Ce chapitre est fini depuis plusieurs jours mais comme j'ai épuisé ma connexion internet (j'ai acheté une clé pour les vacances) j'ai dû trouver un autre moyen de le poster. Là je suis en partage de connexion parce que je tenais vraiment à publier ce chapitre pour prévenir que je serai absente jusque'à mon retour, le 17 aout. Je pourrai également reprendre du crédit mais après avoir déjà payé 100 euros… J'ai pas mal l'impression de me faire pigeonner.

Merci à Sandrine, Nanns, silverbellatrix, 164, Helia.H, Y-IMB. Je réponds aux commentaires par MP (du moins quand j'ai une connexion internet), pour ceux à qui je ne peux répondre, désolée, j'ai toujours un peu de mal à empièter sur le texte du chapitre avec des trop gros commentaires. Quoique là ça ne me gêne pas vu le pavé que je vous écrie. Néanmoins si vous avez des questions, évidemment j'y répondrai.

Profitez bien de vos vacances ! On se revoie dans moins d'un mois pour un nouveau chapitre !

Florida Kilos - Lana Del Rey


4

Florida kilos

Était-ce une odeur de citron qu'elle percevait ?

Hermione était allongée sur son lit. Depuis quand contemplait-elle ce tableau ? Longtemps. Des minutes, des heures ? L'écoulement du temps était hors de sa compréhension. À son réveil, sa chambre était encore plongée dans la douce quiétude de la nuit. L'aube était désormais passée, le soleil réchauffait Londres de ses rayons dorés. Et tandis que la vie s'agitait tout autour d'elle, que les citadins sortaient de la torpeur de la nuit, Hermione observait la peinture. Elle était ébahie par le contraste qu'il existait entre ces couleurs et le blanc de son mur. Et ces couleurs, comment pouvait-elle toujours sembler être à l'ombre ? Sa chambre était pourtant brillamment éclairée à présent. Alors pourquoi cette ombre ? Le citron, avec sa couleur jaune vif, n'était pas un fruit qui convenait à l'obscurité. Alors pourquoi ?

Hier, elle s'était endormie et avait profité d'un sommeil sans rêve. Le tableau n'avait cessé de veiller sur elle, depuis le plafond. Qui lui avait offert ? Depuis son réveil, elle avait eu le temps d'y réfléchir. Elle était arrivée à une unique conclusion. Le supérieur de Blaise avait du remarquer son intérêt pour la peinture et la lui offrir pour s'excuser de la catastrophe qu'avait été sa soirée pour elle. Pourquoi ? Elle l'ignorait. Il fallait croire que dans son monde, l'on offrait des valises d'argent en guise d'excuse, et si l'on se rendait compte que le cadeau ne plaisait pas, on remplaçait cela par un tableau. Comment ? Cette question la préoccupait davantage. Peu de personnes avaient remarqué son intérêt pour cette peinture. Elle ne l'avait contemplé qu'une fois, lors de l'exposition de la veille. Vincent avait remarqué son attrait, mais il était impensable qu'il le lui ai offert. La peinture devait couter plus de mille livres, jamais Vincent ne lui offrait quelque chose d'aussi cher. D'autant qu'ils ne se connaissaient presque pas.

En somme, tout était assez flou dans son esprit. Elle avait subitement l'envie de fuir ce monde où l'on offrait des millions de livres sterling et des tableaux sans jamais regarder à la dépense. Rien qu'en y pensant, elle avait l'impression de trouver tout cela totalement impossible.

Toutes ces questions qui restaient sans réponse, ces fausses suppositions basées sur presque rien, Hermione détestaient tout cela. Elle aimait que les choses soient claires et concises, que son monde soit carré, que les gens qui l'entourent sachent toujours de quoi elle parle. Elle ne voulait pas de citron sur son plafond. Pas de valise d'argent dans son entrée. Et surtout, pas d'intrus dans sa maison.

Poussant un lourd soupir, Hermione se leva et composa un numéro sur son téléphone. Elle allait finir par le connaître par cœur.

