Bonjour âmes bienveillantes qui passez par là... nous voici de nouveau réunies pour partager une histoire dont nous ne sortirons pas indemnes, ni vous ni moi. Pourquoi cela? Parce que si, comme votre obligée, vous aimez passionnément lire et entendre les contes, mythes et autres légendes des temps anciens, vous saurez percevoir sous les images primitives, voire caricaturales, une autre musique... celle d'une vérité si terrible qu'elle ne se dit jamais qu'à demi- mots... Bienvenue dans l'antre d'un terrible personnage qui n'a pas fini de vous faire trembler.

Au temps jadis

En un temps plus ancien, qui fut et s'enfuit par une chaude nuit d'été, mais qui reviendra, une ombre noire s'engouffra dans le sombre dédale d'une forêt. Peu d'entre nous ont un jour eu connaissance de ce mal si profond, si sauvage que nous nous évertuons à chasser de nos réalités en le métamorphosant. Les créatures humaines souffrent d'une faiblesse d'amour, d'une terrible méprise vis-à-vis de ce qu'elles ne peuvent concevoir que sous la forme symbolique des contes et autres récits merveilleux dont les messages transportent toute la peur de l'espèce depuis que l'homme est apparu. Mais si nous persistons à mettre en garde les petits d'hommes à travers de simples paraboles, cela signifie-t-il que le monde grandit en bonté, en beauté ? Ou bien, au contraire, les vastes territoires de la barbarie ont-ils gagné jusqu'au cœur des hommes, tant et si bien que nous savons pertinemment que ces contes de « bonne femme » se contentent de décrire une sinistre réalité ? Plus vraie que notre pire cauchemar.

Son souffle saccadé exprimait toute la difficulté éprouvée à respirer dans cette course folle qui l'emmenait de plus en plus loin, de plus en plus profondément dans cette enceinte végétale frémissante. Les rayons de lune guidaient ses pas brûlants, mais seule la connaissance approfondie du terrain lui permettait d'accroître sa vitesse. Les branchages qui fouettaient ses joues exacerbaient le sentiment d'ivresse qui l'avait dans un premier temps amené à rire alors qu'il n'avait pas encore quitté la zone de danger.

La douleur avait débuté en étreignant sa gorge avant de gagner ses poumons puis son ventre, l'obligeant à ralentir, le poing serré contre son flanc droit. La brûlure l'handicapait si fortement, qu'il semblait prêt à s'arrêter, afin d'apaiser toutes les sensations qui l'avaient envahi. Lui, d'habitude si maître de son corps, de ses pensées, se révélait incapable de mener à bien le plan si patiemment formulé et échafaudé à la lumière de ses multiples talents. Et conduit jusque dans ces heures de soulagement, de libération. La fumée épaisse émanant du brasier infernal qu'il avait lui- même allumé, avait eu raison de sa résistance physique, qualité dont il s'enorgueillissait depuis qu'il en avait découvert le potentiel de nuisance pour autrui.

Ses jambes conservaient encore un rythme soutenu, son esprit, toujours en alerte, reprit le dessus, il décolla ses lèvres âprement serrées l'une contre l'autre et poussa un hurlement qui fit trembler d'effroi tous ceux qui l'entendirent, et cela même bien des années après ce terrible incendie. Il ne pouvait pas échouer si près du but ! si près de sa nouvelle vie… de la récompense après tant d'années d'imposture, de médiocrité… d'ennui…

Alors qu'il tentait d'étouffer les signes de souffrance dont son corps l'assaillait de plus en plus brutalement, il aperçut le présage de son au- delà, de son nouvel univers aux mille couleurs de la liberté. Dans un ultime effort, il se saisit des rênes du cheval qu'une main complice avait amenée jusqu'au sentier où il pouvait enfin s'éloigner à jamais de cette prison de l'âme, son âme si noire qu'elle pesait lourdement dans sa poitrine puissante.

