Fierté en berne.
L'obscurité était tombée sur l'auberge. Dans la petite salle à manger commune, quelques badauds de passage avaient entamé leurs pains de viande, cognant régulièrement le fond de leurs chopes sur l'épais bois des tables.
À l'écart, attablés sous le vieil escalier menant aux chambres de l'établissement, Jaime Lannister et Podrick Payne soupaient en silence le gruau que Timaïa, la fille de l'aubergiste leur avait servi. À la table adjacente, trois hommes de la Garde Royale ayant accompagné leur commandant descendaient leurs bières pinte après pinte, la face rougie par l'alcool et le feu brûlant dans l'âtre de la cheminée. Le jeune écuyer observait discrètement le régicide qui ne prenait pas part à la beuverie de ses soldats, le lion semblait songeur et son regard était absent.
Les pensées de celui-ci était effectivement ailleurs, perdues entre King's Landing et le lieu où il se tenait à présent. La question de Brienne était légitime. Pourquoi avait-il décidé de venir dans ce trou à rats aussi soudainement après avoir appris pour le Limier? Sans vouloir se l'avouer, il connaissait déjà la réponse. Il lui fallait s'éloigner de sa sœur et de son emprise. Le visage de la reine régente le hantait depuis son retour à King's Landing. Il ne lui avait pas fallut longtemps pour retomber dans le giron de celle-ci. Cette femme qui, lors de son retour, l'avait considéré avec tant de dégoût et de dédain à la vue de son moignon n'avait eu qu'à battre des cils pour qu'il se retrouve à nouveau entre ses cuisses, se hâtant de combler son désir et les siens. Ses yeux verts tels des émeraudes, ses longs cheveux d'or ondulés tombant sur ses hanches rebondies et sa poitrine encore ferme pour une femme de son âge: tout en elle criait la féminité et la luxure. La reine était à ses yeux, la beauté incarnée, bien qu'au plus profond de lui il n'ignorât plus le monstre véritable dissimulé par sa splendeur.
Et pourtant, il ne pouvait s'empêcher de l'aimer. Elle était sa moitié, son sang, la seule femme qu'il ait jamais connue toute entière, elle le manipulait à sa guise, et lui, accourait pour lui passer ses moindres caprices. Seulement, quelque chose en lui avait changé depuis la perte de sa main droite et son périple de retour accompagné de la Pucelle. Il avait lentement découvert une autre définition de l'honneur et pris conscience de l'aveuglement auquel il faisait face dès qu'il s'agissait de sa chère sœur.
Le lion secoua la tête pour chasser le visage de Cersei et sentit sa main fantôme le tirailler alors qu'il terminait son bol. Il lèva la patte gauche en direction de la serveuse et celle-ci se diriga vers leur table, prête à prendre une nouvelle commande.
_ « Qu'est-ce que je peux pour vous, Messires?»
À cette appellation, Podrick rougit subitement.
_ « Je suis juste écuyer Mam'zelle, le seule Ser à cette table se trouve être à mes côtés.»
Jaime lève alors sa chope en direction de la jeune fille, un sourire chevaleresque aux lèvres.
_ « Pardonnez-moi, j'pensais qu'vous étiez... enfin peu importe, que désirez-vous?»
_ «Apporte nous deux pintes et deux pains de viande et dis à ton père de faire monter un peu de soupe à la femme blessée du premier étage.» commanda le lion.
_ « La Dame Chevalier!» s'écria la jeune fille.
Jaime sourit. Brienne aurait été flattée par l'appellation. Timaïa inclina le menton et s'éloigna pour porter la commande à ses parents. Arrivée près de la cuisine, elle se retourna et lança un regard furtif au jeune écuyer.
_ « Tu as une touche mon vieux Pod!» s'exclama Jaime en frappant le dos de son compagnon de sa main dorée.
Le jeune homme grimaça et ses joues prirent une belle teinte rosée.
_ «De ce que m'a fait savoir Bronn à ton sujet, tu te débrouilles plutôt bien avec les donzelles.» reprit le lion.
C'en fut trop pour le garçon qui manqua de s'étouffer. Sa peau avait viré à l'écarlate. Cela sembla beaucoup amuser Jaime qui pendant l'espace d'un instant oublia les sombres pensées qui l'habitaient. Les deux hommes achevaient leur souper quand l'aubergiste se présenta à la table.
_ «Ser, pardonnez-moi de vous déranger comme ça mais vôt' Lady là-haut, elle veut pas manger. Ou bien elle y arrive pas, je sais pas trop, sa bouche c'est comme de la bouillie. Vaudrait p'tetre mieux faire revenir le maester?»
Podrick adressa un regard inquiet au Lord Commandant. Jaime se lèva et tendit sa bourse à l'écuyer.
_ «Pod, fais-toi resservir en boisson, invite la damoiselle et règle la note pour moi, je serais en haut.»
Le garçon hocha la tête et regarda le lion s'éloigner dans l'escalier. Au loin, Timaïa lui décocha un sourire timide.
OooOOOOoooooo
Jaime poussa délicatement la porte qui le séparait de la chambre de Brienne. La pièce était sommairement éclairée par une bougie dont la flamme vacillait légèrement, projetant des ombres menaçantes sur les murs tamisés de l'établissement. La jeune femme était immobile, allongée sur le lit. À ses côtés, posé sur la table de chevet, le bol de soupe encore entier terminait de tiédir.
Le lion s'approcha silencieusement de la combattante, il récupèra la chaise qu'il avait utilisé plus tôt dans la journée et s'assit à hauteur de la jeune femme. Celle-ci ne réagit pas si bien que Jaime se demanda un instant si elle était encore parmi eux. De réguliers sifflements dus au nez brisé de la géante vinrent finalement le rassurer. La voir ainsi, amas de contusions et de plaies ouvertes lui causa un pincement au cœur. Il était celui qui l'avait envoyée seule se faire massacrer. La jeune femme entrouvrit soudainement les paupières. Le lion avança sa patte valide et la posa délicatement sur l'épaule de la géante, faisant bien attention d'éviter les zones abîmées.
