Sweet mint.

Chapitre 5.

Après le barbecue, Saga avait trainé son frère par une oreille jusqu'au troisième temple. Il ne le relâcha que lorsqu'ils arrivèrent dans la salle principale de leur appartement.

-Tu te rends compte que tu as manqué de tout foutre en l'air avec tes conneries ?!

Kanon ferma un œil sous le ton de la voix tout en se frottant l'oreille gauche chauffée à vif. Lorsque son jumeau commençait à être aussi vulgaire que lui, c'est qu'il n'était pas loin de la crise de nerfs. Pourtant, cette fois, il n'y avait pas la moindre petite mèche sombre dans sa chevelure outremer, pas la plus petite couleur carmine dans son regard turquoise.

Une seule séance de méditation avec Shaka, et cela portait déjà ses fruits. C'était Aphrodite qu'il lui avait conseillé, d'abord sur le ton de la plaisanterie, puis au final… Si Saga avait été bouddhiste, il n'y aurait peut-être pas eu tous ces drames.

-Qu'est-ce qu'il t'a fait ce Juge pour que tu lui en veuilles autant ?

Kanon allait répliquer « un bisou » mais il n'était pas certain d'être crédible.

-Il m'insupporte, c'est tout.

Saga arrêta de faire les cents pas pour le regarder par en dessous.

Il ne reconnaissait plus son frère. Qu'est-ce qu'il pouvait bien se passer dans sa tête de pioche…Ce n'était pas lui, ça ne lui ressemblait pas d'agir ainsi… Il n'était d'ailleurs pas le seul à l'avoir remarqué, même Death Mask lui avait sorti au détour d'un couloir « Il est bizarre ton frère ». Que l'associable du Sanctuaire lui dise ça, il en avait été grandement surpris. Et si le Juge avait raison ? S'il lui fallait juste un changement d'air… Sauf qu'avec son caractère soupe au lait en ce moment, Kanon serait bien capable de lui reprocher d'avoir juste envie de se débarrasser de lui.

Ce dernier soupira alors, leva ses deux mains devant lui en signe de reddition.

-Je me suis excusé auprès de lui.

-Et qu'a-t-il répondu ?

-Qu'il me ferait payer très cher toutes ces humiliations en me traînant aux Enfers pour me faire subir mille et une tortures.

Saga frémit avant de froncer les sourcils.

-Arrête avec tes plaisanteries douteuses… Mais il a raison sur un point. Tu as vraiment intérêt à rattraper tes bêtises, pour lui, pour moi, pour le Sanctuaire.

-D'accord.

Kanon croisa ses bras derrière sa tête, un air sérieux sur les traits.

-Je ferai tout mon possible. Mais en échange… Dors un peu. Tu ressembles à un raton laveur avec tes cernes.

Saga n'avait pas besoin de se regarder dans un miroir pour vérifier ses dires. Il savait très bien qu'il en faisait trop, Aioros le lui avait déjà reproché, gentiment mais fermement. Mais il ne connaissait pas d'autre façon de faire, à part d'y aller à fond, toujours. Il considérait que dormir était une perte de temps, manger aussi parfois… Comme il avait envie de journées de quarante-huit heures… D'ailleurs, il n'était que vingt-trois heures, il avait encore le temps de faire quelques dossiers… Si seulement Shion et Aioros ne l'avait pas trainé à ce barbecue… Même s'il avait passé une soirée agréable en compagnie des autres Chevaliers, il avait quand même perdu du temps…

Un bras se glissa au niveau de ses hanches et il se sentit soudain soulevé de terre, ayant tout juste le temps de passer ses bras autour du cou de son jumeau.

-Qu'est-ce que tu fais ?

-Je t'accompagne au lit. Tu veux monter travailler, hein ?

Saga détourna le visage en grommelant. Jusqu'à ce que son jumeau ne le dépose sur le lit et se glisse à ses côtés, rabattant le drap sur eux. Puis deux bras possessifs l'agrippèrent au niveau du torse, une jambe se glissa entre les siennes, une tête se posa sur son épaule.

-Si je te lâche, tu vas t'enfuir. Je te connais, Saga.

L'ainé se mit à rire devant les manières de son cadet avant de lui caresser la tête.

-Je me constitue prisonnier.

