Bonjour, j'espère que ce nouveau chapitre vous permettra de retrouver un peu de votre innocence d'antan... ah, ah, ah... Bon, celles ou ceux qui prendront la peine de s'arrêter ici, objecteront que "l'auteur" (si l'on peut se permettre une telle appellation!) ne s'est vraiment pas foulée! Et elles/ ils auront bien raison puisque j'ai reproduit un célèbre conte... sans remords car je ne suis pas sûre que vous vous souveniez, ou même que vous connaissiez, la fin de celui- ci. Nous avons été tellement abreuvé(e)s d'adaptations modernes édulcorées (type Walt Disney) que nous sommes passé(e) à côté de certains messages... alors, je vous invite à (re)- découvrir l'histoire de la Belle...
Amicalement,
Calazzi.
Petits messages habituels:
Jenny:
I think the letter was found ... but what she can serve now? You wanted it, you've got!
Thank you for your support, dear Jenny.
Amlia:
Chère Amlia, j'aimerais tant pouvoir lire un chapitre tous les soirs, au creux de ton oreille...! mais la vie... m'appelle et je tricote plus que de raison, alors j'espère que tu me pardonneras une publication hebdomadaire...
Un grand merci pour ce soutien obstiné!
Mimija:
Le fil est peut- être un peu grossier là, pour le coup... mais j'aime ces contes et quel meilleur hommage puis- je leur rendre, si ce n'est les tisser au cœur de la trame même de cette drôle d'histoire?
Merci de me voir plus grande que je ne suis en réalité...
Angie:
Mon cœur de maman me fait pencher vers une mise en garde: résiste! mais, ma prétention d'écrivaillon me dicte une toute autre chanson, tu t'en doutes bien... en tous cas, j'espère que la suite gardera pour toi tout son charme.
Merci pour ce suivi... qui représente tant!
Je suis comme le roi d'un pays pluvieux.
Une main humaine avait dressé un lit de feuillages et de tendres pousses, sur lequel était étendu un drap d'une grande finesse, ainsi que des coussins soyeux aux riches couleurs dont les broderies formaient de subtiles arabesques. Cette couche était surplombée de jeunes branches qui dessinaient une sorte d'arc protégeant ainsi la figure d'ange qui reposait dessous. Ses longs cheveux dorés et dénoués scintillaient sous l'effet des rayons du soleil, contrastant crûment avec la pâleur de son teint et les reflets bleutés de ses lèvres fermées. En la voyant si sereine dans son profond sommeil, le spectateur pouvait s'inquiéter de la légèreté de sa robe pour la saison mais, il n'était plus question de réchauffer ce corps, impudique dans son total abandon, et que la vie avait maintenant quitté. Etait- ce le calice de l'oubli qui avait touché ses lèvres sèches et bleuies ? Hadès lui- même avait-il déposé un baiser mortel sur cette bouche jadis frémissante ?
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Il n'avait pas souvenir d'un seul jour qui ne soit voué à la gloire de sa puissance, son ultime plaisir terrestre, l'influence occulte. Toute son existence, il n'avait jamais pensé qu'à lui : le pouvoir d'être désiré, admiré, en contrepoint de celui de détruire.
Car son grand Œuvre ne se dissimulait point dans la recherche placide des mystères de l'âme humaine ou d'une médecine universelle. Son obstination le portait vers la domination d'autrui, en s'introduisant dans cet esprit avec le consentement de sa victime, insidieusement. Il aimait tant ses proies, qu'il les choisissait avec un soin extrême, même si cela n'avait pas toujours été le cas. Il avait appris au cours du temps à mieux cerner ses objets, à la fois accessibles et offrant juste assez de résistance pour relever le goût de la victoire. Observer, aborder, dévaster puis contempler l'œuvre accomplie. S'il avait perfectionné son art, il pensait déjà à de nouvelles déclinaisons où la manipulation s'écrirait non plus en un singulier devenu monotone mais en un pluriel où la souffrance atteindrait des sommets de raffinement. Son omnipotence se cacherait derrière les choix de ses victimes rendues alors responsables… Ce ne fut pas sans étonnement qu'il découvrit une forme d'engouement, voire d'éblouissement envers sa nouvelle pièce, qui ne possédait pourtant a priori aucune des qualités requises pour appartenir à sa collection unique (ou qu'il aimait à penser unique en ce monde). Lorsqu'elle était inopinément apparue sur sa scène macabre, il n'avait pas vraiment réfléchi, se jetant dans l'action de crainte d'être découvert. Il l'avait enlevée, sous le coup de l'impulsion, lui habituellement si maître de ses gestes, avait en quelque sorte perdu la tête pour une créature à première vue anodine… Un peu plus tard, tandis qu'il était résolu à s'en débarrasser, il avait été témoin de la relation qu'elle avait commencée à nouer avec sa jeune voisine, soucieuse de lui offrir une protection bien illusoire. Cet esthète, fin collectionneur devant l'Eternel, avait écouté la voix caressante d'Elisabeth lorsqu'elle s'évertuait à apaiser sa compagne, à la bercer avec des mélodies écrites par d'autres, jusqu'à reconnaître en elle, un peu de sa fascination à lui dans sa connaissance de contes et autres légendes du monde.