- Bonjour, je vous appelle pour savoir si un serrurier pourrait passer aujourd'hui, j'ai besoin de changer de serrure… Granger Hermione… oui, rue de Moscou, à Nothing Hill… oui, encore… non, cette fois ce n'est pas elle… merci.

Hermione reposa son portable sur sa table de nuit et se prit la tête entre les mains. C'était comme si l'on venait de lui couler du plomb dans le cerveau. C'était la quatrième fois qu'elle devait changer de serrure. La première fois, Ron avait perdu son trousseau et par précaution, Hermione avait préféré tout changer. La seconde, Luna avait décidé d'héberger dans sa chambre une femme qui s'était finalement enfuie avec Pattenrond et les clés de la maison. Pattenrond était revenu, les clés jamais. Hermione avait donc changé les serrures. La troisième fois, c'était quand Luna avait invité des gens pour Mabon, distribuant des clés à tout va. La quatrième, c'était parce qu'un inconnu s'était introduit deux fois chez elle, la première fois dans son entrée et la seconde jusque dans sa chambre, et ce pas plus tard qu'hier. Il fallait également qu'elle enlève la clé qu'elle conservait sous une brique instable, sur le perron. Rien qu'en imaginant qu'un individu était entré dans sa chambre sans son autorisation, Hermione avait envie de se frotter vigoureusement le corps dans le fol espoir de faire sortir cette pensée. Elle se sentait violée dans son intimité. Cette chambre n'était alors plus la sienne.

Elle grimpa sur son lit et posa ses mains sur le tableau, le visage tourné vers lui. Elle n'avait qu'à tirer. La toile viendrait avec elle, plus jamais elle ne veillerait sur ses nuits.

Elle fut incapable de tirer.

L'idée que quelqu'un se soit introduit ici pour fixer la tableau à son plafond aurait du l'écœurer, la forcer à détester ce même tableau. Mais elle n'y arrivait tout simplement pas. Il était toujours aussi beau qu'hier, il le serait toujours demain, aussi longtemps qu'il veillera sur son sommeil.

Hermione ferma d'un coup sec la porte de sa chambre, comme si l'idée qu'elle laissât cet objet ne pouvait franchir cette limite. En entrant dans sa salle de bain, elle tomba nez à nez avec son reflet. Elle se trouvait différente. N'était-ce pas une étincelle de folie qu'elle percevait dans les tréfonds de ses prunelles noisette ? Ses cheveux étaient toujours autant ébouriffés qu'avant. Mais eux aussi paraissaient changés. C'était comme s'ils avaient désormais une raison de se rebeller contre la gravité. Quelle était cette raison ? Hermione l'ignorait. Parfois l'on a juste besoin de se rebeller, sans vraiment savoir contre qui ou quoi il faut se tourner. Alors c'était ça ? Ses cheveux se rebeller à sa place ?

Ron serait entré dans la salle de bain et aurait commencé à se brosser les dents, les yeux mi-clos. Hermione lui aurait fait part de sa théorie. Il aurait répondu qu'elle racontait n'importe quoi. Son souffle aurait éjecté des gouttes de dentifrices sur le miroir. Il serait parti. Hermione aurait été seule, son reflet parsemé de taches de dentifrices, et avec ses cheveux qui continuaient à se rebeller.

Luna serait entrée, elle aurait saisit d'un air rêver sa brosse à dents aux motifs zébrés. Hermione lui aurait expliqué sa théorie. Elle aurait souri, les dents pleines d'une mousse blanche. Elle aurait tenté de dire « c'est rigolo », des gouttes de dentifrices se seraient cette fois égaré sur le visage d'Hermione. Luna ne l'aurait même pas remarqué. Elle aurait fini par partir.

Quand Ron touchait son reflet, Luna touchait son être.

*O*P*I*U*M*

Un homme présentait des gobelets customisé à Luna. Cette dernière était à moitié affalée derrière sa caisse enregistreuse, le menton dans les mains. Elle regardait sans vraiment le voir l'homme à la barbe qui lui faisait face. Il avait une barbe si frisée. Elle avait envie de glisser ses doigts dans ses boucles. Elle le faisait toujours avec sa mère. Ses petits doigts s'introduisaient dans les boucles soyeuses et dorés de sa mère, qui riait, riait… Elle ne riait plus désormais.

