace, terrassant Carach d'un coup. Le dragon noir fut désorienté, ne s'attendant pas à la violence de l'attaque. Titubant un peu, il marcha vers lui, et un autre round au corps à corps allait se jouer. Mais le dragon d'argent était trop faible, il évita de justesse les premiers assauts, mais Carach était plus agile. Par une fine manœuvre il passa son encolure par-dessus celle de l'autre, et il planta ses crocs dans la nuque de son adversaire. Un hurlement morbide se fit entendre, tandis que le sang se mit à couler à grands flots sous les dents du vainqueur. Carach, avec ses dernières forces, balança l'autre dragon qui alla s'écraser au pied de la montagne, juste en bas de la salle de cristal, et alors qu'il allait l'achever, il entendit la voix de Thranduil hurler de peur :

« Gilthoniel ! »

Le dragon noir se figea dans l'espace, et se reposant lourdement, il dévisagea son homologue couché sur le flanc. Ses écailles presque blanches étaient maculées de sang. La crinière sombre qui longeait l'échine du dragon blanc, était d'une couleur qu'il avait déjà vu. Quand le dragon vaincu ouvrit les yeux, il vit les iris argentés le fixer fébrilement. Et là il comprit. Il ne sut pas ce qui se passa exactement en lui, mais comme lors de leur première rencontre, il ne put consentir à la tuer. Dans un rugissement de colère et de frustration, il se détourna d'elle, et s'envola au loin. Laissant une désolation sans nom derrière lui. Gilthoniel se redressa faiblement, elle ne sentait presque plus son corps. Elle se hissa tant bien que mal sur la pente jonchée d'éboulis. Et parvenant à la surface plane où étaient Gimli et Legolas, elle s'avança en rampant jusqu'à eux. Au fur et à mesure qu'elle se traînait péniblement vers ses amis, son corps rapetissait, et c'est avec sa taille humaine, qu'elle arriva à eux. Elle posa sa main droite sur Legolas, et dans un soupir douloureux, elle referma ses plaies. Il y eut quelques secondes où personne n'osa bouger. Ce qui venait de subvenir était trop choquant, trop inattendu. Gimli fut le premier à faire quelque chose. Il se pencha sur le corps inanimé de Gilthoniel, et la retournant il eut les larmes aux yeux de la voir ainsi. Elle était blanche comme un cadavre. Les plaies sur son corps saignaient abondamment. Il la souleva et regardant les elfes autours de lui il s'écria :

« Venez m'aider ! »

Mais il ne comprit pas leur immobilité. Il glissa le bras de Gilthoniel derrière sa nuque, et l'aida à se lever, même si elle n'était pas consciente.

« Mais vous allez m'aider oui ?!

- Nous ne pouvons le faire. Dit calmement Haldir.

- Comment ça espèce d'oreilles pointues dégénérées ?!

- Elle n'est pas elfique, ni humaine, c'est un dragon maître nain, et ces créatures n'ont pas leur place sur la Terre du Milieu. Lança froidement Duilwen.

- Pas leur place ? Par ma barbe ! Elle vous a sauvé a vie ! Si elle n'avait pas été là pour sauver vos jolis petits culs, vous seriez rôtis en ce moment ! Gueula Gimli hors de lui. Puis il riva son attention sur Thranduil, et délaissant son orgueil il le supplia. Roi de la Forêt Noire, je vous ferais don de tous les trésors de cette fichue montagne si vous lui sauvez la vie ! ».

Il sentit la main réconfortante de Legolas qui se posa sur son épaule, et d'un soutien indéfectible il dit :

« Il a raison. Quant à moi, elle est mon amie, et bien qu'elle soit cet être que tous redoutent. Je ne saurai la laisser à une mort certaine alors qu'elle m'a sauvé …. par deux fois... »

Gimli lui offrit un sourire de reconnaissance ému. Thranduil vit Haldir et Duilwen qui attendaient apparemment, sa décision. Un souvenir frappa soudain le roi, celui où, larmoyante, elle lui avait raconté un rêve. Il fixa son visage plein de sang, et hésitant, il déclara :

« Allons à la Lórien, je vais avoir besoin de l'aide de Celeborn, et de la puissance des lieux, pour la soigner. »

Haldir fit un pas en avant et protesta :

« Je ne peux vous laisser amener un tel danger dans la forêt, Thranduil.

