Quand la bête rêve du prince.
Trois jours s'étaient écoulés depuis les premiers pas de Brienne à l'extérieur de l'auberge. La jeune femme s'était remise d'aplomb avec une rapidité remarquable. À tel point que ce matin là, elle insista pour qu'ils reprennent la route le lendemain. Malgré son bras gauche en écharpe et ses côtes bandées l'empêchant de manier Oathkeeper à sa guise, elle avait tenu à s'exercer avec les autres au grand dam de Pod qui aurait préféré voir sa Lady se reposer un peu plus.
_ «Je m'ennuie Gueuse!» se gaussa le régicide devant la maladresse de la géante.
_ «Mon nom est Brienne!»
Le lion s'accouda à un arbre, feignant un bâillement. La jeune femme, irritée par son arrogance habituelle effectua soudain un moulinet qui surprit l'homme. Celui-ci s'évada et leurs deux armes s'entrechoquèrent. Un instant plus tard, Brienne se retrouva désarmée, la lame s'étant envolée au sol quelques mètres plus loin. Ne laissant pas le temps au régicide de savourer sa piètre victoire, la jeune femme accrocha une branche bien fournie qui se situait à leur hauteur et l'expédia à la manière d'une catapulte, dans la face moqueuse du lion. L'homme porta la main à son visage en clignant plusieurs fois des yeux.
_ «Outch! Gueuse! C'est totalement déloyal ça! Ça ne vous ressemble pas!»
_ «Votre bonne influence probablement, Ser!» répondit Brienne, un sourire aux lèvres.
_ «Très bien, je me rends! Vous avez gagné!»
La jeune femme émit un gloussement.
_ «Quoi? Vous plaisantez?»
Le lion déposa son épée au sol et lèva les mains à hauteur du visage.
_ «Voyez?»
_ « Si c'est une manière de me forcer à me reposer!»marmonna la jeune femme d'un ton suspicieux.
_ « Et d'aller prendre un bain surtout. Vous empestez à cinquante mètres!»
_ « Gougeât!» grommela la jeune femme, ne parvenant pas à dissimuler un sourire.
Elle jeta une poignée de feuilles inoffensive au museau du lion. Jaime aimait la voir rire. Les yeux de la Pucelle s'illuminaient d'une étincelle qu'il n'apercevait que trop rarement, à son grand regret. Tandis que la jeune femme récupèrait Oathkeeper, le régicide l'interpela.
_ «Brienne?»
_ «Mmm?» répondit la jeune femme en se retournant.
Elle n'eut pas le temps de réagir qu'un enchevêtrement de feuillage vint l'accueillir en pleine face. Le lion se tenait de l'autre côté de la branche, les bras levés, un air innocent inscrit sur le visage.
_ «Oups!»
Brienne roula des yeux et abandonna le régicide à ses tours puériles.
OoooOOOOOooooo
La jeune femme en sueur s'appliquait à ôter ses frusques quand Timaïa frappa légèrement à la porte de la salle d'eau. Brienne lui fit signe d'entrer afin que l'adolescente puisse l'aider à s'extirper de ses vêtements. Le petite déroula ensuite les bandages qui enveloppaient Brienne et examina chaque blessure. Les plaies s'étaient toutes refermées et présentaient une belle amélioration. Les bleus et contusions s'étaient élargis et avaient revêtu une couleur jaunâtre sur toute la surface de son corps. Ses paupières avaient totalement dégonflé et toutes les coupures de ses lèvres avaient commencé à cicatriser. Seuls le bras et les côtes brisés de la jeune femme requéraient encore attention.
_ «Vous avez une santé de fer, m'Dame! Même les meilleurs chevaliers ne guérissent pas aussi vite.» remarqua admirativement l'adolescente.
Brienne lui sourit. La gamine ne semblait pas lui porter le jugement habituel auquel elle était rompue et cela lui était étonnamment rafraîchissant. La géante se hissa non sans mal mais précautionneusement dans le grand baquet d'eau moussante qui trônait au milieu de la pièce. Le bain était suffisamment tiède pour ne pas brûler ses plaies en voix de guérison. Elle laissa échapper un soupir de soulagement sous les bienfaits de la chaleur. Une fois son corps entier immergé, elle laissa aller sa tête contre la paroi de bois, les yeux fermés. Timaïa lui massa les cheveux à l'aide d'une lotion nettoyante et se retira discrètement, laissant la jeune femme savourer son bain.