Un sourire éclaira le visage de Kanon avant qu'ils ne s'endorment tous deux. Sans vraiment qu'ils s'en rendent compte, leur proximité eut un effet bénéfique sur les insomnies de l'ainé et les crises du cadet.


Rhadamanthe poussa un soupir de fin du monde. Il n'avait pas été pressé de revenir aux Enfers, vraiment pas. Il aimait son travail, il respectait Hadès, mais les conditions n'étaient pas vraiment… idéales ? Ne l'était plus ? Depuis les résurrections, il avait constaté un certain relâchement dans les troupes infernales… L'ambiance était plus détendue, plus lascive alors que lui-même était un roc, imperturbable.

La déesse Perséphone elle-même avait réussi à convaincre son époux de rattraper le temps perdu en lui proposant une lune de miel. Un tour du monde, qui durait depuis maintenant… deux mois. Elle était bien la seule a pouvoir remonter le moral d'Hadès qui s'ennuyait tellement depuis qu'il n'avait plus de complots à préparer. Il ne pouvait se plaindre de la paix, de la trêve, puisque sa chère et tendre aimée lui avait été rendue. Mais les Dieux n'aimaient pas l'ennui. Ça les poussait à faire des bêtises, à se chercher des poux entre divinités, juste pour avoir un peu de distraction. Et puis… On pouvait se lasser de la harpe de Pandore au bout de quelques millénaires, même si Pharaon et Orphée s'étaient joints parfois à elle pour quelques concerts privés.

De toutes les façons, Rhadamanthe n'avait pas l'oreille musicale. Ce n'était ni beau, ni affreux à entendre, ça le laissait juste indifférent. Tout en sachant qu'il s'agissait d'une lacune, il n'y pouvait rien. Personne n'était parfait, et sûrement pas lui. S'il l'était, il n'aurait pas l'envie d'assommer Minos avec son presse-papier en forme de pièce d'échiquier, haute de seize centimètres, pour faire cesser ses lamentations.

Le Griffon était présentement en train de vouloir fusionner son visage avec le bureau de la Wyvern, les bras pendant dans le vide, assis à l'extrême limite de sa chaise qui tenait seulement sur ses deux pieds avant. A ses côtés, le Garuda passait une main compatissante dans la chevelure blanche, tentant de le consoler par ce geste.

-Qu'est-ce qu'il lui arrive ENCORE ? Grogna Rhadamanthe entre ses dents, n'en pouvant plus.

-Une peine de cœur… Répondit Eaque. Tu sais, le Poisson doré au Sanctuaire…

-Aphrodite ?

-Albafica…

Rhadamanthe soupira une nouvelle fois.

-Tu te trompes d'époque, Minos.

Quel était donc cette lubie de vouloir faire d'Aphrodite sien ? A cause d'un différend lointain ? Car Rhadamanthe ne pouvait pas croire que son frère était réellement tombé amoureux du Suédois. Pour lui, il ne s'agissait qu'un moyen pour Minos de se venger d'Albafica. Parce qu'il avait perdu contre lui et que d'une certaine manière il pouvait reprendre le contrôle ainsi, rafistoler son égo blessé à l'aide d'un procédé totalement tordu. Quoiqu'en dise Minos avec ses soupirs énamourés et son moral dans les chaussettes.

Rhadamanthe ratifia une nouvelle liasse de son lutrin puis se servit un verre de scotch, sentant venir le mal de crâne. A la dernière seconde, il changea d'avis, et au lieu de porter le verre à ses lèvres il le poussa en direction de Minos.

-Un seul.

Il put lire la gratitude dans le regard de son frère qui avala l'alcool d'un trait, lui brûlant douloureusement la gorge, descendant dans son estomac, formant une petite boule de chaleur. Il reposa le verre brusquement, secoua la tête, se redressa vivement.

-J'y retourne !

Il partit presque en courant sans même refermer la porte.

-Dis-moi qu'il retourne travailler…

-J'en mettrai pas ma main à couper, lui répondit Eaque en prenant la bouteille pour examiner l'étiquette... Quatre-vingt-huit pourcents ? Même pour lui, c'est rude…

Un bruit mat se fit entendre dans le couloir que Minos venait d'emprunter, arrachant un mince sourire à l'Anglais. Tranquillement, il ferma son dossier qu'il posa sur le côté, puis en saisit un autre qu'il ouvrit.

-Tu es un être diabolique, Rhadamanthe.

