Bonjour, voici bien longtemps que je n'ai déposé quelques mots... veuillez m'en excuser, des événements indépendants de ma volonté, de nature personnelle mais également les faits récents (en France) dont vous avez probablement entendu parler, ont rendu difficile cette forme d'expression. Me voici de retour, en espérant que vous le serez aussi. Pour celles/ ceux qui connaissent Edgar E. Poe, vous ne manquerez pas de reconnaître à laquelle de ses nouvelles j'ai fait un emprunt...
très amicalement,
Calazzi.
Petits messages à celles qui ne possèdent pas de compte:
Jenny:
My dear, no need to apologize… you're always welcome, when you wish it, when you can… besides, I have experienced some difficulties the last weeks, "la vie n'est pas un long fleuve tranquille" comme disent les Français… and As you say: "Life is not a bed of roses"! So I am happy to return today at this story, which I hope will distract you, busy Jenny.
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Mimija :
Très chère, j'espère que le sevrage s'est bien déroulé… mais je n'en suis pas certaine car il est accidentel ! donc impréparé… J'espère néanmoins que tu as survécu…
Et je te présente mes plus plates excuses pour ce délai et ce manque auguré bien malgré moi.
C'est moi qui te remercie pour ta constance sans faille.
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MERCI.
Moi mon âme est fêlée
Sa main fébrile repoussait les feuilles lisses et vertes qui le dissimulaient aux yeux de celui qu'il observait depuis qu'il avait été surpris par son arrivée. Il s'était caché car il savait qu'il n'avait pas le droit d'être à cet endroit où tant de malheurs étaient arrivés mais cela restait le meilleur coin pour braconner. Le bruissement d'une silhouette au milieu des herbes folles l'avait alerté que sa solitude allait être compromise, il avait à peine eu le temps de se jeter au sol derrière la haie où il avait déposé son maigre matériel de pêche. Il avait toujours aimé cette activité car elle se rattachait aux seuls bons souvenirs de son enfance très chaotique. C'était son grand- père, un très vieil homme qui aurait pu l'être en tout cas, qui l'avait initié en lui expliquant que s'il maîtrisait cet art, il n'aurait jamais faim mais qu'il lui fallait se montrer plus malin que le poisson. Ce qui, pour lui, ne paraissait pas relever de l'évidence. Il n'avait pas souvent pensé qu'il pouvait être plus malin que qui que ce soit, pas même un poisson, personne ne lui avait vraiment fait ce type de compliment non plus d'ailleurs.
Le braconnage était un art difficile et Gilles avait essuyé quelques revers avant de triompher, en effet, il avait dû apprendre à gérer plusieurs opérations simultanément… tout en restant parfaitement concentré sur les signaux alentours l'avertissant d'une éventuelle compagnie embarrassante. De nombreuses années de clandestinité l'avait aguerri et ses oreilles avaient développé des aptitudes particulières, c'est ainsi qu'il avait détecté une présence pourtant fort discrète approchant de la zone où il s'apprêtait à lancer sa ligne.
Il ne reconnut la silhouette qu'une fois la scène achevée, la stupeur avait pris le pas sur sa méfiance habituelle et avait momentanément endormi toute autre activité cérébrale. Le visage identifié avait conduit Gilles à une autre question, bien naturelle : Qu'est-ce que cet homme faisait là ? Il avait bien observé son petit manège mais l'intrus étant de dos par rapport à lui, il n'avait pas eu le loisir de regarder ses mains opérer.
Il lui fallut de longues minutes avant de reprendre ses esprits, de sortir de sa cachette pour examiner minutieusement l'espace où s'était tenu ce suppôt de Satan. Il avait rassemblé tout son courage pour avancer plutôt que s'enfuir avec son matériel. Ses jambes encore flageolantes l'avaient conduit jusqu'à l'endroit où il craignait d'avoir à affronter l'expression d'un mal qu'il avait déjà côtoyé. Tout d'abord, il n'avait rien vu dans l'enchevêtrement végétal et alors qu'il se résignait à repartir, encore accablé par l'inquiétude, il aperçut ce qui paraissait des feuillets de papier. Plongeant une main tremblante au cœur du buisson, il s'en saisit mais ne sachant pas lire, ne sut qu'en penser. Il les avait glissés sous ses vêtements déchirés après les avoir repliés les uns sur les autres.
