Bonsoir, je vous livre mes dernières élucubrations… en vous souhaitant un agréable moment.

Amicalement,

Calazzi

Petits messages :

Jenny :

As fast as possible… for me! I think I was turned into snail!

Thank you for your greetings, my dear and I return the greetings, from France to your sweet home! I hope you like this new chapter despite what it suggests… but fiction is fiction… and show must go on…!

XXXXXX, Calazzi.

Mimija :

A cœur vaillant, rien d'impossible ! oui, Mimija, je fais appel à Jacques Cœur, rien moins que cela ! Bon une partie de ma famille vient de Bourges, ce n'était donc pas très difficile de lui emprunter sa devise. D'ailleurs, un autre lien existe entre son histoire et une partie de ce chapitre… Décidément je n'en finis plus de détourner les histoires, réelles ou non ! Le plagiat me guette…Ce chapitre ne saura guère répondre à tes questions, au contraire… J'en serais bien désolée si je ne savais pas combien tu es indulgente et patiente, merveilleuse lectrice !

Mes hommages, Calazzi.

Angela :

J'aime comme tu berces mon âme… de tes gentils encouragements. J'espère que le voyage a été plaisant, instructif… Bienvenue au bercail !

Obstinément, Calazzi.

A celle qui est restée en France

I

Mets-toi sur ton séant, lève tes yeux, dérange

Ce drap glacé qui fait des plis sur ton front d'ange,

Ouvre tes mains, et prends ce livre : il est à toi.

Ce livre où vit mon âme, espoir, deuil, rêve, effroi,

Ce livre qui contient le spectre de ma vie,

Mes angoisses, mon aube, hélas ! de pleurs suivie,

L'ombre et son ouragan, la rose et son pistil,

Ce livre azuré, triste, orageux, d'où sort-il ?

D'où sort le blême éclair qui déchire la brume ?

(…)

V. Hugo, Les contemplations.

La tentation de la jalousie :

Elle coiffait ses longs cheveux dorés, séparant élégamment les différentes mèches qu'elle entrelaçait les unes aux autres. Ses yeux de chat s'étaient perdus dans la contemplation de son nécessaire de toilette, posé sur la coiffeuse. Son œuvre une fois achevée, elle ne put se lever, une profonde tristesse s'était emparée d'elle, anéantissant toute tentative de dispersion. Les reflets chatoyants de sa chevelure dans le miroir avaient ramené brutalement un souvenir des jours anciens, ces heures où l'homme qu'elle aimait éperdument, passait de longues minutes à caresser du regard ses boucles alanguies avant de les saisir à pleines mains, de s'enivrer de leur discret parfum puis de prendre possession du reste de son corps. C'était là l'attrait le plus puissant qu'elle avait découvert, ce qui lui donnait un pouvoir immense sur son maître… Mais au fil des années, nul ne pouvait affirmer lequel d'entre eux était le souverain. Les rôles étaient devenus interchangeables, leur bonheur résidait dans cette fusion dévorante où les cœurs et les corps communiaient, où l'un était prolongement de l'autre jusqu'à la folie meurtrière.

Yseult avait toujours su. Son amant ne lui avait rien tu, il lui avait longuement parlé de ses désirs, devenus projets pour naître enfin dans la réalité. Elle avait tout entendu, tout compris, tout accepté.

Elle était une femme amoureuse, tout simplement. Ainsi se représentait- elle sa propre indignité. Quiconque l'avait connue enfant ne l'aurait point reconnue car elle ne manifestait alors ni faiblesse de caractère particulière ni déviance. Elle possédait même de belles qualités que lui enviaient ses jeunes compagnes. C'est seulement lorsqu'elle s'engouffra dans les délicieux tourments de l'amour, ce puissant moteur humain, qu'elle put atteindre la plénitude de sa nature. Elle était enfin ce qu'elle devait être, rien de plus rien de moins, et honni soit qui mal y pense ! Sa liberté semblait fort coûteuse mais comment pouvait- il en être autrement ?

