Bien le bonjour à tous ceux et toutes celles qui cherchent à échapper, un peu, au lourd poids du quotidien, voici de quoi oublier ou au contraire vous donner envie de retourner rapidement à la réalité...

Je glisse ici une citation des "Chants de Maldoror" du Comte de Lautréamont: "Et, c'est moi- même qui, racontant une histoire de ma jeunesse, et sentant le remords pénétrer dans mon cœur... c'est moi- même, à moins que je ne me trompe... c'est moi- même qui parle." Et de "Poésies" du même auteur :"Souffrir est une faiblesse, lorsqu'on peut s'en empêcher et faire quelque chose de mieux."

Bonne lecture.

Petits messages personnels:

Angela:

J'espère en tous cas, que tu auras apprécié ce petit rappel littéraire. Il est toujours étonnant de constater le coup de rabot que Disney et autres parents complaisants ont infligé à des histoires dont le sens risque d'être dénaturé, le message détourné car le but des contes n'est pas d'endormir les enfants...

Merci encore et toujours de prendre la peine de déposer un gentil message,

mes hommages.

Mimija:

Si j'osais, je filerais te raconter tous les contes de mon enfance afin de réveiller complètement ta mémoire! et surtout pour pouvoir te rassurer après t'avoir bouleversée, effrayée, attendrie... Le lien que tu cherches entre tous ces fils, peut- être est-ce tout simplement la folie des hommes... ou la mienne!?

Merci de maintenir une attention fidèle... merci...

Si les dieux font quelque chose de honteux, ce ne sont pas des dieux.

(Euripide)

Aimables lecteurs et lectrices, vous n'êtes pas sans savoir que seules de puissantes énergies peuvent causer un changement radical, autant à l'échelle de la psyché humaine que des destinées. Une force ne peut jamais se définir comme bonne ou mauvaise, elle est, simplement. Ce sont les mots des hommes qui ont habillé les pulsions de la Nature en noir ou en blanc.

M. Bennet, au cours de sa longue vie, avait appris que des enfants mouraient, même si l'on ne devait pas en parler mais que des enfants disparaissent, ça, non, Morbleu ! Il n'en connaissait que l'aspect métaphorique, qui autorisait l'évocation d'un deuil impossible sous couvert de délicatesse. Lizzie, sa fille chérie, celle qu'il avait depuis toujours préférée à toutes les autres (qu'il aimait aussi, mais moins intensément, moins férocement) s'était évanouie en pleine campagne ! Ce père qui avait su admirer chaque trait d'intelligence, chaque élan de tendresse et de vivacité, avait perdu sa fille adorée. Les paupières closes sur sa tristesse, il se souvenait des premiers jours… en particulier les premières heures, lorsqu'ils s'étaient agrippés l'un à l'autre, elle avec ses minuscules mains aux ongles si fins qu'il aurait cru qu'ils se briseraient dans cette embrasse animale et lui, si malhabile et si fier de tenir ce petit être en qui il se reconnaissait déjà. Son esprit avait nourri le sien, chaque étincelle commune avait rallumé le feu dans son corps vieillissant. A présent, un silence terrible s'était abattu sur lui, verrouillant tous ses sens.

Ses nuits et ses jours ne faisaient qu'un en un marasme de plus en plus visible aux yeux des autres… les cernes foncés, les joues creuses, le regard vitreux et douloureux exprimaient toute la dévastation qui s'était emparée de cet homme qui n'aspirait qu'à la solitude. Une question en générait d'autres, en une longue série épuisante, éreintante… peuplant de figures cauchemardesques ses nuits blanches.

Son cœur menaçait de s'étioler dans cette macabre chute mais un sursaut suffit à bousculer cet homme d'habitude si prompt à l'attentisme.

