Note: L'action se déroule le 2 septembre 2017.


Le Purgatoire Filial

« Avery, pourquoi ton fils n'est-il pas présent?» laissa filer de sa voix sifflante le Mage Noir, celle qui n'augurait rien de bon.

Le père s'inclina plus bas que terre, conscient de l'affront à son Maître que représentait l'absence de son héritier qui avait été marqué un mois auparavant. Du sombre costume qu'il portait, seul son masque parvenait à cacher sa mine terrifiée, ses mains gantées arpentaient la terre froide tandis que ses genoux devenaient humides au contact du sol. La complainte d'excuses d'Avery Senior était d'un servile et outrageant assujettissement ; toute l'assemblée la jugea pathétique mais aucun ne pu la contester en s'imaginant à la place du malheureux. Il expliqua – bégayant - que son garçon était grièvement blessé à Sainte-Mangouste suite à une explosion de potion, l'épiderme entièrement ravagé, cloué au lit par une souffrance de chaque instant.

«Tout aussi mauvais duelliste que potionniste, déprécia le Seigneur des Ténèbres qui fut approuvé par une multitude de railleries.»

Lucius Malefoy se réveilla en sursaut, une fine pellicule de sueur perlant de son front. Nous étions en 2017 et non plus en 1977. Il s'autorisa un soupire de soulagement avant de délaisser la couche conjugale qu'il ne partageait plus avec sa femme depuis bien des années. Elle était de toute manière déjà repartie pour l'Italie, quant à lui, il quitterait le manoir au cours de l'après-midi pour rentrer dans le Somerset. Quant à l'heure de son départ, tout dépendrait du bon vouloir des Aurors qui devraient l'y reconduire... Potter lui avait éviter Azkaban à perpétuité à la fin de la guerre. Depuis lors, il vivait assigné à résidence, ne pouvant s'en éloigner que pour se rendre à Sainte-Mangouste ou au Manoir Malefoy, toujours sous bonne escorte des emplyés du Ministère.

Il soupira. Il ne devait pas être plus de six heures du matin, et il savait sciemment qu'il ne parviendrait pas à se rendormir. Il délaissa son lit, de toute manière bien trop froid à cause de l'absence de sa compagne.

Enveloppé de sa luxueuse robe de chambre, il parcourait les couloirs du manoir tel une âme en peine. Il avait toujours aimé marcher, que ce soit très tôt le matin ou alors très tard le soir. Le plus souvent seul pour n'être qu'en face de lui-même et ne pas avoir l'obligation d'entretenir une quelconque conversation, ou manifester de l'intérêt à des personnes dont il se moquait. Il s'arrêta devant une immense ouverture qui donnait sur l'entrée de la propriété, et dans l'obscurité luisait les immaculées plumes des paons qui se pavanaient fièrement et vaporeusement dans le parc.

Il se souvint que Drago n'avait jamais apprécié ces volatiles; enfant il leurs jetait même des cailloux pour les faire fuir le plus loin possible... Quand Lucius trépasserait et que son fils deviendrait le nouveau Chef de Famille, nul doute qu'il ne s'en débarrasserait. Il devait tenir cette hostilité de Narcissa qui avait toujours préféré les cygnes noirs de l'étang, sous prétexte qu'ils étaient plus gracieux et moins tape-à-l'oeil. Les Black... Des rabat-joie de nature, trait de caractère dont avaient hérité sa femme et leur fils. Scorpius, lui, avait reçu le bon goût caractéristique des Malefoy et savait s'émerveiller devant la beauté, il avait même à cœur de l'illustrer à l'aide de fusain et papier.

Son petit-fils avait effectué sa rentrée la veille à Poudlard, au plus grand désarrois de Lucius. Ce dernier avait bataillé contre sa femme, son fils et sa belle-fille: cet enfant devait aller à Durmstrang. Comme cela avait été le cas lorsque la question s'était posée pour Drago: il n'avait pas eu gain de cause. Il n'avait plus d'impact décisionnaire sur quoi que ce soit depuis sa sortie de prison après le fiasco ayant eu lieu au Département des Mystères il y avait déjà fort longtemps.

« Père? entendit-il son fils.

- Tu es bien matinal, Drago.

- Je devais finir mon article pour la revue d'alchimie qui me publie. »

Il ne comptait pas en dire plus, pour le peu que Lucius s'en souciait. L'alchimie... quelle sotte idée. Drago devrait plutôt s'intéresser à la politique de sa communauté afin de regagner les galons ministériels dont ils avaient été dépouillés durant la guerre. Quitte à avoir la vulgarité de travailler – alors que personne n'y était contraint – autant que cela puisse être profitable à tous pour racheter la renommée familiale salie et ternie qui fut jadis si dorée.

« Scorpius n'a pas donné de nouvelles. Astoria et moi pensions recevoir un hibou hier soir, mais rien.

- Tu n'avais écris que le lendemain, à l'époque, se remémora Lucius. L'exaltation se dégageait de chacune de tes lignes alors que tu nous contais ta Répartition, puis ta découverte de la salle commune et des dortoirs.