- Alors, vous les prenez ? demanda l'homme.

Luna le regarda enfin dans les yeux.

- J'aime bien les ours et les girafes, déclara-t-elle.

Le vendeur de gobelet prit entre ses mains celui représentant un ours et un autre avec une girafe. Les dessins étaient enfantins, les yeux des animaux exagérément gros.

- Vous voulez les deux ? questionna-t-il avec un sourire, déjà persuadé d'avoir réussi à vendre ses gobelets.

- Non, j'en veux un.

- Lequel ?

- Les deux, répondit Luna.

Le vendeur fronça les sourcils

- J'aime les oursons et les girafes, alors faite un ourson à motif de girafe, comme ça tout le monde est content et c'est plus économique. Je ne comprends pas que vous n'y ayez jamais pensé…

Elle bâilla et remit sa tête entre ses mains. Le vendeur paraissait toujours aussi perdu.

- Donc vous n'en voulez pas ?

- Pourquoi ils ont des yeux aussi gros ? coupa Luna.

- Je…je sais pas, ils sont comme ça.

- Moi aussi j'aimerai avoir de grands yeux pour saisir tous les détails qui m'entourent. Mais mettez-vous à la place des ours-girafes, leur race est en voie d'extinction. À leur place, je ne voudrai pas voir le monde qui m'entoure. Vous devriez leur dessiner des paupières.

- Les ours-girafes n'existent pas, dit lentement le vendeur.

- Nier leur existence revient à les opprimer, affirma Luna.

- Ils n'existent pas, répéta-t-il.

- Prouvez-le, rétorqua la blonde.

- Comment voulez-vous que je le prouve ? Les ours à peau de girafe n'existent pas, c'est tout.

- C'est tout ?

- C'est tout, confirma-t-il.

- Votre vie ne doit pas être très rigolote, conclu Luna.

Elle se détourna du vendeur. Celui-ci hésita quelques secondes avant de partir rapidement de la boutique, oubliant derrière lui les deux gobelets représentant un ours et une girafe. Luna se dirigea dans son arrière boutique et déposa les deux gobelets sur une carte. Intriguée, elle prit la carte et l'ouvrit. Son regard fut aussitôt attiré par d'épais cercles tracés au marqueur. Ils entouraient une région du planisphère. La Floride. La terre où sa mère avait grandi. Elle avait toujours rêvé d'y aller. Ne serait-ce que pour voir si les histoires que lui racontait sa mère étaient vraies. Par deux fois, elle avait failli acheter un billet d'avion pour s'y rendre. Elle n'était jamais allée jusqu'au bout.

La Floride et tout ce que cette contrée inexplorée représente, c'est la seule chose que lui a laissé sa mère. Elle s'était imaginée que des champignons géants poussaient dans les rues, des arbres aux fleurs multicolores ondulaient au gré du vent, des ruisseaux enchantés s'écoulaient des toits.

Luna sourit. Elle referma la carte. Elle n'ira jamais en Floride. Son rêve d'enfant avait été brisé par sa vie d'adulte, piétiné par ceux qui croyaient que tout ce que prétendait Luna était impossible. Et au fond, elle savait qu'ils avaient souvent raison. Alors elle n'ira jamais en Floride, elle conservera l'idée de sa Floride imaginaire comme un trésor, que rien ni personne ne viendra jamais lui arracher.

*O*P*I*U*M*

Huit ans plus tôt.

La Floride.

Blaise la haïssait. Voilà dix huit ans que ses pieds foulaient cette terre. Ce n'était pas son pays. Il n'avait pas de pays. Il était né dans un avion, survolant l'Atlantique. Il avait toujours été en contradiction avec le monde qui l'entourait, et ce dès sa naissance. Son acte de naissance avait été un vrai casse-tête pour les préfectures. On avait fini par lui donner une double nationalité, anglaise car sa mère l'était et son vol décollait de Londres, américaine car c'était sa destination. Mais au fond de lui, Blaise savait qu'il était un enfant de l'océan. Il n'appartenait à aucune terre car il n'avait aucune terre.