Ce fut aux premières lueurs d'une aube grise et terne comme toutes celles qui l'avaient précédée, qu'il fit part de sa décision à son épouse dont les vertiges spectaculaires ne purent en rien rendre raison à ce père devenu l'ombre de lui- même. L'affaire fut rapidement réglée puisque M. Bennet s'était rapproché de Sir Williams afin de voyager en sa compagnie, ce dernier se rendant à Hunsford pour y aller chercher sa fille Maria et la ramener séance tenante dans le paisible Hertfordshire.

Ils avaient traversé de nombreux paysages sans les voir, en remplissant de temps en temps l'espace qui les séparait de phrases creuses, laissant défiler les heures sombres d'un voyage aussi pénible que nécessaire.

Dès qu'ils mirent pied à terre, le révérend Collins s'agita autour d'eux, impressionné par sa propre importance, celle que ses visiteurs lui renvoyaient par leur simple présence. Ce que Charlotte Collins regardait alors, prenait une tournure totalement différente puisque ce sont de vieux hommes aux visages tourmentés et aux dos voûtés par les soucis, qu'elle accueillit dans sa demeure où les jeunes filles n'étaient plus en sécurité.

Ils furent reçus dès l'heure du souper au château, épreuve dont M. Bennet se serait aisément passé, mais qui lui permit d'être témoin des aimables sentiments que M. Darcy et son cousin lui retournaient. Ce père meurtri avait ressenti une compassion sincère de la part de ces deux jeunes hommes dont l'un paraissait particulièrement affligé, sa douleur lui ouvrait-elle les portes de celle des autres ? Il avait été presque immédiatement attiré par cette détresse qu'il avait devinée dans les traits nerveux de ce gentleman pourtant connu pour sa froideur. Le vieil homme avait perçu au-delà des apparences, une longue plainte qui faisait écho avec la sienne.

Les représentants du sexe fort se retrouvèrent finalement à la bibliothèque dans laquelle, chacun s'autorisa une décontraction salutaire après une rencontre avec la maîtresse des lieux, qui n'avait pu s'abstenir de délivrer moult conseils et reproches aux deux pères de famille, illustrant ses propos de sa propre expérience de mère, tragiquement veuve comme chacun le savait.

Sir William était promptement tombé dans un profond sommeil, un verre vide à portée de main, ses moustaches frissonnant au gré de son souffle. Les quatre autres échangeaient des propos aussi plats que les conseils éducatifs de Lady de Bourgh mais au fur et à mesure, deux duos s'étaient formés, se composant d'une part, de l'honorable pasteur et du colonel, et d'autre part de M. Bennet et Darcy, réfugiés auprès de rangées d'ouvrages indemnes de tout contact avec des mains humaines.

« Je crois avoir entendu de la bouche de M. Collins que vous êtes confronté à la suspicion d'un juge de paix dont la détermination semble totalement tournée vers une résolution simpliste de l'affaire ? Il avait dirigé son regard vers le feu qui crépitait bruyamment dans l'âtre.

-Et, bien… je pense que l'on peut en effet résumer ainsi le déroulement des événements depuis ce funeste jour où mes pas m'ont conduit vers cette scène épouvantable. Sir Blackheart a trouvé en moi un suspect à sa convenance. Le jeune homme s'était imperceptiblement raidi à l'évocation de ces soucis.

-Pensez- vous que son jugement puisse vous valoir de sérieux ennuis ? Il contrôlait le volume de sa voix car il craignait d'attirer l'attention de son volubile neveu.

-M. Bennet, je ne pourrais pas nier la contrariété augurée par ses soupçons mais ce qui m'inquiète réside dans l'abandon de toute autre piste, son enquête se borne à établir mon emploi du temps le plus précisément possible. Il s'interrogeait sur les véritables motivations de son interlocuteur, dont la situation ne pouvait le rendre neutre.