- J'imagine qu'il y aura davantage à lire: Scorpius est plus démonstratif que je ne l'étais.

- Certes... Merlin remercie ta femme et son éducation trop laxiste, soupira le patriarche avec ironie.»

Le plus jeune n'eut pas l'air d'apprécié le trait d'esprit mais Lucius ne s'en formalisa pas. Il n'avait jamais totalement approuvé cette union. Il n'y avait finalement y agréer que sous la contrainte... Drago avait été tellement décidé que Narcissa avait eu la sensiblerie et stupidité de l'approuver. Ne parvenant à le persuader elle-même, elle parvint sans mal à convaincre sa compagne de se charger de l'influencer. Evelyn s'était donc évertuée à le faire plier, et y était parvenue... N'y arrivait-elle pas toujours, de toute manière ? Quoi qu'il puisse en être, cette alliance avec les Greengrass lui resterait toujours en travers de la gorge. Une fille aînée issue d'une lignée conservatrice des Vingts-Huit Sacrées aurait été plus convenable, plus digne de leur branche qu'une cadette d'une famille respectablement désargentée aux idées trop modérées... Quelle idée ils avaient d'ailleurs eu que d'envoyer son petit-fils et l'unique héritier Malefoy à Poudlard.

« Il aurait été mieux à Durmstrang. Réalises-tu qu'il va devoir rendre des comptes de nos actions passées? Imagines un peu son embarras lors des cours d'Histoire de la Magie. Scorpius est bien trop délicat pour s'en offusquer et lutter. Il se laissera marcher dessus, argua le septuagénaire.

- Cela fait parti de l'Histoire de notre pays, de l'Histoire de notre famille. Il doit savoir, apprendre à vivre avec, et se distinguer en ne réitérant pas nos erreurs.

- L'isolement en Bulgarie lui aurait forgé le caractère.

- Je ne tiens pas à ce que mon fils te ressemble de la même manière que je voulais te ressembler quand j'avais son âge.»

Pauvre Drago. Il ne réalisait même pas qu'ils n'avaient tous deux jamais été aussi semblables qu'en ce jour. Même calme froid, même propos acérés pourtant dénués de méchanceté. Cela tenait d'un constat quasi professionnel, voire médical.

« Si c'était à refaire, je ne céderai pas à ta mère, tu sais, lâcha Lucius après un long moment.

- Je te demande pardon? coupa déconcerté son fils.

- J'aurais dû insister et ne pas la laisser me convaincre de t'envoyer à Poudlard. Tu aurais été bien mieux en Bulgarie.

Devant le silence qui planait et s'éternisait synonyme que son fils ne voyait pas où il voulait en venir, le patriarche élabora davantage :

- Après l'échec du Ministère, jamais le Maître ne se serait intéressé à toi si tu avais été hors de portée à Durmstrang. Il t'a choisi et marqué pour me punir en premier lieu, puis t'a donné cette mission irréalisable dans le but de m'achever. Penses-tu seulement qu'il y aurait jamais songé si tu n'avais pas été à Poudlard, à proximité de Dumbledore?»

Drago n'eut pas besoin de répondre et se détourna de son père en traînant des pieds pour rejoindre ses appartements. Ses gestes trahissant ce qu'il aurait voulu dire, Lucius pouvait très bien entendre le son d'un tissus de manche que l'on remonte vers son coude. Il pouvait tout aussi bien s'imaginer la mine sombre sur les traits plein de remords et regrets de son fils en fixant la Marque indélébile sur son avant-bras.

Bien longtemps après, son propre regard se porta sur l'emplacement où trônait la sienne, qui autrefois fut synonyme de fierté, mais qui depuis 1996 ne rimait qu'avec honte et déchéance.

Lucius avait toujours eu quelques remords et quelques regrets, mais jamais d'aucun ne fut si grand que de s'être montré si misérable et servile en présence de son fils et de sa femme. De l'image de celui qu'il avait toujours dirigé avec hauteur et force, il était devenu un incapable que l'on se permettait d'oppresser et ridiculiser sous son propre toit.

Oui, si c'était à refaire, jamais il n'associerait Drago à Poudlard. S'il avait su ce qu'il adviendrait de lui et de ses proches durant l'Année des Ténèbres, il aurait fait en sorte d'être le seul à subir le déplaisir qu'il avait occasionné au Maître, bien loin de sa femme et son fils. Il aurait dû se conduire en Chef de Famille, implacable: Drago aurait été sauf à Durmustrang, et il aurait bien pu envoyer Narcissa vivre en France ou en Louisianne dans une de leurs résidences secondaires le temps que les choses se calment et qu'il trouve un moyen de regagner les faveurs du Maître.

Il reprit sa marche nocturne et solitaire après un dernier regard pour les paons. Lucius songea qu'ils étaient bien les seuls habitants de cette demeure à n'avoir pas souffert de son inaptitude à protéger les siens.