Bonjour à tous les passants et passantes, de moins en moins nombreux/ nombreuses... je vous prie de bien vouloir pardonner un manque d'organisation et donc un retard dans la publication de ce chapitre... au cas où certains/ certaines auraient attendu!
Bonne lecture et encore merci de venir poser vos yeux indulgents ici,
Calazzi.
Angela:
J'espère que tu auras trouvé toutes les versions du Petit chaperon rouge et surtout la première de Perrault où le PCR finit dévorée... J'espère que tu y auras pris un plaisir infini... relire, redécouvrir cette richesse "mythologique" à l'âge adulte est un vrai délice littéraire. par ailleurs si cela t'intéresse des psy se sont intéressés à cet univers si particulier des contes, notamment C. G. Yung, ou B. Bettelheim ou M. L. von Franz... avis aux amatrices!
A bientôt... j'espère!
tendrement,
Calazzi.
Mimija:
La poésie sulfureuse du comte de Lautréamont a su te bouleverser très chère Mimija... et j'aime cela, car tel est mon but. Peut-on s'empêcher de souffrir? Non, évidemment non. En revanche, il est possible de sublimer, de transformer la souffrance en autre chose, petit à petit... n'est-ce pas? j'espère que la magie est bien là... partout mais surtout en nous amie lectrice,
amitiés,
Calazzi.
« Toutes les horreurs que les romanciers croient inventer sont toujours au- dessous de la vérité. » H. de Balzac, Le colonel Chabert.
Il avait longuement réfléchi au meilleur usage qu'il pourrait faire de ce pli si personnel, il l'avait parcouru à maintes reprises afin de s'assurer qu'il avait reconstitué toute l'histoire de ces deux jeunes personnes dont l'entêtement avait, selon toute apparence, donné naissance à une série de malentendus où l'amour s'était perdu en chemin. Il avait souri de contentement en imaginant l'humiliation ressentie par ce prince si peu charmant…ce fameux jour où la Belle entra dans sa vie. Il avait toutefois salué un certain panache dans la décision de ce dernier : offrir une ultime justification à celle qui avait repoussé une offre si exceptionnelle ! Il en avait ri, bien cruellement, de toute la noirceur de son cœur. Puis il avait sondé son esprit à la recherche du sort le plus créatif qu'il pourrait réserver à ce précieux document mais surtout à son scripteur et sa destinataire.
Ce n'est pas sans excitation qu'il avait pensé à rendre publique le contenu et l'auteur de cette prouesse épistolaire… connaissant notamment la tante du jeune homme et les desseins qu'elle caressait (sa langue bien pendue permettait à nombre d'étrangers au cercle familial de pénétrer leur intimité sans effort), cela n'était pas sans une certaine délectation… Finalement, les idées les plus simples s'avéraient les meilleures et fort de ce bon sens, il décida de remettre la missive à celle pour elle avait été écrite et surtout de mettre à profit les sentiments sans doute mêlés qu'elle occasionnerait sur ce jeune cœur si généreux… Son plan initial s'enrichirait très certainement de cette innovation. Ce serait un contrepoint parfait à sa démonstration. Un sourire gourmand s'étirait tel un chat le long de ses lèvres sèches alors qu'il achevait les préparatifs de la fête qu'il réservait à ses jeunes invitées. Il avait vraiment hâte de passer à l'action.
Elle avait guetté le moindre bruit, le moindre souffle, le moindre grattement de souris, dans l'espoir de retrouver un indice de la présence de sa jeune amie. Tandis qu'elle repassait en mémoire chaque mot, chaque phrase assassine déposés par un piteux galant. Car si Elisabeth Bennet ne s'était jamais vantée d'avoir reçu de poésie élégamment couchée par une main transie d'amour, elle connaissait en revanche le langage des amants. Après la première lecture, un souvenir encore plus désagréable s'était rappelé à son esprit : celui de son cousin si obsédé par sa propre perception qu'il mésestimait tous les signaux de la catastrophe annoncée. Elle avait laissé échapper quelques rires au milieu de sa rage, se jouant de Darcy et Colins, aux visages devenus interchangeables… dans la pénombre d'une cellule où l'espoir demeurait la seule possibilité.
« Ne craignez rien, Madame, en recevant cette lettre, elle ne témoigne aucun de ces sentiments, elle ne réitère aucune de ces demandes qui vous ont tant déplu hier soir. Je ne vous écris pas pour vous blesser ou pour m'humilier, en revenant sur des vœux que, pour notre bonheur à tous deux, nous ne saurions trop vite chassés de notre esprit; les efforts consentis bon gré mal gré, pour l'écrire et pour la lire, nous auraient été épargnés, si mon honneur n'avait pas demandé qu'elle fût écrite etlue. Il faut donc me pardonner cette liberté mais j'exige votre attention, vos sentiments, je le sais, n'y consentiront pas volontiers, mais je le requiers de votre justice. » Alors que penser aujourd'hui, dans un tel dénuement, du sort qu'elle pouvait réserver à l'honneur d'un gentilhomme ? Quelle importance cela ferait- il qu'elle lise les explications différées d'un homme qui voulait la prendre pour un objet ? Comment même pouvait- il exiger quoi que ce soit d'elle ? Et de quels sentiments pouvait- il se recommander ? « … permettez- moi de vous dire avec quelle ardeur je vous admire et je vous aime. » Son cœur s'emballait, ses joues brûlantes ravivaient le souvenir de cette fenêtre de l'âme… il n'y avait plus que ses paroles, non, ces paroles… soutenues par ce regard si particulier, qu'elle n'avait pas su déchiffrer avant. Avant de sombrer dans un romantisme échevelé, elle s'obligea à se remémorer la blessure qu'il lui avait infligé juste après en exposant son orgueil, l'indélicatesse de son jugement quant à sa famille, sa sœur Jane, si douce, si secrète qu'il avait cru qu'elle n'était qu'intrigante. Cet homme avait bénéficié d'une éducation d'une excellente qualité, comment pouvait- il croire un seul instant qu'il pouvait aimer une femme comme elle ? Tout les opposait, depuis leur première rencontre elle l'avait compris, l'avait su à la manière d'une intuition. L'oracle de Delphes aurait pu lui signifier le déshonneur qu'elle lui infligerait, elle dont les alliances étaient si peu recommandables ! Elle repensait à cette première impression, l'origine de sa propre condamnation… puis, un peu avant qu'elle ne l'entende dénigrer son manque d'attrait. Elle avait tout d'abord apprécié sa beauté, son élégance, son regard qui n'était pas encore connoté… Oui, pour être tout à fait honnête elle avait tout d'abord et très subrepticement été sensible à ses atouts. C'est donc en mon honneur, mon orgueil que je refuse de vous pardonner M. Darcy, votre désir de m'offenser et de m'insulter en jetant votre sentiment prétendument amoureux en pâture! Par quels maléfices peut-on donc aimer contre sa raison, contre sa volonté et au mépris de son rang dans le monde ?