Une fois accroché à sa monture, il essuya la sueur qui coulait à profusion sur son front, repoussant les mèches de cheveux bouclés trempés du sang qui s'écoulait de la plaie fraîchement ouverte à la frontière de son cuir chevelu. Sa victime avait vraisemblablement lutté… avant de rendre un dernier soupir, dans l'étreinte déloyale de son bourreau, qu'il avait pourtant autrefois nommé son ami…

Le galop emporta cette funeste figure vers des horizons de désolation qu'aucun dieu, si cruel soit- il, ne pouvait justifier.

Au petit matin, les flammes étaient mortes, des volutes de fumée blanchâtres s'échappaient au- dessus d'une nature sacrifiée. Le cadavre avait été rapidement découvert, dans une posture qui témoignait des tristes événements qu'il avait dû endurer. Les autorités conclurent dans leur hâte à clore le dossier que la victime avait chuté de sa monture, s'infligeant une blessure empêchant tout mouvement de fuite et que c'était le feu allumé dans le dessein de donner l'alerte qui l'avait d'abord asphyxié puis carbonisé. La procédure d'identification n'avait pas non plus posé d'insolubles problèmes. Un voile de tristesse mortelle s'étendit alors sur les terres de celui qui avait succombé à un accident dont la survenue avait, il faut bien l'avouer, soulagé bien des créatures.

Par la suite, son existence scélérate enfin débarrassée des vestiges de son ancienne vie, il avait su dissimuler ses traits par d'habiles transformations mais surtout une discrétion que d'aucuns qualifiaient de misanthropie, voire de bizarrerie et même pire… Ce seigneur arborant une barbe si impressionnante qu'elle attirait tous les regards, jouait de ses talents de comédien pour captiver son auditoire d'une manière que peu lui enviait vraiment. La domesticité tremblait de tous ses membres à chacune de ses demandes, les vassaux s'arrangeaient pour envoyer de peu zélés représentants et tout ce que la région comptait de créatures sensibles (femmes et enfants prioritairement) feignait de ne jamais poser un seul regard en direction du château habité par ce maître aux yeux de braise. Au fil des années de bien vilaines rumeurs avaient couru sur son compte, mais personne n'avait osé confronter celles- ci à l'épreuve de la réalité. Il en était même qui supputaient qu'il était à l'origine de tous ces horribles ragots, afin de préserver sa solitude, d'autres encore imaginaient qu'il pratiquait l'alchimie ou peut- être bien la sorcellerie au cœur du donjon…

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L'enfant avait posé son menton au creux de ses petites mains, ses yeux devenus immenses dévisageaient celle qui lui faisait face, dont les traits austères ne l'impressionnaient guère. Son esprit avalait littéralement chacune des paroles qui franchissaient le seuil de sa bouche.

«… mais par malheur cet homme avait la Barbe bleue : cela le rendait si laid et si terrible, qu'il n'était ni femme ni fille qui ne s'enfuît de devant lui. Une de ses Voisines, Dame de qualité, avait deux filles parfaitement belles. Il lui en demanda une en Mariage, et lui laissa le choix de celle qu'elle voudrait lui donner. »

Les mains osseuses de sa gardienne jusqu'alors posées le long de l'ouvrage, s'animèrent, l'une en direction de son cou tandis que l'autre tournait la page. Son cœur s'emballait, il savait par avance que cette histoire lui parlerait comme aucune autre… que la vérité de son cœur se révélerait entre ces lignes, précisément. Cet homme si puissant saurait certainement faire plier toute réticence, tout obstacle à l'accomplissement de sa volonté… mais comment ?

«La Barbe bleue, pour faire connaissance, les mena avec leur Mère, et trois ou quatre de leurs meilleures amies, et quelques jeunes gens du voisinage, à une de ses maisons de Campagne, où on demeura huit jours entiers. Ce n'était que promenades, que parties de chasse et de pêche, que danses et festins, que collations : on ne dormait point, et on passait toute la nuit à se faire des malices les uns aux autres enfin tout alla si bien, que la Cadette commença à trouver que le Maître du logis n'avait plus la barbe si bleue, et que c'était un fort honnête homme. »

Il avait à grand peine retenu un soupir de contentement, alors c'était ainsi ! plaire, feindre de posséder des qualités, en un mot séduire, s'avérait plus efficacequ'user de force, de menace pour atteindre son but… les paupières closes, il s'imprégnait de cette première leçon et en conclut que la ruse nécessitait les ressources d'une intelligence supérieure, mais également une bonne connaissance des émotions, et autres balivernes sentimentales qui encombraient le cœur des autres humains.