Il sentait croître en lui un intérêt tout à fait inhabituel pour celle qui lui semblait posséder des qualités qu'il aurait finalement voulu pour lui… et qu'il détruirait à défaut de parvenir à se les approprier. Son pouvoir devait être total sur ses créatures, si pures…
Il sentit en lui « gronder le rire et le plaisir d'avoir trouvé, dans le paroxysme et la terreur, l'orgueil d'avoir fait ce que peut-être avant lui nul autre n'avait osé »*
« Je les aime tant que je veux les modeler comme bon me semble. Je fais le mal. Je terrorise leur âme en les mettant à l'épreuve… de leur propre perfection. Le plaisir de détruire est chaque fois renouvelé et savoureux en raison de sa rareté, du travail minutieux accompli en amont. »
Au début, il avait joui de l'emprise qu'il avait sur elles, toutes celles qu'il avait broyées, sans aucun remord. Il avait longtemps goûté le moindre signe de leur faiblesse, comme une fêlure dans la voix ou une ineptie s'échappant de leurs bouches sérieuses. Puis suivaient les pathétiques tentatives de réassurance auxquelles il participait, avec une extrême cruauté, puisqu'il feignait d'apaiser leurs peurs avant de les abattre à coup de condescendance, d'indifférence ou même de miroir accusateur et culpabilisant… Il aimait à les confondre dans leur exquise volonté de rejeter leurs prétendues fautes sur lui, victime de leur nervosité malfaisante. Il se drapait alors dans la robe du magistrat, incarnation de la justice afin d'achever son dessein indigne.
La soumission à une morale, quelle qu'en soit la nature, ne possédait aucun sens pour lui, car nulle émotion ne s'y rattachait. Ce terme ne recelait aucun mystère, ce n'était qu'un mot décrivant une limite qui ne le concernait pas, un épouvantail pour les faibles et les superstitieux.
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Pelotonnée sur le petit lit, elle percevait distinctement les différents bruits d'une nature jamais complètement endormie. Ses sens étaient bercés par les sons de la pluie fine qui glissait sur les feuilles soyeuses et gouttait sur la pierre, les bruissements d'animaux nocturnes ou encore ceux de son propre corps. La vie palpitait au creux de son ventre, de sa poitrine, offrant alors un étrange écho à ce terrifiant sentiment de désolation qu'elle tentait encore d'étouffer. L'obscurité imposée par le coucher du soleil réglait son rythme de sommeil mais réveillait également les peurs qu'elle projetait le jour dans les récits auxquels elle s'adonnait pour Anne, sœur d'infortune, et ceux qu'elle s'inventait pour elle- même afin de préserver une forme d'intimité psychique personnelle.