- S'est-elle posé la question quand elle s'est jetée sur lui, de savoir si c'était dangereux ou non? » demanda alors Thranduil très froidement.

Haldir baissa les yeux, et sa mâchoire se crispa. Il fixa le corps quasi sans vie, et ne pouvant renier la tendresse qu'il avait pour elle, il fit :

« Soit ! Mais vous en prendrez la responsabilité ».

Puis ils ne mirent pas plus de temps à partir. Thranduil lança un dernier regard aux vestiges de la salle. La sculpture du grand dragon était en miette, et la clé avait disparu avec lui.

...

Elle s'éveilla, le corps perclus de douleurs. Elle entendit des sons lointains, des chants, doux et suaves, qui emplissaient l'air de promesses indescriptibles. Elle bougea faiblement, mais gémit de suite. Elle ouvrit les yeux alors que quelqu'un lui parlait en elfique. Elle tourna la tête sur la droite, et elle sentit une douleur lancinante dans la nuque. Chaque mouvement aussi infime soit-il, la martyrisait. Elle put enfin voir qui lui parlait. S'était Legolas, et malgré le sourire qu'il lui offrit, son inquiétude ternissait son visage. Il lui prit la main droite et venant déposer un doux baiser dessus, il dit les larmes aux yeux. :

« J'ai eu si peur ... »

Elle lui sourit faiblement, puis se souvenant de tout, ses yeux se bordèrent de larmes.

« Tu auras dû me laisser mourir ... »

Au-delà du fait qu'elle avait parlé normalement, Legolas s'étonna de sa réaction.

« Je ne suis pas ce que tu as aimé Legolas … je ne suis rien ... »

Des larmes brûlantes coulèrent lentement sur son visage marqué par l'épuisement.

« Amis pour toujours Thoniel, quoi qu'il advienne ».

Elle ne put s'empêcher de pleurer à cette phrase, et se tournant complètement vers lui, elle se recroquevilla en position fœtale, et finit d'épuiser ses maigres forces en pleurant. Il lui essuya le visage, et resta de longues heures ainsi, sa main dans la sienne. Heureux tout de même de la voir s'éveiller un peu.

Il lui fallut plus d'une semaine pour reprendre réellement conscience. Elle dormait très souvent, et au fur et à mesure que le temps passait, elle se renfermait de plus en plus. Dès qu'elle put marcher, elle se promena, seule. Répondant avec douceur et amabilité çà ceux qui la croisaient, mais la flamme qui animait son regard, avait disparu. Et malgré sa parole revenue, son élocution parfaite, elle ne parlait quasiment plus. Elle restait des heures entières à fixer l'horizon, et l'océan vert de la forêt. Elle croisa Haldir et Duilwen de nombreuses fois. Et un soir, la phrase du prince revint à elle pour lui poignarder le cœur. Ainsi ce n'est pas elle qui découvrait la Lothlórien avec lui, mais Duilwen. Thranduil venait la voir souvent, pour voir l'évolution de sa convalescence, et même lui, avait pris des distances. Pouvait-elle lui en vouloir ? Lui qui avaient tant souffert à cause de ceux de son espèce. Seul Gimli était égal à lui-même. Dragon, femme, enfant ? Pour lui, encore une fois, rien n'importait. Car le nain voyait le joyau de son cœur, et non pas l'enveloppe qui le recelait. Elle passa un peu de temps avec lui, l'écoutant parler parfois sans discontinuer. Il lui apprenait des choses sur les nains, les cités, les gemmes. Jamais elle n'aurait eu l'impolitesse de lui dire qu'elle le savait déjà. Legolas était toujours aussi prévenant avec elle, et oui, son amitié aussi n'était pas feinte. Etait-ce ses séjours prolongés avec les Hommes qui l'avait rendu ainsi ? Elle ne le saura jamais, mais heureusement qu'il était là. Et puis, les jours passants à nouveau, car elle mit longtemps à se remettre de son combat avec Carach, elle resta dans son talan, pour ne plus en sortir. Elle refusa les visites, et s'isola de tout. S'emprisonnant dans ses sombres pensées.