« Lors de ce bal – et j'avais justement l'honneur de danser avec vous – la réflexion de Sir Williams Lucas m'a appris qu'en raison des attentions de Bingley pour votre sœur, tous s'attendaient à ce mariage. Il tenait la chose pour si certaine que la date seule restait à régler. Dès cet instant, j'ai observé attentivement le comportement de mon ami, ce qui m'a permis de me rendre compte que son sentiment pour Mlle Bennet dépassait tout ce que j'avais vu chez lui auparavant. Votre sœur aussi, je l'ai bien regardée. » Mais de quelle façon l'avait-il observé ? Avec la même bienveillance que le premier regard qu'il lui avait jeté à elle ? Depuis la position si importante que son nom lui permettait d'occuper ? Un peu plus loin, il faisait presque amende honorable, attribuant Jane de qualités propres mais pour mieux céder à son ressentiment, sa mesquinerie naturelle :
« Je n'aurais cependant aucun scrupule à maintenir qu'une expression, un air aussi sereins que ceux de votre sœur auraient pu convaincre l'observateur le plus attentif que, pour aimable que fût son caractère, son cœur n'était pas de ceux que l'on touche facilement. » Comment a-t-il pu écrire cela ? Après tout ce qu'elle lui avait confié ! La perfidie ne semblait pas l'apanage exclusif des femmes dans cette famille. La tante et le neveu avaient toutes les raisons de s'entendre, les longues soirées d'hiver… lorsque l'alliance entre les deux branches aurait été consommée. Ah, elle s'octroyait un délice de fin gourmet : la vision du couple Darcy, la frêle Anne de Bourgh accrochée au solide bras de son cousin… dont l'expression faciale s'accordait parfaitement avec celle de sa future compagne… Oui, il aurait l'épouse qu'il méritait. Tout compte fait. Ou bien Miss Bingley pourrait- elle jouer les trouble- fête ? Quelle femme conviendrait donc à ce mufle qui se croyait gentleman parce qu'il en portait l'habit ? Une créature sans amour, sans chaleur, sans vitalité, sans intelligence… de toute évidence. Une femme qui pourrait décorer sa vie, son intérieur…
« Je ne l'ai pas crue indifférente, parce que je la voulais ainsi - je l'ai crue telle, car j'en ai acquis la conviction de manière impartiale, et aussi honnêtement que ma raison l'exigeait. – Mes objections à ce mariage dépassaient celles dont je reconnaissais hier soir qu'elles n'avaient été balayées, dans mon propre cas, que par la violence de la passion. » Pur effet de rhétorique où pourtant il n'y avait nul besoin d'enjoliver la vérité.
Pourquoi s'obstinait-il à évoquer un sentiment qui lui était si définitivement étranger ? La seule violence dont elle avait été témoin avait été la charge sur l'infériorité de sa famille, l'inconduite dont avaient fait preuve ses sœurs cadettes, sa mère… et même son père !
« L'inquiétude de ses sœurs avait grandi en même temps que la mienne nous sûmes bientôt que nos vues s'accordaient.» Curieux tribunal… où tous sont juges et parties, dans la plus complète objectivité bien évidemment. Qui s'était montré le plus déterminé à éreinter sa sœur ? Lui, souhaitant écarter le plus loin possible le spectre d'une grave mésalliance avec la sœur cadette, Ou bien, Miss Bingley, si pressée de régenter l'une des plus belles demeures d'Angleterre ? Quant à cette pauvre Mme Hurst… avait- elle jamais réussi un seul jour de sa vie à concevoir une idée qui lui soit propre ?
« Le convaincre qu'il s'était lui- même abusé ne fut donc pas difficile. Le persuader de ne pas revenir dans le Hertfordshire, une fois qu'il eût renoncé à ses certitudes, fut l'affaire d'un instant. - Jusque- là je n'ai rien à me reprocher. » La dernière phrase, si lourde de sens, incroyable aveu de culpabilité, tournait dans son esprit. Elle en suffoquait de colère ! Il avait revêtu ses habits d'innocent, jugeant probablement par avance qu'elle lui saurait gré d'une telle délicatesse. Mensonge éhonté ! Tandis qu'il avait tant à se reprocher ! Car s'il reconnaissait avoir usé d'un perfide subterfuge à Londres en cachant la présence de Jane à M. Bingley, il n'avait jamais cessé de se mentir à lui- même. Indigne d'un gentleman, d'un homme qui se veut responsable. Le mensonge à soi- même n'était-il pas le signe d'une faiblesse constitutive ? D'une lâcheté originelle ?
« Sur ce sujet, je n'ai plus rien à dire plus d'excuse à présenter. » Grand bien vous fasse M. Darcy, de toutes les façons, il y a peu d'espoir que nos routes se croisent à nouveau…
« Quant à cette accusation plus grave selon laquelle j'ai nui à Mr. Wikam, je ne peux la réfuter qu'en déroulant devant vous toute l'histoire de ses relations avec ma famille. » S'ensuivait la terrible révélation de la véritable nature du jeune homme qui avait usé avec elle, comme avec toutes les autres, d'un charme confondant. Elle avait dû relire à de multiples reprises ce passage afin de vaincre son incrédulité. Par la suite, elle ne ressentit plus que mortification. Comment avait- elle pu être dupe à ce point !? Elle avait revu chaque rencontre, chaque conversation, chaque observation sous ce nouvel éclairage et le portrait peu flatteur de M. Wickham n'avait rien d'impossible. Comment avait-elle pu se tromper à ce point ? Son jugement si fiable habituellement l'avait conduite sur la voie de l'aveuglement, pire encore : celle du flirt avec un aventurier ! Car telle était la situation, si elle avait donné foi aux accusations calomnieuses d'un inconnu, c'était bien parce qu'elle avait été blessée dans son amour propre par celui qui lui tendait un miroir flatteur… Aucun de ces hommes ne méritait que l'on s'y intéresse davantage. Aucun homme du tout d'ailleurs. Comment pouvait-on envisager sérieusement de partager sa vie avec de tels êtres ? Les hommes ne se définissaient-ils donc que par leur veulerie, leur arrogance ou leur irrésolution ? Certains ne manquaient pas de cruauté non plus… Elisabeth se livrait à ses réflexions amères, passant d'un état de colère à celui du désespoir. Il n'était plus question de dire son fait à un dédaigneux jeune homme, non, il n'était plus question de défendre l'honneur d'une famille, la cause était bel et bien perdue… Elle devait décider de son sort, se résoudre à vivre ou à mourir, car cet homme, ni plus ni moins, qui les détenait, Anne et elle- même, n'avait rien d'inhumain, bien au contraire. Survivre avait- il un sens ? Lui faudrait- il donc accepter de se compromettre avec l'un d'entre eux ? Pouvait- elle vivre sans espoir… ? En se résignant au célibat et au travail ? Simple spectatrice du grand théâtre des hommes ?