Elle s'était finalement endormie en nourrissant sa colère, pensant de nouveau à cet homme orgueilleux qui avait crû la hisser jusqu'à lui en lui proposant une union sans amour, alors qu'il l'avait en réalité abaissée, humiliée en la considérant comme une marchandise. Elle revoyait la porte se refermer sur lui, le vent de fureur qui avait embrasé le feu régnant en son cœur et l'avait décidée à sortir elle aussi dans le but de calmer sa douleur. Ses atours rapidement enfilés, elle avait littéralement couru jusqu'à cette petite clairière, où chantait une onde accueillante. Cet endroit apaisait d'ordinaire ses sentiments exacerbés par telle ou telle remarque assassine, telle ou telle attitude condescendante dont Lady Catherine ou son ombre poussive ne se montraient jamais avares, à son égard. Mais ce soir- là, Elisabeth sut immédiatement qu'elle ne trouverait point la consolation qu'elle espérait tant. Elle n'avait pas même eu le temps de comprendre la scène qui se déroulait sous ses yeux épouvantés, une main brutale l'avait empoignée et elle s'était trouvée bâillonnée, attachée, aveuglée puis conduite en voiture dans cette antre à peine digne d'un animal de ferme. Elle s'était accrochée à la voix de cet homme qui lui commandait de rester calme. Souvent elle avait imaginé d'autres déroulements, elle avait récrit son histoire mais aucune ne la satisfaisait bien évidemment. Elle n'avait de but que tenir bon, le plus longtemps possible, jusqu'à cet instant crucial où elle pourrait s'emparer de la clé qui la ferait sortir de cet enfer. Car Elisabeth Bennet s'agrippait à la croyance d'une chance, même unique, même infime, au salut. Elle restait donc particulièrement attentive à tout ce qu'elle pouvait entendre et voir, mémorisant les moindres détails qui lui paraissaient éventuellement notables. Elle avait fait le vœu de revenir coûte que coûte. C'est pourquoi, toutes les nuits, elle rallumait la colère qui la maintenait dans son intégrité, dans toute la force de l'offense, vénielle, qu'un homme lui avait faite, au temps de l'innocence.
Aujourd'hui elle avait choisi un conte venu de France pour Anne, qui l'avait suppliée de la lui raconter jusqu'à la fin, en raison d'une grande détresse, d'un pressentiment de danger imminent qu'elle ne parvenait pas à repousser. La jeune femme avait donc exaucé le vœu de son amie :
« Anne, je vais vous parler d'une histoire évoquant les différentes étapes de la vie d'une femme. La naissance de la Belle et son baptême en présence des fées qui symbolisent les acquis de la famille, comme la fortune ou la qualité de l'éducation dispensée. Puis l'inattendu survient, sidérant tout l'entourage par sa brutalité, tout comme la maladie ou l'accident. La Belle vit une enfance heureuse, insouciante mais arrive l'âge fatidique. Aucune jeune fille n'y échappe. C'est le début d'un long silence jusqu'à la découverte de l'amour. De cet amour… découle encore d'autres événements… mais je vous laisse écouter l'histoire de La Belle au bois dormant :
Il était une fois un Roi et une Reine qui étaient fâchés de n'avoir point d'enfants. Ils allèrent à toutes les eaux du monde, vœux, pèlerinages… tout fut mis en œuvre, et rien n'y faisait. Enfin pourtant la Reine devint grosse, et accoucha d'une fille : on fit un beau Baptême ; on donna pour Marraines à la petite Princesse toutes les Fées qu'on pût trouver dans le Pays (il s'en trouva sept), afin que chacune d'elles lui faisant un don, comme c'était la coutume des Fées en ce temps-là, la Princesse eût par ce moyen toutes les perfections imaginables. Après les cérémonies du Baptême toute la compagnie revint au Palais du Roi, où il y avait un grand festin pour les Fées. On mit devant chacune d'elles un couvert magnifique, avec un étui d'or massif, où il y avait une cuiller, une fourchette, et un couteau de fin or, garni de diamants et de rubis. Mais comme chacun prenait sa place à table, on vit entrer une vieille Fée qu'on n'avait point priée parce qu'il y avait plus de cinquante ans qu'elle n'était sortie d'une Tour et qu'on la croyait morte, ou enchantée. Le Roi lui fit donner un couvert, mais il n'y eut pas moyen de lui donner un étui d'or massif, comme aux autres, parce que l'on n'en avait fait faire que sept pour les sept Fées. La vieille crut qu'on la méprisait, et grommela quelques menaces entre ses dents. Une des jeunes Fées qui se trouva auprès d'elle l'entendit, et jugeant qu'elle pourrait donner quelque fâcheux don à la petite Princesse, alla, dès qu'on fut sorti de table, se cacher derrière la tapisserie, afin de parler la dernière, et de pouvoir réparer autant qu'il lui serait possible le mal que la vieille aurait fait. »
Elisabeth laissa quelques instants en suspens le fil de cette histoire qui semblait prête à tourner au drame.
« Oh, Miss Elisabeth, je vous en prie, ne me faites pas languir davantage ! La jeune fée parviendra-t- elle à défier la méchanceté de la vieille fée? La jeune fille avait plongé dans cet univers étrange où des fées distribuaient des qualités comme s'il suffisait de se baisser pour les ramasser… un monde où le Mal rôde toujours autour de tout ce qui s'approche de l'innocence.
