Doutes.
Brienne de Tarth s'était rarement sentie si honteuse, si ce n'était à l'époque ou Ronnet Connington, son promis, avait rompu leurs fiançailles à sa simple vue ou lorsque Ser Hyle et ses comparses avaient lancé un pari pour savoir lequel d'entre eux arriveraient à lui prendre sa virginité. Ou bien encore, lorsqu'elle avait échappé de peu au viol collectif que les Braves Compagnons lui avaient réservé. Elle ne s'était jamais sentie aussi impuissante et proche de l'échec. Ces sentiments la parcouraient à nouveau sous le regard blême de Jaime: l'échec, la honte et le doute.
_ «Laissez-nous.» ordonna-t-il calmement à l'intention de Pod et de l'aubergiste qui se tenaient en retrait.
Le jeune écuyer hocha la tête imperceptiblement et se retira hâtivement suivi du propriétaire des lieux. Avant de refermer la porte, il lança un regard silencieux à Brienne. La jeune femme comprit qu'il se faisait du soucis pour elle. Elle grimaça un sourire rassurant en sa direction avant que le garçon ne débarrassa le plancher pour de bon.
Jaime s'empara d'une chaise qui reposait sous la fenêtre et s'installa en silence au chevet de la jeune femme. Brienne déglutit péniblement. Le regard de l'homme était grave. Il ausculta en silence la combattante clouée sur son matelas. Son visage était gonflé et ses paupières bleuies lui tombaient sur les yeux. Ses lèvres épaisses étaient éclatées de part et d'autres et recouvertes d'épaisses croûtes. Elle étaient tellement pâle que les tâches de rousseur qui lui dévoraient habituellement la face étaient devenues translucides. Il pouvait apercevoir le haut ensanglanté des bandages qui l'enveloppaient à partir des épaules.
_ «Ser, pourquoi êtes vous là?» croassa-t-elle d'une voix rocailleuse.
_ «J'ai reçu le corbeau messager que Pod a envoyé.» répondit-il succinctement.
Brienne s'agita sur sa couche, ses joues étaient rougies par la honte. Elle tenta de se redresser à nouveau et réussit finalement à se maintenir sur ses coudes endoloris.
_ « Tout va bien Ser! Voyiez? D'ici demain nous serons de retour sur la route. Peut-être arriverons-nous à remettre la main sur la petite Arya. Pod vous a dit que nous l'avions retrouvée?»
Elle étouffa un gémissement de douleur. Le chevalier soupira et laissa retomber ses épaules. Il se cala en arrière sur sa chaise et la détailla avec un sourire qu'elle ne connaissait que trop bien.
_ «Elle se trouve là, la tronche encore plus en biais qu'a l'accoutumée, pouvant à peine remuer sa grande carcasse, dans un état épouvantable, et de quoi elle se préoccupe? De retourner sur la route pour continuer sa mission! Vous ne vous autorisez jamais une seconde de répit n'est-ce pas Brienne?»
_ «Jaime, ça fait quatre jours que la petite Stark nous a échappé!» s'offusqua la jeune femme.
L'homme se redressa sur son séant et croisa sa main valide et sa main d'or sur ses genoux.
_ «Et si vous mourrez, que vous ayez laisser échapper la gamine Stark il y a quatre jours ou il y à peine quelques secondes importe peu ! De plus je doute que la fillette soit encore dans les parages.»
La géante rassembla les forces qu'ils lui restaient et réussit à s'asseoir complètement. La fourrure qui la dissimulait glissa et révèla sa poitrine musclée entièrement bandée. Rougissante, la jeune femme tira la couverture à elle, ignorant les tiraillements de douleur qui traversaient chacun de ses membres.
_ « Allons fillette, que cherchez-vous à dissimuler? Ce n'est pas comme s'il y avait quelque chose à regarder! De plus, il n'y a pas grand chose que je n'ai déjà vu!» lança le lion avec un rictus.
Se sentant rougir jusqu'à la racine des cheveux, la jeune femme dédia un regard noir au chevalier.
_ «Pourquoi êtes-vous venu Jaime? Je vous ai promis que je trouverai les héritières Stark et je tiendrai ma promesse, sur mon honneur je...»