La nuit fut particulièrement agitée pour Elisabeth Bennet car peuplée d'images mêlant le réel et l'épouvante. Ses rêves fébriles firent danser les silhouettes des uns et des autres, pour finir en une seule créature arborant tous ces masques à la fois : condescendance, obséquiosité et duplicité. Chacun s'obstinait à faire sa demande dans une course effrénée, minutée, tous l'importunait, la poursuivant de leurs assiduités, lui criant des mots d'amour insensés... Elle se sentait oppressée, prisonnière d'un supplice au moins égal à celui de Tantale car chaque fois qu'elle pensait avoir semé l'un de ses galants, un autre surgissait, les yeux enflammés… Pour finir empoignée par le plus dérangeant de ces messieurs…
Des pas furtifs, quelques bruissements de tissus, le cliquetis du métal après la fermeture d'une porte… « Elisabeth ? Êtes- vous là ? … Elisabeth, c'est moi, Anne…» Elle s'était réveillée en sursaut, la tête encore douloureuse de tous les pleurs qu'elle avait versé sur ce qui restait de sa vie.
« Anne ! Vous êtes donc en vie ! Oh, merci mon dieu, merci… Comment allez- vous ?
-Oh, et bien, je… je ne sais pas… je suis épuisée… mais je suis vivante ! J'ai eu si peur, Elisabeth ! J'aurais tellement aimé que vous soyez à mes côtés… enfin, non, ce n'est pas ce que je voulais dire… Elle semblait essoufflée, nerveuse.
-Ne craignez rien Anne, j'ai parfaitement compris… moi aussi, j'aurais voulu être près de vous ! Voulez- vous me raconter ? Elisabeth se massait doucement les tempes et le front, de ses doigt tremblants et moites.
-Elisabeth, si vous saviez, comme c'était affreux ! Il est venu me chercher, m'a jeté un vêtement sombre au visage en m'ordonnant de l'enfiler, en silence. Il m'a conduite à travers des tunnels jusque dans une grande salle où était dressée une table somptueuse, saturée de victuailles plus enivrantes les unes que les autres. C'était une pièce souterraine encore une fois, avec des grilles fermant toutes les issues. Tout semblait irréel, les ombres qui rendaient étrange la douce lumière des flammes, et qui enveloppait chaque mouvement d'un halo mystérieux. Anne paraissait reprendre un peu de calme en décrivant la scène, comme si elle s'en distanciait en même temps. Il m'a commandé de m'asseoir près de l'âtre, lui- même protégé de toute action de ma part. Ensuite, il est allé chercher deux autres jeunes filles, très jeunes filles, très jolies… l'une d'elles avait visiblement beaucoup pleuré sur le chemin. Il nous a réunies au centre de la salle puis s'est écarté afin de profiter du spectacle pour lequel nous étions conviées, enfin, non pour lequel nous devions œuvrer car nous étions les interprètes de son théâtre. Les premières minutes furent presque agréables car nous nous sentions rassurées d'être trois. Nous avons commencé à faire connaissance puis nous sommes installées pour dîner car nous avions très faim. Nous pouvions à peine nous parler tellement nous étions occupées à goûter, mâcher, lécher… oh, j'en ai si honte maintenant ! Elle fit une pause nécessaire à la reprise de son exposé. Nous avions presque oublié qu'il était toujours là, campé confortablement dans son fauteuil, à nous observer comme des spécimens d'une ménagerie… Subitement, sa voix si grave, si puissante s'est élevée du fond de la salle… pour nous interpeler. Je ne saurais vous répéter avec certitude les mots qu'il a employés, Elisabeth mais… il nous expliquait que nous participions à une sorte de jeu… de défi… où nous étions toutes trois rivales, et que l'une d'entre nous devait perdre ce soir. Pour que les autres puissent vivre ! Vous rendez vous compte ?! Il fallait accepter de mourir ou de précipiter le sort d'une autre ! Y-a-t-il plus cruel dilemme ? Elisabeth l'entendait parcourir sa cellule, dans un état d'agitation intense. Oh, j'étais totalement figée, je n'osais plus bouger ni parler, encore moins profiter des bienfaits illusoires de cette table. Après, plus rien n'a été pareil… Ce monstre nous a défendu de nous entraider, posant à chacune d'entre nous des devinettes, il nous a soumises à des interrogatoires… c'était… c'était comme s'il voulait savoir qui nous étions vraiment… comme si son esprit pénétrait le nôtre et s'y installait… il tentait de nous faire dire des choses puis leur contraire. Il nous traitait comme si nous avions commis toutes sortes d'actes immoraux… comme si nos apparences n'étaient que tromperies et que nos visages prétendument innocents cachaient des vices, les pires turpitudes…
-Il prêchait le faux pour connaître le vrai ?Jusqu'à vous faire douter de vos propres pensées… il vous a manipulées afin de déconstruire toute certitude, toute assurance personnelle… Il voulait vous entraîner dans son monde où tout est dualité, où toute chose est soit noire soit blanche, jeu d'apparences… Elisabeth pensait à voix haute, dessinant pour elle-même le portrait d'un homme au pouvoir infini.
-Oui, c'est exactement cela… tant et si bien qu'à la fin, nous étions terrorisées… mais je ne voyais plus rien, c'était comme si j'étais présente physiquement mais que mon esprit était endormi… alors il y eut des cris terribles… et j'ai rouvert les yeux pour voir l'une des jeunes filles emportées par … cet horrible… ce monstre… Le plus atroce, c'était la colère que l'on pouvait lire sur son visage, et puis un air de triomphe aussi, comme s'il considérait effectivement tout cela comme un jeu où celle qui n'avait pas respecté les règles, devait nécessairement périr. Je n'avais même plus la force de la secourir, ni de hurler avec elle… Oh, Seigneur, Elisabeth, il est parti avec elle, pour lui faire du mal, cela ne fait aucun doute ! Nous serons les prochaines !
