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Lemon tree - Fool's garden
3
Lemon tree
Luna appuya sur une pierre plus claire que les autres. Celle-ci se détacha, dévoilant une minuscule alcôve contenant une clé. Elle la prit et la glissa dans le trou de la serrure, bâillant largement. Si l'on mesurait la fatigue de la même manière que l'on mesurait la puissance d'un séisme, alors cela ferait bien longtemps qu'elle aurait dépassé l'échelle de Richter. Les gens disent que l'on s'habitue à la fatigue. Ce n'était pas le cas de Luna. Elle ne s'habituait jamais à l'impression que son cœur peine à battre, que tous ses muscles fonctionnent au ralenti, que chacun de ses pas est une épreuve.
Elle rêvassait déjà de son lit qui l'attendait à l'étage d'au-dessus, imaginant avec délice de la sensation de relâchement et de bien-être qui l'envahirait quand elle se jetterait dessus. Il fallait d'ailleurs qu'elle décide de la manière qu'elle emploierait pour se jeter dessus. Ferait-elle un joli petit saut à la manière d'un dauphin ? Prendrait-elle plus d'élan pour arriver tel un boulet aérien vers son matelas ? Exécuterait-elle quelques pas de danseuses avant de se laisser gracieusement tomber vers son lit ? Il fallait qu'elle choisisse, et vite, les marches de l'escalier menant au premier palier n'étant pas infinies.
Oh bien sûr, Luna savait parfaitement ce que vous pensez. Peu importe la manière dont tu te jettes sur ton lit, tant que tu y finis. Mais tout avait son importance pour la jeune blonde. On ne pouvait décemment pas se jeter sur son lit sans y avoir intensément réfléchi avant. Il fallait choisir, la vie était faite de choix. Et celui-ci était cornélien. Elle gravit la dernière marche en ayant l'impression d'y avoir laissé toutes ses forces et arriva enfin devant la porte de sa chambre. Là, elle se figea. Elle n'avait toujours pas choisi. Il fallait qu'elle fasse vite, le temps s'écoulait, elle pouvait entendre chaque grain de sable tomber dans le grand sablier de sa vie.
Elle devait choisir.
Mais c'était si dur !
Après tout, on ne l'avait jamais préparé à cela. Elle avait été balancée dans ce monde sans même qu'on lui demande son avis. Si elle avait su qu'elle devrait avoir à choisir la manière de se jeter sur son lit, alors pour sur, elle se serait abstenue de naître. Oui. Vraiment, Luna était contrariée. Elle aurait bien aimé porter plainte mais les tribunaux de la vie n'avaient pas encore été inventés.
Voilà une excellente idée ! Elle en parlerait à Vincent la prochaine fois, il lui avait dit être avocat, ou un truc dans ce genre. En fait elle avait totalement oublié ce qu'il faisait. Mais elle était quasiment certaine que cela avait un rapport avec la justice. Il fallait aussi avoué qu'elle s'en foutait pas mal.
Oui, elle s'en foutait.
Une idée brillante lui vint à l'esprit. Elle s'en foutait également de la manière se jeter sur son lit ! Elle allait juste se poser gentiment dessus. Du moins, c'était ce qu'elle aurait fait si on ne l'avait pas violemment percuté.
- Fais attention Luna…
La blonde comprit rapidement qu'Hermione était de très mauvaise humeur. En effet, elle venait de lui demander de ne pas être devant sa propre chambre, ce qui en soi n'avait pas vraiment de sens.
Et Luna avait entièrement raison. Hermione était d'une humeur massacrante. Elle avait passé la moitié de sa nuit à tourner en rond dans sa chambre, maudissant à la fois son réveil qui produisait un horrible tic tac, Blaise et enfin le blond désagréable dont elle avait eu le malheur de faire la connaissance. Elle avait ensuite haï les nuages qui masquaient la lune, l'empêchant de voir clairement ce qu'elle faisait. Alors elle avait allumé la lumière de sa chambre. Mais elle avait décidé que les lumières artificielles n'étaient pas du tout agréables pour les yeux. Donc elle était restée dans le noir complet, hésitant à balancer son réveil par la fenêtre. Si elle avait eu Blaise sous la main, elle n'aurait pas hésité une seconde. Mais si elle lançait son réveil, cela voudrait dire qu'elle devrait en racheter car bien évidemment Luna n'en possédait pas. Luna se levait quand elle voulait, parfois ne se levait même pas du tout.
Et enfin, après avoir maudit le marchand de sable qui refusait de lui rendre visite, elle avait consenti à sortir de sa chambre. À six heures du matin. Un samedi. Et que tous ceux qui disent qu'on ne peut se lever tôt un samedi matin aillent se faire voir.
C'était en pensant cela qu'Hermione avait joyeusement percuté son amie.
Les deux jeunes filles étaient à présent étalées au sol, représentation même de la divine grâce féminine.
- Pourquoi t'es de mauvaise humeur ? demanda lentement Luna.
Elle était déguisée en maya l'abeille. Ses antennes tombaient piteusement au-dessus de sa tête, lui donnant un étrange air de chien battu. Enfin… si un chien avait un jour l'idée de porter des antennes.
- Je ne suis pas de mauvaise humeur, affirma Hermione.
Elles se regardèrent fixement. Chacune savait que c'était un mensonge éhonté. Mais il fallait croire que Luna était trop fatiguée pour le relever. Dans un sourire forcé, Hermione lança :
- Viens, je vais faire du café et des pancakes.
Les pancakes étaient une diversion que tout le monde avait d'ores et déjà percé à jour. En effet, Hermione ne faisait des pancakes que quand elle était d'une humeur exécrable. La jeune femme attrapa Luna par la main pour la relever et la tira dans l'escalier. La blonde eut tout juste le temps de lancer un regard plein de regret à son lit avant d'être happée dans l'escalier. Elle se laissa ensuite tomber sur une chaise de cuisine, Hermione se mettant aussitôt au fourneau. Elle posa rapidement une tasse de café fumante devant son amie. Celle-ci hésitait à la boire. Il fallait avant évaluer le degré de mauvaise humeur d'Hermione. Si c'était un cas passager, alors elle pourrait espérer rejoindre bientôt son lit. Mais dans le cas contraire… alors il faudrait prendre ce café et ne pas espérer rejoindre le monde des rêves de sitôt. En apercevant Hermione confondre le sel et le sucre, Luna décida de vider d'un trait sa tasse.