-Juge des Enfers.

Juste une petite heure de tranquillité, en espérant ne pas en demander trop. Quant à Eaque, ce dernier décida de rester dans le bureau de son frère, le coude négligemment posé sur le dossier de sa chaise, se balançant doucement. Sa main soutenant son menton, fixant un point invisible, perdu dans ses pensées.

-Tu penses que cela se passe bien pour nos seigneurs ? Demanda-t-il soudain, prouvant ainsi qu'il ne pouvait rester silencieux trop longtemps.

Rhadamanthe jeta un œil en direction de la bouteille, mais il doutait que la moitié suffirait à le soûler. Lui ou Eaque… Contrairement à Minos, ils tenaient plutôt bien l'alcool, ce qui obligeait Rhadamanthe à planquer ses meilleures bouteilles dans des endroits incongrus. Loin de se démonter, Eaque se mettait en chasse avec plaisir, comme s'il cherchait des œufs en chocolat dans un jardin au moment de Pâques.

-Je suis heureux pour notre Seigneur Hadès. Il mérite de l'avoir retrouvée.

Rhadamanthe arrêta quelques secondes de griffonner son papier, jeta un œil vers le Garuda, sans toutefois se redresser totalement. C'était du regret qu'il percevait dans sa voix ? … Pourquoi tout le monde le prenait pour le bureau des lamentations ? Encore plus dans un domaine aussi trivial que les sentiments amoureux… Comme si ça l'intéressait outre mesure.

Aucun des deux frères ne s'étant levé pour refermer la porte, c'est ainsi qu'ils purent remarquer la présence de Pandore dans l'encadrement. Elle se tenait là depuis peut-être une seconde ou une minute, imposante dans sa robe indigo assortie avec la couleur de ses cheveux qu'elle avait laissé détachés, comme à son habitude. Comme personne ne l'avait invitée, elle pénétra dans le large bureau, promenant son regard sur les vastes bibliothèques bordant les murs, comme si elle venait pour la première fois. Il n'en était rien, c'était juste sa façon de faire, de ménager ses effets, ne pas aller droit au but, pas tout de suite, pas encore…

-Eaque, tu n'as pas de travail dans TON bureau ?

La voix claqua comme un coup de fouet, sans appel. Eaque la regarda sans faire mine d'être offusqué par cet ordre, un rictus se préparant à soulever davantage les commissures de ses lèvres. Ils se toisèrent du regard, jusqu'à ce que le Garuda cède, non par déférence, mais parce qu'il ne voulait pas rester une minute de plus dans la même pièce qu'elle. Il se leva, remis la chaise dans le bon sens, salua son frère d'un vague geste de main puis referma la porte derrière lui. Ce fut a ce moment-là qu'il perdit son sourire qui se transforma en grimace accompagnée d'un grincement de dent.

Il n'aimait pas Pandore, elle le lui rendait bien. Mis a part son frère Hadès ou elle-même, elle n'aimait pas grand monde, même pas Perséphone qui était pourtant sa majesté également. Elle lui reprochait son doute son absence depuis beaucoup trop longtemps aux côtés d'Hadès, même si elle n'en avait jamais fait la réflexion a haute voix. Ha si, il y avait également le Caith Sith mais Eaque n'était pas persuadé qu'être l'animal domestique favori de Pandore était un privilège, surtout qu'il s'agissait d'un sale gamin en surplis. Le Garuda trouvait cela totalement malsain.

Serpent, chat, et un grand toutou mordoré…

Eaque renifla de mépris. Il fallait qu'il se défoule sur quelque chose pour laisser éclater sa rage. Il se mit en recherche de Violate pour un échange de coups et autre parades.

Dans le bureau de Rhadamanthe, Pandore se tenait toujours debout devant le meuble encombré de dossiers, dominant le Juge toujours assis, la tête baissée vers ses documents, le visage neutre. Seule la crispation de ses doigts sur sa plume trahissait le sentiment qui l'animait a présent.

-Mon cher Rhadamanthe, les traités avec le Sanctuaire d'Athéna se passent bien ?

-C'est en bonne voie.

-Encore combien de temps ?

Il fronça les sourcils a cette question mais il répondit tout de même. Laconique.

-Quelques mois.