« Cependant les Fées commencèrent à faire leurs dons à la Princesse. La plus jeune lui donna pour don qu'elle serait la plus belle du monde, celle d'après qu'elle aurait de l'esprit comme un Ange, la troisième qu'elle aurait une grâce admirable à tout ce qu'elle ferait, la quatrième qu'elle danserait parfaitement bien, la cinquième qu'elle chanterait comme un Rossignol, et la sixième qu'elle jouerait de toutes sortes d'instruments à la perfection.
Le rang de la vieille Fée étant venu, elle dit en branlant la tête, encore plus de dépit que de vieillesse, que la princesse se percerait la main d'un fuseau, et qu'elle en mourrait. Ce terrible don fit frémir toute la compagnie, et il n'y eut personne qui ne pleurât.
Dans ce moment la jeune Fée sortit de derrière la tapisserie, et dit tout haut ces paroles : «Rassurez-vous, Roi et Reine, votre fille n'en mourra pas : il est vrai que je n'ai pas assez de puissance pour défaire entièrement ce que mon ancienne a fait. La Princesse se percera la main d'un fuseau ; mais au lieu d'en mourir, elle tombera seulement dans un profond sommeil qui durera cent ans, au bout desquels le fils d'un Roi viendra la réveiller. »
Le Roi, pour tâcher d'éviter le malheur annoncé par la vieille, fit publier aussitôt un Edit, par lequel il défendait à tous de filer au fuseau, ni d'avoir des fuseaux chez soi sous peine de mort. Au bout de quinze ou seize ans, le Roi et la Reine étant allés à une de leurs Maisons de plaisance, il arriva que la jeune Princesse courant un jour dans le Château, et montant de chambre en chambre, alla jusqu'au haut d'un donjon dans un petit galetas, où une bonne Vieille était seule à filer sa quenouille. Cette bonne femme n'avait point entendu parler des défenses que le Roi avait faites de filer au fuseau. « Que faites-vous là, ma bonne femme ? dit la Princesse. - Je file, ma belle enfant, lui répondit la vieille qui ne la connaissait pas. - Ha ! que cela est joli, reprit la Princesse, comment faites-vous ? Donnez-moi que je voie si j'en ferais bien autant. » Elle n'eut pas plus tôt pris le fuseau, que comme elle était fort vive, un peu étourdie, et que d'ailleurs l'Arrêt des Fées l'ordonnait ainsi, elle s'en perça la main, et tomba évanouie.
La bonne vieille, bien embarrassée, crie au secours : on vient de tous côtés, on jette de l'eau au visage de la Princesse, on la délace, on lui frappe dans les mains, on lui frotte les tempes avec de l'eau de la Reine de Hongrie ; mais rien ne la faisait revenir. Alors le Roi, qui était monté au bruit, se souvint de la prédiction des fées, et jugeant bien qu'il fallait que cela arrivât, puisque les fées l'avaient dit, fit mettre la Princesse dans le plus bel appartement du Palais, sur un lit en broderie d'or et d'argent. On eût dit d'un Ange, tant elle était belle ; car son évanouissement n'avait pas ôté les couleurs vives de son teint : ses joues étaient incarnates, et ses lèvres comme du corail ; elle avait seulement les yeux fermés, mais on l'entendait respirer doucement, ce qui montrait bien qu'elle n'était pas morte. Le Roi ordonna qu'on la laissât dormir, jusqu'à ce que son heure de se réveiller fût venue.