Etrangement, ces simples morceaux de papier avaient accentué son malaise, la peur l'avait de nouveau envahi, bien qu'il n'ait aucune idée du contenu de ce qu'il transportait. Le flanc contre lequel se tenait cette lettre, lui procurait une sensation de brûlure de plus en plus intense, il se mit à penser qu'il devait se débarrasser le pus vite possible de celle-ci. Mais à qui pouvait-il faire confiance ? Malgré lui, il avait commencé à accélérer le pas, puis à courir comme un forcené. La première difficulté fut de trouver des personnes de son entourage pour lesquelles la lecture ne constituait pas un obstacle. Gilles n'était pas certain de pouvoir remettre sa trouvaille dans les mains de n'importe quel lecteur. D'ailleurs, les gens éduqués ne lui inspiraient que peu de respect… en général. Pouvait-il se fier au révérend ? Non, évidemment, non… ce petit homme joufflu, si prompt à la bêtise, ne jurait que par la terrible Lady Catherine et ne suscitait que mépris. Gilles ne savait pas lire mais il savait parfaitement reconnaître un allié d'un ennemi. Soudain, il sut. Il se dirigea vers la demeure où il estimait pouvoir rencontrer les deux seuls hommes dignes de recevoir ce mystérieux message. La deuxième difficulté ne tarda pas à se manifester sous la forme d'un sérieux contretemps : comment accéder à ceux qui étaient susceptibles de l'aider ? Si Gilles n'avait jamais vraiment cru en l'existence d'une quelconque présence divine, il avait toutefois remarqué que le hasard réservait parfois d'heureuses surprises… à ceux qui se trouvaient dans le besoin. Il tomba nez à nez avec un homme à la chevelure grisonnante qui le salua aimablement. Tandis qu'il lui rendait la pareille, il se sentit particulièrement ému par l'expression de tristesse qui frappait le regard de cet étranger.
Gilles possédait ce don ou cette malédiction, qui le rendait sensible aux sentiments éprouvés par autrui. Jusqu'à lui faire terriblement mal parfois. Cette faculté ne requérait point de mot, encore moins d'enseignement, elle existait en lui depuis toujours et lui avait permis de toujours savoir à qui s'en remettre ou non. C'est ainsi qu'en ces heures si sombres où la contrée tremblait sous la menace d'un homme si mauvais que l'on ne pouvait même imaginer qu'il existe réellement, lui, le pauvre fou savait bien qui était capable de telles infamies… mais aussi à qui ne pas se confier. Il se souvenait assez précisément des deux hommes qui l'avaient sauvé des griffes de ces démons hurlants, qui l'accusaient de tous les maux. Il avait maintes fois connu la noirceur de ces êtres qui s'en prenaient chaque fois à celui qui se montrait différent, isolé, sans défense. Lorsqu'il avait voulu les aider en évoquant les vilains secrets de celui qu'il avait autrefois servi, personne n'avait compris. Pas même eux, en revanche, ils l'avaient regardé avec douceur. Gilles n'avait pas souvent été dévisagé ainsi. Il avait ressenti la chaleur avec laquelle il le considérait, lui, l'homme en haillons, et dont les défauts, tant physiques que mentaux ne lui valaient généralement que de méchantes moqueries et un grand nombre de coups. Aucun, depuis son grand- père, ne l'avait ainsi touché du regard. Il était maintenant certain de posséder un moyen de leur porter assistance, dans la présence de ces feuillets qu'il avait dissimulés sous sa chemise mais il ignorait comment s'y prendre pour leur faire parvenir cet indice.
Alors que le vieil homme aux cheveux d'argent passait son chemin, Gilles incapable d'articuler un mot, avait saisi l'un de ses bras. L'étranger avait interrompu sa marche lasse et s'était retourné avec une expression de surprise sur le visage.
« Monsieur ?