« Pour cette petite clef-ci, c'est la clef du cabinet au bout de la grande galerie de l'appartement bas : ouvrez tout, allez partout, mais pour ce petit cabinet, je vous défends d'y entrer, et je vous le défends de telle sorte, que s'il vous arrive de l'ouvrir il n'y a rien que vous ne deviez attendre de ma colère.

Elle promit d'observer exactement tout ce qui lui venait d'être ordonné et lui, après l'avoir embrassée, il monte dans son carrosse, et part pour son voyage. »

Bouche bée, les yeux emplis de stupeur, il s'empressa de calmer sa respiration quasiment haletante… pensant en lui- même que la pauvre femme ignorait tout de son bonheur intime tandis qu'elle lui mettait à disposition les effrayantes illustrations, croyant que le petit maître se défendait de montrer la terreur et le dégoût que La Barbe Bleue ne pouvait manquer de lui inspirer. Le train de ses pensées avait pris un tour vertigineux, il comprenait que le diable se logeait dans le moindre des détails et les mots simples du monstre contenaient déjà le terrible piège auquel l'infortunée ne pourrait échapper : « ouvrez TOUT, allez PARTOUT » quelle valeur pouvait bien contenir la mise en garde qui suivait ? Les bras autour de ses épaules, il analysait le double sens de cette invitation si tentante, faite à un esprit curieux. La pauvre fille ne pouvait résister à un secret… elle ferait évidemment le mauvais choix, si choix lui était réellement proposé.

« …mais la tentation était si forte qu'elle ne put la surmonter : elle prit donc la petite clef, et ouvrit en tremblant la porte du cabinet. D'abord elle ne vit rien, parce que les fenêtres étaient fermées après quelques moments elle commença à voir que le plancher était tout couvert de sang caillé, et que dans ce sang se miraient les corps de plusieurs femmes mortes et attachées le long des murs (c'étaient toutes les femmes que la Barbe bleue avait épousées et qu'il avait égorgées l'une après l'autre). »

Un cri lui avait finalement échappé, la femme prit garde à ne pas se laisser attendrir, évitant soigneusement toute tendresse ou tentative de réconfort en direction de l'enfant. Elle ne voulait rien d'autre que procéder à l'édification morale de cette petite personne. Pour cela, elle espérait imprimer une sainte horreur du mal par le pouvoir de l'imagination. S'il avait connu le moindre doute quant à l'existence d'un quelconque dieu, il l'aurait remercié de la froideur de sa nourrice car elle lui évitait toute justification de la sensation délicieuse qui l'avait pris au dépourvu à la découverte de la méchanceté de ce héros. C'était bien la première fois qu'il s'identifiait parfaitement à un personnage de conte, habituellement si ennuyeux qu'il se voyait les occire de mille et une manières en ses heures de solitude nocturne.

« Ayant remarqué que la clef du cabinet était tachée de sang, elle l'essuya deux ou trois fois, mais le sang ne s'en allait point elle eut beau la laver et même la frotter avec du sablon et avec du grais, il y demeura toujours du sang, car la clef était Fée, et il n'y avait pas moyen de la nettoyer tout à fait : quand on ôtait le sang d'un côté, il revenait de l'autre. »

Le petit garçon empêchait le rire moqueur qu'il ressentait pourtant en son for intérieur à la pensée de cette exquise écervelée frottant la clef détentrice de son sale petit secret… et que dire enfin de cette fée qui précipitait l'histoire dans un abîme de peur ?

« …Vous avez voulu entrer dans le cabinet ! Hé bien, Madame, vous y entrerez, et irez prendre votre place auprès des Dames que vous y avez vues.

Elle se jeta aux pieds de son Mari, en pleurant et en lui demandant pardon, avec toutes les marques d'un vrai repentir de n'avoir pas été obéissante.