-Très chère, j'applaudis votre perspicacité ainsi que cette jolie imagination qui l'accompagne… Trêve de flatterie, je suis venu vous rendre visite car j'ai une requête à vous soumettre Miss Bennet. Elles ne l'avaient pas entendu… il avait probablement attentivement suivi toute leur conversation.
-Je ne crois pas être en mesure de décider librement quoi que ce soit Monsieur.
-Il est vrai que votre sens moral vous invite à voir les choses ainsi mais je vais vous soumettre ma demande et vous saurez bien comment y répondre, alors. Voici : j'aimerais que vous nous racontiez l'histoire de La Belle et la Bête, dont j'ai apporté une copie si vous étiez assez bonne pour exaucer le vœu d'un fervent admirateur. »
Il attendit quelques instants avant de déposer le précieux exemplaire à travers la petite ouverture par laquelle, une main indifférente passait habituellement les repas. Elisabeth n'avait pas donné de réponse, elle tentait d'étouffer la colère qui avait enflammé tout son être. Elle saisit finalement le livre et en débuta la lecture :
« LA BELLE ET LA BÊTE
Il y avait une fois un marchand, qui était extrêmement riche. Il avait six enfants, trois garçons et trois filles ; et comme ce marchand était un homme d'esprit, il n'épargna rien pour l'éducation de ses enfants, et leur donna toutes sortes de maîtres.
Ses filles étaient très belles ; mais la cadette surtout se faisait admirer, et on ne l'appelait, quand elle était petite, que la belle enfant ; en sorte que le nom lui en resta : ce qui donna beaucoup de jalousie à ses sœurs. Cette cadette, qui était plus belle que ses sœurs, était aussi meilleure qu'elles. Les deux aînées avaient beaucoup d'orgueil, parce qu'elles étaient riches ; elles faisaient les dames, et ne voulaient pas recevoir les visites des autres filles de marchands ; il leur fallait des gens de qualité pour leur compagnie. Elles allaient tous les jours au bal, à la comédie, à la promenade, et se moquaient de leur cadette, qui employait la plus grande partie de son temps à lire de bons livres.
Comme on savait que ces filles étaient fort riches, plusieurs gros marchands les demandèrent en mariage ; mais les deux aînées répondirent, qu'elles ne se marieraient jamais, à moins qu'elles ne trouvassent un duc, ou tout au moins, un comte. La Belle, (car je vous ai dit que c'était le nom de la plus jeune) la Belle, dis-je, remercia bien honnêtement ceux qui voulaient l'épouser, mais elle leur dit qu'elle était trop jeune, et qu'elle souhaitait de tenir compagnie à son père, pendant quelques années.
Tout d'un coup, le marchand perdit son bien, et il ne lui resta qu'une petite maison de campagne, bien loin de la ville. Il dit en pleurant à ses enfants, qu'il fallait aller demeurer dans cette maison, et qu'en travaillant comme des paysans, ils y pourraient vivre.
Ses deux filles aînées répondirent qu'elles ne voulaient pas quitter la ville, et qu'elles avaient plusieurs amants, qui seraient trop heureux de les épouser, quoiqu'elles n'eussent plus de fortune ; les bonnes demoiselles se trompaient : leurs amants ne voulurent plus les regarder, quand elles furent pauvres. Comme personne ne les aimait, à cause de leur fierté, on disait, « elles ne méritent pas qu'on les plaigne ; nous sommes bien aises de voir leur orgueil abaissé ; qu'elles aillent faire les dames, en gardant les moutons ».
Mais, en même temps, tout le monde disait, « pour la Belle, nous sommes bien fâchés de son malheur ; c'est une si bonne fille : elle parlait aux pauvres gens avec tant de bonté, elle était si douce, si honnête ». Il y eut même plusieurs gentilshommes qui voulurent l'épouser, quoiqu'elle n'eût pas un sol : mais elle leur dit, qu'elle ne pouvait se résoudre à abandonner son pauvre père dans son malheur, et qu'elle le suivrait à la campagne pour le consoler et lui aider à travailler.
La pauvre Belle avait été bien affligée d'abord, de perdre sa fortune, mais elle s'était dit à elle-même, quand je pleurerais bien fort, cela ne me rendra pas mon bien, il faut tâcher d'être heureuse sans fortune. Quand ils furent arrivés à leur maison de campagne, le marchand et ses trois fils s'occupèrent à labourer la terre. La Belle se levait à quatre heures du matin, et se dépêchait de nettoyer la maison, et d'apprêter à dîner pour la famille.
Elle eut d'abord beaucoup de peine, car elle n'était pas accoutumée à travailler comme une servante ; mais au bout de deux mois, elle devint plus forte, et la fatigue lui donna une santé parfaite. Quand elle avait fait son ouvrage, elle lisait, elle jouait du clavecin, ou bien, elle chantait en filant.
Ses deux sœurs, au contraire, s'ennuyaient à la mort ; elles se levaient à dix heures du matin, se promenaient toute la journée, et s'amusaient à regretter leurs beaux habits et les compagnies.
« Voyez notre cadette, disaient-elles, entre elles, elle a l'âme basse, et est si stupide qu'elle est contente de sa malheureuse situation. »
Le bon marchand ne pensait pas comme ses filles. Il savait que la Belle était plus propre que ses sœurs à briller dans les compagnies. il admirait la vertu de cette jeune fille, et surtout sa patience ; car ses sœurs, non contentes de lui laisser faire tout l'ouvrage de la maison, l'insultaient à tout moment.
Il y avait un an que cette famille vivait dans la solitude, lorsque le marchand reçut une lettre, par laquelle on lui mandait qu'un vaisseau, sur lequel il avait des marchandises, venait d'arriver heureusement. Cette nouvelle pensa tourner la tête à ses deux aînées, qui pensaient qu'à la fin, elles pourraient quitter cette campagne, où elles s'ennuyaient tant ; et quand elles virent leur père prêt à partir, elles le prièrent de leur apporter des robes, des palatines, des coiffures, et toutes sortes de bagatelles.
La Belle ne lui demandait rien ; car elle pensait en elle-même, que tout l'argent des marchandises ne suffirait pas pour acheter ce que ses sœurs souhaitaient.
« Tu ne me pries pas de t'acheter quelque chose, lui dit son père.