Cependant, aujourd'hui, Yseult se sentait bien seule, son merveilleux amour prenait les traits hideux de la traîtrise. Et si les gens heureux n'ont pas d'histoire, elle aurait goûté un calme relatif dans la sienne. Quelques larmes s'étaient échappées malgré ses efforts pour contrôler son désarroi, elle savait combien il était dangereux de se laisser aller à quelque chagrin sous ses yeux. Elle ne trouvait pas de mots pour dire sa détresse, la désolation de son cœur alors qu'elle ne pouvait ignorer l'abandon dont elle était victime. Puis, elle éprouva le feu de la colère, qui, de maigre consolation, grandit jusqu'à régner dans les ténèbres qu'elle avait tissées elle- même. Cette fausse image qui l'avait dépossédée de sa propre matière lui revenait en force.

Elle nourrit sa fureur avec tous les indices qu'elle avait collectés ces derniers jours, de la froide indifférence avec laquelle il avait commencé à la traiter jusqu'à la révélation de sa bassesse. Depuis qu'elle était apparue dans sa vie, dans leur vie, Yseult avait senti le souffle glacé de la solitude. Son absence, les phrases, les mots qu'il lui avait jetés en pâture, prenaient un sens dont la violence l'avait laissée brisée, morcelée. « Mon amie, le dérèglement de votre esprit est sans remède » *. Comment accueillir tant de méchanceté ?

Tandis qu'elle aurait voulu faire parler son silence obstiné, il avait fui son exigence, le regard tourné vers une autre. Yseult avait toujours été son alter ego, son impérieuse nécessité, sa maîtresse si douée… sa favorite. Celle avec qui il avait chassé toute trace d'ennui dans cette insupportable banalité dont se satisfaisaient tant d'êtres humains. Ils étaient l'un pour l'autre bien plus qu'une famille ou qu'un amoureux. Par son mensonge, il l'avait mise au rang des autres, des pantins dont ils se jouaient si souvent auparavant.

Ce fut la gorge serrée qu'elle l'avait suivi, en quête d'une vérité qu'il lui refusait, jusqu'au moment où elle avait été témoin d'une scène effroyable. Sa jeune rivale était parvenue à lui arracher une faveur (et qu'avait-elle bien pu lui promettre en retour ?)… se baigner. Non content de lui avoir fourni ce qu'il avait dénié à toutes les autres, il l'avait observée, dissimulé derrière le mur, à travers un habile trou percé en son sein, encore recouvert d'une lourde tapisserie aux détails multiples et trompeurs. Partenaire privilégiée depuis de nombreuses années, elle avait perçu dans toute son impudeur, son désir nouveau, si perceptible dans la tension qui courait tout au long de son corps, dans son souffle, et même autre chose, une monstruosité qu'elle ne pensait plus possible. La vérité jamais avouée, se découvrait… à qui se contentait de regarder en sa direction. Elle étouffait dans un espace empli de tromperies, d'illusions, de pensées impénétrables comme si un voile noir épais avait recouvert tout espoir de retour. Son orgueil tenaillait toute velléité de pacifier, Iseult n'est pas une femme à qui l'on peut mentir impunément, que l'on peut déposséder de son amour en un revers de main. Cette intrigante se croyait certainement différente des autres, intimement convaincue que certaines choses ne peuvent pas leur arriver… et elles se trompent… évidemment !

La profondeur tragique et douloureuse de la jalousie avait endeuillé son avenir, celui qu'elle s'était forgé à coups de renoncements, de coupables excuses. La violence s'était déchaînée sur sa tête, et c'était lui, son double, son maître et son esclave qui la commandait ! Les tournures insultantes, les coups qui la soulageaient presque… parce qu'ils étaient prétextes à se toucher… encore et encore… elle supportait tout, enveloppée dans son cocon de haine, une haine qui ne se disait pas tout à fait, parce qu'il refusait de parler de cette obsession avec elle. Obsession partagée puisque bien malgré elle, il l'obligeait à ne penser qu'à elle. Il avait inventé des griefs, pour se justifier, s'excuser de la délaisser. Un homme est moins coupable si sa compagne est fautive, n'est-ce pas ?