-Mais la police elle- même n'a-t-elle pas interrogé d'autres individus ayant la possibilité d'agir…

-M. Bennet, pour être très clair, ils ne seraient pas même fichus de retrouver leurs mains si celles-ci ne se trouvaient pas opportunément fixées au bout de leurs bras ! Ils n'ont toujours pas sérieusement cherché l'identité de la première victime, ni de la seconde ! Il secouait la tête simultanément, complètement pris dans son argumentation. Le contexte ne lui importait plus, seule sa colère comptait alors. Comment peut-on mener une enquête si l'on ne sait rien des victimes ? Ils arguent du fait qu'il s'agit de hasard, que ces jeunes filles venues de nulle part ont tout simplement fait une mauvaise rencontre qui leur aura coûté la vie.

-Mmm… puis- je vous demander dans quelles circonstances… ? Les mots lui manquèrent, car les prononcer rendait tangible la disparition de Lizzie.

-Miss Elisabeth a probablement été enlevée parce qu'elle a été témoin d'une scène qui ne lui était pas destiné. Selon mes propres réflexions, elle s'est trouvée ce vendredi en fin de journée, en un lieu où l'assassin composait lui- même son décor, elle l'a certainement dérangé dans ses macabres arrangements et il a pris alors la décision qui s'est imposée à son esprit, il l'a emmenée avec lui afin qu'elle ne puisse pas révéler ce qu'elle avait vu. Il osait à peine échanger un regard avec le père de celle dont il ne parvenait plus à se défaire, ni le jour ni la nuit.

-Vous pensez qu'elle a vu cette pauvre enfant avant d'être elle- même livrée aux mains d'un tel homme… mais que faisait- elle dehors à cette heure- là ? Ne souffrait- elle pas d'une migraine ? Il ne sut pas interpréter le trouble qui s'afficha dans la physionomie de son vis-à-vis.

-Je suppose qu'elle a cru que l'air frais l'aiderait à atténuer son trouble. La fatigue, la peur empêchaient Darcy de maintenir un air d'impassibilité.

-Son trouble… Sir Blackheart a tourné ses soupçons vers vous parce que vous êtes la dernière personne à avoir vu ma fille, n'est-ce pas ? Hormis le scélérat qui me l'a enlevée. Il avait décelé le malaise qui s'était emparé de ce gentleman dont il ignorait tout, pourtant, il sentait qu'il devait continuer sur cette voie, quitte à le bousculer.

-Oui, je suppose que l'on peut dire cela. Il paraissait se remémorer cet instant. Je suis allé prendre de ses nouvelles…

-Mais vous-a-t-elle paru particulièrement souffrante ? Vous avez employé le terme « trouble »… Sans s'en rendre compte, M. Bennet s'était rapproché du jeune homme, son buste tourné vers l'avant.

-En fait, je… nous … La rencontre de leurs regards suffit à faire tomber les dernières barrières. M. Bennet, Miss Elisabeth ne me porte guère dans son estime, et, comment dire… enfin, ma présence n'a pas apaisé son mal. Je crains même qu'elle n'ait ressenti le besoin de calmer son agitation dès mon départ.

-Que dois- je donc comprendre M. Darcy ? Cela ressemble fort à un aveu de culpabilité. Vous semblez convaincu d'être à l'origine de ce désastre. Il pensait à haute voix, sans prendre garde à l'effet que ses paroles pouvaient provoquer.

-Je ne saurais le nier, Monsieur. Je ne cesse de regretter cette visite importune auprès de votre fille. Peut- être ai- je changé le cours des événements par mon intervention. Je ne me le pardonnerai jamais. Ce fut d'une voix humble, la tête baissée qu'il consentit à faire cet aveu.

-Ainsi donc ce Blackheart a su brillamment trouver où exercer sa tyrannie, usant du caractère relatif de toute chose. Il a vite compris votre souffrance et il s'en est saisi d'emblée. Quelle est donc la réputation de cet homme ? Visiblement, il ne le pensait pas coupable, bien au contraire, il s'adressait à lui comme s'il avait entendu sa peine.

-C'est un solitaire, un excentrique qui effraie un grand nombre d'individus, domestiques et voisins compris. Il use de ses caractéristiques physiques pour intimider, écraser toute éventuelle manifestation à son encontre. Il dégage une forte impression d'autorité. En fait… Il possède toutes les caractéristiques d'un ogre, veuillez me pardonner cette référence littéraire en des temps si durs, M. Bennet.