La bonne Fée qui lui avait sauvé la vie, en la condamnant à dormir cent ans, était dans le Royaume de Mataquin, à douze mille lieues de là, lorsque l'accident arriva à la Princesse ; mais elle en fut avertie en un instant par un petit Nain, qui avait des bottes de sept lieues (c'était des bottes avec lesquelles on faisait sept lieues d'une seule enjambée). La Fée partit aussitôt, et on la vit au bout d'une heure arriver dans un chariot tout de feu, traîné par des dragons. Le Roi lui alla présenter la main à la descente du chariot. Elle approuva tout ce qu'il avait fait ; mais comme elle était grandement prévoyante, elle pensa que quand la Princesse viendrait à se réveiller, elle serait bien embarrassée toute seule dans ce vieux Château. Voici ce qu'elle fit : elle toucha de sa baguette tout ce qui était dans ce Château (hors le Roi et la Reine), Gouvernantes, Filles d'Honneur, Femmes de Chambre, Gentilshommes, Officiers, Maîtres d'Hôtel, Cuisiniers, Marmitons, Galopins, Gardes, Suisses, Pages, Valets de pied ; elle toucha aussi tous les chevaux qui étaient dans les Ecuries, avec les Palefreniers, les gros mâtins de basse-cour, et Pouffe, la petite chienne de la Princesse, qui était auprès d'elle sur son lit. Dès qu'elle les eut touchés, ils s'endormirent tous, pour ne se réveiller qu'en même temps que leur Maîtresse, afin d'être tout prêts à la servir quand elle en aurait besoin : les broches mêmes qui étaient au feu toutes pleines de perdrix et de faisans s'endormirent, et le feu aussi. Tout cela se fit en un moment ; les Fées n'étaient pas longues à leur besogne. »
« Mais alors, la princesse ne reverra plus jamais ses parents ? Seigneur, comme cette histoire est triste… » De légers reniflements accompagnaient ses propos, ce qui fit hésiter Elisabeth car elle ne visait pas un tel débordement émotionnel, bien au contraire, elle ne souhaitait qu'offrir une diversion à sa jeune amie. Pourtant elle avait choisi ce conte en se doutant que la petite Anne se reconnaîtrait un peu dans la somme d'aléas qui jalonnaient la vie de la Belle. Malgré cela, elle poursuivit :
« Alors le Roi et la Reine, après avoir embrassé leur chère enfant sans qu'elle s'éveillât, sortirent du Château, et firent publier des défenses à qui que ce soit d'en approcher. Ces défenses n'étaient pas nécessaires, car il crût dans un quart d'heure tout autour du parc une si grande quantité de grands arbres et de petits, de ronces et d'épines entrelacées les unes dans les autres, que bête ni homme n'y aurait pu passer : en sorte qu'on ne voyait plus que le haut des Tours du Château, encore n'était-ce que de bien loin. On ne douta point que la fée n'eût encore fait là un tour de son métier, afin que la princesse, pendant qu'elle dormirait, n'eût rien à craindre des Curieux.
Au bout de cent ans, le Fils du Roi qui régnait alors, et qui était d'une autre famille que la Princesse endormie, étant allé à la chasse de ce côté-là, demanda ce que c'était que ces Tours qu'il voyait au-dessus d'un grand bois fort épais ; chacun lui répondit selon qu'il en avait ouï parler. Les uns disaient que c'était un vieux Château où il revenait des Esprits ; les autres que tous les Sorciers de la contrée y faisaient leur sabbat. La plus commune opinion était qu'un Ogre y demeurait, et que là il emportait tous les enfants qu'il pouvait attraper, pour pouvoir les manger à son aise, et sans qu'on le pût suivre, ayant seul le pouvoir de se faire un passage au travers du bois. Le Prince ne savait qu'en croire, lorsqu'un vieux Paysan prit la parole, et lui dit : « Mon Prince, il y a plus de cinquante ans que j'ai entendu dire de mon père qu'il y avait dans ce Château une Princesse, la plus belle du monde; qu'elle devait y dormir cent ans, et qu'elle serait réveillée par le fils d'un Roi, à qui elle était réservée. »
Le jeune Prince à ce discours se sentit tout de feu ; il crut sans hésiter qu'il mettrait fin à une si belle aventure ; et poussé par l'amour et par la gloire, il résolut de voir sur-le-champ ce qu'il en était. A peine s'avança-t-il vers le bois, que tous ces grands arbres, ces ronces et ces épines s'écartèrent d'eux-mêmes pour le laisser passer : il marcha vers le Château qu'il voyait au bout d'une grande avenue où il entra, et ce qui le surprit un peu, il vit que personne de ses gens ne l'avait pu suivre, parce que les arbres s'étaient rapprochés dès qu'il avait été passé. Il continua donc son chemin : un Prince jeune et amoureux est toujours vaillant. Il entra dans une grande avant-cour où tout ce qu'il vit d'abord était capable