- …
-Puis- je vous prêter assistance ? Souffrez- vous ? Son interlocuteur restant muet, il se demandait si celui-ci ne présentait pas un handicap le privant de la parole. Il était bien trop fatigué pour se mettre en colère. Calmez- vous, vous semblez… mais qu'est- ce… ? »
L'infortuné avait plongé sa main libre dans sa chemise pour en sortir quelques feuillets et les lui tendre, ses yeux emplis d'une demande silencieuse mais impérieuse. Il avait alors compris que ce pauvre hère lui offrait un bien précieux.
« Vous voulez que je vous lise cette lettre, n'est-ce pas ? Il désignait du regard les feuilles légèrement salies.
-Oui… Gilles avait enfin réussi à émettre un son qui avait du sens, non sans difficulté car sa course folle et la puissance des émotions qu'il ressentait, avaient formé un nœud dans sa gorge brûlante.
-Voyons, cette lettre s'adresse… Seigneur ! Le vieil homme avait redressé la tête pour le regarder franchement, comme frappé par la foudre. Miss Elisabeth Bennet ! mais… comment savez- vous ? Qui vous a donné ceci ?
-On ne me l'a pas donnée, je l'ai trouvée mais je ne sais pas lire monsieur… Il devait le convaincre… absolument ! Mais je dois savoir ce qu'elle contient pour comprendre… je vous en prie…il le suppliait maintenant… j'ai besoin de savoir si je peux aider mais je ne sais pas lire…
-Qui êtes- vous ? La curiosité avait pris le pas sur la stupeur, et puis autre chose aussi… comme un début de réminiscence.
-On m'appelle Gilles, Monsieur.
-Oh, Gilles… vous êtes … la personne qui a échappé à la foule il y a quelque temps ?
-Oui ! Je voudrais savoir si je peux aider les deux gentilshommes avec ça, c'est tout. Je ne vous demande rien d'autre, monsieur. Il l'écoutait attentivement, sans méfiance, bien au contraire.
-Alors c'est à mon tour de me présenter : Bennet, le père de la jeune fille qui a disparu le jour où l'on a retrouvé cette pauvre petite en cape rouge, comme dans le conte. Il le scrutait, comme s'il attendait un signe précis de sa part. Gilles avait alors pris l'air pénétré, comme s'il avait l'habitude de conspirer avec de parfaits inconnus. Et, je vous présente mes excuses pour la brusquerie avec laquelle je vous ai interrogé Gilles, mais cette lettre est adressée à ma fille, voyez, il est écrit ici : Miss Elisabeth Bennet. Alors nous allons découvrir ce qu'elle contient. Je vais la lire tout d'abord, pardonnez- moi mais il s'agit des affaires personnelles de ma fille et je ne voudrais pas la compromettre en partageant ses secrets avec une personne qu'elle ne connaît pas, sans son autorisation. »
« Ne craignez rien, Madame, en recevant cette lettre, elle ne témoigne aucun de ces sentiments, elle ne réitère aucune de ces demandes qui vous ont tant déplu hier soir. Je ne vous écris pas pour vous blesser ou pour m'humilier, en revenant sur des vœux que, pour notre bonheur à tous deux, nous ne saurions trop vite chassés de notre esprit; les efforts consentis bon gré mal gré, pour l'écrire et pour la lire, nous auraient été épargnés, si mon honneur n'avait pas demandé qu'elle fût écrite et lue. Il faut donc me pardonner cette liberté mais j'exige votre attention, vos sentiments, je le sais, n'y consentiront pas volontiers, mais je le requiers de votre justice. (…)»
Le vieil homme parut peiné tout au long de sa lecture, il avait cependant parfois esquissé un vague sourire. Il avait soupiré longuement, surtout à la fin. Gilles n'osait plus l'observer frontalement, de peur d'être témoin de secrets qui ne lui étaient pas destiné. Son interlocuteur ne savait ce qu'il pouvait lui confier mais il avait besoin de gagner la confiance de ce solitaire afin de connaître le contexte de sa découverte.