Que ne pouvait-elle invoquer les lois humaines et divines pour anéantir l'infidèle ? Cela ne faisait qu'accroître son tourment… Il lui fallait raisonner autrement et reporter sur sa rivale toute la responsabilité de la faute.

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Désormais, Elisabeth s'endormait en s'imaginant dans les bras de sa mère. Tous les soirs, elle réclamait sa présence, comme une enfant qu'elle était de nouveau, par la volonté d'un homme monstrueux qui pourtant se conduisait à son égard comme un soupirant. Depuis quelques jours, celui qu'elle nommait désormais la Bête, venait lui faire sa cour, présentant hommages et compliments à celle qui devait répondre au nom étrange de la Belle. La désunion de leurs esprits, si différents dans leur nature et dans leurs aspirations, avait été gommée dans la correspondance entre un conte et une réalité effrayante. Il voyait en elle, une jeune femme grotesquement idéalisée, une sorte d'otage dont la condition s'oubliait dans la naissance d'un amour contre nature… entre un animal au physique repoussant et une demoiselle aux charmes multiples. La Bête ne souhaitait rien d'autre que faire oublier à l'objet de son désir, ce qui rendait impossible leur union. Il lui accordait ainsi de nombreuses faveurs, à condition qu'elle ne le repousse pas lorsqu'il venait lui tenir compagnie, écrire et même échanger sur divers sujets pourvu que ce ne soit pas en lien avec son statut de prisonnière.

Elle avait tu la petite voix intérieure qui hurlait chaque fois qu'il osait s'approcher d'elle, ou encore lorsqu'il la caressait de son regard brutal. Elisabeth avait bien compris que s'offrait à elle une chance unique, qu'il lui fallait à tout prix préserver afin d'échapper à cet enfer souterrain. De lui, elle ne parlait jamais, avec Anne qui s'alanguissait au fil des jours, à son grand désespoir. Il était ce vilain secret qu'elle ne pouvait dénoncer, et même parfois, elle se surprenait à penser que peut- être… ses éloges étaient sincères, qu'elle avait touché son cœur finalement. Elle frissonnait alors… comme s'il l'avait fait glisser ses doigts sur elle. Elle avait surpris cette fièvre dans son regard quand il coulait sur elle à la manière d'un chat qui convoite une souris. Si elle ne criait pas son dégoût, elle s'abandonnait à sa peine au milieu de ses nuits si froides. Elle s'endormait et se réveillait avec le goût des larmes.

Il lui avait repris sa lettre, comme pour l'assurer qu'il était bien le maître de sa vie dorénavant. Pour atténuer ses souffrances, elle avait décidé de penser le moins possible à ceux qu'elle aimait, à ceux qu'elle aurait pu aimer, car elle avait besoin de rassembler toutes les forces que réclamait la situation. Se morfondre sur un passé enfui n'avait jamais aidé personne à se relever et à défier le sort. Elle ne voyait plus que lui, ce bourreau qui rêvait de se faire aimer de sa victime. De ses cauchemars, elle ne gardait plus le souvenir, fixant son attention sur chacun de ses gestes, de ses rituels, son attitude empreinte d'une politesse trompeuse. La Bête, de nature méfiante, n'avait pas endormi sa vigilance mais la créature se croyait si impressionnante qu'aucune prisonnière n'aurait su feindre en sa présence.