Elle aurait attendri un rocher belle et affligée comme elle était mais la Barbe bleue avait le cœur plus dur qu'un rocher. »

Ah ! la belle histoire… où les bons sentiments ne survivent pas à la noirceur des désirs humains… Il avait bien hâte d'entendre la façon dont le terrible Barbe bleue allait égorger cette jeune femme…

« Il faut mourir Madame, lui dit-il, et tout à l'heure.

Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ?

Et la sœur Anne répondait :

Je ne vois rien que le Soleil qui poudroie, et l'herbe qui verdoie. »

Il tendait l'oreille, tous ses sens aux aguets dans l'attente du châtiment final. La femme laissait traîner les mots dans sa bouche, obéissant à son intention de marquer définitivement l'esprit de ce jeune impertinent. Quant à lui, il visualisait à la perfection la scène… se gargarisant des propos de son nouveau héros «Il faut mourir Madame»… Diable !

« Cela ne sert de rien, dit la Barbe bleue, il faut mourir, puis la prenant d'une main par les cheveux, et de l'autre levant le coutelas en l'air, il allait lui abattre la tête. La pauvre femme se tournant vers lui, et le regardant avec des yeux mourants, le pria de lui donner un petit moment pour se recueillir.

Non, non, dit-il, recommande-toi bien à Dieu et levant son bras… »

Son excitation était à son comble, ses petites mains blanches s'étaient agrippées au rebord de son siège, ses ongles profondément enfoncés dans le rembourrage délicat. Jamais il n'avait éprouvé une telle exaltation, causée par l'admiration perçue, contre toute attente, pour une créature appartenant au panthéon des divinités enfantines !

« Ils lui passèrent leur épée au travers du corps, et le laissèrent mort. La pauvre femme était presque aussi morte que son Mari, et n'avait pas la force de se lever pour embrasser ses Frères.

Il se trouva que la Barbe bleue n'avait point d'héritiers, et qu'ainsi sa femme demeura maîtresse de tous ses biens. »

Mais quoi ? C'en était donc fini du terrible Barbe bleue ? Mais quelle était cette fin ridicule !? La colère l'étouffait, une rage dévastatrice balayait en son esprit toutes ces imbéciles moralités assignées à toute lecture faite à un enfant ! Sous prétexte de son innocence, de sa jeunesse, l'on entravait le triomphe de celui dans lequel il s'était si simplement reconnu. Non, Barbe bleue ne pouvait pas disparaître ainsi. L'offense lui parut si grave, qu'il en conçut une profonde haine pour ceux et celles qui se pâmaient de ravissement à l'écoute d'une telle insanité.

Il en aurait pleuré… si cette détestable femme à la voix grave et sèche ne l'avait conforté dans son ressentiment en lui faisant ânonner bêtement, le message qu'elle croyait fermement y voir :

« La curiosité malgré tous ses attraits, coûte souvent bien des regrets

On en voit tous les jours mille exemples paraître.

C'est, n'en déplaise au sexe, un plaisir bien léger

Dès qu'on le prend il cesse d'être,

Et toujours il coûte trop cher.»

Il avait bien appris la leçon, l'avait même copiée de sa plus belle écriture et en avait reçu quelques compliments assortis de friandises, censées contenter les gens d'un âge si tendre.

Mais une question le taraudait cependant, depuis tant d'années… à qui s'adressait réellement ce conte ? De quelle vertu faisait-on l'éloge ? Il n'y a avait là que convoitise, désobéissance, mensonge et salut immérité… cette histoire l'avait profondément révolté mais il en avait, au bout du compte, fait le cœur de sa quête. Plutôt que la condamnation de la curiosité assouvie, ne pouvait-on y entendre une autre musique ? Un avertissement pour les candides (voués à échouer quoi qu'il advienne), ou bien une invitation pour les esprits supérieurement intelligents ? Il avait choisi et ne l'avait jamais regretté, même si ses premières expériences immorales manquaient de panache et d'ambition, elles avaient suivi la ligne de conduite dont il n'avait plus dérogé.

A suivre

PS: Pour cette fanfiction, j'ai emprunté le titre d'un film co- écrit par Agnès Jaoui et Jean- Pierre Bacri, sorti en 2013... je vous invite bien évidemment à le visionner, même si ce n'est pas, à mon avis, leur meilleure production.