« Gilles, cette lettre donne des informations confidentielles sur une personne qui était en relation avec ma fille mais ne permet pas d'accuser qui que ce soit, ou même d'identifier l'auteur de tous ces actes odieux qui frappent la région. Néanmoins il est très important que je sache tout des circonstances de votre découverte. Vous avez probablement trouvé là un élément primordial mais j'ignore encore comment m'en servir. Ne m'en veuillez pas, je vous dirai ce que je peux de cette lettre mais je dois d'abord déterminer ce qui est intéressant ou pas. Racontez- moi tout, Gilles. »
Gilles obtempéra avec grand plaisir car il avait deviné combien ce qui se jouait alors entre eux deux était essentiel. Il lui révéla tout de ces quelques instants cruciaux qui avaient entouré sa trouvaille. Le vieux gentleman avait perdu cette douloureuse expression de tristesse, son regard s'était animé et témoignait de toute son intelligence. Gilles n'avait plus besoin de connaître les détails de cette lettre, il avait fait le bon choix en s'adressant à cet homme qui avait su lire au- delà des apparences.
Ce dernier l'avait conduit dans la maison du pasteur, où il avait déjà trouvé refuge auparavant. L'épouse du petit homme aux allures sournoises avait immédiatement accepté la proposition du père de Miss Elisabeth. Gilles avait aimé ces quelques lettres, qu'il répétait inlassablement pour lui- même… Miss… Elisabeth… comme une formule magique, comme un vers extrait d'une poésie… comme la manifestation d'un monde inaccessible. Les fils d'argent qui couraient tout le long de la chevelure de son nouveau protecteur brillaient doucement sous l'effet du soleil de ce timide printemps. Gilles avait confiance, ses amis sauraient tout arranger. Il avait attendu patiemment le retour du père de Miss Elisabeth qui était parti à la rencontre des deux visiteurs du château auxquels il avait souhaité apporter la lettre. Il lui avait promis de revenir partager avec lui toutes les informations qui pourraient les mener sur la voie de la jeune fille. Il s'était installé dans une petite pièce qui faisait office de salon et de bibliothèque, un rapide coup d'œil lui avait permis de se représenter à quel type de lecteur appartenait le maître des lieux, car si Gilles n'avait pas eu la chance d'apprendre, il avait fréquenté de nombreuses demeures et approfondi la perception qu'il avait de ces propriétaires. Les étagères exposaient de rares ouvrages, silhouettes décharnées, visiblement abandonnées à leur extrême solitude.
Le bruit d'une conversation parvint jusqu'à lui, se rapprochant de plus en plus, il distingua rapidement la douce voix de Mrs Collins largement couverte par celle d'un stentor… une voix qu'il ne connaissait que trop bien et qui le fit trembler de toutes parts. Il était venu le chercher… Il savait ce qu'il avait fait aujourd'hui et Il venait se venger… Gilles ne pouvait pas s'enfuir, ni se cacher…
Soudain, la porte s'ouvrit pour laisser entrer son pire cauchemar, celui qui avait volé tant d'âmes innocentes, qui savait tous les secrets de la métamorphose, de la vie et de la mort. Gilles aurait voulu être déjà passé à trépas, plutôt que de devoir suivre cet être démoniaque. Mrs Collins l'avait suivi, répétant à cet intrus qu'il n'avait nul besoin de fouiller chaque pièce pour constater qu'elle était seule, et qu'en conséquence, elle l'invitait à prendre place dans le salon des invités, bien plus confortable… L'importun ne prit pas même la peine de dissimuler sa surprise quand il aperçut le pauvre Gilles qui lui non plus ne cachait rien de son émotion.
« Oh, mais qui voilà !? Rien moins que l'idiot de notre comté… mais que fait-il ici ? Qui plus est au milieu des livres ! Ce malappris s'est-il introduit à votre insu dans votre maison Mrs Collins ?
-Non, Sir Blackheart, il est hébergé ici à ma demande. La maison du serviteur de Dieu ne peut refuser de venir en aide à un pauvre hère, ne croyez- vous pas ? Gilles reprit sa respiration dès qu'il eut reconnu la voix ferme de son nouvel ami.
