Bonsoir âmes perdues... voici l'épilogue d'un conte dont je vous laisse extraire le message.
J'ai aimé encore une fois faire ce voyage en votre compagnie, je vous souhaite une belle route sur le chemin de la connaissance de soi.
Amicalement,
Calazzi.
Petit message personnel:
Mimija: Fidèle parmi les fidèles. ce dernier chapitre arrive plus tôt que prévu, pour te satisfaire... tu as déjà démontré, dans ton dernier commentaire, la finesse de ton analyse, alors je suppose qu'il n'y a dans ce qui suit aucune surprise pour ton regard acéré d'enfant pas tout à fait perdue...
avec toute la chaleur de mon amitié.
Miriamme: une fois n'est pas coutume, je te dédicace ce dernier chapitre du grand livre que nous avons ouvert sur nos genoux, moi pérorant (comme d'habitude) et toi, écoutant respectueusement... j'espère que cette histoire continuera de fortifier cette amitié dont je ne reviens toujours pas!
Une raison de vivre
« Contes marins : la Belle et la Bête, Madame de Villeneuve. »
Elle avait hésité longuement avant d'accéder à la demande des enfants, ses enfants, leurs enfants… si elle aimait plus que tout au monde leur lire des histoires, à toute heure du jour, celle- ci n'avait jamais franchi ses lèvres. Parce que le souvenir ravivait une souffrance ancienne.
« Dans un pays fort éloigné de celui- ci, l'on voit une grande Ville, où le commerce florissant, entretient l'abondance. » (…) Elle entendait sa propre voix s'affaiblir.
« Une beauté parfaite ornait sa jeunesse, une égalité d'humeur la rendait adorable. Son cœur aussi généreux, que pitoyable, se faisait voir en tout. Aussi sensible que ses sœurs aux révolutions, qui venaient d'accabler sa famille, par une force d'esprit qui n'est pas ordinaire à son sexe, elle sut cacher sa douleur, et se mettre au- dessus de l'adversité. » (…) Elle fit une pause, n'osant pas croiser les regards des enfants impatients d'entendre la suite de ce conte, totalement inédit pour eux.
« Qui t'adonné la liberté de cueillir mes roses ? N'était-ce pas assez que je t'eusse souffert dans mon Palais avec tant de bonté. Loin d'en avoir de la reconnaissance, téméraire, je te vois voler mes fleurs. »
0000000000000000000000000000000000000000000000000
M. Bennet n'avait pas épargné ses efforts, sa course effrénée l'avait conduit sur les lieux de ce nouveau crime abominable avec une légère avance sur son jeune ami, lui- même empêtré avec l'égarement outragé de la Grande Catherine. Ce noble organe qui s'était emballé si fort après tant de pas, son cœur, souffrit de la pire des manières à la vue de cette étoffe qu'il se souvint très nettement avoir vue dans les mains habiles de sa fille, en un temps désormais révolu. « Lizzie ! » Avant même de pouvoir s'en assurer, il était tombé à même le sol, au milieu des délicates violettes qui égayaient l'herbe grasse. Ses forces l'avaient quitté, il s'était voûté à la façon d'un vieillard, incapable de se relever pour rejoindre la dépouille de son enfant chéri. C'est ainsi que Darcy le trouva, son corps traversé de violents sanglots. Le sol s'ouvrit sous ses pieds. Il n'y avait qu'une raison pouvant expliquer une telle scène, le jeune homme le comprit immédiatement et il sentit une douleur écrasante s'emparer de lui. Plus rien ne comptait que l'effroyable vérité qui s'offrait à leurs yeux. Pourtant, il se rendit jusqu'à elle, à peine conscient de ses propres mouvements, déchiré par la souffrance. Ses longs cheveux avaient été dénoués et couvraient presque la totalité de son visage. La vision de ses jambes découvertes l'émut tant qu'il émit un cri étouffé. Le monstre avait imaginé la seule femme dont il eut voulu faire son épouse en une héroïne humiliée, avilie, sacrifiée sur l'autel de la rivalité féminine. Cendrillon : pas d'identité si ce n'est un surnom.