- Comment ça s'est passé avec Blaise ?
Elle savait pertinemment qu'elle venait de se lancer sur un terrain miné. Mais autant crever l'abcès le plus rapidement possible. Hermione sembla en arriver à la même conclusion. Mais avant, elle étudia attentivement Luna. Quelque chose la perturbait. Ce quelque chose s'appelait Ginny.
Avant, Ginny était la personne à qui elle aimait raconter les petits et les gros tracas de sa vie, celle à qui elle confiait tout et ne pouvait s'empêcher d'avoir de secret pour elle. Et maintenant ? Maintenant elle lui cachait que son frère était un opiomane, refusait de décrocher le téléphone et de partager sa joie, préférant par la même occasion l'éloignement. Ce n'était sans aucun doute pas la meilleure solution. Mais c'était sa situation actuelle, cette situation dans laquelle elle se sentait beaucoup plus proche de Luna Lovegood que de Ginny Weasley. Alors elle lui raconta tout.
Luna arborait une expression neutre, bien loin des éclats de rire ou des grognements de Ginny. Elle serrait sa tasse vide dans ses mains, à la fois rêveuse et attentive. Lorsque Hermione eut fini, elle redescendit lentement sur terre.
- Qu'est-ce que ça sentait ? questionna-t-elle.
- Luna, ce n'est pas important ! s'écria vivement Hermione.
Elle haussa les épaules.
- L'encens, ça sentait l'encens, soupira la brune aux cheveux encore plus ébouriffés que de coutume.
- Et tu aimes ce tableau ?
- Oui. Mais encore une fois, ce n'est pas le sujet…
- Tu sais tout de suite de quel tableau je parle, c'est rigolo, remarqua Luna en se replongeant vers sa tasse comme si du café allait apparaître sous la force de son regard.
Hermione s'empara de la cafetière et resservit son amie.
- Ce qui importe, c'est ce que m'a fait endurer Blaise. Tu aurais vu ces gens, je n'ai même pas pu… Je t'assure Luna, je ne me suis jamais sentie aussi perdue de ma vie, je n'ai jamais eu aussi peur. Et cette musique qui m'empêchait de penser…
- Qu'est-ce que devait te montrer Blaise ?
Hermione se figea.
- Un autre tableau.
- Un trafiquant de drogue passionné d'art ? s'étonna Luna.
- Exactement.
- C'est cool, déclara Luna après quelques secondes.
La jeune fille n'était pas dupe, elle savait bien que tout ceci devait avoir un rapport avec la drogue. Elle ignorait simplement pourquoi. Mais la confiance qu'elle plaçait en Hermione la rassurait, lui murmurant que jamais la jeune fille n'aurait jamais recours à des substances illicites pour calmer la peine qui lui enserrait le cœur depuis trois semaines.
- Tu veux qu'on aille voir Ron aujourd'hui ? Je lui ai fabriqué un collier de pâtes.
En voyant le visage étrangement impassible d'Hermione, Luna ajouta :
- Ou bien on va à une expo. Elle regroupe plusieurs artistes et Mona y participe.
Le drag queen aux cheveux bleus qu'elle avait rencontré dimanche dernier lui revint à l'esprit.
- Il fait de la peinture ?
- Oh non, c'est un jardinier, un peu comme Neville en fait !
Hermione posa des assiettes de pancakes devant elles. Luna attendit avant de commencer, préférant observer la réaction d'Hermione lorsqu'elle découvrirait qu'elle avait inversé sel et sucre. Celle-ci fut mémorable, la jeune femme recrachant tout dans son assiette avec une expression de dégoût.
- On va se passer de pancakes, décréta-t-elle en les jetant vite à la poubelle.
Luna sauta de sa chaise et fila dans sa salle de bain, se séparant avec regret de ses antennes d'abeille. Hermione avait été catégorique, on se ne se baladait pas en maya l'abeille, même le lendemain d'Halloween.
Elles marchèrent côte à côte dans les rues de Londres, passant par Hyde Park et s'achetant au passage un immense cornet de frites qu'elles se partagèrent. Luna avait déjà sorti ses moufles et portait un manteau au motif de girafe. À cela elle avait ajouté une paire de leggings fleuries et des Doc Martens noir. Hermione aurait aimé oser se vêtir comme elle. Pour Luna, c'était simple. Elle aimait les girafes, les fleurs et les Doc, alors elle mixait le tout. Pour Hermione… elle aimait les livres, la peinture, l'encens, l'odeur de l'herbe coupée et la danse classique. Mais elle ne pouvait décemment pas sortir dans la rue avec une robe imitant des pages de livres, des taches de peinture dessus, un masque d'herbe sur le visage, des bâtons d'encens dans les mains et des ballerines de danseuse aux pieds.
Elle n'osait tout simplement pas. Elle préférait mettre des vêtements dans lesquels les gens « l'aimeraient ». Bien qu'au fond, ses vêtements n'aient aucune réelle influence sur cela, les gens qui l'aiment continueront toujours de l'aimer quand bien même elle décide d'adopter le mode de vie d'un panda, allant même jusqu'à se vêtir de sa fourrure.
- Regarde, un marché de fleur ! s'exclama Luna en entrainant Hermione dans un coin du parc.
Hermione songea que si la liberté avait un nom, elle se serait appelée Luna. La jeune fille était seule dans son univers, sans jamais vraiment l'être. C'était peut-être cette fausse solitude, cette différence qui lui permettait d'être libre. Plus libre que ne le serait jamais Hermione.
- On devrait en acheter pour Neville, lança la blonde en touchant une fleur aux pétales bleue.