de le glacer de crainte : c'était un silence affreux, l'image de la mort s'y présentait partout, et ce n'était que des corps étendus d'hommes et d'animaux, qui paraissaient morts. Il reconnut pourtant bien au nez bourgeonné et à la face vermeille des Suisses qu'ils n'étaient qu'endormis, et leurs tasses, où il y avait encore quelques gouttes de vin, montraient assez qu'ils s'étaient endormis en buvant. Il passe une grande cour pavée de marbre, il monte l'escalier, il entre dans la salle des Gardes qui étaient rangés en haie, l'arme sur l'épaule, et ronflants de leur mieux. Il traverse plusieurs chambres pleines de Gentilshommes et de Dames, dormant tous, les uns debout, les autres assis ; il entre dans une chambre toute dorée, et il vit sur un lit, dont les rideaux étaient ouverts de tous côtés, le plus beau spectacle qu'il eût jamais vu: une Princesse qui paraissait avoir quinze ou seize ans, et dont l'éclat resplendissant avait quelque chose de lumineux et de divin. Il s'approcha en tremblant et en admirant, et se mit à genoux auprès d'elle. Alors comme la fin de l'enchantement était venue, la Princesse s'éveilla ; et le regardant avec des yeux plus tendres qu'une première vue ne semblait le permettre : « Est-ce vous, mon Prince ? Lui dit-elle, vous vous êtes bien fait attendre. » Le prince, charmé de ces paroles, et plus encore de la manière dont elles étaient dites, ne savait comment lui témoigner sa joie et sa reconnaissance ; il l'assura qu'il l'aimait plus que lui-même. Ses discours furent mal rangés, ils en plurent davantage : peu d'éloquence, beaucoup d'amour. Il était plus embarrassé qu'elle, et l'on ne doit pas s'en étonner ; elle avait eu le temps de songer à ce qu'elle aurait à lui dire, car il y a apparence (l'Histoire n'en dit pourtant rien) que la bonne fée, pendant un si long sommeil, lui avait procuré le plaisir des songes agréables. Enfin il y avait quatre heures qu'ils se parlaient, et ils ne s'étaient pas encore dit la moitié des choses qu'ils avaient à se dire. Cependant tout le Palais s'était réveillé avec la princesse ; chacun songeait à faire sa charge, et comme ils n'étaient pas tous amoureux, ils mouraient de faim ; la Dame d'honneur, pressée comme les autres, s'impatienta, et dit tout haut à la Princesse que la viande était servie. Le Prince aida la Princesse à se lever ; elle était tout habillée et fort magnifiquement ; mais il se garda bien de lui dire qu'elle était habillée comme ma grand-mère, et qu'elle avait un collet monté : elle n'en était pas moins belle. Ils passèrent dans un Salon de miroirs, et y soupèrent, servis par les Officiers de la Princesse ; les Violons et les Hautbois jouèrent de vieilles pièces, mais excellentes, quoiqu'il y eût près de cent ans qu'on ne les jouât plus ; et après souper, sans perdre de temps, le grand Aumônier les maria dans la Chapelle du Château, et la Dame d'honneur leur tira le rideau : ils dormirent peu, la Princesse n'en avait pas grand besoin, et le Prince la quitta dès le matin pour retourner à la Ville, où son Père devait être en peine de lui.
Le Prince lui dit qu'en chassant il s'était perdu dans la forêt, et qu'il avait couché dans la hutte d'un Charbonnier, qui lui avait fait manger du pain noir et du fromage. Le Roi son père, qui était bon homme, le crut, mais sa Mère n'en fut pas bien persuadée, et voyant qu'il allait presque tous les jours à la chasse, et qu'il avait toujours une raison pour s'excuser, quand il avait couché deux ou trois nuits dehors, elle ne douta plus qu'il n'eût quelque amourette : car il vécut avec la princesse plus de deux ans entiers, et en eut deux enfants, dont le premier, qui fut une fille, fut nommée l'Aurore, et le second un fils, qu'on nomma le Jour, parce qu'il paraissait encore plus beau que sa sœur.
La Reine dit plusieurs fois à son fils, pour le faire s'expliquer, qu'il fallait se contenter dans la vie, mais il n'osa jamais lui confier son secret ; il la craignait quoiqu'il l'aimât, car elle était de race Ogresse, et le roi ne l'avait épousée qu'à cause de ses grands biens ; on disait même tout bas à la Cour qu'elle avait les inclinations des Ogres, et qu'en voyant passer de petits enfants, elle avait toutes les peines du monde à se retenir de se jeter sur eux ; ainsi le Prince ne voulut jamais rien dire. »
« Quelle horreur , une ogresse pour mère! Miss dites- moi, qu'elle ne leur fera pas de mal… j'en tremble tant que cela est douloureux ! Anne semblait totalement fascinée par les mésaventures d'une héroïne à la quelle elle s'était identifiée sans peine.