Un soir, alors que la lune était haute, elle était accoudée sur la balustre de son balcon. Il était face au lit dans sa chambre. Une légère brise soufflait, balayant les rideaux dans un doux son qui ressemblait à des feuilles mortes dansant dans le vent. Ses cheveux flottaient légèrement à cause des courants ascendants le long des troncs millénaires qui accueillaient les maisons elfiques. On frappa à sa porte, et elle ne répondit pas. Elle ne répondait plus. D'habitude ça suffisait à dissuader les importuns, mais pas ce soir. La porte s'ouvrit sans attendre de réponse, ou de non réponse d'ailleurs. Elle se tourna faiblement pour voir qui pouvait bien venir l'agacer à cette heure, et sa poitrine se serra quand elle vit la silhouette de Thranduil se découper dans l'encadrement de la fenêtre grande ouverte derrière elle. Elle n'osa pas le regarder. Il dut s'avancer à sa hauteur, et uns fois à ses côtés, il posa ses mains sur le parapet de bois, prenant presque appui dessus.

« Tu te sens mieux ? »

Elle hocha simplement la tête. Elle prit les derniers bandages qui lui enserraient le bras droit, et le montra au roi elfique. Il regarda la chair tendue à la lumière blafarde, et s'avisa qu'il n'y avait plus de traces. Même pas une cicatrice. La brise arracha le tissu blanc qu'elle tenait sans force, et il s'envola comme un esprit libre. Elle le regarda disparaître dans la nuit, voulant le suivre. Thranduil la fixa un moment. Elle était toujours la même, magnifique, envoûtante. Il vit son malaise quand elle se cacha de lui en détournant la tête. Prenant résolument sur lui il déclara tout-à-trac :

« J'ai eu peur.

- Peur de moi ? Elle eut un rictus dégoûté. Et comment pourrai-je vous en vouloir Seigneur ? Je me dégoûte moi-même … Je suis un monstre. »

Il eut un élan de tendresse en voulant lui prendre la main, mais elle la retira de suite.

« Gilthoniel ! pesta-t-il ne supportant pas sa réaction.

- Quoi ?! Grogna-t-elle en le fixant cette fois-ci. Laissez-moi Seigneur, je vous en prie ! »

La fêlure dans sa voix vint à la trahir. Il lui caressa le visage du bout des doigts, et elle se maudit de frémir sous cette attention.

« Si solitaire .. ne fais pas la même erreur que moi Gilthoniel. Ne te renfermes pas inutilement. Tu passeras à côté de trop de choses importantes.

- Comme quoi ? Être rejetée par ceux que l'on aime? Se sentir si misérablement différente que l'on sait que tout ce qui adviendra ne sera que souffrance ? L'amour peut-être ? »

Ses yeux d'argents brillaient à la lune, baignés par des larmes muettes qui étincelaient comme des diamants. Comment pourrait-il lui dire que malgré tout cela, il continuait à la trouver belle, et à la chérir ? Contre toute attente elle déversa tout ce qu'elle avait sur le cœur.

« Je ne suis rien Thranduil ! Savez-vous comment j'ai été conçu ? Je n'ai ni père, ni mère ! Je ne suis qu'un souffle, une création faite à la va-vite pour contrer un mal qui est venu trop tôt. Ils se sont servit d'une étincelle, du morceau d'une étoile pour me créer ! D'où mon nom ! Je ne suis qu'un vulgaire fëalóki ! Comme vous les appelez. Qu'une bête .. qu'un monstre … voué à mourir avant même d'avoir vécu ... »

Ses larmes chutèrent dans le vide une fois arrivées sous son menton. Thranduil sentit toute sa détresse, sa peur, ses tourments silencieux. Dans un murmure il avoua :

« Je sais ... »

Elle fixa vivement son regard dans le sien, l'épouvante se lisant sur chacun de ses traits.