Une douce odeur se rependait dans l'air, entourant les jeunes filles d'un merveilleux parfum. Tout n'était que couleur. Le vert côtoyait le jaune, le rose, le rouge, le violet. Des milliers de nuances s'offraient à leur vue, ainsi que des centaines de parfums. Neville se serait ici senti comme chez lui.
Bien décidée à cesser de fuir le jeune homme, Hermione acheta des graines d'une plante étrange, se promettant de les porter à Neville le plus tôt possible.
Enfin, après de nombreux détours, elles arrivèrent à l'exposition. C'était un grand bâtiment en brique, aux murs recouverts d'affiches promouvant d'anciennes expos. Hermione fut incapable de reconnaître celle qui allait se dérouler aujourd'hui. En pénétrant dans l'enceinte, elle fut surprise de ce qui se trouvait sous ses yeux. Des citrons étaient posés sur le parquet, formant le mot « Welcome ». Trouvant cette idée de paillasson plutôt originale, Hermione s'avança avec un petit sourire dans la salle. Et fut soufflée par ce qui s'offrait encore à sa vue.
Des centaines de citrons, des citrons au plafond, sur les murs, au sol. Des citrons partout. Un immense citronnier occupait même le centre de la salle. En s'en approchant, elle vit que des petites photos représentant des visages humains étaient collées sur chaque citrons. Tous souriaient. Hermione resta plusieurs minutes sous cet arbre aux citrons rieurs, émerveillée.
Elle ignorait alors que plus loin, quelqu'un l'observait attentivement.
La Hermione cartésienne, celle qui restait enfermée des heures dans ses livres et répondait avec sérieux aux questions qu'on lui posait venait de s'échapper. Une autre venait de prendre sa place, regardant ce qui l'entourait avec des yeux d'enfants. Elle avait le sentiment d'avoir été transporter dans un univers fantastique où les fruits pouvaient sourire.
En passant devant un écran qui montrait un citron marchant dans la rue, elle se mit à rire bêtement.
Elle allait commencer à devenir accro à cette face déjantée du monde si cela continuait.
Elle croisa une femme portant des citrons sur sa tête qui lui proposa une citronnade. Elle vit également d'immenses sculptures faisant étrangement penser aux petits fruits acides. Plus loin, elle vit Luna écouter attentivement Mona. Il avait fait pousser des citronniers de sortes à ce qu'ils représentent des hommes.
C'est alors qu'elle le vit.
Il était là, sur un pan de mur totalement vierge, d'une blancheur de craie. Il était seul, éloigné des autres œuvres. Et cette solitude le rendait encore plus beau. Les traits de pinceau avaient presque rayé la toile, comme si l'acidité du citron avait pénétré la matière. Il paraissait rongé à certains endroits, parcheminé à la manière d'une peau usée par le temps. Et sa couleur, un étrange jaune qui paraissait sans cesse être placé à l'ombre. Hermione aurait pu le placer en pleine lumière, elle aurait tout de même eu l'impression de le contempler dans un endroit sombre.
Elle ne sut combien de temps elle resta à admirer la peinture. Elle ne voulait tout simplement pas s'éloigner de celle-ci, sachant d'avance qu'elle ne trouverait rien d'aussi beau dans cette galerie.
Immobile au milieu d'une foule de passionnés d'art, un mystérieux individu avait toujours son regard posé sur elle.
Hermione s'approcha du tableau, si près qu'elle put en saisir les moindres détails, faisant appel à sa mémoire pour ne rien en oublier. Elle voulait le graver en elle, ne jamais oublier les coups de pinceau qui avaient donné naissance à cette œuvre d'art. Elle ignorait quoi mais quelque chose dans la peinture lui faisait chaud au cœur, une sorte de sentiment inconnu et magnétique qui l'obligeait à observer la peinture. Alors c'était ce qu'elle faisait, redoutant déjà le moment où elle devrait en détacher son regard, persuadée que la vie lui paraîtrait bien terne.
- Elle te plaît ?
Vincent avait surgi à ses côtés, la faisant sursauter. Il la regardait avec malice, impeccable dans son costard noir. Il avait laissé de côté son costume de schtroumpfette. Mais il portait toujours une cravate à son effigie.
- On dirait que personne ne l'a signé, remarqua-t-il en se penchant vers la peinture.
- L'artiste souhaite rester anonyme, en déduisit Hermione.
- Tu aurais aimé le rencontrer ?
- Oui et non. J'aurai peur qu'il ne soit pas à la hauteur de son art.
Vincent éclata de rire. Il la prit par le bras et la força à se détourner du tableau. Hermione sentit comme un déchirement en elle mais retint toute protestation.
- Il faudrait que tu viennes dans l'utérus d'Athéna un de ces jours, lança-t-il.
- Pourquoi pas, mais pas sans toi.
- J'y serai quand tu y seras.
- Pourtant j'ai l'impression que tu as un talent certain pour disparaître.
- Le mystère, il n'y a rien de mieux.
Hermione fit la moue.
- Tu as vu les arbres de Mona ?
Elle acquiesça.
- Je trouve ça particulièrement moche, commenta Vincent. Rien par rapport à ton cher petit tableau.
Il avait accompagné ses paroles d'un petit clin d'œil.
- Pourquoi ne te mettrais-tu pas à peindre ? demanda-t-il.
Hermione secoua négativement de la tête.
- J'aime l'art mais j'aurai l'impression de commettre un sacrilège en m'y aventurant d'une autre manière qu'en simple spectatrice. Certaines choses sont justes faites pour être admirées.
Ils s'arrêtèrent sous l'arbre aux citrons souriants. Hermione avait l'impression d'être à nouveau plongée dans un monde féerique dans lequel des citrons pouvaient se balader dans les rues, sourire. Mener une vie d'humain. Cela ne l'aurait pas surprise de voir un lapin blanc s'enfoncer entre les racines du grand citronnier.