-Allons, Anne, Elisabeth ne put réprimer un bref sourire. L'histoire n'est pas encore achevée et vous imaginez bien que les épreuves ne sont pas terminées… le mariage n'est que le commencement d'une autre vie, une autre porte s'ouvrant sur un monde nouveau… je reprends. »
« Mais quand le Roi fut mort, ce qui arriva au bout de deux ans, et que le Prince se vit le maître, il déclara publiquement son Mariage, et alla en grande cérémonie chercher la Reine sa femme dans son Château. On lui fit une entrée magnifique dans la Ville Capitale, où elle entra au milieu de ses deux enfants. Quelque temps après, le Roi alla faire la guerre à l'Empereur Cantalabutte son voisin. Il laissa la Régence du Royaume à la Reine sa mère, et lui recommanda vivement sa femme et ses enfants: il devait être à la guerre tout l'Eté, et dès qu'il fut parti, la Reine-Mère envoya sa Bru et ses enfants à une maison de campagne dans les bois, pour pouvoir plus aisément assouvir son horrible envie.
Elle y alla quelques jours après, et dit un soir à son Maître d'Hôtel : « Je veux manger demain à mon dîner la petite Aurore. - Ah ! Madame, dit le Maître d'Hôtel. - Je le veux, dit la Reine (et elle le dit d'un ton d'Ogresse qui a envie de manger de la chair fraîche), et je veux la manger à la Sauce-robert. » Ce pauvre homme, voyant bien qu'il ne fallait pas se jouer d'une Ogresse, prit son grand couteau, et monta à la chambre de la petite Aurore : elle avait alors quatre ans, et vint en sautant et en riant se jeter à son cou, et lui demander du bonbon. Il se mit à pleurer, le couteau lui tomba des mains, et il alla dans la basse-cour couper la gorge à un petit agneau, et lui fit une si bonne sauce que sa Maîtresse l'assura qu'elle n'avait jamais rien mangé de si bon. Il avait emporté en même temps la petite Aurore, et l'avait donnée à sa femme pour la cacher dans le logement qu'elle avait au fond de la basse-cour.
Huit jours après, la méchante Reine dit à son Maître d'Hôtel : « Je veux manger à mon souper le petit Jour. » Il ne répliqua pas, résolu de la tromper comme l'autre fois ; il alla chercher le petit Jour, et le trouva avec un petit fleuret à la main, dont il faisait des armes avec un gros Singe : il n'avait pourtant que trois ans. Il le porta à sa femme qui le cacha avec la petite Aurore, et donna à la place du petit Jour un petit chevreau fort tendre, que l'Ogresse trouva admirablement bon.
Cela avait fort bien été jusque-là, mais un soir cette méchante Reine dit au Maître d'Hôtel : « Je veux manger la Reine à la même sauce que ses enfants. » Ce fut alors que le pauvre maître d'hôtel désespéra de pouvoir encore la tromper. La jeune Reine avait vingt ans passés, sans compter les cent ans qu'elle avait dormi : sa peau était un peu dure, quoique belle et blanche ; et le moyen de trouver dans la Ménagerie une bête aussi dure que cela ? Il prit la résolution, pour sauver sa vie, de couper la gorge à la reine, et monta dans sa chambre, dans l'intention de n'en pas faire à deux fois ; il s'excitait à la fureur, et entra le poignard à la main dans la chambre de la jeune reine. Il ne voulut pourtant point la surprendre, et il lui dit avec beaucoup de respect l'ordre qu'il avait reçu de la Reine-Mère. « Faites votre devoir, lui dit-elle, en lui tendant le cou; exécutez l'ordre qu'on vous a donné ; j'irai revoir mes enfants, mes pauvres enfants que j'ai tant aimés » ; car elle les croyait morts depuis qu'on les avait enlevés sans rien lui dire. « Non, non, Madame, lui répondit le pauvre maître d'hôtel tout attendri, vous ne mourrez point, et vous pourrez revoir vos chers enfants, mais ce sera chez moi où je les ai cachés, et je tromperai encore la Reine, en lui faisant manger une jeune biche en votre place. » Il la mena aussitôt à sa chambre, où la laissant embrasser ses enfants et pleurer avec eux, il alla accommoder une biche, que la Reine mangea à son souper, avec le même appétit que si c'eût été la jeune Reine.