-M. Bennet je présume ? Il le fixait sans bienveillance, et sans neutralité non plus. Il avait été dérangé dans la réalisation de son projet et il ne manquait pas de le faire savoir. Nous n'avons pas encore eu l'honneur d'être présentés, c'est donc chose faite. Je venais justement à votre rencontre. Quel heureux hasard… Oh, mais je constate que vous n'êtes pas seul… M. Darcy. Je crains que nous ne puissions tous tenir dans cette … pièce aux dimensions fort réduites.
-A qui souhaitez- vous parler précisément Sir Blackheart ? Darcy s'était nonchalamment glissé entre le géant et Gilles qui s'était complètement ramassé sur lui- même.
-A toute personne qui pourra me fournir des réponses satisfaisantes. Il avait semblé légèrement irrité par la manœuvre du jeune homme qu'il ne quittait plus des yeux. Où étiez- vous ?
-Comme vous pouvez vous en douter nous venons de Rosings… Mais peut- être préférez- vous vous enquérir de tout cela au château auprès de Lady Catherine ? Darcy avait observé le manque d'empressement du juge de paix à l'égard de sa tante, il n'avait toujours pas franchi lui- même les grilles de Rosings. Lady de Bourgh avait manqué s'en étouffer à plusieurs reprises, non pas qu'elle eut souhaité être suspectée d'une quelconque manière mais elle estimait que son rang lui valait tous les égards, en particulier ceux que Sir Blackheart lui devait. Elle n'avait reçu que la visite des agents de police, ce qui ne pouvait satisfaire son goût des honneurs.
-Non, M. Darcy, ce ne sera pas nécessaire. Il avait balayé d'un revers de la main la proposition pour le moins irrévérencieuse de celui qui semblait vouloir l'affronter. Vous vous connaissez donc tous… mais que vient faire ce pauvre diable dans cette histoire ? Il désignait ainsi Gilles, toujours protégé par la silhouette de Darcy. Je me le demande… depuis quand es-tu dans cette maison, mon brave ? Sir Blackheart s'était prestement déplacé sur le côté afin de dégager sa vue et d'écraser le pauvre bougre de son imposante stature. On m'a signalé un braconnier près de la clairière qui borde la rivière… je connais tes habitudes et je suis presque sûr que c'était toi… Il en profitait encore pour s'approcher et impressionner sa victime.
-Nnnoon, jje… je n'y sssuis p.. p..pas pas allé ! C'était pas moi, lllà- bas ! je promets. Il avait posé sa main sur son cœur, pour appuyer son propos.
-Je confirme les propos de Gilles, Sir Blackheart, il était avec moi ici- même car je lui ai demandé de m'aider à sortir les tapis de la maison, nos domestiques étant hors d'état de le faire, comme chaque fois que je le peux, je le sollicite. Il est d'une remarquable efficacité. Mrs Collins avait élevé la voix afin de se faire parfaitement entendre. Elle était devenue le point de convergence de tous les hommes présents. Situation tout à fait inhabituelle pour cette modeste épouse, qui sentit une chaleur fortement désagréable gagner ses joues. D'ailleurs Gilles, si Sir Blackheart en a fini avec vous, j'aimerais que nous reprenions nos activités.
-Bien Madame, je n'ai rien à ajouter pour l'heure. A bientôt. Il leur tourna définitivement le dos, comme s'ils n'existaient plus. M. Bennet, je suis au regret de vous informer que nous n'avons toujours aucune nouvelle concernant votre fille. L'enquête piétine… personne n'a rien vu, personne ne parle… Son regard s'attardait alentours, tentant de déceler le moindre indice, pour achever son tour sur le petit paquet de lettres posées sur le guéridon.
-Je reste à votre disposition, Sir Blackheart.
-Messieurs. »
Sitôt le ténébreux notable parti, l'atmosphère se détendit. Les deux gentlemen s'assirent en soupirant bruyamment. Le plus jeune s'alarma soudain :
« La lettre ! A-t-il vu la lettre ? Vous la teniez encore à la main lorsque nous avons traversé le couloir… Il aura tout découvert en la voyant. Il était devenu blême.
-Rassurez- vous Darcy, elle est en sécurité. Je ne pouvais décemment pas le laisser triompher… si facilement. Il a apparemment déjà deviné que notre ami Gilles était sur les lieux de son méfait.