Vincent jeta un regard à sa montre à gousset. Si l'on enlevait sa cravate à l'effigie de la schtroumpfette, il aurait aisément pu passer pour un dandy débarquant tout droit de l'époque victorienne. Même dans des vêtements modernes il paraissait décalé, à la fois en avance et en retard sur son époque. Une couronne de fleurs dans ses courtes mèches blond vénitien l'aurait également mis en valeur. Il serait descendu de son van hippie, clope à la bouche et lunettes rondes sur le nez. Depuis sa voiture résonneraient encore des airs de The Who. Puis il se serait avancé, observant avec détachement le monde qui l'entourait. Jimi Hendrix aurait joué, entraînant une foule déchaînée avec lui. Et Vincent se serait tenu droit au milieu de celle-ci, observant avec un brin de malice les gens qui l'entouraient.
Hermione sortit de sa rêverie. Le Vincent actuel la regardait avec amusement, attendant une réponse qu'il n'obtiendrait pas.
- Tu disais ? s'exclama Hermione.
- Je disais qu'il était temps pour moi de disparaître dans un nuage de poussière.
- Oh. À bientôt ?
- À bientôt, confirma-t-il en tapotant rapidement le nid de corneille qui constituait la chevelure d'Hermione. Une dernière chose, pense à rêver un peu plus souvent, ça se lit sur ton visage que la réalité est en train de te bouffer.
Il disparut, emportant avec lui un citron souriant qu'il croqua sans hésiter. Intriguée, Hermione en prit un à son tour, ne pouvait s'empêcher de jeter des regards frénétiques aux gens qui l'entouraient. Le citron volé dans la main, elle l'observa plusieurs secondes avant de mordre dedans. Ses yeux se remplirent automatiquement de larmes. Ce fut dans cet état que la retrouve Luna. La blonde portait une corbeille de fruits sur la tête. Avec son manteau girafe et ses grosses Doc Martens, la jeune fille constituait une œuvre d'art à elle seule.
- Je vais passer à ma boutique, annonça-t-elle.
- Dans ce cas je vais rentrer, répondit Hermione.
Elles quittèrent l'exposition d'un pas lent, Luna commentant les choses incroyables qu'elle avait vues. Elle disait avoir beaucoup apprécié les arbres de Mona. Hermione restait perplexe, plongée dans ses pensées. L'image du tableau lui revenait sans cesse à l'esprit. Déjà elle avait peur d'oublier un détail. L'idée que la peinture s'échappe de sa mémoire la terrifiait. Elle aurait volontiers tout oublié du monde qu'elle connaissait pour ne retenir que cette peinture. Cette obsession en devenait presque maladive, elle commençait tout juste à s'en rendre compte.
Hermione Granger avait pourtant toujours été une fille rationnelle. Aucun acte trop original ne venait jamais entacher sa réputation d'élève sérieuse, d'étudiante sérieuse et enfin de professeur sérieuse. Dans tout ce qu'elle entreprenait, Hermione était qualifiée de « sérieuse ». Son côté perfectionniste s'en était toujours félicité. La seule frasque que s'accordait parfois Hermione Granger était d'aller aux galeries d'art et d'admirer les peintures tout en rêvant. C'était bien la seule chose osée que faisait autrefois la jeune fille. Car rêver ne faisait jamais partie de son emploi du temps.
Mais l'univers si parfait et ordonné de la jeune fille avait basculé. Quand ? Certainement il y a un peu moins d'une semaine. Ou bien peut-être il y a trois semaines, quand Ron était tombé dans le coma et que la mauvaise idée de lui prendre du sang pour l'examiner lui était venue. En y repensant bien c'était cette idée qui avait tout changé. À partir de ce moment, elle avait été plongée dans un univers où rêve et réalité se confondaient sans cesse. Aucune rationalité n'existait ici. Et le plus étonnant était sans aucun doute le fait qu'Hermione Granger, la sérieuse, ne se soit toujours pas enfuie en courant. Il fallait croire qu'elle n'était plus si sérieuse que cela.
Enfin… Elle s'était tout de même un peu enfuie hier soir. Mais ce n'était pas des réponses concernant l'opium qu'elle fuyait, c'était un homme aux cheveux blonds.
Plus jamais elle ne suivrait Blaise Zabini. Il lui avait fait vivre un véritable cauchemar, chose qu'elle ne pourrait jamais oublier. Ce fut en murmurant « jamais » qu'elle entra chez elle. Pour aussitôt trébucher sur un objet inconnu.
Après avoir rapidement maudit la terre entière, Hermione se releva légèrement, dégageant des mèches de cheveux qui lui obscurcissaient la vue. C'était une petite valise inconnue qui l'avait fait trébucher. Un minuscule papier plié en deux était posé dessus. Hermione s'en saisit et le lut.
« 666 »
Hermione se demandait si c'était une blague de mauvais goût de la part de Luna, bien que cela ne ressemble absolument pas à son amie. Qui aurait l'idée de lui envoyer une valise avec un unique petit mot portant le numéro du diable ?
Espérant répondre aux multiples interrogations qui affluaient dans son esprit, Hermione prit la valise et l'inspecta sous tous les angles. Elle ne pouvait être ouverte que par un code à trois chiffres. Sans hésitation mais avec toujours l'impression que l'on se moquait d'elle, Hermione forma le numéro du diable. Un déclic se fit alors entendre. Se retenant de se masser les genoux qui commençaient vraiment à la brûler après sa chute, Hermione ouvrit la valise. Et la referma aussitôt.
Ce n'était pas possible. Le citron qu'elle avait goûté devait contenir des substances hallucinogènes. Ou bien le citronnier lui-même était un mutant, arbre hybride descendant à la fois du citronnier et de la plante de coca. Sinon, comment expliquer que la valise qu'elle tenait dans le creux de ses bras contenait des centaines de billets de cinquante livres ?
Non vraiment, Hermione ne comprenait pas. En ouvrant à nouveau à la vitesse de l'éclair la valise, son incompréhension grandit. Elle consentit enfin à la maintenir ouverte devant elle, observant avec stupéfaction cette valise. La réalité s'imposa peu à peu à elle.
Elle était dans son entrée. Dans la maison que lui avait léguée sa grand-mère. Avec une statue de chat ayant perdu une oreille la regardant. Assise sur un tapis à moitié rongé aux mites, tellement usé par le temps qu'il avait perdu toute couleur. Et une valise contenant… beaucoup d'argent, dans les mains.