Des mains s'étaient posées sur lui, l'empêchant de caresser celle qui n'avait pas su se protéger de l'orgueil des hommes. Un mince rouleau de papier avait été retrouvé au creux de l'une de ses petites mains. Il entendit une voix d'homme ânonner : « Il fit asseoir Cendrillon, et approchant la pantoufle de son petit pied, il vit qu'il y entrait sans peine, et qu'elle y était juste comme de cire ». L'ultime message de ce damné Blackheart salissait la mémoire de celle qu'il avait abandonnée, comme une pièce de linge sans valeur. Ce conte- là évoquait les deux visages de la femme : l'idéal féminin et celle d'une femme sauvage. Mais c'est bien le regard masculin qui dessine une image chimérique de la femme, alors cantonnée à ce seul rôle. Ainsi l'assassin possédait tous les pouvoirs, celui de l'auteur, du conteur, du héros qui met un terme à la souffrance de l'héroïne. La vue brouillée, Darcy repoussa violemment les mains qui le freinaient afin de prendre dans ses bras celle qui ne bercerait plus que ses rêves inachevés. Ses doigts s'entremêlaient férocement aux mèches de ses cheveux, il pencha la tête pour s'enivrer de son parfum, libérant son visage… la stupeur le rendit muet. Il la reposa sur le tapis de verdure, se tournant vers le vieil homme effondré à quelques mètres de lui. « Ce n'est pas elle ! » Ils se regardaient, la grande horloge du temps arrêtée dans sa course. « M. Bennet, ce n'est pas votre fille. » « Juste ciel, Lizzie, ma Lizzie n'est pas morte ». Ces quelques mots tournaient en boucle dans son esprit devenu comme fou.
La retrouver. La seule quête qu'ils pouvaient mener dorénavant.
Les deux gentlemen délaissèrent cette scène de désolation pour se précipiter vers celui qui connaissait les secrets méprisables d'un monstre à nul autre pareil.
00000000000000000000000000000000000000000000000000000
« A genoux ! Demandez pardon la Belle ! Maintenant ! » Il ne pouvait s'approcher plus vite, il voulait conserver l'avantage, le seul à sa portée. La voix terrible qui avait résonné dans ce long couloir l'avait touché jusqu'aux tréfonds de son âme. Il luttait pour ne pas se laisser gagner par une peur qui menaçait de le pétrifier. Quelle que soit la personne à qui s'adressait ce monstre venu de la nuit des temps, elle n'avait d'autre salut que sa propre présence, la plus discrète possible. Alors qu'il longeait lentement les portes celées, il craignait plus que tout au monde qu'il ne soit trop tard pour la sauver, elle. Un subtil mélange de frayeur et d'espoir le maintenait debout, dans le seul but d'accomplir cette funeste mission. Leurs destins étaient irrémédiablement liés les uns aux autres, l'issue se profilait, sans retour imaginable. Il serra le manche du pistolet dans sa main tremblante. « Nous y sommes enfin. » A quelques pas de lui, un géant se tenait de dos, surplombant une silhouette féminine dont il ne percevait qu'un pan de la parure en mouvement. Comme elle reculait, il la vit, heureux et incroyablement terrorisé dans le même temps. Il lut l'épouvante dans ses yeux qu'elle n'avait pas baissés, par fierté, tandis que son bourreau lui désignait le sol où elle devait prêter allégeance à son nouveau maître, qui avait droit de vie et de mort sur elle.
« Cours, cours droit devant toi et le plus vite possible ! »
Elle avait commencé à courir avant même de le regarder, elle savait qui était venu à son secours, à moins que ce ne soit la petite voix intérieure qui lui avait intimé le même commandement. Sir Blackheart le dévisageait, un sourire cruel habillait sa bouche. Il le tenait en respect avec son arme mais ce monstre qui ne pouvait éprouver la peur avançait dans sa direction, avec la plus parfaite décontraction. « Plus un geste ! Ou je vous abats comme la bête que vous êtes. » Quel vaillant combattant il faisait avec son bras vacillant et sa voix chevrotante ! Pauvre Elisabeth… à cette pensée, il se détourna quelques instants de sa cible afin de vérifier qu'elle avait mis suffisamment de distance entre elle et cet enfer. Elle courait à perdre haleine, seul le bruit de ses pas sur la pierre lui indiquait que finalement, il n'avait pas totalement failli.