-Mais où l'avez- vous mise et cela sans qu'il s'en aperçoive ?
-Voyons, le seul endroit où elle n'attirerait pas l'œil. Le plus âgé des deux hommes souriait benoîtement, l'air assez satisfait de son stratagème. Au milieu des autres…
-Oh, bien sûr ! c'est extrêmement astucieux… et guère étonnant de votre part, M. Bennet.
-Je considère votre dernière remarque comme un compliment, un hommage à ma sagacité, jeune homme. Bon, reprenons notre première conversation. Je ne peux vous condamner totalement… ce que vous considérez comme négligence, voire grossièreté et ce, peut- être à juste titre, de ma part n'est à mes yeux que le résultat d'une distance que j'ai placée entre le monde et moi- même. Je ne vous juge pas pour la maladresse avec laquelle vous avez cru aimer ma fille chérie. Tout ce qui m'importe c'est que vous éprouviez de tels sentiments parce qu'elle est… admirable, sans pareille, sans aucun doute une excellente compagne pour un homme instruit et intelligent. Par ailleurs, je crois que votre inélégance vous a déjà bien puni. Vous avez également reçu la preuve qu'elle ne souffrait aucune forme de cupidité ou intérêt marqué pour un statut quelconque. Nous savons donc qu'elle n'acceptera les liens du mariage que par amour. Ce qui nous rassure sur son honnêteté mais en ce qui vous concerne Darcy, je crains que cela ne vous oblige à renoncer à tout espoir… Il releva non sans plaisir le tressaillement de son vis-à-vis.
-Je vous sais gré de ne pas montrer le moindre ressentiment à mon encontre M. Bennet. Je sais aussi que les terribles circonstances qui nous réunissent aujourd'hui l'autorisent. La sincérité du jeune homme ne paraissait pas feinte. Vous avez raison, mais mon manque de lucidité plaide pour moi… mon inexpérience en la matière… m'a conduit à ce désastre. Peut- être daignera-t-elle un jour me pardonner… suffisamment pour me permettre de réparer toute la souffrance que je lui ai infligée.
-Darcy, si jamais nous la retrouvons, vous ne pourrez plus vous présenter comme son plus grand ennemi. Le vieil homme éprouvait une réelle compassion, malgré ses dernières découvertes.
-Mais, Monsieur, c'est par ma faute qu'elle est sortie ce soir là… C'est mon outrecuidance et mon fol orgueil qui l'ont poussée à se jeter dans la gueule du loup !
-N'oubliez jamais que c'est le monstre qui l'a enlevée qui est responsable de tous les torts. Nul ne peut s'accuser des méfaits d'un autre. Sa voix s'était endurcie. Si la vie avait été plus clémente, ma fille Elisabeth vous aurait très certainement déjà pardonné en se moquant gentiment de vous, de votre prétention, de votre folie… et de la sienne. Je connais trop ma fille pour croire qu'elle aurait conservé la moindre amertume à votre égard. Les deux gentlemen n'osaient plus se regarder, il était pour le moins inhabituel d'échanger si intimement. Ce qui serait dit ce jour là entre ces deux hommes, le serait une fois pour toutes. Si j'étais votre père, je vous aurais certainement raconté mon premier amour… un soir, au coin de l'âtre, alors que mes membres faiblissaient et que je vous aurais vu croître, vous fortifier… j'aurais pu vous mettre en garde contre ces premiers émois… qui révèlent toute notre gaucherie, notre ignorance des sentiments attendus par ces êtres si curieux que sont les femmes. Mais je vais vous raconter un conte et vous comprendrez peut- être ce que je veux vous dire… »
« ** Il était une fois une veuve qui avait deux filles ; l'aînée lui ressemblait si fort et d'humeur et de visage, que qui la voyait voyait la mère. Elles étaient toutes deux si désagréables et si orgueilleuses qu'on ne pouvait vivre avec elles, mais lorsqu'elles étaient en compagnie, leur vraie nature disparaissait, elles travestissaient leur méchanceté et s'affublaient de qualités fort recherchées. La cadette, en revanche, avait hérité de la douceur et de l'honnêteté, mais elle n'était pas l'une des plus belles filles qu'on eût pu voir. Comme on aime naturellement son semblable, cette mère était folle de sa fille aînée, et en même temps avait une aversion effroyable pour la cadette. Elle la faisait manger à la cuisine et même travailler. Il fallait entre autres choses que cette pauvre enfant soit la première levée mais aussi la dernière à se coucher. Elle n'avait point reçu la merveilleuse instruction que sa sœur aînée et ne connaissait pas les mille et une astuces permettant de concevoir de jolis croquis ou bien de réciter de ravissants poèmes écrits par les plus grands. La pauvre petite savait à peine lire et écrire et comme personne n'entretenait de conversation avec elle, elle souriait rarement. Quand sa mère et sa sœur recevaient, en grandes pompes, la cadette courait se cacher au fond d'un bois, afin de ne pas ternir la lumière de leur demeure.