Il se voyait grandi, exceptionnel par la flamme d'un amour qui ne se pouvait concevoir. Il se complaisait dans un état d'euphorie qu'il n'avait plus cultivé depuis si longtemps qu'il était prêt à tout pour s'en étourdir… sa nouvelle conquête le fascinait tant qu'il pouvait y admirer son propre reflet. Les autres, toutes les autres l'indifféraient. Il n'avait plus le goût de sa collection, il s'était même résolu à ne pas l'achever puisqu'il avait entre les mains un pur joyau… son Elisabeth… aux pieds de laquelle il aimait tant s'agenouiller, tant qu'il ne s'agissait que d'un jeu. Le prédateur ne perdait jamais son instinct de tueur, certes non, mais il avait ressenti la nécessité de se choisir une nouvelle compagne pour adoucir ses nuits et lui permettre de concevoir de nouveaux forfaits. Une femme qui l'amènerait à découvrir de nouveaux territoires, en lui. S'il avait hâte de l'éduquer, il prenait aussi le temps de savourer les dernières heures de liberté qu'il lui accordait…

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Iseult avait beaucoup lu tout au long de sa vie, elle avait débuté avec les contes pour enfants puis elle s'était abîmée dans les romans censés former l'esprit des jeunes filles. Tristan lui avait permis d'accéder à d'autres écrits, bien plus instructifs que toutes les niaiseries auxquelles les femmes étaient cantonnées. Elle avait même acquis une solide culture générale mais son domaine de prédilection avait dés lors été celui de la botanique ou plus exactement de l'usage modéré ou non des plantes vénéneuses et autres poisons que Dame nature mettait à disposition de tout un chacun.

Elle avait choisi quelque chose de spécial pour son invitée. Elle avait prévu de lui faire parvenir un délicat panier de fruits frais agrémentés de délicieux gâteaux, auxquels elle ne saurait résister. Elle avait patiemment fait tremper, infuser certains d'entre eux dans une décoction de son invention. Iseult aux blanches mains avait éliminé les substances non toxiques après ingestion, détectables par leur parfum ou leur goût trop prononcé. Son adversaire aurait droit à un traitement très personnel, comme un hommage rendu à ses qualités mais il était temps de mettre un terme à cette mascarade. Elle fit glisser le panier d'osier avant de l'empoigner et de se diriger vers le dernier refuge de celle qui l'avait défiée trop brutalement.

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Anne ne lui répondait plus. Elisabeth avait beau la supplier, sa tendre amie ne soufflait mot, comme pour la punir de laisser la Bête la courtiser, comme si elle l'avait trahie, les avait toutes trahies. De désespoir et pour couvrir le silence accusateur qui l'entourait, elle commença à raconter une ancienne histoire, venue de Bretagne… nourrissant l'espoir qu' Anne entendrait son message.

« Il était une fois un roi qui avait deux filles qu'il chérissait de tout son cœur. Quand elles furent grandes, il lui prit fantaisie de savoir si elles l'aimaient, en se disant qu'il donnerait son royaume à celle qui, par ses paroles, lui témoignerait le mieux son affection.

Il fit d'abord venir l'aînée des princesses et lui dit :

Comment m'aimes-tu ?

Comme la prunelle de mes deux yeux.

Bien, dit le roi en l'embrassant tendrement tu es une fille dévouée et aimante.

À la cadette qui vint ensuite, il demanda comment elle l'aimait :

À mes yeux, mon père, répondit-elle, vous êtes aussi aimable que le goût du sel dans les aliments.

Le roi, contrarié de ces paroles, ordonna à sa fille de quitter la cour et de ne jamais reparaître devant lui. La pauvre princesse monta à sa chambre et se mit à pleurer mais comme on lui rappelait l'ordre de son père, elle essuya ses larmes, et ayant fait un paquet de ses plus belles robes et pris ses bagues, elle se hâta de s'éloigner du château où elle était née.