« Tu n'éviteras pas la mort que tu mérites !»
Ce furent les derniers mots qu'il entendit avant de sombrer dans un sommeil profond et glacial.
Elisabeth n'avait pas hésité, elle avait bien appris sa dernière leçon du maître diabolique : ne jamais laisser passer sa chance car elle risque de ne pas se représenter. Elle sentit la pureté de l'air sur sa peau, elle poussa un cri de victoire. Sauve, elle était bel et bien sauve ! Elle n'oubliait pas qu'elle devait porter secours à celui qui avait fait barrage de son corps pour qu'elle puisse sortir de l'antre du Diable. Elle enjambait tous les obstacles sans peur, rétablissant chaque fois un équilibre précaire, à l'aide de ses bras, de ses mains maculés de terre. Elle s'arrêta, haletante, au bord d'un sentier qu'il lui semblait reconnaître. Tandis qu'elle se demandait quelle direction prendre, elle perçut des bruits étouffés de conversation. Elle prit le risque de se signaler car c'était la seule manière de venir en aide de celui qui s'était aventuré dans le labyrinthe de la Bête.
Il n'en avait pas cru ses yeux. Il se tut subitement, laissant son interlocuteur orphelin. Leurs regards se croisèrent pour ne plus se séparer. « Miss Elisabeth… » Il franchit la distance qui les séparait encore à grandes enjambées, pressé de s'assurer qu'elle n'était pas une vision créée de toutes pièces par son esprit confus. C'était pourtant bien sa voix qui sonnait à ses oreilles « Mon père… est entre les mains du monstre… je l'ai laissé là- bas pour aller chercher de l'aide… mais j'ai peur… Oh, mon Dieu ! j'ai si peur… » Elle n'avait pas terminé qu'elle sentit la chaleur émanant de Darcy autour de ses épaules, dans une étreinte dont la tendresse tranchait avec la brutalité qu'il leur fallait encore combattre, sans plus tarder. Il ne voulait pas la laisser quitter le creux de ses bras, néanmoins, il s'y résigna, lui présentant d'un signe de tête leur compagnon « Gilles, c'est grâce à lui que nous avons connaissance des constructions de Blackheart. Conduisez- nous Miss Elisabeth, le temps nous est compté. »
Une épaisse fumée gagnait le cœur de la forêt, émanant de l'entrée d'une crypte dont la grille était grande ouverte. Elisabeth reconnut les lieux par lesquels elle s'était échappée un peu plus tôt. Gilles associa sa force de persuasion aux prières désespérées de son compagnon afin de convaincre la jeune femme de ne pas pénétrer dans cette fournaise. Il lui confia même son « ange gardien* », une petite poupée de tissu rappelant vaguement une silhouette humaine, dont l'une des extrémités était affublée de bouts de laine blanche, comme la chevelure d'un vieux sage. Darcy lui mit l'un de ses pistolets dans les mains, lui en expliquant tant bien que mal le fonctionnement. Les deux hommes se protégèrent le nez et la bouche à l'aide de bandes d'étoffe déchirée avant de s'engouffrer accroupis dans le repaire de la Bête dont il connaissait les plans.
