Tête de mule.

La nuit suivante, les songes de Brienne furent animés par des tableaux éprouvants. Elle avait treize années à nouveau, dans la salle de bal, affublée d'une robe violette qui ne lui seyait guère, son prince l'invita à danser. Il la fit tournoyer à ses côtés, faisant fi des murmures scandalisés. Avec ses belles boucles brunes et ses yeux noisettes, Renly Baratheon n'avait cure des regards offusqués. Il défiait toute mauvaise langue de condamner son amitié et sa confiance en la fillette. Elle n'avait pas encore développé les traits de l'adolescence qu'elle était déjà aussi grande que la plupart des soldats de la Garde. Tandis qu'elle se sentait portée par la valse, une ombre les engloutit brusquement, anéantissant décors et silhouettes qui les entouraient. Brienne était maintenant adulte et son prince gisait dans ses bras, sans vie. Des ombres grotesques l'encerclaient, brandissant piques et épées. Bientôt des poignes brutales la saisirent, la tiraillant de tous côtés. Des mains grossières coururent sur son corps. Elle se débattit et hurla mais l'ombre qui planait sur elle vient renforcer ses liens, endiguant ses efforts pour se dégager. Elle tomba et tomba encore dans un abîme sans fond. L'ombre prit la forme d'un ours sauvage dont les yeux flamboyaient de rouge et de feu. Derrière l'animal, la jeune femme aperçut les cadavres d'Arya et de Sansa Stark. Quelque chose lui agrippa le poignet. Elle hurla à nouveau et s'agita en tous sens.

_ «Tout va bien! Là, tout va bien!»

La jeune femme ouvrit les yeux, haletante. Elle était luisante de sueur et frissonnante.

_ «Ça n'était qu'un cauchemar, tout va bien. Chhhhh…»

Une main rassurante lui cajola l'épaule. Elle était assise sur son lit d'auberge, dans la pièce à peine éclairée et Jaime se tenait à ses côtés, la maintenant fermement contre lui. Pod, vissé au pied de la couche, arborait une expression soucieuse. Les deux hommes se trouvaient en tenue de nuit.

_ «Qu'est-ce que?» bafouilla la jeune femme.
_ «Vous faisiez un mauvais rêve ma Lady. Pod ne parvenait pas à vous en extirper alors il est venu me quérir.»

Brienne posa un regard affectueux sur le garçon. Bave Pod, il était l'écuyer le plus dévoué qu'elle ait jamais connu. La respiration de la combattante se fit plus calme et régulière. Les contusions qui couvraient ses épaules et ses bras étaient moins douloureuses et la jeune femme prit alors conscience de la chemise de lin et du torse ferme contre lesquels elle reposait. Les bras vigoureux du régicide la soutenaient et sa barbe de trois jours lui frôlait l'oreille. Réalisant subitement leur position embarrassante, elle se dégagea sèchement de l'étreinte du lion. Celui-ci ne sembla pas s'en heurter, habitué à l'austérité habituelle de la géante.

_ «Ça ira, vous pouvez retourner dormir.»
_ «Comme vous voulez.» soupira le lion en se relevant.

Il se dirigea vers l'entrée de la porte et s'arrêta sur le seuil. Il se retourna vers la guerrière et son écuyer, pinça les lèvres en une moue fatiguée et se retira en silence. Brienne porta ses longs doigts à son visage et se massa longuement les tempes tandis que Pod retournait s'allonger sur son matelas de fortune installé à même le sol. Pendant de longues minutes Brienne resta étendue silencieusement en contemplant le plafond. Elle souffla enfin la flamme mourante de la bougie se consumant à ses côtés. Pod ronflait déjà légèrement et Brienne ne tarda pas à le suivre dans le sommeil.

OooOOOOoooooo

Au cours des deux jours qui suivirent, l'humeur de Brienne s'améliora ainsi que sa santé. Jaime n'en doutait pas, plusieurs fois elle lui avait cloué le bec alors qu'il s'amusait à l'asticoter. Le maester n'était revenu qu'une fois pour constater les progrès. Timaïa et Pod se relayaient pour lui changer ses cataplasmes et la débarbouiller. La pucelle ne pensait qu'à se mettre debout et reprendre sa quête. Même l'homme de médecine s'était étonné d'une telle détermination. La jeune femme ne parvenait cependant toujours pas à tenir debout assez longtemps, ce qui avait tendance à l'énerver considérablement.

Ce matin là, Jaime entraîna Pod avec lui dans l'arrière cour de l'établissement afin de l'exercer au maniement de l'épée. Leur séjour était de bonne aubaine pour l'aubergiste qui se réjouissait d'héberger pour un si long laps de temps, la fine fleur de la chevalerie… et son or.
Ordonnant à ses hommes de se prétendre leurs adversaires, le lion décortiqua chacun de ses gestes à l'intention du jeune écuyer. Le garçon appliqua avec grande concentration les conseils de son mentor sous le regard de la jeune Timaïa qui les observaient tranquillement, assise sur un tabouret de traite.