Le cerveau d'Hermione se contorsionnait, cherchant une réponse à cette question : qui ? Qui avait pu laisser une telle somme dans son entrée ? Car ce n'était certainement pas Luna. Cela devait être quelqu'un de vicieux, qui aurait intérêt à donner une telle somme d'argent à Hermione. Elle songea vaguement à ses élèves mais écarta vite l'hypothèse. Aucun n'irait jusqu'à la soudoyer pour obtenir de bonnes notes. Du moins cela ne lui était pas encore arrivé. Donc la personne qui avait laissé cela sur son tapis miteux devait s'en foutre totalement de dépenser…
- Un million.
Après un rapide calcul, Hermione savait qu'elle tenait un million de livres sterling.
Donc, une personne désintéressée de son argent, totalement inconsciente au passage, qui espérerait peut-être gagner quelque chose en lui donnant une telle somme.
Blaise Zabini.
Arrivée à cette conclusion, une rage noire obscurcit sa vision. Elle se leva machinalement et envoya le battant de sa porte contre le mur, traversant sans regarder au préalable la rue qui la séparait de la maison de Blaise. Elle cogna ensuite avec force sur sa porte, se retenant de gémir pour ses phalanges probablement brisées. Elle continua d'abattre son poing rageur sur la porte jusqu'à ce que celle-ci s'ouvre. Et quand bien même celle-ci s'ouvrit, elle continua, assommant à moitié Blaise. Il se recula rapidement et la regarda avec étonnement, ébahi du comportement de sa voisine. Il n'eut cependant pas le temps de se poser davantage de questions, se jetant au sol pour éviter la valise que lui lançait Hermione.
Bien évidemment, celle-ci était restée à moitié ouverte, s'ouvrant largement lors du vol plané et répandant dans l'entrée des centaines de billets. Blaise leva lentement la tête, croyant qu'Hermione l'avait frappé si fort qu'il avait basculé en plein rêve. Il leva les mains vers son plafond, accueillant dans celle-ci des billets de cinquante livres. Un sourire émerveillé se peignit sur son visage.
Une furie aux cheveux ébouriffés réapparut dans son champ de vision, balançant les coupures loin de ses mains avides.
- Je ne veux pas de ton argent ! Je ne suis pas une prostituée !
Hermione avait hurlé cette dernière phrase, attirant le regard choqué de passants qui changèrent automatiquement de trottoir. Blaise s'empressa d'aller fermer sa porte. Un spectacle étonnant s'offrait à lui. Le sol de son entrée était recouvert de billet.
- C'est sympa de me prévenir de ne jamais t'offrir ça mais ce n'est pas mon argent Hermione, s'exclama Blaise.
- Arrête de mentir, personne dans mon entourage n'est aussi riche que tu ne l'es.
Blaise parut prendre cela pour un compliment. Hermione poussa un soupir empli de colère et s'avança vers lui, voulant apparemment quitter cette maison. Blaise l'en empêcha.
- Tu ne vas tout de même pas me laisser avec des centaines de billets dans mon entrée ?!
- Bien sûr que si puisque ce sont les tiens.
- Ton cadeau me fait très plaisir mais encore une fois, cet argent n'est pas à moi.
- Il n'y a que toi pour pouvoir croire que mon pardon peut s'acheter ! contra Hermione en tentant de forcer le passage.
- Ton pardon ?
Hermione se stoppa et lança un regard meurtrier à Blaise. Celui-ci parut enfin comprendre.
- Oh. Hier soir. Je ne pensais pas que tu m'en voulais.
- Blaise ! On se connaît à peine, la première fois qu'on s'est rencontrés tu m'as presque agressé, la seconde fois tu étais en caleçon dans ma cuisine –d'ailleurs tu ne m'as toujours pas expliqué pourquoi - et enfin tu prétends pouvoir me dire où trouver de l'opium pour finalement m'emmener dans une maison de fous et me faire passer auprès d'un imbécile fini pour une prostituée. Alors oui, tu as à te faire pardonner et ce n'est certainement pas avec un million de livres que tu vas y arriver.
- Ok, je crois que je me suis déjà excusé pour la première fois…
- Non.
- …quant à la deuxième, eh bien c'est simple. Une femme un peu trop affectueuse refusait de quitter ma chambre, j'ai donc préféré me réfugier chez ma charmante voisine plutôt que d'avoir à l'éconduire, ce qui lui aurait brisé le cœur.
- Donc je servais juste à te couvrir le temps que ton plan cul déserte ta maison ? C'est comme ça que tu t'excuses ?
- Oh ça va je n'ai pas beaucoup l'habitude tu sais, marmonna Blaise.
- Ce n'est pas une raison.
- Pour hier soir…
- Parlons-en d'hier soir ! Qu'est-ce qui t'a poussé à m'emmener dans un endroit pareil ? Tu disais avoir besoin de moi, tu voulais que je couche avec cet inconnu ? As-tu une si mauvaise estime de moi ?
- Mais… non. Je voulais juste que vous fassiez un peu connaissance.
- C'est d'ailleurs pour ça qu'il m'a demandé combien tu m'avais payé, ironisa Hermione.
- C'est lui qui réagit tout le temps comme ça, il est incapable d'imaginer que… Ne parlons plus de lui s'il te plaît. Tout ça n'a pas d'importance, je suis désolé pour hier soir. Mais tu ne peux pas te plaindre de ce que tu as vu là-bas. Ces gens étaient civilisés, contrairement à ceux que tu pourras croiser dans un fumerie d'opium.
- Qui étaient ces gens ? s'intéressa Hermione en s'éloignant de quelques pas de la porte.
Blaise prit son retrait pour une victoire et consentit enfin à quitter la porte, encourageant la jeune femme à la suivre dans le salon. Mais elle resta fermement plantée dans l'entrée, bien décidée à montrer à Blaise à quel point elle lui en voulait.
- D'autres trafiquants de drogue, d'arme, des petits politiques, des idiots qui ont du caviar à la place des neurones…
- Et chez qui étions-nous ?