Elle tremblait tellement qu'elle craignait de lâcher son arme à tout instant tandis qu'elle fixait fermement la bouche infernale. C'est alors qu'elle sursauta… fronçant les sourcils, incertaine de la décision à prendre après avoir perçu un échange de coups de feu. Sa respiration à peine perceptible, elle tendait l'oreille. Ne voyant rien venir, elle se décida à y retourner. Elle préleva une bande de tissu sur son jupon, le noua sur le bas de son visage et suivit les pas des deux hommes qu'elle avait regardé partir à grand regret. Elle avançait à tâtons dans l'affreuse noirceur. La lueur frémissante des flammes éclairait les parois, faisant apparaître un enchevêtrement de corps, deux ou trois… En s'approchant, elle distingua une plainte étouffée mais une plainte ! Elle souffrait de la chaleur écrasante, respirant de plus en plus difficilement, la sueur collant à tous ses membres. « Père ?» la plainte cessa… « Est- ce vous ? » Un râle lui répondit alors qu'elle était penchée sur l'un des corps… Elle se propulsa promptement sur le côté opposé à l'endroit d'où elle estimait que venaient les derniers gémissements, juste à temps pour sentir le souffle puis le claquement d'un objet frappant le sol, plus exactement la place qu'elle occupait précédemment. « Tu m'appartiens la Belle… que cela te sied ou non…» Elle leva ses mains armées en direction de la voix et tira, une fois, deux fois… Une ombre chancelante arrivée sur son flanc gauche lui commanda de stopper. « C'est terminé Miss Elisabeth, cette fois il est mort. » Ils s'évertuèrent à ranimer sans succès Gilles dont le corps gisait près de M. Bennet aussi immobiles l'un que l'autre. Du fait de son gabarit presque enfantin, Elisabeth saisit le premier par les épaules avec l'aide de Darcy et le traîna vers la sortie tandis que son compagnon faisait de même avec son père.
000000000000000000000000000000000000000000000000
Les convalescences furent longues, plus douloureuses aussi pour certains. Anne, dont nous tairons le véritable nom, la seule jeune fille qu'ils purent sauver in extremis, une fois rendue à sa famille à quelques lieues de Rosings Park, ne voulut plus jamais entendre parler d'eux. Gilles fut le plus rapide à se remettre sur pieds, convaincu que sa poupée l'avait secouru. M. Bennet dut garder fort longtemps son lit de malade, à Hunsford, en compagnie de sa fille qui n'avait guère quitté son chevet. Darcy avait maintenu de nombreux aller retours entre Pemberley et Rosings. Mais tout lecteur averti sait pertinemment que ce sont les blessures de l'âme qui demandent le plus de travail pour cicatriser. Ce fut donc pour la jeune Miss Elisabeth que le cheminement s'avéra le plus délicat. Sa vie entière avait été bouleversée, ses idées sur le monde n'avaient plus lieu d'être après les événements qu'elle avait vécus. L'innocence était morte dans une crypte détruite par un incendie allumé par le maître des lieux. Pourtant l'espoir persistait dans le cœur d'un certain jeune homme qui lui avait déjà ouvert les bras et dont elle avait accepté la promesse de bonheur à venir… à une condition : qu'elle puisse prendre le temps de fortifier sa nouvelle résolution : sa raison de vivre.
EPILOGUE
Après tant de terribles événements dans la contrée, les villageois prirent la décision, à l'unanimité, de ne pas dire un mot sur ce qui s'était déroulé sur leurs terres. La réputation des uns et des autres fut donc sauve puisque l'incendie avait déjà puni les démons qui avaient jeté ces pauvres gens dans un grand embarras. Cependant, un nouvel incident fut particulièrement remarqué au moment où les corps furent exposés à la lumière, une fois le feu éteint. Les deux dépouilles reposaient sur des draps de lin blanc, celui d'une femme gravement brûlée et celui de Sir Blackheart que les flammes avaient léché. Ses cheveux roussis ne cachaient plus son visage légèrement noirci. Lady de Bourgh, avait exigé de se rendre sur les lieux du drame, elle fit évidemment le détour vers les linceuls afin d'examiner les défunts de plus près. Un cri s'échappa de sa bouche alors qu'elle découvrait la figure du magistrat. « Oh, Sir Lewis de Bourgh ! » Une rumeur courut au sein du village… Sir Lewis de Bourgh était mort non pas une fois mais deux ! A plusieurs années de distance mais de la même manière : par le feu…
La vérité finit toujours par éclater, en particulier lorsqu'elle n'est pas désirée mais elle est souvent déformée ou simplement parée de détails extravagants. Amis lecteurs, que cette histoire vous apprennent à voir au- delà des apparences, au fond des cœurs qui peuvent être noirs ou blancs mais n'oubliez jamais que le danger n'est pas toujours habillé de noir et qu'il émane rarement de l'extérieur.
A suivre
*Il s'agit en fait d'une superstition très ancienne, antérieure au christianisme, que l'on rencontre dans l'antique Égypte : les fées marraines nommées Hathors.