-Apaisez vos craintes M. Darcy, je suis d'autant plus intéressé que mon cher neveu, ici présent, m'a également parlé d'un étrange personnage, dont les propos, s'ils lui ont paru tout à fait délirants, pourraient toutefois tisser des liens avec des histoires anciennes du folklore… M. Collins n'étant pas toujours très serein, n'a pas su m'offrir davantage de détails. Il s'était finalement posté près de la cheminée, son regard durci était dirigé vers l'âtre. En revanche, il me semble que vous avez-vous- même recueilli la plupart de ses paroles… et, j'apprécierais vraiment que vous me les rapportiez, autant que faire se peut.

-Monsieur, je dois tout d'abord vous informer que cet homme est un pauvre hère qui vit depuis toujours de petites tâches que les gens du comté lui confient en échange du peu dont il a besoin, à savoir un toit pour les nuits les plus rudes et un couvert quotidien. Cet enfant du pays a échappé à plusieurs reprises à ces terribles lieux que sont les asiles d'aliénés, où les malades sont traités comme des animaux. Mais la charité de certains, leur noble cœur lui ont permis de s'y soustraire.Il réagit à la surprise qu'affichait le visage du vieil homme. Ne vous méprenez pas sur ma remarque, je n'éprouve aucun sentiment négatif à son égard mais je ne suis pas certain que nous puissions prendre pour argent comptant ce qu'il nous a confié dans un moment de grand désarroi.

-Je vous remercie pour cette mise en garde, M. Darcy, sachez que j'en ferai bon usage mais si je suis venu dans le Kent, ce ne fut pas sous l'impulsion de ma raison mais de mon cœur, alors je suis prêt à tout entendre pourvu que cela éclaire le chemin qui mène… à ma fille. Je suis prêt à vous écouter maintenant. Il surveillait discrètement les autres occupants de la pièce, inquiet que le pasteur puisse interrompre une conversation d'un intérêt vital pour lui.

-Voyons… il a commencé par évoquer des termes propres à l'alchimie, cela étonnamment dans un ensemble tout à fait cohérent, étant donné son… manque d'éducation. Cet insensé connaissait les phases de la métamorphoses, la quête même de l'alchimiste… Je ne peux l'expliquer autrement que par le fait qu'il a dû travailler auprès d'une personne qui l'a pratiquée ou dans tous les cas, n'en ignorait aucune arcane. Il a achevé terrifié, comme si le personnage auquel il faisait référence se trouvait devant lui, prêt à le punir ! C'était extrêmement troublant d'entendre cela de sa bouche.

-En effet… j'aurais tendance à vous suivre dans votre explication. Cependant, n'existe-t-il pas une autre possibilité ? Peut- être qu'une personne se joue de nous et a utilisé ce pauvre hère pour semer de fausses pistes ? Le croyez- vous capable d'apprendre par cœur un tel discours ? Il ne fallait rien négliger, surtout pas ce qui paraissait n'avoir aucun sens.

-Non, monsieur, il était trop bouleversé par ce qu'il avait subi juste avant, il avait été molesté et je ne lui crois pas de tels talents de comédien qu'il puisse feindre à ce point là. Ensuite, son discours a tourné autour d'un conte, que je ne connaissais, je crois qu'il vient d'Allemagne, et pour finir il a fait allusion à une autre histoire, en la reliant à la première victime, à cause d'un détail vestimentaire.

-Mais je ne vous suis pas, comment pouvait- il savoir qu'un élément rapprochait ce conte et la jeune fille ? Il sentait son esprit s'agiter à chaque nouvelle information, stockant chacune d'elles en attendant de pouvoir les assembler.

-Oh, il avait porté assistance au coroner pour transporter le corps de cette pauvre enfant. Mais sur le coup, je n'ai pas prêté attention à une éventuelle agitation de sa part, j'étais moi- même dévasté par ce que je venais de découvrir.