Après s'être défoulés, les combattants finirent par s'accorder un moment de répit autour de la table du jardin. Le lion fit appeler Timaïa afin de lui commander des breuvages rafraîchissants. Alors que la jeune fille réaparraissait, cheveux de blé au vent, avec un plateau chargé de boissons fraîches, des éclats de voix provenant de l'intérieur de l'établissement effrayèrent soudainement les moineaux occupés à se chamailler les graines de pain parsemant le seuil de la porte.

_ «M'Dame! C'est point prudent dans vôt' état!» leur parvint la voix haute perchée de la tenancière.

Une série de grommellements féminins lui donnèrent le change tandis qu'une tête blonde aux cheveux ébouriffés surgissait sous le porche. Le groupe d'hommes se retourna sur la pucelle qui extirpa sa grande carcasse bosselée à l'extérieur.

_ «Ma Lady!» s'exclama Pod.
Le jeune homme se lèva et accourut auprès de sa maîtresse.
_ «Je vais bien Pod, cesse dont de me couver comme une mère poule!» râla la géante.

Un pas plus loin, la jeune femme s'arc-bouta et ses jambes fléchirent involontairement. En un clin d'œil, le régicide fut sur elle, l'empêchant de s'affaler. La gueuse ne faisait que quelques centimètres de plus que lui, mais par les Sept, qu'elle était lourde! Le lion réalisa soudainement l'exploit qu'avait accompli le jeune écuyer en traînant sa maîtresse en sécurité.

_ « Je constate que vous êtes prête pour repartir en mission, dois-je faire sceller les montures?» ironisa le régicide.

Un « Arhh!» d'exaspération accompagné d'un regard mauvais furent les seules réponses qu'il obtint. Pod s'éloigna et revint précipitamment avec un banc de bois qui demeurait sous la fenêtre de la cuisine. Épaulé de Jaime, il tenta d'aider la jeune femme à s'asseoir mais celle-ci les repoussa sans ménagement.

_ «Ai-je déjà dit que vous êtes pire qu'une mule?»raille le lion. «Plus qu'une mule, une vache comme dirait Cersei, un taureau même!»

À l'instant même ou les mots franchissaient ses lèvres, Jaime sut qu'il avait commis une erreur. Sa sœur avait pour habitude de traiter la jeune femme de «grande vache». Et bien qu'il ne sache réellement pourquoi, les paroles rapportées de la reine semblaient affecter la gueuse plus que tout autre.

_ «Quand je serai vraiment sur pieds, d'ici demain ou après demain, la première chose que je ferai sera de vous couper la langue, Ser.» grogna la géante.
_ « Et qu'en feriez-vous alors, Gueuse? Une médaille? Avez-vous commencé une collection? Après tout, il se pourrait que j'aie beaucoup valeur en pièces détachées.» répliqua le lion avec un rictus provoquant.
_ «Prenez-garde à vos mots, Ser, ou l'on pourrait bien vous couper d'autres appendices, s'ils valent si cher.» grimaça Brienne.

Le régicide réalisa alors que la jeune femme lui souriait. Il se sentit immédiatement gonflé d'orgueil. Faire rire la gueuse était devenu un de ses challenges favoris.

Ils avaient commencé leurs échanges de façon peu amicale lors de leur rencontre. Au cours de sa capture et de leur descente aux enfer, les piques envoyées à la jeune femme avaient pris un autre tournant et s'étaient ensuite transformées en une joute verbale à laquelle, Jaime en était persuadé, Brienne aimait participer.

L'éclat que lui renvoyaient à présent les prunelles de la jeune femme lui assura qu'il ne s'était pas trompé. Le sourire conférait bonne mine à la pucelle. Par ailleurs, son visage avait commencé à dégonfler et ses paupières avait pris une teinte verdâtre, signe de guérison. Le maester semblait avoir bien bossé sur les morceaux déglingués de la gueuse. Celle-ci était tenace comme un pitbull entraîné, nulle doute que d'ici demain, elle aurait recommencé à marcher. En attendant il la laissa apprécier les rayons du soleil que ses yeux saphir réfléchissaient de mille éclats. Comment diable une créature aussi peu gracieuse pouvait-elle jouir d'un regard aussi stupéfiant?

En fin d'après-midi, Pod entreprit de conter le récit du duel entre Brienne et le Limier, mimant chaque coup d'épée tel un comédien de théâtre ambulant. Les soldats jetèrent des regards impressionnés à la géante qui reposait allongée sur une couverture à l'abri d'un arbre. Timaïa qui écoutait le récit d'une oreille indiscrète tout en balayant la cour ne put retenir de petits cris lorsque le jeune écuyer aborda les moments les plus critiques. La patronne de l'établissement passa la tête par la fenêtre de la cuisine et aboya quelque chose en direction de sa fille. La gamine se dirigea alors vers Brienne.

_ «M'Dame, ma mère me fait dire que vôt' bain est prêt.»

La géante hocha le menton.

_ « J… J'vous offrirai bien mon aide pour vous relever...» balbutia timidement la jeune fille.
_ « Je comprends.» la coupa Brienne, compréhensive.

Pod, toujours à l'affût se précipita pour aider sa maîtresse. La jeune femme réussit à se redresser avec l'appui du garçon sans même jeter un regard au régicide en grande conversation avec ses soldats. Le trio regagna lentement l'intérieur du bâtiment avec une Brienne clopin-clopant mais capable de marcher.