Au dehors, Brienne entendit les hommes de la Garde s'esclaffer. L'automne était bien avancé mais un beau soleil illuminait encore la cime des arbres qu'elle apercevait par la fenêtre. L'esprit de la jeune femme ne gagnerait pas la paix tant qu'elle n'aurait pas retrouvé les filles Stark, pourtant à ce moment présent, elle se sentait… légère. Le visage baigné par la douce lumière automnale, la géante finit par s'endormir.
OoOOOOoooooo
Ce furent la température de l'eau froide et la petite main de Timaïa posée sur son bras qui la tirèrent de sa torpeur.
_ «Enfin, vous êtes réveillée m'Dame! Il faut que vous sortiez du bain, je ne voudrais pas vous voir attraper la mort.»
Une fois Brienne extraite du bassin, elle s'enveloppa dans un linge de lin propre que lui tendait l'adolescente puis se dirigea vers la fenêtre. Le soleil avait tourné mais illuminait toujours une partie du jardin.
La jeune fille apporta des baumes pour les cataplasmes de la géante et entrepris de l'en masser. Pendant que Timaïa prenait soin des blessures de la combattante, celle-ci laissa son regard dériver plus bas sur l'arrière cour. Jaime et Pod s'étaient remis à l'entraînement. La garçon se défendait bien. Brienne se remémora le jour ou elle avait quitté King's Landing accompagnée de l'écuyer. Elle avait râlé, prétendant que celui-ci la freinerait dans sa quête. Aujourd'hui, c'était elle qui les ralentissait.
La main d'or de Jaime renvoyait des reflets aveuglants. Les mouvements du régicide avait la fluidité du chat et la férocité du lion, chose heureuse pour un Lannister. Brienne coula un regard songeur sur la silhouette du chevalier. Celui-ci avait retroussé les manches de sa chemise et la jeune femme put apercevoir les muscles rouler sous sa peau. La courte crinière du régicide flamboyait autour de son visage orné d'une légère barbe dorée. Brienne imagina alors ce que serait la sensation de passer ses mains dans la chevelure du lion et de jouer avec ses mèches soyeuses, de glisser ses longs doigts sur les contours de sa mâchoire carrée, le long de son cou, sur ses larges épaules finement ciselées… La géante réalisa à cet instant qu'elle avait suspendu sa respiration et qu'elle se tenait nue devant la fenêtre. Par quelle diablerie se mettait-elle à imaginer ce genre de gestes déplacés et indignes d'elle envers le chevalier? Jaimie l'ayant repérée entre deux enchaînements, lui adressa un petit signe de la main accompagné d'un sourire impertinent.
Brienne recula précipitamment, les joues en feu. Timaïa qui terminait de panser la jeune femme dirigea son regard sur sa patiente puis par la fenêtre. Le lion avait toujours la tête levée en leur direction.
_ «Il semble beaucoup vous aimer vôt' Ser Lannister. »
Elle marqua une pause puis repris.
_ « Je veux dire qu' il essaye d'attirer vot' attention comme le font les petits garçons avec leurs amoureuses, vous voyez? En se moquant d'elles et en leur jouant des sales tours.» affirma l'adolescente.
La géante ne répondit pas, se contentant de passer son bras dans une écharpe propre, le visage fermé.
_ «J'ai l'impression que vous l'aimez beaucoup aussi mais on dirait que vous en avez honte.»
_ «Ne dites pas n'importe quoi fillette, Ser Jaime Lannister est un chevalier de la Garde Royale, de grande beauté et jumeau de la reine régente. Une personne comme lui ne s'abaisse pas à ressentir des sentiments aussi futiles pour une créature comme moi. Je vous assure que le lion ne voit en moi qu'un frère d'armes. »
L'adolescente sembla réfléchir un instant.
_ «Et vous? L'aimez-vous?»
Brienne se retourna sur la jeune fille. Elle sentait sa patience s'effriter et la moutarde lui monter au nez. Mais Timaïa la regardait avec des yeux si innocents emplis par la crainte d'être allée trop loin que la colère de la guerrière s'évanouit instantanément. Ce n'était qu'une enfant qui ne pensait pas à mal. La géante s'adoucit et enfila sa tunique.
_ «Quel genre d'homme pourrait bien être intéressé par une bonne femme aussi laide que moi? Réfléchissez un instant.»