-M. Darcy, dites- moi de quels contes s'agissait-il ? Cela était probablement aussi important que ce qu'il avait déclaré au sujet de l'alchimie. Ces deux éléments se définissaient comme des figures allégoriques, donc entretenant un lien plus ou moins évident avec le monde réel.

-Hum… Cric crac je crois ? L'histoire d'un vieil homme qui tient prisonnière une princesse dans une montagne de sel, jusqu'à ce qu'elle parvienne à s'emparer d'une clé et à s'enfuir. Quant à la dernière, il ne l'a pas citée expressément mais j'ai cru reconnaître l'histoire du Petit chaperon rouge, venue de France.

-Non, je n'en connais aucune. Son front s'était plissé, exagérant l'expression de tristesse que revêtait son visage.

-Alors, accordez-moi quelques instants, j'ai trouvé ce matin- même un livre de contes… ah, tenez ! Le voici ! Il est écrit en français, si vous le souhaitez, je peux vous en faire un résumé en anglais…

-Non, je vous remercie Darcy, je parle fort mal cette langue mais je la lis sans embarras. »

M. Bennet s'était emparé du volumineux ouvrage au cuir usé, ses yeux dévorant chaque mot qui se présentait, il eût tôt fait de terminer sa lecture.

« Dois- je conclure que la première victime portait elle- même une cape rouge ? Est-ce le détail qui relie le conte et la réalité ?

-Absolument. Par ailleurs, une clé a été trouvée sous son corps, une clé…tachée de sang. Darcy espérait vivement que cela éveillerait un souvenir.

-Tachée de sang ?mais savez- vous à quoi cela fait référence ? Son regard semblait s'être embrasé subitement.

-Non, je n'en ai pas la moindre idée.

-A un autre conte, M. Darcy, le plus terrible qui soit et qui doit lui aussi tenir sa place dans ce vieil ouvrage d'histoires françaises… tenez, regardez !

-Barbe Bleue. »

Apparemment, le jeune homme ne connaissait pas cet effroyable personnage, M. Bennet lui en fit un résumé, le plus éloquent possible.

« Il s'agit d'un homme très riche qui a une barbe de couleur bleue, c'est pour ça qu'on le surnomme « la Barbe bleue ». Celle-ci le rend laid et terrible. Il dégoûte les femmes. De surcroît, il a déjà eu plusieurs épouses et on ne sait pas ce qu'elles sont devenues. Il propose cependant à ses voisines de l'épouser, mais aucune ne le souhaite. Finalement, l'une d'elles accepte, séduite par les richesses de la Barbe bleue.

Peu de temps après les noces, La Barbe bleue doit partir en voyage. Il confie à sa jeune femme un trousseau de clefs ouvrant toutes les portes du château, mais il y a une petite pièce où elle ne doit entrer sous aucun prétexte. Curieuse, elle pénètre cependant dans la pièce interdite et y découvre tous les corps des précédentes épouses, accrochés au mur. Effrayée, elle laisse tomber la clef, qui se tache de sang. Elle essaye d'effacer la tache, mais le sang ne disparaît pas car la clef est magique.

Barbe bleue revient par surprise et découvre la trahison de sa femme. Furieux, il s'apprête à égorger cette épouse trop curieuse, comme les précédentes. Celle-ci attend la visite de ses deux frères et le supplie de lui laisser assez de temps pour prier. Il lui donne un quart d'heure. Pendant ce temps, sa sœur Anne monte dans une tour d'où elle cherche à voir si leurs frères sont sur le chemin. La malheureuse demande à plusieurs reprises à sa sœur Anne si elle les voit venir, mais cette dernière répète qu'elle ne voit que le soleil qui poudroie, et l'herbe qui verdoie. Barbe bleue crie et s'apprête à l'exécuter avec un coutelas, la tenant par les cheveux. Les frères surgissent enfin et le tuent à coups d'épée. Elle hérite de toute la fortune de son époux, aide sa sœur à se marier et ses frères à avancer dans leurs carrières militaires. Elle épouse ensuite un honnête homme qui la rend enfin heureuse.