_ « Brienne, il vous faut manger si vous voulez vous remettre sur pieds.»
La Pucelle ne répondit pas et se contenta de le dévisager de ses beaux yeux bleu. Elle détourna ensuite la tête pour fixer le mur opposé.
_ « En plus d'être laide comme un cochon, vous en avez le caractère vous savez?»
Pas même un regard sombre ne lui répondit.
_ « Allons, Brienne, que vous arrive-t-il? Ça ne vous ressemble pas de vous laisser dépérir.»
La jeune femme lui accorda à nouveau son attention. Elle sembla hésiter puis finit par ouvrir péniblement la bouche.
_ «J'ai...j'ai laissé échapper la petite… et j'ai failli perdre le combat contre le Limier. Je ne sais plus si je suis capable de réussir cette mission...»
Elle se redressa faiblement.
_ «Je ne suis pas digne de votre épée, Jaime!»
Ses grands yeux océans étaient embués de larmes. Le lion sursauta contre son dossier.
_ «Je n'ai jamais entendu pareilles stupiditées de toute ma vie! Si vous ne parlez que pour raconter des balivernes, autant rester muette comme la carpe que vous êtes!»
Il avait dit cela avec ardeur, presque avec fureur.
_ « Par les Sept, Gueuse! Vous avez envoyé le chien au casse-pipe! Je connais peu d'hommes qui en auraient été capables, et des femmes, aucune, si ce n'est vous!»
La jeune femme ne répondit pas mais Jaime sut qu'il avait marqué un point.
_ Allez! Cessez-de faire votre tête de mule et laissez-moi vous aider avec cette soupe.»
Un grognement s'échappa de la gorge de la géante et le lion afficha un sourire victorieux. Il reconnaissait là la façon classique qu'avait la jeune femme de s'exprimer.
Enroulant précautionneusement son bras droit dans le dos et sous les épaules de Brienne, l'homme aida la combattante à se rehausser contre ses oreillers. Celle-ci grimaça et serra les dents, tachant de réprimer les protestations de douleur qui parcouraient son corps. Une fois la jeune femme redressée, le régicide s'empara du récipient de soupe tiède et de la cuillère qui se languissait sur la table de chevet. De sa main gauche, il plongea l'ustensile dans le liquide et tendit sa première louchée à la géante. Celle-ci lui assèna un regard assassin.
_ «J'ai encore mes deux mains, contrairement à vous!»
L'homme la dévisagea d'un air moqueur. La gueuse avait recouvré son humeur.
_ « Votre avant-bras est cassé, vous êtes toute contusionnée, vous avez plusieurs côtes fêlées et le maester a recommandé le minimum de mouvements. Alors on se tait et on ouvre grand la bouche: dites aaaaah!»
Brienne fronça les sourcils et le dévisaga d'un air mauvais. Le lion afficha un sourire provocant. Laissant sa fierté de côté un moment, la géante finit par s'exécuter. Alors qu'elle avalait malaisément la première gorgée, le régicide l'entendit ronchonner. À cet instant, il se revit lui-même quelques mois auparavant, misérable et décharné, entre la vie et la mort, dans les bras de la gueuse.
Il en avait parcouru du chemin depuis! Ses muscles atrophiés avaient retrouvé tout leur panache, sa main gauche avait remplacé la droite au maniement de la lame et bien qu'il n'ait pu rattraper son niveau d'antan, il s'en sortait plutôt pas mal. Il avait fière allure dans ses habits tissés de fil rouge et or. Sa cape d'ivoire accentuait la large stature de ses épaules et illuminait sa crinière dorée. Quoique celle-ci fut trop courte à son goût et qu'il trouva ses joues rasées de trop près. Un énième caprice de sa sœur dont il avait dû s'accommoder. La gueuse quand à elle avait perdu de la carrure ainsi abîmée. Pour la première fois depuis qu'il l'avait rencontrée, il lui semblait qu'elle n'arrivait plus à dissimuler son abattement. Elle qui se contenait habituellement de montrer toute faiblesse, fière comme un pan et plus bornée qu'une mule. Elle n'était pas au mieux de sa forme mais Jaime savait que ça n'était que temporaire. Si tôt remise, elle lui en voudrait ensuite jusqu'à la mort de s'être dévoilée ainsi devant lui.
En parlant de se dévoiler, le régicide se souvint alors du bain qu'ils avaient partagé à Harrenhal. À cette époque, elle l'était plutôt... en forme. L'homme sentit ses joues s'échauffer soudainement. Que lui passait-il donc par la tête pour penser de la sorte à cette pauvre bougre aussi peu gâtée par la nature?
Un ronchonnement sourd vint l'arracher à ses pensées tordues. La grognasse repoussa la cuillère qu'il était en train de lui tendre. La sueur perlait sur son visage boursouflé.
Jaime se lèva et porta la patte au front de la jeune femme, repoussant les mèches jaunes agglutinées sur sa peau blême, puis la porta ensuite au sien. La géante frémit au contact intimiste.
_ «Vous avez encore de la fièvre Brienne. Finissons cette soupe et je vous laisse vous reposer. Le maester va repasser vous voir.»
La jeune femme soupira et inclina la tête. Elle avala une nouvelle gorgée de liquide, cette fois, elle sembla y mettre plus de volonté. Le sourire regagna les lèvres du régicide.
_ «Vous voyez, cette fois c'est à mon tour de prendre soin de vous. Un Lannister paie toujours ses dettes!»