Un froissement de tissu se fit entendre, comme un glissement sur du bois, puis du papier, jusqu'à ce que des petites mains se posent sur les poignets du Juge, l'obligeant a relever la tête. Rhadamanthe se retrouva pris dans les deux obsidiennes. Piégé.

-Tu me manques Rhadamanthe… A chaque fois que tu dois te rendre là-bas…

Comme le lui avait fait si bien remarquer Kanon, il n'était absent qu'une semaine par mois, voire une semaine et demi. Ce qui était a la fois court et long selon les avis. Celui du Juge se ranger dans la première catégorie. Cette bouffée d'oxygène, ce soleil Grec cognant impitoyablement contre sa nuque, ses échanges avec les Chevaliers, plus ou moins agréables quand il repensait aux Geminis...

La jeune femme passa soudain ses mains sur le visage de l'Anglais, comme pour y retracer les traits, les garder dans sa mémoire. Rhadamanthe faisait partie des rares personnes qui avait l'exclusivité de la voir sourire, comme une enfant, dans ce corps de femme. Elle avait grandi trop vite, elle avait souffert beaucoup trop. Et pourtant elle lui souriait, et il ne comprenait pas pourquoi.

-M'aimes-tu Rhadamanthe ?

-Cela dépends des jours, Dame Pandore.

-Plus que tout ?

-Moins que le Seigneur Hadès.

Elle eut un rire, discret, cristallin. Ses mains remontèrent dans la chevelure blonde, massant doucement. Le Juge ferma les yeux, sans doute pour mieux apprécier ses caresses, mais son visage resta fermé.

-Prouve le moi.

Il se crispa, une nouvelle fois, pas seulement au niveau des doigts, ce fut tout son corps. Ce qui n'échappa pas à Pandore, sans qu'elle n'en fasse la remarque toutefois.

-Dame Pandore... C'est gênant. Descendez de mon bureau, je vous prie.

Un silence.

-Ne m'obligez pas a le faire moi-même...

Depuis leurs résurrections, Pandore n'était plus vraiment la même. Elle, si réservé, si froide, avait a présent un comportement frôlant l'indécence. Elle cherchait par tout les moyens a attirer l'attention du juge. Mais pourquoi lui, se demandait-il souvent. Rien dans son attitude ne pouvait sous entendre que Pandore l'intéressait un tant soit peu... Absolument rien, et c'était bien le problème. Eaque s'était visiblement rendu compte de quelque chose car les regards à l'encontre de Pandore étaient plus que sombres... Peut-être devrait-il en parler avec le seigneur Hadès ? ...

Ses lèvres furent soudain prisonnières, pour un bref baiser, a cause d'un instant d'inattention. Il la repoussa, fronça les sourcils.

-Il suffit. J'ai du travail.

La colère se lisait sur les traits de la jeune femme, avant qu'elle ne fasse soudain une moue et ne daigne enfin descendre. Un dernier regard, un dernier sourire et elle claqua la porte.

Elle n'en resterai pas là. Il le savait. Cela le fatiguait de plus en plus. Nouvelle gorgée d'alcool. Il buvait trop... Il savait ses limites lointaines mais le geste de la bouteille envers son verre était de plus en plus fréquent. Cela ne lui plaisait pas. Tout comme la mascarade de Pandore.

Il y avait serpent sous roche.

Valentine entra a ce moment là dans son bureau, un sourire aux lèvres qui apaisa le Juge.

Une heure seulement.

Le verre se brisa dans sa main lorsqu'il le sera trop fort, tachant le bureau, faisant sursauter Valentine sur son échelle.

-Seigneur Rhadamanthe ?

Devant le silence de son supérieur, le Spectre décida de laisser tomber le classement des archives et sauta au bas de l'échelle. Saisissant la main blessée du Juge, il entreprit de retirer les morceaux de verre fichés dans la chair. Inquiet, il constata que c'était le quatrième cette semaine, pulvérisé de cette façon de surcroit.

Rhadamanthe aurait pu le balancer contre un mur ou encore hurler sur ses subordonnés pour se défouler, mais non. Il gardait tout en lui et inconsciemment, lorsqu'il arrivé au bord de la saturation, son corps s'arrangeait d'une façon ou d'une autre à décharger ce surplus.