Elle chemina tout droit devant elle, et sans trop savoir ce qu'elle allait devenir, car elle ne connaissait aucun métier, et tout son savoir se bornait à quelques recettes de ménage et de cuisine que sa mère lui avait apprises. Et comme elle craignait que sa jolie figure ne l'exposât aux entreprises des méchants garçons, elle résolut de se rendre si méconnaissable et si laide, que personne ne fût tenté de lui faire la cour.

Elle échangea la robe qu'elle portait contre les haillons usés et rapiécés d'une vieille mendiante, et cacha, dans un morceau d'étoffe grossière, les beaux habits qu'elle avait emportés. Elle se barbouilla la figure et couvrit de boue ses mains blanches pour compléter son déguisement, elle laissa pendre ses cheveux ébouriffés, et quand elle voyait quelqu'un, elle remuait les épaules, comme font les pauvresses que dévore la vermine.

Ainsi déguisée, elle allait se proposer pour garder les oies ou les moutons mais les fermières refusaient les services d'une fille aussi malpropre, et la renvoyaient en lui donnant par charité un morceau de pain.

Après avoir marché bien des jours sans trouver à s'employer, elle arriva à une grande ferme où l'on manquait d'une gardeuse de moutons, et on la loua pour remplacer celle qui était partie. Pour mieux faire croire qu'elle était une pauvre mendiante, quand elle se chauffait auprès du feu elle jetait sur la flamme du gros sel, qui pétillait et produisait le bruit que font les poux quand on les grille. Sa maîtresse, qui ne s'aperçut pas de la supercherie, la gronda pour cette malpropreté, et elle cessa de jeter sur les tisons sa prétendue vermine mais le surnom de Pouilleuse lui resta, et c'est ainsi que chacun la nommait.

Un jour qu'elle gardait ses moutons dans un endroit éloigné de la ferme et où elle pensait que personne ne la verrait, il lui prit envie de s'habiller comme autrefois. Elle se lava les mains et la figure dans un ruisseau, et comme elle portait toujours avec elle le paquet qui contenait ses robes, elle dépouilla ses haillons et ressembla en peu d'instants à une grande dame.

Le fils du roi, qui s'était égaré en chassant, aperçut de loin cette belle personne et voulut la voir de plus près mais la Pouilleuse, dès qu'elle eut connaissance de son dessein, s'enfuit dans le bois, légère comme un oiseau. Le prince courut après elle mais s'étant pris le pied dans une racine d'arbre, il tomba, et quand il se releva pour la poursuivre, elle avait disparu.

Dès que la Pouilleuse eut perdu de vue le fils du roi, elle se hâta de reprendre ses haillons, et de se salir la figure et les mains.

Cependant le jeune prince, qui avait chaud et soif, entra à la ferme pour boire un verre de cidre, et il demanda quelle était la belle dame qui gardait les moutons. En entendant cette demande, chacun se mit à rire, et on lui répondit que la pâtoure était la créature la plus laide et la plus crasseuse que l'on pût voir, et qu'à cause de sa saleté on l'avait appelée la Pouilleuse.

Le prince soupçonna quelque enchantement, et il s'en alla avant le retour de la gardeuse de moutons, dont les gens de la ferme se moquèrent de plus belle ce soir-là.

Le fils du roi pensait souvent à la jolie personne qu'il n'avait fait qu'entrevoir et qui lui avait paru plus charmante qu'aucune des dames de la cour. Il tomba amoureux de ce souvenir, et comme sa passion le rendait rêveur et qu'il maigrissait à vue d'œil, ses parents lui demandèrent la cause de son chagrin, promettant de faire tout ce qui pourrait contribuer à lui rendre la santé et la bonne humeur d'autrefois. Il n'osa leur avouer ce qu'il avait vu, de peur qu'on ne se moquât de lui il leur dit seulement qu'il désirait manger du pain blanc boulangé par la Pouilleuse qui était fille de basse-cour dans une ferme qu'il nomma.