- Mon patron, répondit prudemment Blaise.
Hermione s'apprêtait à poser de nouvelles questions mais le jeune homme l'en empêcha :
- Ne parle de cet argent à personne compris ? Je vais m'en occuper, rentre tranquillement chez toi, corrige des copies, prépare tes cours, fais ce que veux excepter songer ne serait-ce qu'un instant à cette valise.
Hermione resta plusieurs secondes à le fixer, interdite. La sortie était dégagée, signe qu'elle pouvait effectivement s'en aller. Cette journée avait au final était aussi merveilleuse qu'horrible. Merveilleuse car aujourd'hui elle avait pu admirer une véritable œuvre d'art digne du tableau que possédait Zabini dans son salon. Horrible parce que… Zabini. Ce simple nom résumait tout.
- Tu n'es toujours pas pardonné, dit durement Hermione avant de quitter la maison, laissant derrière elle un million de livres, et ce sans regret.
Blaise ferma soigneusement la porte derrière elle. Il avait pris cette habitude dès l'instant où il avait abandonné ses études pour se consacrer entièrement au trafic de drogue. Plusieurs fois il avait failli être tué par des groupes rivaux, plusieurs fois il avait évité les autorités. Son métier, il ne pouvait pas dire qu'il l'aimait, contrairement à ce qu'il avait affirmé face à Hermione mardi matin.
Les paroles de la jeune femme lui revinrent à l'esprit. Elle disait ne pas l'avoir pardonné. Blaise avait du mal à saisir tout ce que cette phrase signifiait. Il n'avait jusque-là jamais eu à se faire pardonner de rien. Sa mère lui avait très tôt conseillé de mener une vie indécente, comme l'aurait qualifié la professeur de littérature. Gagner beaucoup d'argent, dépenser beaucoup d'argent, se lever tôt, se coucher tard, coucher avec qui lui plaisait, faire ce qu'il voulait. C'était ainsi que Blaise Zabini avait été élevé.
Il n'avait par exemple jamais appris à ramasser des centaines de billets éparpillés au sol. Lui préférait les dépenser. Et pourtant, il s'appliquait à remettre tous les billets dans la valise, s'activant si vite qu'il eut bientôt des crampes aux poignets. La valise soigneusement fermée, Blaise tenta de la rouvrir.
666.
Évidemment. Il n'y avait que lui pour rentrer ce code.
Persuadé d'avoir trouvé le coupable, Blaise enfila son manteau et sortit de chez lui, après avoir bien entendu inspecter la rue. Il détestait se balader dans Londres à pied. Prendre le métro lui était tout aussi insupportable. La peur de se faire reconnaître et arrêter par la police était toujours présente.
Le taxi qu'il prit l'emmena devant une imposante grille en fer forgée. Close, comme souvent. Il s'approcha d'une haie parfaitement taillée et en écarta quelques branches, dévoilant un petit écran. Il passa ensuite un écusson représentant un serpent devant, et la grille s'ouvrit. Le reste du chemin se faisait à pieds.
L'allée serpentait sur quelques dizaines de mètres avant de s'assagir, comme si le regard de l'imposant manoir de pierres grises la décourageait de sortir du droit chemin. C'était à cet endroit même que Blaise avait emmené Hermione hier soir. Tout ce qu'elle savait c'était que cette maison appartenait à son supérieur. Mais elle ne semblait pas avoir fait de rapprochement entre ce « supérieur » et le jeune homme blond qu'elle avait rencontré. Peut-être était-elle convaincue qu'un homme aussi désagréable que lui ne pourrait jamais se retrouver à la tête d'un important trafic de drogue ? Quoi qu'il en soit, Blaise bénissait ce subit manque de perspicacité de la part de la jeune femme.
Blaise n'hésita pas à entrer. La porte lui était d'ores et déjà ouverte, signe que sa présence était connue de l'occupant du manoir. En effet, un seul homme habitait dans cette immense bâtisse. Cet homme, beaucoup de gens en ont entendu parler, peu le connaissent vraiment. On l'appelle le serpent. Et même ce simple surnom était connu de peu de gens. Jamais la petite populace de Londres n'oserait imaginer qu'elle abrite dans un de ses quartiers chics l'un des plus puissants trafiquants de drogue d'Angleterre. Sa famille était devenue célèbre pour ses antiquités. Oeuvres d'art, reliques, anciennes partitions d'artistes reconnus, tout y passaient. Une aile de la bibliothèque de Cambridge portait fièrement le nom Malfoy. L'université de Londres avait été crée par Abraxas Malfoy, des années plus tôt. Ce que les gens connaissaient moins, c'était le trafic que cachait le prestigieux nom des Malfoy. De l'argent sale, des rails de coke, des maisons closes noyées dans la drogue. Voilà ce qu'avait également accomplie la grande et illustre famille Malfoy.
Et de cette dynastie, ne restait plus qu'un seul et unique homme.
Drago Malfoy.
Blaise gravit les escaliers. Derrière lui, l'entrée brillait de propreté, comme si aucune fête n'avait été donnée la veille. Il parcourut un couloir aux murs vierges. C'était la particularité de la maison. Aucun tableau. Certains disaient que la passion de l'art des Malfoy s'était éteinte, d'autres murmuraient qu'ils avaient tous brûlé. Blaise savait où était la vérité mais n'en dirait jamais rien. On ne révèle jamais un secret des Malfoy, on meurt toujours avant.
Il arriva devant une porte entrebâillée.
- Tu peux entrer.
La voix avait résonné dans un bureau aux murs recouverts d'étagères supportant d'épais volumes. Drago observait son ami refermer la porte derrière lui, cigarette à la main. Son visage était à moitié tourné vers l'extérieur, appréciant la brise légère qui s'engouffrait dans le bureau par la fenêtre ouverte.
- Je croyais que l'on se voyait demain, s'exclama-t-il.
- N'ai-je pas le droit de rendre visite à mon meilleur ami quand bon me semble ?
Drago sourit et lança négligemment sa cigarette par la fenêtre. Quelqu'un ramasserait pour lui. Il y avait toujours quelqu'un pour ramasser derrière lui.