Valentine ne lui posait pas de questions, il ne se sentait pas en droit de se mêler des affaires du Juge. Mais il ne pouvait que constater qu'à chaque fois qu'il revenait du Sanctuaire Grec, Rhadamanthe semblait détendu, souriant même, semblant trouver amusant les Chevaliers d'Athéna. Mais au bout de quelques jours passés aux Enfers, il redevenait le Juge des Enfers irritable.

Qu'est ce qui pouvait donc rendre le Juge ainsi ? Bien sûr, il avait toujours été un peu sur les nerfs, la faute à son perfectionnisme et ses habitudes. Si Rhadamanthe disait « rouge » il fallait répondre la même chose alors qu'on préférait « bleu ». Minos et Eaque répondaient volontiers « multicolore » par pur esprit de contradiction. Frères, certes, mais différents, chacun à leurs manières, même si le Griffon et le Garuda étaient souvent sur la même longueur d'onde.

Valentine plaignait volontiers les subordonnés sous les ordres de ces deux zigotos. Cela ne devait pas être facile de se lever le matin sans savoir de quoi la journée serait faite. Sans doute de souffrances psychologiques... Voilà pourquoi la Harpie était satisfait et fier d'être sous les ordres de Rhadamanthe… Même si ce dernier commençait a lui broyer les doigts. Il poussa un gémissement de douleur, ramenant ainsi le Juge à la réalité. Surprit, ce dernier regarda sa main, venant de se rendre compte de son geste.

-Excuse-moi Valentine…

La Harpie se contenta de continuer ses soins, passant un peu de désinfectant sur les plaies. Rhadamanthe cicatriserait vite de ces ridicules blessures, pas besoin de plus.

-Seigneur Rhadamanthe…

-Oui ?

Valentine chercha ses mots.

-Désormais… Nous avons le droit à des vacances, n'est-ce pas ?

-En veux-tu ?

La Harpie secoua la tête. Il osait… outrepasser ses fonctions. Mais pourtant, lorsqu'il regardait son supérieur, il savait qu'il n'avait plus d'autre choix.

-J'aimerais que vous en preniez.

Rhadamanthe le regarda, haussant un sourcil. Qu'est ce qui se voyait exactement sur son visage ? La fatigue ? La lassitude ?… Pour que son subordonné lui demande d'en prendre, c'est qu'il devait avoir détecté quelque chose. Alors même que son travail était impeccable, qu'il avait appris au fil des siècles a se contrôler, a ne pas laisser transparaitre ses émotions, le moins possible en tout cas. Il aperçut les morceaux de verre sur le bureau, la flaque d'alcool imbibant le début d'un document… Il soupira.

-Ce n'est rien, Val'.

Ce denier sursauta de nouveau, ouvrant de grands yeux. Depuis quand Rhadamanthe donnait des diminutifs ? Jamais en tant de siècles, il ne s'était permis ce genre de familiarité, envers quiconque. L'inquiétude du Spectre monta d'un cran.

-Tu peux me lâcher la main.

Ce que fit Valentine, un peu gêné. Non sans repartir a la charge.

-Si vous pouviez prendre au moins quelques jours… Juste pour relâcher la tension de vos muscles…

-Je vois… Je suis aussi tendu qu'une corde de piano ?

Le Spectre hocha la tête.

Ce pauvre Valentine… Il était bien gentil de s'inquiéter ainsi pour lui. Mais il n'avait jamais pris de vacances, et ce n'était pas maintenant qu'il allait commencer, pas en ce moment en tout cas. Il se rappela soudain ce qu'il avait dit à Saga, tout juste la semaine dernière au sujet de son frère.

-Des vacances…

Il se sentait un peu ridicule soudain de faire la morale aux autres alors qu'il n'était pas capable de l'appliquer a lui-même. Il passa une main sur son front, soudain fatigué, bien plus humain qu'il ne le paraissait, qu'il ne voulait le paraitre.

-Peut-être… Je vais en parler avec Eaque.

Valentine sourit, soulagé. Il termina de nettoyer les dégâts et se dirigea vers une commode vitrée, d'où il sortit un nouveau verre qu'il déposa sur le bureau. En comptant celui-là, il n'en restait plus que deux. Soit le Juge calmait ses nerfs sur autre chose, soit il était bon pour racheter un service complet.


Les mains sur les genoux, courbée en deux, Violate tentait de reprendre son souffle. La sueur dégoulinait le long de son dos, trempant son haut. Se redressant, elle épongea son front de son bras. Un peu plus loin devant elle se tenait Eaque, les poings sur les hanches, avec un sourire sur les lèvres, visiblement beaucoup plus en forme qu'elle. Ce qu'il ne manqua pas de souligner avec un sourire sardonique.