Bien que ce désir parût bizarre, on s'empressa d'obéir, et on alla dire au maître de la ferme ce que voulait le fils du roi. La Pouilleuse ne parut pas fort étonnée de cet ordre : elle demanda de la fleur de farine, du sel et de l'eau, et dit qu'on la laissât seule dans une petite pièce qui touchait le four et où se trouvait une huche. Avant de se mettre à l'œuvre, elle se débarbouilla avec soin et passa même ses bijoux à ses doigts mais pendant qu'elle boulangeait, une de ses bagues glissa dans la pâte. Quand elle eut fini sa besogne, elle se salit de nouveau la figure et laissa de la pâte collée à ses doigts, si bien qu'elle parut aussi laide qu'auparavant.

On porta au fils du roi le pain, qui était fort petit, et qu'il sembla manger avec plaisir en le coupant, il trouva la bague de la princesse et déclara à ses parents qu'il épouserait celle qui pourrait la passer à son doigt.

Le roi fit publier cet avis dans tout son royaume, et les dames vinrent en foule pour tenter l'aventure. Mais la bague était si petite que celles qui avaient la main la plus fine pouvaient à peine y faire entrer leur petit doigt. En peu de temps toutes les jeunes filles du royaume, même les paysannes, eurent subi l'épreuve, mais sans succès, et on allait déclarer qu'il était inutile de faire d'autres essais, quand le fils du roi fit remarquer que la Pouilleuse n'était pas venue.

On alla la chercher elle arriva couverte de ses haillons ordinaires, mais les doigts mieux décrassés que de coutume, et elle mit facilement la bague. Le fils du roi déclara qu'il accomplirait sa promesse, et comme ses parents lui faisaient observer que la jeune fille était une simple gardeuse de moutons et des plus laides, la Pouilleuse prit la parole et dit qu'elle était née princesse, et que si on consentait à lui donner de l'eau et à la laisser quelques instants seule dans une chambre, elle montrerait qu'elle savait aussi bien que personne porter la toilette.

On se hâta de lui accorder sa demande, et quand elle sortit revêtue d'une robe magnifique, elle parut si belle qu'aucun des assistants ne pensa qu'elle pût être autre chose qu'une princesse déguisée. Le fils du roi reconnut la charmante personne qui lui était un jour apparue il se jeta à ses pieds, et lui demanda si elle voulait l'épouser. La princesse raconta son histoire, et dit qu'il fallait envoyer un ambassadeur à son père pour lui demander son consentement et le prier de venir à la noce.

Le père de la princesse, qui n'avait pas tardé à se repentir de sa dureté à l'égard de sa fille, l'avait fait chercher partout mais personne n'avait pu lui dire ce qu'elle était devenue, et il la croyait morte. Il apprit avec joie qu'elle vivait et qu'un prince la demandait en mariage, et il quitta son royaume avec sa fille aînée, pour venir assister à la cérémonie.

Par ordre de la mariée, on ne servit à son père, au repas qui suivit les noces, que du pain sans sel et de la viande non assaisonnée. Comme il faisait la grimace et qu'il mangeait peu, sa fille, qui était assise auprès de lui, lui demanda s'il trouvait la cuisine à son goût.

Non, dit-il, les mets sont recherchés et apprêtés avec soin mais ils sont d'une fadeur insupportable.

Ne vous avais-je pas dit, mon père, que le sel était tout ce qu'il y a de plus aimable? Et cependant quand je vous ai, pour vous peindre mon affection, répondu que je vous aimais comme le goût du sel, vous avez cru que je n'étais pas une fille aimante, et vous m'avez privée de votre présence.

Le roi embrassa sa fille et reconnut qu'il avait eu tort de mal comprendre ses paroles. On lui servit pendant le reste du repas du pain et des mets convenablement assaisonnés, et il les trouva les meilleurs du monde. »

A suivre

*« Le dérèglement de votre esprit est sans remède », extrait de Zaïde, de Mme de la Fayette.