- Puisque vous avez la bonté de penser à moi, lui dit-elle, je vous prie de m'apporter une rose, car il n'en vient point ici. »
Ce n'est pas que la Belle se souciât d'une rose, mais elle ne voulait pas condamner par son exemple la conduite de ses sœurs, qui auraient dit que c'était pour se distinguer, qu'elle ne demandait rien. Le bonhomme partit ; mais quand il fut arrivé, on lui fit un procès pour ses marchandises, et après avoir eu beaucoup de peine, il revint aussi pauvre qu'il était auparavant. Il n'avait plus que trente milles pour arriver à sa maison, et il se réjouissait déjà du plaisir de voir ses enfants ; mais comme il fallait passer un grand bois, avant de trouver sa maison, il se perdit. Il neigeait horriblement ; le vent était si grand, qu'il le jeta deux fois en bas de son cheval, et la nuit étant venue il pensa qu'il mourrait de faim, ou de froid, ou qu'il serait mangé des loups, qu'il entendait hurler autour de lui. Tout d'un coup, en regardant au bout d'une longue allée d'arbres, il vit une grande lumière, mais qui paraissait bien éloignée. Il marcha de ce côté-là, et vit que cette lumière sortait d'un grand palais, qui était tout illuminé.
Le marchand remercia Dieu du secours qu'il lui envoyait, et se hâta d'arriver à ce château ; mais il fut bien surpris de ne trouver personne dans les cours. Son cheval, qui le suivait, voyant une grande écurie ouverte, entra dedans, et ayant trouvé du foin et de l'avoine, le pauvre animal, qui mourait de faim, se jeta dessus avec beaucoup d'avidité. Le marchand l'attacha dans l'écurie, et marcha vers la maison, où il ne trouva personne ; mais étant entré dans une grande salle, il y trouva un bon feu ; et une table chargée de viande, où il n'y avait qu'un couvert. Comme la pluie et la neige l'avaient mouillé jusqu'aux os, il s'approcha du feu pour se sécher, et disait en lui-même, le maître de la maison, ou ses domestiques me pardonneront la liberté que j'ai prise, et sans doute ils viendront bientôt. Il attendit pendant un temps considérable ; mais onze heures ayant sonné, sans qu'il vît personne, il ne put résister à la faim, et prit un poulet, qu'il mangea en deux bouchées, et en tremblant. Il but aussi quelques coups de vin, et devenu plus hardi, il sortit de la salle, et traversa plusieurs grands appartements, magnifiquement meublés. A la fin, il trouva une chambre, où il y avait un bon lit, et comme il était minuit passé, et qu'il était las, il prit le parti de fermer la porte, et de se coucher.
Il était dix heures du matin, quand il se leva le lendemain, et il fut bien surpris de trouver un habit fort propre, à la place du sien, qui était tout gâté. Assurément, dit-il en lui-même, ce palais appartient à quelque bonne fée, qui a eu pitié de ma situation.
Il regarda par la fenêtre, et ne vit plus de neige, mais des berceaux de fleurs qui enchantaient la vue. Il rentra dans la grande salle, où il avait soupé la veille, et vit une petite table où il y avait du chocolat.
« Je vous remercie, madame la fée, dit-il tout haut, d'avoir eu la bonté de penser à mon déjeuner. »
Le bonhomme, après avoir pris son chocolat, sortit pour aller chercher son cheval, et comme il passait sous un berceau de roses, il se souvint que la Belle lui en avait demandé, et cueillit une branche, où il y en avait plusieurs. En même temps, il entendit un grand bruit, et vit venir à lui une bête si horrible, qu'il fut tout prêt de s'évanouir.
Vous recevant dans mon château, et pour ma peine, vous me volez mes roses, que j'aime mieux que toutes choses au monde. Il faut mourir pour réparer cette faute ; je ne vous donne qu'un quart d'heure pour demander pardon à Dieu. »
Le marchand se jeta à genoux, et dit à la Bête, enjoignant les mains :
« Monseigneur, pardonnez-moi, je ne croyais pas vous offenser, en cueillant une rose pour une de mes filles, qui m'en avait demandé.
- Je ne m'appelle point Monseigneur, répondit le monstre, mais la Bête. Je n'aime pas les compliments, moi, je veux qu'on dise ce que l'on pense ; ainsi, ne croyez pas me toucher par vos flatteries. Mais vous m'avez dit que vous aviez des filles ; je veux bien vous pardonner, à condition qu'une de vos filles vienne volontairement, pour mourir à votre place ; ne me raisonnez pas : partez, et si vos filles refusent de mourir pour vous, jurez que vous reviendrez dans trois mois. »
Le bonhomme n'avait pas dessein de sacrifier une de ses filles à ce vilain monstre ; mais il pensa, au moins, j'aurai le plaisir de les embrasser encore une fois. Il jura donc de revenir, et la Bête lui dit qu'il pouvait partir quand il voudrait ; « mais, ajouta-telle, je ne veux pas que tu t'en ailles les mains vides. Retourne dans la chambre où tu as couché, tu y trouveras un grand coffre vide ; tu peux y mettre tout ce qu'il te plaira, je le ferai porter chez toi. » En même temps la Bête se retira, et le bonhomme dit en lui-même, s'il faut que je meure, j'aurai la consolation de laisser du pain à mes pauvres enfants.
Il retourna dans la chambre où il avait couché, et y ayant trouvé une grande quantité de pièces d'or, il remplit le grand coffre, dont la Bête lui avait parlé ; le ferma, et ayant repris son cheval, qu'il retrouva dans l'écurie, il sortit de ce palais avec une tristesse égale à la joie qu'il avait, lorsqu'il y était entré. Son cheval prit de lui-même une des routes de la forêt, et en peu d'heures, le bonhomme arriva dans sa petite maison. Ses enfants se rassemblèrent autour de lui, mais, au lieu d'être sensible à leurs caresses, le marchand se mit à pleurer, en les regardant. Il tenait à la main la branche de roses, qu'il apportait à la Belle : il la lui donna, et lui dit :
« La Belle, prenez ces roses ; elles coûteront bien cher à votre malheureux père » ; et tout de suite, il raconta à sa famille la funeste aventure qui lui était arrivée. A ce récit, ses deux aînées jetèrent de grands cris, et dirent des injures à la Belle, qui ne pleurait point.
« Voyez ce que produit l'orgueil de cette petite créature, disaient-elles ; que ne
demandait-elle des ajustements comme nous ; mais non, mademoiselle voulait se distinguer ; elle va causer la mort de notre père, et elle ne pleure pas.
- Cela serait fort inutile, reprit la Belle ; pourquoi pleurerais-je la mort de mon père ? Il ne périra point. Puisque le monstre veut bien accepter une de ses filles, je veux me livrer à toute sa furie, et je me trouve fort heureuse, puisqu'en mourant, j'aurai la joie de sauver mon père, et de lui prouver ma tendresse.
- Non, ma sœur, lui dirent ses trois frères, vous ne mourrez pas, nous irons trouver ce monstre, et nous périrons sous ses coups, si nous ne pouvons le tuer.