Quand ses rêves d'enfants n'avaient plus suffit à le protéger de ce qui se déroulait sous ses yeux, il s'était tourné vers l'océan.

Il aimait l'océan.

Il croyait aimer l'océan. C'était la seule chose qui ne lui avait jamais menti. Alors il s'était dit qu'il devait forcément aimer cette chose qui ondulait sous ses yeux, indépendante de toute volonté. Capricieuse, sinistre, déchainée, calme, elle était plongée dans un cycle d'éternel changement. Et parallèlement, elle restait la même. L'Atlantique. Le Pacifique. L'Antarctique, l'Arctique, des noms donnés par les hommes pour tenter de définir cette grande étendue d'eau. Et pourtant, elle était indéfinissable. Blaise aimait parfois se dire qu'elle était comme lui, qu'elle n'appartenait à personne.

Il avait émis beaucoup de supposition à son sujet, il n'était pas certain d'avoir complètement percer à jour l'océan. Quelqu'un y était-il seulement parvenu ? C'était une autre question. Une autre question sans réponse. Blaise détestait les questions. Celles qu'ils se posaient n'obtenaient jamais de réponses. Les garçons qu'ils côtoyaient répétaient « Pas de solution, alors pas de problème ». Blaise avait envie de leur hurler que si la vie pouvait se résumer à une phrase d'un chanteur de reggae, alors il ne passerait pas des heures à contempler l'océan. Bob Marley ne se posait certainement pas beaucoup de questions. Comme il devait être heureux.

Blaise tenta de saisir l'eau entre ses mains à la peau noire. Il ne comprenait pas vraiment l'océan. Mais il était cependant une chose que Blaise n'était pas. L'océan, lui, était libre.

Blaise se leva et rabattit sa capuche sur sa tête, masquant son visage. Il avait dix huit ans, il avait facilement obtenu son diplôme. Il aurait pu entrer dans une fac. Il n'avait pourtant postulé à aucune. Il aurait également pu s'inscrire dans une école plus prestigieuse lors de son enfance. Sa mère et lui n'étaient plus pauvres depuis de longues années désormais. Mais Blaise s'était toujours refusé à accepter l'argent que lui tendaient les nombreux amants de sa mère. Ce n'était pas son argent, il voulait de l'argent certes, mais qui n'appartiendrait qu'à lui.

Sa mère était actuellement mariée. Depuis peu. Deux mois. Elle en était à son septième mari. Sa fortune ne faisait que grossir au fil du temps. De petite fille pauvre des quartiers défavorisés de Londres, elle était passée à déesse de Floride. Elle vivait actuellement une idylle avec son nouveau mari mais dans quelques temps, son argent deviendrait plus attrayant que lui-même. Puis la question fatidique se poserait : pourquoi ne pas se débarrasser de lui pour ne garder que l'argent ?

C'était toujours la même scène qui se déroulait sous les yeux de Blaise. Cette femme qu'il aimait, cette mère, sa mère, était beaucoup de chose. Tant de chose qui pouvait se résumer en un seul mot : une meurtrière.

On disait que le sang se lavait avec des larmes. Blaise ne l'avait pourtant jamais vu pleurer. C'était ça sa force. Celle de tuer sans broncher. Un nuage de regret ne venait jamais masqué son soleil. Si c'était ça la force, alors Blaise préférait être faible.

Il quitta le port de Miami. Il lui arrivait encore de se tromper de chemin, de se diriger vers le quartier de Little Haïti, comme auparavant. C'était là que sa mère et lui étaient arrivés, fuyant l'Angleterre et le premier mari mort de Selena Zabini. Elle avait décollée d'Angleterre enceinte de huit mois, elle était arrivée en Amérique avec un bébé dans les bras. Le miracle Blaise s'était produit.