-Mon Dieu ! Croyez- vous que notre criminel se prend pour Barbe Bleue ?

-C'est probable. Il laissa défiler ses pensées à haute voix. Les choses importantes se passent derrière les portes closes dans toutes ces histoires, il est question de clé, de secret bien gardé derrière des portes mais aussi de victimes innocentes. Notre ami, aussi insensé soit- il, a raison : il faut ouvrir les portes, sans ces histoires et sans ces portes, le sort d'Elisabeth nous échappe ! Que pouvez- vous me dire du dernier crime ?

-Et bien, les agents de police nous ont décrit une scène encore une fois tout aussi dérangeante puisque la jeune fille reposait sur un lit de verdure. Elle semblait profondément endormie. L'autopsie a confirmé qu'elle avait avalé un poison. Il n'y avait aucune trace de violence physique, de sang, contrairement à la première qui portait des griffures et… qui avait été égorgée. Elle aussi était couchée sur une clé, en tout point identique à la première.

-C'est certainement encore une mise en scène… mais de quel conte ?

-J'ai bien une idée… je vous disais que ce matin, j'avais découvert ce livre et j'y ai cherché une histoire qui pourrait faire écho à cette scène. Et j'en ai trouvé une.Il l'avait rouvert à une page sur laquelle s'étendait un titre en lettres dorées « La Belle au bois dormant ».

-Seigneur… à quel esprit malade avons- nous donc à faire ? Oh, Lizzie, ma petite fille chérie… où es- tu ? Dans quelles mains indignes ? Il s'était assis, pliant sous le poids de son malheur.

-M. Bennet, peut- être devrions- nous en rester là pour ce soir. Je viendrai vous rendre visite dès demain matin à Hunsford. Nous avons besoin d'unir nos forces pour contrer ce monstre, nous devons reprendre nos esprits pour … miss Elisabeth. Nous avons déjà bien avancé en peu de temps.

-Vous avez raison, jeune homme, je m'en tiendrai à votre sage conseil. Allons retrouver votre charmant cousin, qui a sacrifié sa tranquillité pour que nous puissions deviser ensemble. »

Ainsi se termina la rencontre entre les deux hommes les plus douloureusement concernés par le sort d'Elisabeth. Comme Gilles l'avait annoncé « il est toujours question d'amour ».

Nous sommes tous soumis à l'influence de deux forces : à la morale collective propre à chaque culture, qui nous dicte notre conduite générale, mais aussi à un code moral individuel qui peut s'opposer au premier. Si les deux s'assemblent, il n'y aura pas de problème car «quelque chose» nous interdit de le faire. Cette loi intérieure revêt un caractère de certitude, d'évidence, qui fait qu'elle est généralement ressentie comme étant la voix de la conscience, ou bien celle de Dieu… Ces figures se manifestent en nous, entraînant une conviction profonde qui nous autorise toute folie, toute rébellion contre l'ordre établi s'il entre en contradiction avec ces valeurs intimes.

Le mal, dans un contexte primitif, relève de l'anomalie, comme un phénomène naturel et effrayant qui submerge l'individu. Au-delà de cet aspect pratique, le conte pose la question du choix : doit-on sauver sa vie à tout prix ? Ou bien doit-on se sacrifier pour d'autres (au nom de la morale justement) ? Les contes sont-ils bien moraux ? Ainsi, le sort du Petit chaperon rouge (dans la version de Perrault) ne s'avère-t-il pas cruel ? N'oublions pas que l'héroïne perd la vie à la fin, une exception. Cette mort symbolise-t-elle l'échec de la petite fille au cours du passage initiatique ? Quelles en seraient les causes ?

Voilà une question qui intéressera nos deux apprentis enquêteurs.

A suivre