- Ne l'espérez pas, mes enfants, leur dit le marchand, la puissance de cette Bête est si grande, qu'il ne me reste aucune espérance de la faire périr. Je suis charmé du bon cœur de la Belle, mais je ne veux pas l'exposer à la mort. Je suis vieux, il ne me reste que peu de temps à vivre, ainsi, je ne perdrai que quelques années de vie, que je ne regrette qu'à cause de vous, mes chers enfants.
- Je vous assure, mon père, lui dit la Belle que vous n'irez pas à ce palais sans moi ; vous ne pouvez m'empêcher de vous suivre. Quoique je sois jeune, je ne suis pas fort attachée à la vie, et j'aime mieux être dévorée par ce monstre, que de mourir du chagrin que me donnerait votre perte. »
On eut beau dire, la Belle voulut absolument partir pour le beau palais, et ses sœurs en étaient charmées, parce que les vertus de cette cadette leur avaient inspiré beaucoup de jalousie. Le marchand était si occupé de la douleur de perdre sa fille, qu'il ne pensait pas au coffre qu'il avait rempli d'or ; mais, aussitôt qu'il se fut enfermé dans sa chambre pour se coucher, il fut bien étonné de le trouver à la ruelle de son lit.
Il résolut de ne point dire à ses enfants qu'il était devenu si riche, parce que ses filles auraient voulu retourner à la ville, qu'il était résolu de mourir dans cette campagne ; mais il confia ce secret à la Belle, qui lui apprit, qu'il était venu quelques gentilshommes pendant son absence, et qu'il y en avait deux qui aimaient ses sœurs.
Elle pria son père de les marier ; car elle était si bonne qu'elle les aimait, et leur pardonnait de tout son cœur le mal qu'elles lui avaient fait. Ces deux méchantes filles se frottèrent les yeux avec un oignon pour pleurer lorsque la Belle partit avec son père ; mais ses frères pleuraient tout de bon, aussi bien que le marchand : il n'y avait que la
Belle qui ne pleurait point, parce qu'elle ne voulait pas augmenter leur douleur. Le cheval prit la route du palais, et sur le soir, ils l'aperçurent illuminé, comme la première fois.
Le cheval fut tout seul à l'écurie, et le bonhomme entra avec sa fille dans la grande salle, où ils trouvèrent une table, magnifiquement servie, avec deux couverts.
Le marchand n'avait pas le cœur de manger ; mais Belle, s'efforçant de paraître tranquille, se mit à table, et le servit ; puis elle disait en elle-même : la Bête veut m'engraisser avant de me manger, puisqu'elle me fait si bonne chère. Quand ils eurent soupé, ils entendirent un grand bruit, et le marchand dit adieu à sa pauvre fille en pleurant ; car il pensait que c'était la Bête. Belle ne put s'empêcher de frémir, en voyant cette horrible figure : mais elle se rassura de son mieux, et le monstre lui ayant demandé si c'était de bon cœur qu'elle était venue, elle lui dit, en tremblant, que oui.
« Vous êtes bien bonne, dit la Bête, et je vous suis bien obligée. Bonhomme, partez demain matin, et ne vous avisez jamais de revenir ici. Adieu la Belle.
- Adieu la Bête, répondit-elle, et tout de suite le monstre se retira.
- Ah, ma fille ! dit le marchand, en embrassant la Belle, je suis à demi-mort de frayeur.
- Croyez-moi, laissez-moi ici ; non, mon père, lui dit la Belle avec fermeté, vous partirez demain matin, et vous m'abandonnerez au secours du Ciel ; peut-être aura-t-il pitié de moi. »
Ils furent se coucher, et croyaient ne pas dormir de toute la nuit, mais à peine furent-ils dans leurs lits, que leurs yeux se fermèrent. Pendant son Sommeil, la Belle
vit une dame qui lui dit :
« Je suis contente de votre bon cœur, la Belle ; la bonne action que vous faites, en donnant votre vie, pour sauver celle de votre père, ne demeurera point sans récompense. »
La Belle en s'éveillant, raconta ce songe à son père, et quoiqu'il le consolât un peu, cela ne l'empêcha pas de jeter de grands cris, quand il fallut se séparer de sa chère fille.
Lorsqu'il fut parti, la Belle s'assit dans la grande salle, et se mit à pleurer aussi ; mais comme elle avait beaucoup de courage, elle se recommanda à Dieu, et résolut de ne se point chagriner, pour le peu de temps qu'elle avait à vivre ; car elle croyait fermement que la Bête la mangerait le soir.
Elle résolut de se promener en attendant, et de visiter ce beau château. Elle ne pouvait s'empêcher d'en admirer la beauté. Mais elle fut bien surprise de trouver une porte, sur laquelle il y avait écrit : Appartement de la Belle. Elle ouvrit cette porte avec précipitation, et elle fut éblouie de la magnificence qui y régnait : mais ce qui frappa le plus sa vue, fut une grande bibliothèque, un clavecin, et plusieurs livres de musique.
" On ne veut pas que je m'ennuie ", dit-elle, tout bas ; elle pensa ensuite, si je n'avais qu'un jour à demeurer ici, on ne m'aurait pas fait une telle provision. Cette pensée ranima son courage. Elle ouvrit la bibliothèque et vit un livre, où il y avait écrit en lettres d'or : Souhaitez, commandez ; vous êtes ici la reine et la maîtresse.
« Hélas ! dit-elle, en soupirant, je ne souhaite rien que de revoir mon pauvre père, et de savoir ce qu'il fait à présent » : elle avait dit cela en elle-même. Quelle fut sa surprise ! en jetant les yeux sur un grand miroir, d'y voir sa maison, où son père arrivait avec un visage extrêmement triste. Ses sœurs venaient au-devant de lui, et malgré les grimaces qu'elles faisaient, pour paraître affligées, la joie qu'elles avaient de la perte de leur sœur, paraissait sur leur visage. Un moment après, tout cela disparut, et la Belle ne put s'empêcher de penser, que la Bête était bien complaisante, et qu'elle n'avait rien à craindre d'elle. A midi, elle trouva la table mise, et pendant son dîner, elle entendit un excellent concert, quoiqu'elle ne vît personne. Le soir, comme elle allait se mettre à table, elle entendit le bruit que faisait la Bête, et ne put s'empêcher de frémir.
« La Belle, lui dit ce monstre, voulez-vous bien que je vous voie souper ?
- Vous êtes le maître, répondit la Belle, en tremblant.
- Non, répondit la Bête, il n'y a ici de maîtresse que vous. Vous n'avez qu'à me dire de m'en aller, si je vous ennuie ; je sortirai tout de suite. Dites-moi, n'est-ce pas que vous me trouvez bien laid ?