-Déjà fatiguée, Vio ?

Elle ne répondit pas. Elle le fixa, tentant de déchiffrer ses pensées. Il avait mis plus de force que d'habitude pour un simple duel, comme s'il cherchait un simple défouloir. Elle porta une main à sa lèvre tuméfiée. Elle s'était mordue. Une erreur de débutante, classique. Elle cracha sur le sol un mélange de bile et de sang.

-Continuons, Seigneur Eaque.

Elle se remit en position d'attaque, légèrement penchée, une jambe en retrait, un poing a la hauteur de son visage, l'autre au niveau de ses hanches. Elle fixa son supérieur sans un mot.

Le Juge se contenta de glisser ses mains dans ses poches, sans se départir de son sourire. Il portait une simple tenue sombre, sans manches, ceinte aux reins par une ceinture de tissu pourpre, un pantalon bouffant et des chaussures légères. Violate portait la même, d'une couleur beige avec une ceinture de cuir tanné et avait attaché ses longs cheveux sombres en une queue de cheval haute.

Eaque n'attaquait jamais le premier. Violate, si, et il comptait là-dessus.

Elle disparut soudain, sans un bruit, sans faire le moindre mouvement. Eaque leva son bras gauche, parant le coup de poing. Il esquiva les coups les uns après les autres, recula peu à peu dans l'aire d'entraînement, jusqu'à ce que son dos heurte la paroi de pierre. Il se décala vers la droite, de justesse, la roche explosa sous le nouvel assaut. Il n'y laissa même pas un cheveu.

Alors il attaqua à son tour. Attrapant le poignet de Violate, il la tira vers lui, l'accueillant d'un coup de genou au niveau de l'abdomen. Mais il ne s'était pas attendu au front qui heurta le sien avec violence, le laissant sonné quelques secondes, ce dont en profita Violate. A son tour, elle le cogna de son genou avant de l'envoyer valser de toute sa force.

Glissant sur le sable, il ne s'arrêta qu'au bout de plusieurs mètres, retombant les bras en croix, les jambes écartées. Eaque cligna des yeux, fixant le plafond des Enfers. Le silence tomba sur l'aire d'entraînement, et ne fut brisé que lorsque le Garuda éclata de rire.

Violate haussa un sourcil. Elle l'avait défait un peu trop facilement cette fois. Son Seigneur n'allait pas bien... Elle le sentait. Elle s'approcha finalement et lui tendit la main pour l'aider a se relever. Mais lorsqu'Eaque la saisit, il tira de nouveau sur le bras de sa subordonnée pour la faire tomber sur lui. Surprise, elle se laissa faire, le visage soudain dans le cou du Juge.

-Restons comme ça…

Elle ne répondit pas, beaucoup trop perturbée pour ça. Pourtant, ce n'était pas la première fois qu'ils avaient ce genre de contact, cette proximité, mais cette position équivoque par contre… Le Garuda ne semblait pas s'en rendre compte ou alors il s'en fichait, jouant avec la chevelure sombre de sa subordonnée.

Un toussotement se fit entendre, brisant le moment.

Rhadamanthe se tenait non loin, les observant sans un mot.

Eaque soupira profondément, soufflant contre l'oreille de Violate qui frémit avant de se redresser vivement. Elle s'inclina devant Rhadamanthe puis s'en alla, les laissant seuls, pratiquement en courant.

Rhadamanthe aida son frère à se redresser.

-Tu vas avoir une bosse demain, contesta-t-il.

Eaque porta une main a son front et se mit a sourire de nouveau.

-C'est ce que j'adore avec elle… Elle ne retient pas ses coups, et je ne retiens pas les miens.

-Vous avez de drôle de façons d'exprimer vos sentiments.

Eaque arqua l'un de ses sourcils.

-Je ne vois pas de quoi tu parles.

Rhadamanthe haussa les épaules, n'insistant pas. Une nouvelle fois, ce n'était pas ses affaires.

-Je voulais te parler d'autre chose.

-Je t'écoute. Aie… Et une côté fêlée. Quelle brute.

L'Anglais roula des yeux avant d'exprimer sa requête.


A suivre...