- D'où vient cette valise ? questionna-t-il.
- J'espérais que tu répondes à cette question. Ne te semble-t-elle pas familière ?
Malfoy prit la valise dans ses mains et composa le code. Les billets étaient toujours là.
- Je ne vois pas de quoi tu veux parler.
Il se détourna de Blaise, valise à la main. Ce dernier le retint d'une main sur l'épaule. Il savait parfaitement ce qu'allait essayer de faire son meilleur ami. Il prétendrait que cette valise n'était pas la sienne mais que dans sa grande bonté il acceptait de s'en occuper. Il ne dirait jamais ouvertement qu'il avait envoyé cet argent à Granger.
- Elle croit que l'argent vient de moi, lança Blaise. Elle n'a pas arrêté de crier dans mon entrée si tu veux savoir… J'ignore ce que tu cherchais en lui offrant un million de livres mais laisse tomber. Elle n'est pas le genre de fille que l'on achète, elle me l'a bien fait comprendre.
Blaise s'accorda un sourire. Drago s'était légèrement tourné vers lui. Zabini savait qu'il avait toute son attention.
- J'aimerais bien savoir pourquoi cette valise a atterri dans son entrée mais je sais que je n'obtiendrai pas de réponse. Sache juste que ce genre de cadeau… ce n'est pas ce qu'elle veut.
Blaise retira sa main et fit quelques pas en arrière. Son expression joyeuse avait repris le dessus.
- Alors on se voit demain !
Sur ces paroles il s'en alla, quittant à la vitesse de l'éclair le bureau parcourut d'une odeur d'encens. Drago tenait toujours la valise dans sa main. Elle paraissait s'alourdir de seconde en seconde. Agacé, il la déposa sur son bureau. S'il avait pu se débarrasser de toutes ses questions par la même occasion il n'aurait pas hésité. Il se laissa tomber dans son fauteuil en cuir, n'hésitant pas à poser ses pieds sur son bureau. Il était épuisé. Tout l'épuisait. Depuis quand la vie avait-elle perdu de sa saveur ? Il ne savait plus. Son existence s'était changée en un ensemble de fête, d'alcool, de drogue, de faux sourire, d'argent et encore d'argent. Toujours de l'argent. Sa vie qui semblait sans limite était pourtant dépendante de cet argent. Et bien qu'il étouffât dans son univers cloisonné, Drago Malfoy refusait de s'en défaire.
Il caressa de sa main portant sa chevalière la valise. Le cuir était doux. Ce qu'il contenait l'était davantage. Il composa à nouveau le code et prit une poignée de billets. Il avait toujours trouvé que l'argent avait une odeur. Petit, il l'avait adoré, dérobant des liasses de billets dans les tiroirs de son père pour ensuite les placarder dans sa chambre. Adolescent, il avait commencé à les détacher de ses murs. Adulte, l'odeur de l'argent avait commencé à l'écœurer.
Il referma la valise d'un coup sec. Une scène lui revint à l'esprit.
« - Je n'en reviens pas, c'est avec ça qu'il voulait que je passe la nuit ? s'était-il étonné.
Granger s'était brusquement retourné. Ses cheveux collaient à son visage. Elle ne paraissait même pas s'en rendre compte.
- Je ne vous permets pas de me parler comme ça. Contrairement à ce que vous semblez penser, je ne suis pas une prostituée. Et je ne coucherai jamais avec vous, quand bien même l'on m'offrirait des millions.
Sa voix était déformée par la colère. Drago n'avait pu s'empêcher de se questionner sur la sonorité de son rire. Elle devait avoir rire magnifique. Il aurait aimé l'entendre. Non, il voulait l'entendre. »
- Peut-être qu'elle veut deux millions de livres, murmura-t-il en observant intensément la valise comme ci celle-ci allait répondre à toutes ses questions.
Elle avait bien dit « quand bien même l'on m'offrirait des millions ». Il savait donc ce qu'il devait faire. Cette valise contenant un unique million avait été une erreur, il lui suffisait de réparer ce petit désagrément par une autre valise contenant cette fois-ci deux millions de livres. C'était ce qu'il allait faire, il allait ainsi pouvoir entendre ce rire. Sans jamais la toucher cependant, ce n'était certainement pas des contacts physiques qu'il recherchait. Comment pourrait-il penser cela d'une petite professeur d'anglais ?
Il possédait déjà la fiche d'information de Granger, grâce au fait qu'elle travaille dans l'université qu'avait fondé sans grand-père. Il déposerait encore une fois quelque chose à son adresse, comme ce matin. Tout rentrerait dans l'ordre, le cadeau maudit que lui avait offert Blaise sortirait à jamais de son esprit. Tout serait au mieux.
Valise en main, il quitta son bureau, descendant dans sa cuisine pour accéder à son sous-sol. Son regard tomba alors sur un citron, perdu au milieu d'une corbeille de fruits. Une idée lui vint à l'esprit. Il sut aussitôt ce qu'il allait faire.
La valise tomba au sol.
*O*P*I*U*M*
Hermione, contrairement à ce que lui avait conseillé Blaise, n'était pas rentrée chez elle pour corriger des copies ou préparer ses cours. Elle s'était plutôt orientée vers la station de métro la plus proche, décidant de rendre visite à Neville. Le jeune homme devait être comme toujours dans sa serre à s'occuper des plantes qu'on lui confiait.
En passant la porte ouverte, Hermione entendit un rire tonitruant qui ne correspondait absolument pas à Neville. En s'approchant, elle discerna une tête rousse parmi les feuillages. Une vague de tristesse la traversa quand elle songea à Ron. Mais ce n'était pas Ron, Ron était loin maintenant. Une autre tête rousse rejoint la première. Hermione reconnut aussitôt Fred et George. Elle entra alors sans hésiter dans la serre.
- Hermione ! s'exclamèrent en chœur les jumeaux.
- Comme c'est bon de te revoir ! dit George. Tu vas bien ?
- T'en as d'autres des questions pareilles ? Elle va mal, très mal ! rétorqua Fred.
George pâlit sous ses taches de rousseur.