- Cela est vrai, dit la Belle, car je ne sais pas mentir, mais je crois que vous êtes fort bon.
- Vous avez raison, dit le monstre, mais, outre que je suis laid, je n'ai point d'esprit : je sais bien que je ne suis qu'une bête.
- On n'est pas bête, reprit la Belle, quand on croit n'avoir point d'esprit : un sot n'a jamais su cela.
- Mangez donc, la Belle, lui dit le monstre, et tâchez de ne vous point ennuyer dans votre maison ; car tout ceci est à vous ; et j'aurais du chagrin, si vous n'étiez pas contente.
- Vous avez bien de la bonté, dit la Belle. Je vous avoue que je suis bien contente de votre cœur ; quand j'y pense, vous ne me paraissez plus si laid.
- Oh dame, oui, répondit la Bête, j'ai le cœur bon, mais je suis un monstre.
- Il y a bien des hommes qui sont plus monstres que vous, dit la Belle, et je vous aime mieux avec votre figure, que ceux qui avec la figure d'hommes, cachent un cœur faux, corrompu, ingrat.
- Si j'avais de l'esprit, reprit la Bête, je vous ferais un grand compliment pour vous remercier, mais je suis un stupide ; et tout ce que je puis vous dire, c'est que je vous suis bien obligé. »
La Belle soupa de bon appétit. Elle n'avait presque plus peur du monstre ; mais elle manqua mourir de frayeur, lorsqu'il lui dit :
« La Belle, voulez-vous être ma femme ? »
Elle fut quelque temps sans répondre ; elle avait peur d'exciter la colère du monstre en le refusant elle lui dit pourtant en tremblant :
« Non, la Bête. »
Dans le moment, ce pauvre monstre voulut soupirer, et il fit un sifflement si épouvantable, que tout le palais en retentit : mais Belle fut bientôt rassurée ; car la
Bête lui ayant dit tristement, « adieu la Belle », sortit de la chambre, en se retournant de temps en temps pour la regarder encore. Belle se voyant seule, sentit une grande compassion pour cette pauvre Bête :
« Hélas, disait-elle, c'est bien dommage qu'elle soit si laide, elle est si bonne ! »
Belle passa trois mois dans ce palais avec assez de tranquillité. Tous les soirs, la
Bête lui rendait visite, l'entretenait pendant le souper, avec assez de bon sens, mais jamais avec ce qu'on appelle esprit, dans le monde. L'habitude de le voir l'avait accoutumée à sa laideur, et loin de craindre le moment de sa visite, elle regardait souvent à sa montre, pour voir s'il était bientôt neuf heures ; car la Bête ne manquait jamais de venir à cette heure-là. Il n'y avait qu'une chose qui faisait de la peine à la
Belle, c'est que le monstre, avant de se coucher, lui demandait toujours si elle voulait être sa femme, et paraissait pénétré de douleur, lorsqu'elle lui disait que non. Elle lui dit un jour :
« Vous me chagrinez, la Bête ; je voudrais pouvoir vous épouser, mais je suis trop sincère, pour vous faire croire que cela arrivera jamais. Je serai toujours votre amie, tâchez de vous contenter de cela.
- Il le faut bien, reprit la Bête ; je me rends justice. Je sais que je suis bien horrible ; mais je vous aime beaucoup; cependant je suis trop heureux de ce que vous voulez bien rester ici ; promettez-moi que vous ne me quitterez jamais. »
La Belle rougit à ces paroles. Elle avait vu dans son miroir, que son père était malade de chagrin, de l'avoir perdue, et elle souhaitait le revoir.
« Je pourrais bien vous promettre, dit-elle à la Bête, de ne vous jamais quitter tout à fait ; mais j'ai tant d'envie de revoir mon père, que je mourrai de douleur, si vous me refusez ce plaisir.
- J'aime mieux mourir moi-même, dit ce monstre, que de vous donner du chagrin.
Je vous enverrai chez votre père, vous y resterez, et votre pauvre Bête en mourra de douleur.
- Non, lui dit la Belle, en pleurant, je vous aime trop pour vouloir causer votre mort.
Je vous promets de revenir dans huit jours. Vous m'avez fait voir que mes sœurs sont mariées, et que mes frères sont partis pour l'armée. Mon père est tout seul, souffrez que je reste chez lui une semaine.
- Vous y serez demain au matin, dit la Bête mais souvenez-vous de votre promesse. Vous n'aurez qu'à mettre votre bague sur une table en vous couchant, quand vous voudrez revenir. Adieu la Belle. »
La Bête soupira selon sa coutume, en disant ces mots, et la Belle se coucha toute triste de la voir affligée. Quand elle se réveilla le matin, elle se trouva dans la maison de son père, et ayant sonné une clochette, qui était à côté de son lit, elle vit venir la servante, qui fit un grand cri, en la voyant. Le bonhomme accourut à ce cri, et manqua mourir de joie, en revoyant sa chère fille ; et ils se tinrent embrassés plus d'un quart d'heure. La Belle, après les premiers transports, pensa qu'elle n'avait point d'habits pour se lever ; mais la servante lui dit, qu'elle venait de trouver dans la chambre voisine un grand coffre, plein de robes toutes d'or, garnies de diamants. Belle remercia la bonne Bête de ses attentions ; elle prit la moins riche de ces robes, et dit à la servante de serrer les autres, dont elle voulait faire présent à ses sœurs : mais à peine eut-elle prononcé ces paroles, que le coffre disparut. Son père lui dit que la Bête voulait qu'elle gardât tout cela pour elle, et aussitôt, les robes et le coffre revinrent à la même place.
La Belle s'habilla, et pendant ce temps, on fut avertir ses sœurs, qui accoururent avec leurs maris. Elles étaient toutes deux fort malheureuses. L'aînée avait épousé un gentilhomme, beau comme l'amour; mais il était si amoureux de sa propre figure, qu'il n'était occupé que de cela, depuis le matin jusqu'au soir, et méprisait la beauté de sa femme. La seconde avait épousé un homme, qui avait beaucoup d'esprit ; mais il ne s'en servait que pour faire enrager tout le monde, et sa femme toute la première. Les sœurs de la Belle manquèrent mourir de douleur, quand elles la virent habillée comme une princesse, et plus belle que le jour. Elle eut beau les caresser, rien ne put étouffer leur jalousie, qui augmenta beaucoup, quand elle leur eut conté combien elle était heureuse.
Ces deux jalouses descendirent dans le jardin, pour y pleurer tout à leur aise et elles se disaient, pourquoi cette petite créature est-elle plus heureuse que nous ? Ne sommes-nous pas plus aimables qu'elle ?