_ «Il est vrai que vous êtes grande et bâtie comme une armoire avec tous ces muscles. Mais voyiez les choses du bon côté, vous pourriez protéger vos enfants sans même l'aide d'un homme! Ce qui est plutôt positif quand on épouse un chevalier toujours en campagne.»
Des enfants? Quelle idée stupide était-ce bien là? pensa la Pucelle. Son souhait était de redevenir chevalier et un chevalier avait d'autres chats à fouetter que d'élever des mouflets. Dans une autre vie peut-être?
_ «De plus, les modes changent m'Dame, qui peut vous assurer qu'un jour ces messires ne préféreront pas les femmes plus allongées?
_ «M'avez-vous bien regardée fillette? Croyez-vous qu'un visage aussi monstrueux que le mien puisse séduire un homme un jour?»
L'adolescente haussa les épaules, tendant ses chausses à Brienne.
_ «J'ai vu visages plus en biais que le vôt' m'Dame. Ravagés par la lèpre et d'aut' maux pas très reluisants.»
Brienne se surprit à sourire devant l'optimisme de la jeune fille. Elle aurait bien souhaité pouvoir rêver de cette façon, mais elle avait appris très tôt que le monde était cruel et que de tels désirs ne seraient jamais à sa portée. Bien que la conversation l'incommoda légèrement, la géante réalisa que s'entretenir avec la jeune fille lui avait fait du bien. Alors qu'elle terminait de nouer sa ceinture de la main droite et à l'aide de ses dents, la fille de l'aubergiste posa sa petite patte sur le bras de Brienne et lui demanda de s'avancer vers le miroir. Elle y plaça une chaise et fait signe à la combattante de s'y asseoir. La jeune femme hésita, mal à l'aise.
_ «Vous savez m'Dame, avec une jolie coiffure et un petit peu de couleur, vous pourriez vous surprendre.»
Brienne se met à rire. Les préoccupations des bonnes femmes de basse-cour ne l'avaient jamais concernée. Quel intérêt aurait eut un combattant à se pomponner par ailleurs? Cependant, devant le regard insistant de l'adolescente, la géante s'exécuta. Elle se tortilla malaisément sur son assise.
La jeune fille lui tamponna délicatement sur le visage une lotion dont le parfum était aussi enivrant qu'exquis. À l'aide d'un peigne fin, elle coiffa ensuite avec soin les cheveux filasses de la jeune femme. Ceux-ci étaient encore trop courts pour être tressés mais avec un massage précis de la chevelure presque sèche, l'adolescente parvint à lui donner un volume satisfaisant. Elle s'écarta ensuite pour laisser Brienne constater le résultat.
La jeune femme coula un regard de mauvaise volonté vers le miroir, assez long néanmoins pour y apercevoir son reflet, ce qu'elle évitait le plus souvent possible. Elle y découvrit un visage chevalin truffé de coupures et de son, un teint blafard ponctué ça et là de jaune et de vert, un nez dont l'arrête ne savait plus si elle devait partir sur la droite ou sur la gauche et une tête trop petite sur un corps démesuré. Elle y perçut ce que tout le monde avait toujours vu: une monstruosité de la nature.
Brienne soupira et se redressa, elle remercia Timaïa pour sa gentillesse et ses bonnes intentions et marcha vers la sortie. Au moment de quitter la pièce, elle entendit l'adolescente s'adresser à elle.
_ «Vous savez m'Dame, parfois on peut aussi aimer quelqu'un pour la beauté qui se cache à l'intérieur.»
La fillette saisit le linge mouillé qui traînait à terre et s'en alla vaquer à ses occupations, laissant Brienne méditative sur le seuil de la porte.
OooOOOOOooooo
La jeune femme ne quitta pas sa chambre après son bain. Maintenant que le soleil avait disparu derrière la cime des arbres, elle reposait allongée de tout son long, les yeux rivés sur le plafond. Elle avait fait monter son souper, ne souhaitant pas participer au dîner en compagnie des autres. Pod l'interromptit dans ses pensées en cognant timidement à la porte.
_ «Ma Lady?»
_ «Entre Pod, c'est aussi ta chambre.»
_ «Je ne voulais pas vous déranger.»
_ «Ce n'est pas le cas.» le rassura Brienne.