_ «Mon frère Tyrion s'est échappé et mon père est mort.» la coupa le lion.
La géante le fixa en silence. Jaime s'agita inconfortablement sur son assise. Qu'attendait-il d'elle? Réconfort? À quoi bon? La pucelle était aussi expressive qu'un rondin de bois. De plus, si réconfort il cherchait, il pouvait toujours se précipiter dans les culottes de Cersei et la prendre sur la première table venue. Celle-ci se ferait une joie d'avoir son frère entièrement sous sa coupe comme il semblait l'être redevenu depuis quelques temps. Et pourtant c'est au chevet de la mocheté aux cheveux paillasses qu'il avait accouru après avoir reçu le message alarmant de Pod.
_ «La responsabilité est mienne.» ajouta-t-il en laissant son regard dériver vers la fenêtre.
_ «Avez-vous tué votre père?» demanda la jeune femme, ses grands yeux bleus le scrutant avec attention.
Jaime Lannister réfléchit un moment. Il avait fait ce qui lui semblait juste, il avait libéré son frère mais celui-ci avait sur le chemin, assassiné leur père. Il n'avait pas à proprement parlé dirigé la main meurtrière mais il se sentait tout aussi coupable. Il portait déjà le fardeau de régicide, il ne manquait plus qu'on lui ajoute celui de parricide songa-t-il.
_ «C'est comme si je l'avais fait moi-même. J'ai fait évader mon frère et celui-ci a finalement fait comprendre son ressenti à notre paternel, je ne peux pas l'en blâmer.» avoua-t-il à demi-voix.
Il savait qu'il pouvait confier ce secret à Brienne, il avait confiance en elle. Après tout ce qu'ils avaient traversé ensemble, le lion avait réalisé que la pucelle de Tarth donnerait jusqu'à sa vie pour tenir son serment.
_ « Êtes-vous triste?» questionna la jeune femme d'un ton hésitant.
Le lion la considèra un instant.
_ «Mes excuses Ser, je ne voulais pas...» reprit celle-ci.
_ «Non.» interjecta Jaime. «L'homme le méritait.»
Le lion repoussa la chaise et se relèva.
_ «Je viens avec vous Brienne.»
La jeune femme le regarda stupéfaite. Jaime se demanda un instant ce qu'il pouvait bien se passer dans le crâne épais de la gueuse.
_ «Ser, n'avez-vous crainte que l'on vous soupçonne de l'évasion de votre frère? Et… vous ne pouvez pas vous extraire à vos obligations de Lord Commandant comme ça!»
Jaime laissa échapper un petit gloussement. La géante n'était pas la plus vive personne qu'il connaissait mais sa lucidité avait parfois tendance à le surprendre.
_ «Ma sœur a temporairement pourvu à mon remplacement et ne sait rien à propos de l'évasion de mon frère. Personne dans les Sept Royaumes n'est au courant à part vous et Varys. Les gens sont pour le moment bien trop préoccupés par vouloir écorcher Tyrion pour le meurtre de mon père et de Joffrey pour penser à la façon dont il a pu s'échapper. Mais je dois avouer que Cercei n'a pas apprécié mon départ impromptu.» Il accompagna ses dires d'une grimace.
Pourquoi se justifier auprès de la gueuse? Celle-ci le dévisagea une nouvelle fois en silence puis se rallongea avec peine, fixant le plafond. Jaime balança son poids sur sa jambe gauche et porta sa main de chair à la garde de son épée.
_ « Reposez-vous Brienne, vous en avez besoin, vous êtes encore plus effrayante que d'habitude. Quand vous serez rafistolée, nous partirons tous les trois à la recherche des filles Stark.»
Sur cette déclaration, il tourna les talons et quitta prestement la pièce. La jeune femme le suivit des yeux jusqu'à ce qu'il ait passé la porte puis laissa échapper un soupir pesant. Pourquoi diantre Jaime était-il venu les rejoindre? Penser à lui lors du chemin lui était déjà un vrai tourment, devoir faire face à sa présence, supporter ses moqueries incessantes et l'entendre parler de sa sœur allait lui être encore plus pénible.