« Ma sœur, dit l'aînée, il me vient une pensée ; tâchons de l'arrêter ici plus de huit jours, sa sotte Bête se mettra en colère, de ce qu'elle lui aura manqué de parole, et peut-être qu'elle la dévorera.
- Vous avez raison, ma sœur, répondit l'autre. Pour cela, il lui faut faire de grandes caresses. »
Et ayant pris cette résolution, elles remontèrent et firent tant d'amitié à leur sœur, que la Belle en pleura de joie. Quand les huit jours furent passés, les deux sœurs s'arrachèrent les cheveux, et firent tant les affligées de son départ, qu'elle promit de rester encore huit jours.
Cependant Belle se reprochait le chagrin qu'elle allait donner à sa pauvre Bête, qu'elle aimait de tout son cœur, et elle s'ennuyait de ne la plus voir. La dixième nuit qu'elle passa chez son père, elle rêva qu'elle était dans le jardin du palais, et qu'elle voyait la Bête, couchée sur l'herbe, et prête à mourir, qui lui reprochait son ingratitude.
La Belle se réveilla en sursaut, et versa des larmes.
« Ne suis-je pas bien méchante, disait-elle, de donner du chagrin à une Bête, qui a pour moi tant de complaisance? Est-ce sa faute, si elle est si laide, et si elle a peu d'esprit ? Elle est bonne, cela vaut mieux que tout le reste. Pourquoi n'ai-je pas voulu l'épouser ? Je serais plus heureuse avec elle, que mes sœurs avec leurs maris. Ce n'est, ni la beauté, ni l'esprit d'un mari, qui rendent une femme contente : c'est la bonté du caractère, la vertu, la complaisance : et la Bête a toutes ces bonnes qualités. Je n'ai point d'amour pour elle ; mais j'ai de l'estime, de l'amitié, et de la reconnaissance.
Allons, il ne faut pas la rendre malheureuse ; je me reprocherais toute ma vie mon ingratitude. »
A ces mots, Belle se lève, met sa bague sur la table, et revient se coucher. A peine fut-elle dans son lit, qu'elle s'endormit, et quand elle se réveilla le matin, elle vit avec joie qu'elle était dans le palais de la Bête. Elle s'habilla magnifiquement pour lui plaire, et s'ennuya à mourir toute la journée, en attendant neuf heures du soir ; mais l'horloge eut beau sonner, la Bête ne parut point.
La Belle, alors, craignit d'avoir causé sa mort. Elle courut tout le palais, en jetant de grands cris ; elle était au désespoir. Après avoir cherché partout, elle se souvint de son rêve, et courut dans le jardin vers le canal, où elle l'avait vue en dormant. Elle trouva la pauvre Bête étendue sans connaissance, et elle crut qu'elle était morte. Elle se jeta sur son corps, sans avoir horreur de sa figure, et sentant que son cœur battait encore, elle prit de l'eau dans le canal, et lui en jeta sur la tête. La Bête ouvrit les yeux et dit à la Belle : « Vous avez oublié votre promesse, le chagrin de vous avoir perdue, m'a fait résoudre à me laisser mourir de faim ; mais je meurs content, puisque j'ai le plaisir de vous revoir encore une fois.
- Non, ma chère Bête, vous ne mourrez point, lui dit la Belle, vous vivrez pour devenir mon époux ; dès ce moment je vous donne ma main, et je jure que je ne serai qu'à vous. Hélas, je croyais n'avoir que de l'amitié pour vous, mais la douleur que je sens, me fait voir que je ne pourrais vivre sans vous voir. »
A peine la Belle eut-elle prononcé ces paroles, qu'elle vit le château brillant de lumière, les feux d'artifices, la musique, tout lui annonçait une fête mais toutes ces beautés n'arrêtèrent point sa vue : elle se retourna vers sa chère Bête, dont le danger la faisait frémir. Quelle fut sa surprise ! La Bête avait disparu, et elle ne vit plus à ses pieds qu'un prince plus beau que l'amour, qui la remerciait d'avoir fini son enchantement. Quoique ce prince méritât toute son attention, elle ne put s'empêcher de lui demander où était la Bête.
« Vous la voyez à vos pieds, lui dit le prince. Une méchante fée m'avait condamné à rester sous cette figure jusqu'à ce qu'une belle fille consentît à m'épouser, et elle m'avait défendu de faire paraître mon esprit. Ainsi, il n'y avait que vous dans le monde assez bonne, pour vous laisser toucher à la bonté de mon caractère ; et en vous offrant ma couronne, je ne puis m'acquitter des obligations que je vous ai. »
La Belle, agréablement surprise, donna la main à ce beau prince pour se relever.
Ils allèrent ensemble au château, et la Belle manqua mourir de joie, en trouvant dans la grande salle son père, et toute sa famille, que la belle dame, qui lui était apparue en songe, avait transportés au château.
« Belle, lui dit cette dame, qui était une grande fée, venez recevoir la récompense de votre bon choix : vous avez préféré la vertu à la beauté et à l'esprit, vous méritez de trouver toutes ces qualités réunies en une même personne. Vous allez devenir une grande reine : j'espère que le trône ne détruira pas vos vertus. Pour vous, mesdemoiselles, dit la fée aux deux sœurs de Belle, je connais votre cœur, et toute la malice qu'il enferme. Devenez deux statues ; mais conservez toute votre raison sous la pierre qui vous enveloppera. Vous demeurerez à la porte du palais de votre sœur, et je ne vous impose point d'autre peine, que d'être témoins de son bonheur. Vous ne pourrez revenir dans votre premier état, qu'au moment où vous reconnaîtrez vos fautes ; mais j'ai bien peur que vous ne restiez toujours statues. On se corrige de l'orgueil, de la colère, de la gourmandise et de la paresse : mais c'est une espèce de miracle que la conversion d'un cœur méchant et envieux. »
Dans le moment la fée donna un coup de baguette, qui transporta tous ceux qui étaient dans cette salle, dans le royaume du prince. Ses sujets le virent avec joie, et il épousa la Belle, qui vécut avec lui fort longtemps, et dans un bonheur parfait, parce qu'il était fondé sur la vertu. »
Elisabeth referma le livre, attendant de connaître le sort que cet homme aux désirs insondables voulait leur infliger.
A suivre
*Jeanne Marie Leprince de Beaumont, « Le Magasin des enfants », 1757. Il existe une première version de « La Belle et la Bête », écrite par Mme de Villeneuve au début du XVIIème siècle, plus poétique, plus longue et où l'apparence de la Bête est franchement repoussante (plus proche du reptile que du lion de Cocteau dans le film éponyme).