La seule présence qui ne l'incommoda pas à l'heure actuelle était bien celle du jeune écuyer. Le garçon avait toujours un sourire ou une parole encourageante pour elle. Elle ne se montrait pas toujours juste avec lui, le jeune homme étant fréquemment la seule personne à ses côtés sur laquelle elle passait ses humeurs. Et pourtant, celui-ci ne lui en tenait pas rigueur et persistait à lui rester d'une dévotion sans égale.
_ «Est-ce que tout va bien ma Lady?
_ «Je vais bien Pod. Peux-tu informer Ser Jaime que je ne me joindrai pas au dîner? J'ai déjà eu mon souper et souhaite me reposer.»
Le garçon lui lança un regard suspicieux.
_ «Par les Sept Royaumes, Pod, tu peux constater par toi même que je vais bien! Je veux juste pouvoir dormir tôt pour être en forme lors du départ demain matin.»
Le jeune homme afficha une mine penaude puis finit par hocher la tête.
_ «Je vais passer le message.»
_ «Je te remercie, et n'abuse pas trop de la bière, je sais comment sont les soldats entre eux. Je n'aimerais pas être tirée de mon sommeil par ta marche pataude.»
_ «Certainement, ma Lady!»
Pod afficha un dernier sourire plein de dents à la géante avant de disparaître fissa. Sa Lady avait définitivement regagné ses forces et bien qu'elle lui parlât sèchement, le garçon reconnaissait la manière qu'avait la géante de lui manifester son affection.
Se trouvant seule et assurée de ne plus être dérangée, la jeune femme dirigea à nouveau son regard sur les poutres de bois passant au-dessus de sa tête. La dernière phrase de Timaïa résonnait à ses oreilles. Aimer quelqu'un pour sa beauté intérieur était certes noble mais la réalité était la plupart du temps tout autre. Brienne se surprit à espérer que l'adolescente ait peut-être raison.
Elle se souvenait avoir haï l'homme que Lady Catelyn lui avait chargée de reconduire à King's Landing. Le lion s'était montré arrogant, sans honneur, traître et médisant, aucune once de regret pour les décisions prises sous le commandement des Lannister ne semblait l'affecter. Bien qu'il ne fut pas en position de force et à proprement parler, baignant dans sa propre crasse et ses déjections, il avait pris grand plaisir à insulter continuellement la jeune femme. Puis les choses avaient subtilement commencé à changer. Il avaient combattu l'un contre l'autre puis côte à côte et le lion avait paru positivement étonné de la force de la jeune femme. Ils avaient ensuite été capturés, maltraités. Lui en était resté manchot. Elle avait alors découvert l'homme à vif. Dès lors, le lion n'avait plus rugi, il n'avait plus été que l'ombre de lui-même, ravagé par la fièvre et la gangrène. Un jour, dans le délire, il lui avait confié son fardeau le plus lourd, celui du meurtre du roi fou. Elle avait compris que l'homme vivait depuis des années comme un paria au sein de sa propre famille, décrié par la plupart pour une action qu'il avait commise dans l'intérêt de tous. Enfin libéré, et malgré le désir qui brûlait en lui de retrouver sa famille, et notamment sa soeur, il était revenu pour elle, lui permettant d'échapper à une mort plus que certaine. Sur le chemin vers King's Landing, son affection pour le chevalier avait grandi tandis que l'homme avait continué sa transformation. Arrivés dans la cité, Brienne avait pu constater et avoir confirmation par elle-même des rumeurs qui couraient le royaume: les enfants héritiers de la couronne n'étaient probablement pas ceux de Robert Baratheon mais bien issus de la relation incestueuse des jumeaux princiers. Le voile de félicité qu'elle avait senti naître en elle s'était alors déchiré. Pourtant, c'était bien de trésors que Jaimie l'avait couverte quand elle était repartie en mission. Il n'aurait pas pu lui faire plus beaux présents. Elle s'était sentie écartelée entre le désir grotesque de rester à ses côtés et celui d'honorer sa quête.
À ces pensées, la poitrine de la jeune femme se serra douloureusement. Elle ne pouvait se permettre à nouveau des pensées vains et stériles. Peinant à se positionner confortablement pour trouver le sommeil, Brienne laissa son esprit errer vers les filles Stark. Penser à sa mission lui permettait de se concentrer sur l'essentiel. Quelques heures plus tard, quand Pod regagna l'habitation, la guerrière avait fini par trouver le repos.