« Comment ?

- Galadriel. Elle m'a dit que tu devais mourir …. quand je ne sais pas exactement. Mais j'ai compris que se serait soudain et que ton immortalité ne te sauverait pas. »

Elle se recula de deux pas, saisie d'effroi face à cette déclaration. Puis cherchant la porte de son talan du regard, elle voulut se précipiter dehors pour fuir cet endroit. Thranduil devina son intention, il la saisit par le poignet et ajouta vivement :

« Je ne laisserai pas faire Gilthoniel ! »

Elle étouffait, il fallait qu'elle se libère, qu'elle fuit. Partir loin de cette situation, de ce que son corps faisait fulgurer en elle en cet instant. L'emprise qu'il avait sur elle était trop évidente, trop envoûtante. Et que venait-il de dire ? Il la tira vers lui, et elle se défendit, ne voulant aucun contact avec qui que se soit. Il la retint avec fermeté, car il savait que ce genre de réaction, était la première défense instinctive quand l'âme souffrait trop. Et jamais il ne la laisserait sombrer comme il avait pu le faire. Plaquant ses mains contre lui il murmura :

« Ne perds pas le contact Gilthoniel, avec ce qui t'entoure, avec ceux que tu aimes ! »

Elle eut un cri étranglé dans son larynx, alors qu'elle se débattait plus contre elle-même que contre lui. Passant outre ses gesticulations, il plaqua à nouveau ses paumes contre son torse. Elle sentit la douceur de ses habits en premier lieu, l'étoffe grise argentée, soyeuse et fraîche dans la nuit. Puis la chaleur des Eldars qui émanait de lui, comme tous ceux de son peuple. Et au final, son cœur, qui battait avec vigueur, comme il y avait bien longtemps qu'il n'avait battu pour quelqu'un. Il colla son front contre le sien, et chuchota dans un souffle presque douloureux :

« Ta main sur mon coeur Gilthoniel … là où personne ne m'a atteint depuis si longtemps … frôle-moi …. effleure-moi ... »

Elle sentait ses lèvres proches des siennes, juste au coin de sa bouche. Elle était déboussolée, ne savait plus quoi faire ou penser. Elle croisa ses yeux clairs baignés par la lune, et put y lire tout ce qu'il taisait. Une infime résistance, avant qu'elle ne comprenne, quand il vint l'embrasser, que tout était déjà joué d'avance. Les tensions qui lui dévoraient le corps et l'esprit, se sentirent soulagées quand elle vint lui prendre le visage de ses mains, et qu'elle lui rendit son baiser. Un soupir rauque sortit des poumons du souverain qui cette fois-ci, se retrouva vassal sous ses doigts fins. Chaque effleurement de ses doigts lui donnaient des décharges exquises, qui réanimèrent tout ce qu'il était. Caressant, il la mena à son lit, et l'allongeant doucement sous lui, il dévoila son corps à la lumière de l'astre lunaire, et tout ce qu'elle était, sembla rayonner. N'avait-il vu plus belle créature dans sa longue existence ? Il fut ému de pouvoir enfin coller sa peau à la sienne, mêler ses cheveux dans l'ombre des siens. Le Soleil et la Lune n'auraient pu rêver plus belle union. Elle se sentit disparaître peu à peu sous l'ardeur de ses baisers, de ses caresses expertes. Et si Legolas était un amant prévenant et adorable, elle sut qu'elle ne ressentirait jamais la même chose pour Thranduil. Avec ce dernier, s'était bien plus puissant, plus déstabilisant, une liaison qui semblait aller au-delà du physique. Comme deux âmes qui se retrouvent après une trop longue séparation. Il était sa moitié en ce monde. Le ressac puissant de leur petite mort, les faucha presque, et venant trouver ses lèvres avec une délicate sensualité, il la serra de façon souveraine, comme si il souhaitait qu'elle se fonde en lui. Il lui murmura dans un aveu déchirant:

« Si tu savais comme je t'aime …. Gilthoniel... »

Elle qui avait souhaité être aimée par un prince, fut aimée par un Roi.