Chapitre 12 : Opération 2.0

Studio abandonné, 2 octobre 3014, Une heure du matin.

«Et...fini, soupira Burt en se rendossant dans son fauteuil, exténué.

-Pas trop tôt, marmonna Mandy qui dormait debout.»

Ils avaient passé la journée et une bonne partie de la nuit à tourner, monter, hacker. Après une journée entière de travail, ils venaient de finir la vidéo qui était supposée faire diversion pendant le discours de Junia, à Madrox.

« Bravo, les gars, lâcha Zecut. Je suis super fier du résultat. On a géré.

-Y a plus qu'à mettre le plan à exécution ! enchaîna Salulégik, devenu une vraie pile électrique depuis le début du tournage. »

(Bon, il avait également trouvé la machine à café du studio. Et les quelques provisions qui l'accompagnaient. Ça aidait pas mal.)

Tous les regards convergèrent vers Linx, chargé de hacker les dossiers de Junia dans le but de trouver la date et l'heure à laquelle le discours aurait lieu.

« Alors ? Le pressa Grégoire. Tu as trouvé quelque chose ?»

Linx garda brièvement le silence. Son bras le lançait malgré le bandage de Salulégik (plus ou moins maladroit, mais qui soulageait quand même), sa tête était lourde, ses yeux le brûlaient. Sept paires d'yeux le fixaient, pleines d'espoir. Quelques heures plus tôt, il en aurait rien eu à foutre de tous les décevoir. Mais quelque chose avait changé, il ne savait pas quoi exactement. Quelque chose d'imperceptible qui l'empêchait de dire la vérité, toute la vérité.

« Le discours a lieu aujourd'hui à midi. On reprend la route vers neuf heures pour être sûrs d'arriver à temps, cela nous laisse quelques heures de répit. Et je sais comment insérer la puce qui achèvera tous les Excellents. Ce n'est pas si compliqué que je ne le craignais...Et...

-C'est fantastique, Linx ! S'écria Mandy, admirative. »

Il ferma les yeux. Non, Linx, non. Pas maintenant.

«Et...c'est déjà pas mal, trancha-t-il. Allez vous reposer. On reprend bientôt la route.

-Il y a des couvertures dans le van je crois, intervint Gaëlis. Je vais les chercher. »

.

Dans le van, près du studio abandonné, Une heure et demie du matin.

Les trois adolescents s'étaient arrangés comme ils pouvaient avec les fauteuils dans le studio, tandis que les adultes (impliquant Grégoire et Maestro) s'entassaient dans la voiture, les deux animaux tout à l'arrière, puis Salulégik, et enfin Linx et Zecut installés tant bien que mal sur la banquette avant.

Pendant quelques minutes, personne ne s'adressa la parole. La fatigue se faisait déjà ressentir, sans compter le contre-coup de tout ce qu'ils venaient de traverser. Mais alors que Zecut se tournait et se retournait, son mètre soixante quinze l'empêchant de trouver une position confortable, à sa grande déconvenue, Linx brisa le silence, profitant que les gosses ne pouvaient pas les entendre.

«Les gars.

-Yeps ? Réagit instantanément Salulégik, encore sous l'influence du café.

-On a un problème.

-Un seul ? Hallelujah. Ironisa Zecut.

-Je suis sérieux.»

Il soupira, regardant ostensiblement par la vitre pour ne pas croiser leurs regards. Il fallait leur dire, ce rapport ultra-confidentiel qu'il avait réussi à intercepter et décrypter. Mais leur dire vite alors. Leur balancer au visage la vérité la plus crue, la plus sombre, la plus asssasine possible, comme un pansement qu'on arrache vite pour ne pas avoir mal.

«La quatrième mioche. Zoé. Non, Danaé. Celle qui a trahi.

-Pitié, tu vas pas nous ressortir la théorie du complot, grinça Salulégik que ce genre de discours horripilait. A quinze ans, seize ans, on trahit pas. Elle a sûrement été menacée ou manipulée...dans le meilleur des cas. Elle est retenue contre son gré, c'est évident.»

Raisonnement douloureusement lucide. Et juste.

«Si tu veux. Bref. Elle va être exécutée si on ne se rend pas à Junia avant demain.

-Que putain de quoi ?! S'écria Zecut, horrifié.

-Tu avais raison, continua Linx sans regarder Salulégik. Elle est retenue en otage. Demain est sa dernière chance...notre dernière chance, plutôt. On devra profiter de la confusion pour la libérer et nous tailler vite fait.

-Mais...et les trois autres, on les prévient pas ?

-Non, laisse les dormir, le retint Zecut. C'est à nous de gérer ça.

-C'est leur pote, objecta Linx, impassible.

-Bordel, mais t'arrêtes de penser qu'à ta gueule deux minutes, oui ?! Explosa Salulégik. Si ça se trouve elle va crever par notre faute et toi tu...

-Laisse, tempéra Zecut. Evidemment qu'on va aller la libérer, pas vrai Linx ?»

La question (qui n'avait rien d'une question) flotta quelques secondes dans les airs, tandis que la tension qui régnait dans le véhicule était presque palpable. Salulégik s'était redressé à moitié sur sa banquette, les poings serrés, Linx boudait en regardant par la vitre en ignorant le lourd regard de ses collèges posé sur lui. Finalement, Salulégik se rendossa dans son siège et se détendit. Un peu.