Je ne vous décrirai pas tous les stratagèmes mis en œuvre par ces deux cruelles mais sachez qu'elles parvinrent à leurs fins et que tous les riches jeunes gens de la région accouraient aux pieds de cette beauté. Des plus jeunes au plus expérimentés, des plus riches aux plus instruits, tous n'avaient d'yeux que pour cette jolie fille dont ils ne percevaient rien d'autre que l'éclat étourdissant. Tous étaient attirés, presque malgré eux par cette maison et celle qui y régnait. Vint le jour où il fallut choisir l'heureux élu. La mère et la fille aînée passaient de longues heures à estimer la valeur de chacun des prétendants. N'entendez ici que ce que j'ai dit : elles tentaient de déterminer la fortune de chacun, le meilleur parti étant celui qui pesait le plus lourd. Dans ces moments-là les deux rosses ne se donnaient plus la peine de camoufler leur laideur et la cadette expédiait toutes ses tâches afin de s'échapper le plus vite possible de cet antre du diable.
Un jour qu'elle était assise près d'un cours d'eau où elle aimait chanter, il vint à elle une pauvre femme qui la pria de lui donner à boire.
- Oui-dà, ma bonne mère, dit cette bonne fille ; et rinçant aussitôt sa cruche, elle puisa de l'eau au plus bel endroit de la rivière, et la lui présenta, soutenant toujours la cruche afin qu'elle bût plus aisément. La bonne femme, ayant bu, lui dit :
- Vous êtes si bonne et si honnête, que je ne puis m'empêcher de vous faire un don (car c'était une Fée qui avait pris la forme d'une pauvre femme de village, pour voir jusqu'où irait l'honnêteté de cette jeune fille). Je vous donne pour don, poursuivit la Fée, qu'à chaque parole que vous direz, il vous sortira de la bouche ou une Fleur, ou une Pierre précieuse.
Lorsque celle-ci arriva au logis, sa mère ne la gronda pas de revenir si tard car elle lui annonça que le choix était fait et elle lui confia alors la liste de toutes les corvées qu'elle devrait mener à bien pour permettre à sa sœur un mariage hors du commun. Ses paroles n'appelant aucune réponse, la cadette ne put ouvrir la bouche et aucune pierre précieuse ni aucune fleur n'en sortit.
Arriva le jour du mariage qui fut somptueux et resta dans les mémoires pendant de longues années. Ce jour de gloire fut le premier d'une longue désillusion pour le pauvre bougre sur qui la mégère avait jeté son dévolu car elle ne prenait plus la peine de paraître sous son meilleur jour. Cependant, hors de la présence de sa mère, elle montrait davantage de bêtise que de méchanceté ce qui, convenez- en, était un moindre mal.
Au fil du temps, la cadette avait pris pour habitude de ne plus parler, jusqu'au jour où le mari de sa sœur, découvrant son existence et charmé par la douceur de son visage, lui demanda qui elle était. Ce ne fut pas sans stupeur qu'ils virent alors sortir de sa bouche deux Roses, deux perles et deux Diamants de bonne taille.
- Que vois-je ? dit la mère tout étonnée ; je crois qu'il lui sort de la bouche des Perles et des Diamants ; d'où vient cela, ma fille ? (Ce fut là la première fois qu'elle l'appela sa fille.) La pauvre enfant lui raconta naïvement tout ce qui lui était arrivé, non sans jeter une infinité de Diamants.