Elle était bien contente de sa cruauté, et elle se préparait à dire au Roi, à son retour, que les loups enragés avaient mangé la Reine sa femme et ses deux enfants. Un soir qu'elle rôdait comme d'habitude dans les cours et basses-cours du Château pour y humer quelque viande fraîche, elle entendit dans une salle basse le petit Jour qui pleurait, parce que la Reine sa mère le voulait faire fouetter, parce qu'il avait été méchant, et elle entendit aussi la petite Aurore qui demandait pardon pour son frère. L'Ogresse reconnut la voix de la Reine et de ses enfants, et furieuse d'avoir été trompée, elle commande dès le lendemain au matin, avec une voix épouvantable, qui faisait trembler tout le monde, qu'on apportât au milieu de la cour une grande cuve, qu'elle fit remplir de crapauds, de vipères, de couleuvres et de serpents, pour y faire jeter la Reine et ses enfants, le Maître d'Hôtel, sa femme et sa servante: elle avait donné ordre de les amener les mains liées derrière le dos.
Ils étaient là, et les bourreaux se préparaient à les jeter dans la cuve, Lorsque le Roi, qu'on n'attendait pas si tôt, entra dans la cour à cheval ; il était venu en poste, et demanda tout étonné ce que voulait dire cet horrible spectacle ; personne n'osait l'en instruire, quand l'Ogresse, enragée de voir ce qu'elle voyait, se jeta elle-même la tête la première dans la cuve, et fut dévorée en un instant par les vilaines bêtes qu'elle y avait fait mettre. Le Roi ne put s'empêcher d'en être fâché, car elle était sa mère ; mais il s'en consola bientôt avec sa belle femme et ses enfants. »
Ce ne fut point la voix d'Elisabeth qui acheva ce récit, mais celle grave et ardente d'un homme que l'imagination de ses auditrices se peignait comme un géant, détenteur d'une force surhumaine, à la fois effrayante et attirante. Un ange du Mal.
« Moralité :
Attendre quelque temps pour avoir un époux,
Riche, bien fait, galant et doux,
La chose est assez naturelle,
Mais l'attendre cent ans, et toujours en dormant,
On ne trouve plus de femelle,
Qui dormit si tranquillement.
La Fable semble encor vouloir nous faire entendre
Que souvent de l'Hymen les agréables nœuds,
Pour être différés, n'en sont pas moins heureux,
Et qu'on ne perd rien pour attendre ;
Mais le sexe avec tant d'ardeur,
Aspire à la foi conjugale,
Que je n'ai pas la force ni le cœur,
De lui prêcher cette morale. »
La porte avait produit un grincement sinistre alors qu'il l'ouvrait, bloquant le jour ainsi révélé. Elisabeth laissa échapper un cri, triste écho aux prières désespérées de sa chère « sœur Anne » qui faisait enfin face à son geôlier. Tandis qu'elle s'approchait de sa porte demandant grâce au nom de son amie, elle remarqua une enveloppe probablement glissée sous cette dernière. Ses mains tremblantes et glacées se posèrent sur le papier épais où son nom avait été inscrit.
A suivre
*Les Fleurs du Mal, C. Baudelaire:
Je suis comme le roi d'un pays pluvieux,
Riche, mais impuissant, jeune et pourtant très vieux,
Qui, de ses précepteurs méprisant les courbettes,
S'ennuie avec ses chiens comme avec d'autres bêtes.
Rien ne peut l'égayer, ni gibier, ni faucon,
Ni son peuple mourant en face du balcon.
Du bouffon favori la grotesque ballade
Ne distrait plus le front de ce cruel malade ;
Son lit fleurdelisé se transforme en tombeau,
Et les dames d'atour, pour qui tout prince est beau,
Ne savent plus trouver d'impudique toilette
Pour tirer un souris de ce jeune squelette.
Le savant qui lui fait de l'or n'a jamais pu
De son être extirper l'élément corrompu,
Et dans ces bains de sang qui des Romains nous viennent,
Et dont sur leurs vieux jours les puissants se souviennent,
Il n'a su réchauffer ce cadavre hébété
Où coule au lieu de sang l'eau verte du Léthé.
** Michel Bataille.