«Foutu hippie, bougonna-t-il, agaçé par les élans pacifiques de Zecut.

-Et si tu arrêtais le café ? Riposta ce dernier.»

Linx leur tourna le dos (enfin, vaguement, vu le peu d'espace qu'offrait la banquette, mais l'idée était là) en marmonnant qu'il leur fallait dormir, et le silence envahit de nouveau l'habitacle.

Ce qu'aucune des trois Stars n'avait remarqué, c'était deux animaux qui étaient resté focalisés sur leur conversation depuis le début, l'oreille tendue, tous deux au bord de l'explosion. Maestro et Grégoire s'entreregardèrent, le souffle coupé.

.

Madrox, 2 octobre 3014, 11 heures passées.

Junia contempla la grande place du haut de son estrade, sereine. Des journalistes installaient leurs matériels et les premiers habitants arrivaient par poignées. D'ici une dizaine de minutes, des milliers (des millions !) de personnes seraient face à elle lors de son discours. Elle avait tout prévu. Le grand écran pour passer ses vidéos qui l'aideraient à les convaincre, tous, qu'elle était plus forte qu'eux. La large scène, protégée par une petite dizaine d'Excellents. La chaise pour son otage, qui ferait quelques brèves apparitions (il fallait impérativement qu'elle ne soit visible que quelques minutes, sinon cette pimbêche allait attirer toute l'attention sur elle). Le micro. Elle était prête. Et dans deux heures, elle contrôlerait intégralement ce pays, et ces foutues Stars seraient de nouveau à genoux, pleurnichant et suppliant.

Elle avait vu quelques unes de leurs vidéos. Médiocres, naturellement. Ces trois vidéastes, tous à baffer, des pseudos-gourous qui se voulaient drôles et faisaient glousser des gamines de douze ans et demi. Mais ils plaisaient aux gens, ils plaisaient beaucoup trop, et un engouement aussi massif était pour elle une occassion en or de faire pression sur la population.

Elle sourit. Ils viendraient, bien sûr, ces trois évadés. Ils voulaient la vaincre. Peut être même espéraient ils la prendre par surprise, avec des armes dénichées on-ne-sait-où, tels des super-héros. Ha ! Que c'était drôle ! Ils viendraient. Et elles réduiraient leur obstination et leur prétention en miettes. Elles les voulaient, au creux de sa main.

.

Au même moment, sur la route en direction de Madrox.

«Panda, demandait Linx pour la troisième fois, où se situe la putain de puce électronique que l'on doit désactiver ?

-Derrière la nuque des Excellents, répéta l'acolyte de Salulégik avec lassitude.

-Et comment on désactive cette puce ?

-Facile. On soulève le clapet et on la retire.

-Et où se situe cette pu...

-C'est bon là ! Protesta Grégoire. On a compris, c'est ce que tu répètes depuis ce matin, on est pas complètement arriérés tu sais.

-Justement, répliqua la Star avec dédain. On n'est jamais sûr de rien.»

Le jeune chien renifla avec mépris et se détourna. Voilà deux heures qu'ils roulaient, et plus Madrox approchait plus la tension devenait insoutenable. Et cet abruti de Linx qui les stressait à répéter sans cesse les mêmes instructions !

«Parle mieux que ça à mon Panda, grogna Salulégik qui conduisait le van.

-Je me débrouille seul, merci, riposta ce dernier d'un ton sec.»

Burt soupira et passa la main devant ses yeux en priant pour qu'ils arrivent sur la capitale en un seul morceau. Ils étaient tous sur les nerfs et tout prétexte était bon pour se défouler sur n'importe qui.

«On y est, intervint Zecut avant d'ajouter à l'intention de Salulégik : gare toi juste ici, c'est trop dangereux sinon.»

La Star passa une main nerveuse dans ses cheveux pour aplatir en vain ses épis (geste qui avait le don d'hypnotiser les trois adolescents, à juste titre) avant de reprendre :

«Bon, nous sommes bien d'accord ? Salulégik avec moi, Linx et Grégoire de l'autre côté, et vous trois (il désigna Burt, Mandy et Maestro Panda du menton) vous savez où aller. Lancement de l'opération dans quelques minutes.»

Mandy se recroquevilla malgré elle, passant un bras maladroit autour de Burt qui était incroyablement pâle. Quelques minutes passèrent, interminables. Puis, sans un mot, ils descendirent du van. La grand place était à quelques minutes à pied.

«Elle va prendre cher, la blondasse, fanfaronna Gaëlis, insensible à la pression.

-Attends d'y être avant de dire ça ! Répliqua son amie.

-Non, il a raison. Répondit Linx. On est prêts. Vous êtes prêts. On va s'en sortir.»

Tous s'entreregardèrent, les yeux ronds face à un changement d'attitude aussi brusque, mais ils n'eurent pas le temps de faire un commentaire. Ils étaient derrière la grande estrade, désormais. Celle ci dissimulait les appareils et les câbles divers pour brancher le microde Junia et son grand écran. Linx et Zecut s'y précipitèrent comme un seul homme et trafiquèrent quelques fils avant de glisser la disquette qui contenait leur vidéo dans le lecteur. Pendant quelques secondes, rien ne se passa, puis ils entendirent la voix de Salulégik retentir dans tout le quartier :

«Salut Madrox ! Ici Salulégik en direct de la Toile, pour vous servir ! »

A l'attaque.