- Vraiment, dit la mère, il faut que j'y envoie ma fille ; voyez ce qui sort de la bouche de votre sœur quand elle parle ; ne seriez-vous pas bien aise d'avoir le même don ? Vous n'avez qu'à aller puiser de l'eau à la rivière, et quand une pauvre femme vous demandera à boire, lui en donner bien honnêtement.
-Il me ferait beau voir, répondit la brutale, aller à la rivière.
-Je veux que vous y alliez, reprit la mère, et tout à l'heure.
Elle refusa, invitant sa mère à se rendre elle- même à la rivière. Cette dernière, qui accordait tant d'importance aux biens précieux, prit le plus beau flacon qu'elle trouva. Elle ne fut pas plus tôt arrivée à la rivière qu'elle vit sortir du bois une Dame magnifiquement vêtue qui vint lui demander à boire : c'était la même Fée qui avait apparu à sa cadette mais qui avait pris l'air et les habits d'une Princesse, pour voir jusqu'où irait la malhonnêteté de cette femme.
- Est-ce que je suis ici venue, lui dit cette brutale orgueilleuse, pour vous donner à boire, justement j'ai apporté un flacon d'argent tout exprès pour donner à boire à Madame ! J'en suis d'avis, buvez à même si vous voulez.
- Vous n'êtes guère honnête, reprit la Fée, sans se mettre en colère ; hé bien ! puisque vous êtes si peu obligeante, je vous donne pour don qu'à chaque parole que vous direz, il vous sortira de la bouche ou un serpent ou un crapaud.
D'abord que sa fille l'aperçut, elle lui cria :
- Hé bien, ma mère !
- Hé bien, ma fille ! lui répondit la brutale, en jetant deux vipères, et deux crapauds.
- ô Ciel ! s'écria la fille, que vois-je là ? C'est ma sœur qui en est cause, elle me le payera ; et aussitôt elle courut pour la gronder. La pauvre enfant s'enfuit, et alla se sauver dans la forêt la plus proche. Le fils du Roi qui revenait de la chasse la rencontra et la voyant si belle, lui demanda ce qu'elle faisait là toute seule et ce qu'elle avait à pleurer.
-Hélas ! Monsieur c'est ma sœur qui m'a chassée du logis.
Le fils du Roi, qui vit sortir de sa bouche cinq ou six Perles, et autant de Diamants, la pria de lui dire d'où cela lui venait. Elle lui conta toute son aventure. Le fils du Roi en devint amoureux, et considérant qu'un tel don valait mieux que tout ce qu'on pouvait donner en mariage à un autre, l'emmena au Palais du Roi son père où il l'épousa. Quant au mari de sa sœur aînée, il dut vivre au milieu des serpents et des crapauds qui ne manquèrent pas d'envahir le logis où il avait cru accueillir la plus belle créature de ce monde. »
« La morale de cette triste et banale histoire pourrait résider en ces quelques mots : le premier amour n'est pas destiné à perdurer, il n'est que la première leçon d'un long apprentissage. »
La Cloche fêlée
II est amer et doux, pendant les nuits d'hiver,
D'écouter, près du feu qui palpite et qui fume,
Les souvenirs lointains lentement s'élever
Au bruit des carillons qui chantent dans la brume.
Bienheureuse la cloche au gosier vigoureux
Qui, malgré sa vieillesse, alerte et bien portante,
Jette fidèlement son cri religieux,
Ainsi qu'un vieux soldat qui veille sous la tente!
Moi, mon âme est fêlée, et lorsqu'en ses ennuis
Elle veut de ses chants peupler l'air froid des nuits,
II arrive souvent que sa voix affaiblie
Semble le râle épais d'un blessé qu'on oublie
Au bord d'un lac de sang, sous un grand tas de morts
Et qui meurt, sans bouger, dans d'immenses efforts.
Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal.
** conte remanié par moi- même (personne tout à fait irresponsable et irrespectueuse) mais ayant pour base « Les fées », que vous trouverez dans l'ouvrage de C. Perrault.
