"It's seems during the night that I can't even close my eyes

I gotta tell you about my sweet living nightmare

I fall in love with, every night"

— Ghinzu

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2. Tobias

La violence n'avait pas changé d'intensité, elle avait simplement changé de forme. Il n'y avait pas eu de moment de rupture ou de flottement dans la chorégraphie, les choses et les gestes s'étaient enchaînés, fluides, sur le même rythme : il ne savait pas comment il s'était tout à coup retrouvé avec la main d'Eric dans son pantalon, avec sa propre main autour du cou d'Eric, ses pieds continuaient de frapper machinalement tandis qu'il se frottait contre son adversaire, que les dents de celui-ci lui labouraient l'épaule... Il voulait lui briser la mâchoire mais, au lieu de ça, ses doigts se faufilèrent dans la bouche d'Eric, qui se mit à gémir et remuer la langue et Tobias concentra toute sa force dans son bassin pour assener encore un nouveau coup, il ne fallait pas que le combat s'arrête /

Finalement, il retira ses doigts de la bouche d'Eric, et fut surpris de les voir enduits d'un liquide sombre – il avait du lui péter une dent tout à l'heure, mais maintenant cela n'avait plus d'importance. Il inclina la tête – il était fasciné par la couleur du sang sur les lèvres d'Eric / (...) c'était salé, un peu visqueux, mais tiède, il ferma les yeux et l'embrassa encore avant de se mettre à lécher carrément. Ça ne semblait pas déranger Eric, qui avait en fait arrêté de bouger – seule sa main continuait de s'agiter plus bas, de monter et descendre sur son entrejambe.

Tobias ne savait pas ce qu'il ferait ensuite : une part de lui souhaitait simplement rester là à faire le vampire, mais il avait aussi envie d'arracher toutes les couches de tissu entre eux, d'aller plus loin, de goûter autre chose...

Il poussa un soupir quand il sentit le pantalon d'Eric descendre sur ses cuisses, puis s'écarta un peu pour faire glisser le sien, sans cesser de l'embrasser – c'était bon de le sentir si chaud et dur contre lui, il n'osait pas toucher avec les mains mais il fit un mouvement pour basculer dessous et laissa Eric leur imposer son rythme.

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À présent ils baignaient dans une tension constante. Les premières épreuves arrivaient à grand pas et beaucoup de novices craquaient sous la pression. On avait retrouvé un corps au fond du Gouffre, règlement de compte ou suicide, qu'importe, ça faisait toujours un candidat de moins. Tobias était à cran. Il continuait de s'entraîner chaque nuit avec Éric, commençait à aimer réellement prendre et donner des coups, prendre et se faire prendre, c'était au fond un petit peu la même chose. Il ne faisait pas bien la différence.

Lutter dans la pénombre et à l'horizontal, au lieu de se battre debout sur le ring ; ça ne nécessitait pas beaucoup plus d'efforts – à peine plus de lessive.

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C'était le jour des visites. Les parents d'Eric n'étaient pas venus, ceux de Tobias non plus. Il avait passé un moment à traîner dans la Fosse, pour tuer le temps, puis s'était décidé à rejoindre le dortoir, où il était tombé nez à nez sur Eric qui tournait en rond comme un lion en cage. Il n'avait pas encore réalisé jusqu'ici à quel point ils étaient semblables, deux orphelins farouches et sans attaches.

Il s'allongea sur son lit dos au mur, tandis qu'Eric laissait échapper un petit ricanement.

« La faction avant les liens du sang, hein ? »

C'était étrange de le voir ici, seul en plein jour. De le considérer comme un ex-Érudit. Ça rendait plus cruelle la réalité de leur initiation : tôt ou tard l'entraînement prendrait fin, ils seraient classés en fonction de leurs scores, obtiendraient un emploi, cesseraient d'être novices ; cela signifiait également la fin des joutes nocturnes.

Mais pour l'instant, il ne voulait pas y penser. Il se redressa sur son lit et lança, comme s'il n'avait pas entendu sa remarque.

« J'ai envie de me faire un nouveau tatouage. Tu m'aides à choisir ? »

Et comme Eric lui mimait le geste d'aller se faire foutre, il quitta le dortoir avec un rire abrupt.

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Enfin les résultats de fin de première phase leur furent dévoilés. Tobias était passé de justesse devant Eric, à la première place du classement. Il ne put s'empêcher de se tourner vers lui pour lui faire son fameux sourire victorieux-goguenard, et ne s'étonna pas de le voir grincer des dents.

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Les choses avaient changé lors de la deuxième phase de l'initiation. Les résultats spectaculaires de Tobias avaient rapidement circulé parmi les Audacieux et il jouissait à présent d'une certaine popularité. Tout le monde voulait connaître Quatre, le fameux novice qui venait à bout de sa simulation en moins de temps qu'il ne fallait pour dire « paysage des peurs ».

Maintenant il passait toutes ses nuits sur le fauteuil de cuir, plongé en tête à tête avec ses pires cauchemars. À force de s'injecter sans arrêt du sérum, la peau de son cou était criblée de trous. On se moquait de lui, mais avec déférence : pour les Audacieux, l'obsession de Tobias n'était qu'une preuve extrême de sa bravoure.

Il se fichait pas mal de ce qu'on pouvait dire. Il fallait qu'il y retourne, chaque soir ; il voulait se connaître sur le bout des doigts, bouffer ses propres tripes, s'avaler, se vomir, jusqu'à la nausée.

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Eric éprouvait quelques difficultés et Tobias lui avait suggéré, un soir, de s'entraîner ensemble, comme au bon vieux temps – il lui proposait d'affronter avec lui son paysage des peurs, il suffisait qu'ils s'inoculent l'un l'autre, et s'il était sur place il pourrait l'aider à /

Eric fulminait.

« Sans déconner, Quatre. Tu penses vraiment pouvoir t'inviter dans ma tête ? Je ne crois pas qu'on soit assez intimes pour ça. »

Il avait craché ces derniers mots, puis tourné les talons. Tobias se serait giflé.

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Ils ne se voyaient plus. Bien sûr, ils se croisaient sans cesse dans les dortoirs, dans la Fosse, au détour d'un couloir, mais – ils ne se voyaient plus.

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L'approche de l'ultime phase de l'initiation, la plus importante, instaurait un climat de terreur parmi les novices. Les tentatives d'intimidation, les coups bas, les bagarres se multipliaient.

La colère d'Eric se sophistiquait. Il n'était plus dans la brutalité, il devenait cruel, méthodique. Chacune de ses piques avait la précision d'un lancer de couteau. Chacune touchait sa cible.

Il y eut trois abandons, et un autre suicide.

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Tobias se maintenait à l'écart de tout ça ; il avait bien assez de ses propres virées en enfer, sans participer à la psychose ambiante.

Le bruit courait qu'Eric briguait un poste de leader. Il était décidé à ne rien faire pour l'en empêcher.


À suivre... (Le dernier chapitre arrive bientôt)