- J'ai presque oublié… C'est vrai qu'elle doit aller très mal depuis trois semaines.
- Tu vas mal, n'est-ce pas Hermione ? demandèrent-ils.
Neville apparut derrière les jumeaux. Il paraissait épuisé.
- Très mal, confirma-t-elle en se frayant un chemin entre les deux roux, rejoignant Neville qui se grattait la tête sans savoir quoi faire des deux frères.
Ces deux-là s'étaient à nouveau mis à murmurer frénétiquement. Ils étaient certainement en train de préparer un mauvais coup.
- Ils veulent que je mute des roses avec des plantes carnivores, il trouverait ça drôle d'en glisser quelques-unes dans le bouquet de Ginny lors de son mariage.
Le sourire d'Hermione se figea. Bien entendu. Le mariage. Tout le monde ne devait plus parler que de ça. Du moins pas Luna, peut-être par égard pour Hermione. Ou tout simplement parce qu'elle avait oublié. Dans tous les cas, Hermione lui en était reconnaissante.
- Je préviendrai Ginny de se méfier, répondit-elle pour donner le change.
Du moins fallait-il peut-être qu'elle arrange les choses avec la rousse.
- Je venais t'apporter ça, déclara Hermione en lui tendant le sachet de graines qu'elle avait acheté ce matin avec Luna.
Neville le prit et en versa quelques-unes dans le creux de ses mains pour les examiner. Il paraissait réellement passionné par son travail. Hermione songea que les gens dénués de passion devaient mener une existence bien morne.
- Elles te plaisent ? s'enquit-elle bien qu'elle connaissait déjà la réponse.
- Beaucoup, je vais essayer de les faire fleurir.
- Tu veux dire : je vais les faire fleurir. Tu es capable de faire pousser n'importe quoi.
- Il faut bien que je sache faire quelque chose.
Hermione décida de ne pas répondre. Elle avait détourné le regard, observant Fred et George se débattre avec une plante carnivore.
- Caressez-lui les racines, lança-t-elle.
Déjà, un air satisfait se peignait sur son visage. Les jumeaux caressèrent les racines de la plante. Aussitôt, celle-ci se calma, relâchant ses deux proies. Ils s'approchèrent d'elle et de Neville.
- Comment tu sais ça ? s'étonna Fred.
Hermione n'eut pas le temps de répondre.
- Non, laisse-nous deviner, tu l'as lu dans un livre, coupa George.
La jeune femme pinça les lèvres et hocha la tête. Neville venait d'abandonner ses grosses lunettes et se pencha vers Hermione en voyant les jumeaux à nouveau occupés.
- L'opium ? demanda-t-il simplement.
Hermione avait sa réponse toute faîte.
- J'ai emmené mon ami à une thérapie, il va arrêter. Du moins je vais tout faire pour.
Neville acquiesça. Il remit les lunettes, ce qui indiquait également que la discussion était finie. Satisfaite mais honteuse de son mensonge, Hermione décida qu'il était temps pour elle de s'éclipser. Sa vie catastrophique allait commencer à lui manquer.
- Je t'apporterai des muffins chocolat orange la prochaine fois ! dit-elle en guise de salut.
Trente minutes plus tard, elle était devant sa maison rose de Nothing Hill. Aucune lumière n'éclairait les fenêtres. Elle serait seule. Elle était souvent seule ces temps-ci. Mais étrangement la solitude ne lui faisait plus autant peur qu'autrefois. Elle n'était plus synonyme d'ennui. Désormais ce qui l'ennuyait, c'était le bonheur des autres.
Elle se tourna et fixa la porte noire de Blaise Zabini. Et lui, était-il heureux ? Si elle demandait à cette femme à la poussette, de l'autre côté la rue, si elle était heureuse, répondrait-elle sans hésiter ? À partir de quel stade pouvait-on s'estimer heureux ?
Pourquoi avait-on besoin de placer un mot sur la sensation de bonheur ? N'était-ce pas une manière de chercher à l'obtenir plus rapidement, n'était-ce pas une façon scientifique d'entrapercevoir ce sentiment ? Pourquoi chercher à le nommer ?
Hermione se détourna et glissa sa clé dans la serrure. Elle n'avait qu'une certitude. Les gens qui se posent des questions sont souvent les plus malheureux.
Elle monta une marche.
Il y a tout juste quelques secondes, elle s'était préoccupée du bonheur de Blaise Zabini.
Deux marches.
Elle n'aurait pas dû.
Cinq marches.
Elle devrait davantage se soucier de celui de son amie de toujours, Ginny Weasley. Pourquoi s'éloignait-elle de sa presque sœur à ce moment de sa vie ?
Huit marches.
Elle connaissait la réponse. La voir heureuse lui était insupportable.
Dix marches.
C'était si horrible de penser cela.
Treize marches.
Mais elle ne pouvait s'empêcher de le penser. Et c'était si mal.
Hermione arriva au bout de cet escalier. Elle était décidée à laisser toutes ses pensées à l'étage inférieur. Un autre étage à gravir et elle serait assez éloignée de tout ça pour pouvoir penser convenablement.
Elle se laissa tomber sur son lit, épuisée. Sa nuit blanche commençait à la rattraper. Elle ouvrit faiblement ses paupières et aperçut quelque chose de nouveau. Un tableau lui faisait face. Ou plutôt, le tableau. Celui des citrons.
Il était là, magnifique, accroché à son plafond.
Accroché à son plafond ? Personne n'a de pareilles idées !
Sa tête se posa sur son oreiller. Elle basculait déjà dans le monde des rêves. Elle aurait dû se demander d'où venait ce tableau. Mieux, elle aurait dû s'en inquiéter. Tout comme elle se serait inquiétée de la santé de celui qui l'avait fixé à son plafond.
Un tableau sur un plafond.
Sa dernière pensée fut : et pourquoi pas ?
Ce chapitre arrive plus tôt que prévu, je suis assez productive en ce moment ! Ça c'est grâce aux vacances, dès que j'ai un moment de libre je me jette sur mon ordi pour écrire.
À très vite !