Little Haïti, c'était un réjouissant ensemble de mafias et trafics en tout genre. Crimes en veux-tu en voilà. Il pleut des balles, les cloches des églises produisent le même bruit qu'un coup de fusil. Tout ce qui était interdit partout en Amérique semblait autorisé à Little Haïti. Des armes dans les rues, dans les maisons, sous les oreillers. Des rivières d'alcool dans les égouts, de la poudre à canon dans les cigarettes. Ici, tes amis sont aussi tes ennemis. Et si tu as un ennemi qui n'est pas ton ami, alors tu es mort.

Little Haïti, c'était fini pour les Zabini. Ils vivaient maintenant à Coconut Grove, dans un grand loft ayant appartenu au précédent mari de Selena Zabini. C'est là qu'entra Blaise.

- Mère ? appela-t-il.

Elle ne voulait plus qu'il l'appelle maman. Elle disait que c'était pour les fils de pauvres. Elle semblait avoir oublié qu'à la base, il était un fils de pauvre.

- Mère ? Je suis rentré !

Selena sortit de sa salle de bain, une flute de champagne à la main.

- Ne crie pas, Chris dort, le réprimanda-t-elle.

Blaise prit une pomme dans la corbeille de fruits et mordit dedans. Il observait sa mère allait et venir dans l'appartement, produisant si peu de bruit qu'elle semblait voler.

- J'ai parlé à Chris, déclara-t-elle soudainement. Il peut te trouver un poste dans son entreprise.

- Je ne veux pas de son travail, répliqua-t-il aussitôt.

Selena sourit et goûta du bout de ses lèvres son champagne.

- Si, tu en veux. Car moi je ne veux pas d'un pêcheur dans ma famille.

Elle avait placé tant de dégoût dans sa dernière phrase que Blaise eut brutalement envie de la gifler. Comme les garçons de Little Haïti qui frappait jusqu'à ce que le sang brouille leur vision. De la vraie violence, pas celle que l'on voit dans les jeux vidéos. C'était l'une des premières choses qu'il avait connu.

- Tu devras pourtant t'y faire, lança Blaise en mordant à nouveau dans sa pomme.

- Jamais. La pêche est réservée aux pauvres.

- Mais nous sommes pauvres !

- Nous ne sommes pas pauvres, contra-t-elle. Les pauvres ne boivent pas de champagne.

- Si je sortais dans la rue et donnait une bouteille à un sans-abri, alors crois-tu qu'il deviendra soudainement riche ? C'est pareil pour toi, tu pourrais bouffer des diamants, ça ne changerai rien. Tout cet argent n'est pas le tien. Ton cher champagne n'est pas le tien.

Le sourire de Selena venait de se figer. Elle restait immobile dans sa posture de femme forte, sans se douter un instant que son masque s'était brisé.

- À qui veux-tu qu'il soit ? lança-t-elle.

- Chris, Frank, Octavio, Lorenzo, John…

- Tu ne seras pas un pêcheur ! cria-t-elle brusquement.

Blaise lança sa pomme dans la poubelle. Il accorda un rapide regard à sa mère. Quand s'était-elle changée en une meurtrière sans scrupule ? Avait-elle toujours été ainsi ? Était-ce Little Haïti qui l'avait transformé ?

En ouvrant la porte, son intuition lui murmura qu'il le faisait pour la dernière fois. Poussé par son désir de sortir de cette univers où rien ne lui appartenait, de son lit aux draps de soie jusqu'au petit anneau qu'il portait à l'oreille, il franchit le pas de la porte.

- Je ne travaillerai jamais derrière un bureau.

La porte se referma derrière lui. S'il avait su qu'il ne reverrait plus jamais sa mère, peut-être aurait-il davantage hésité. Mais cette nuit-là, en traversant les rues animées de Miami, Blaise avait le sentiment que pour la première fois, le monde était à ses pieds. Ses pas le portèrent vers Little Havana. Là, il décida de s'arrêter à un bar. Les gens dansaient autour de lui. Des espagnoles à peines vêtues le saluèrent en riant, aguicheuses. Du haut de ses dix-huit ans, Blaise contemplait les gens qui l'entouraient Il s'installa non loin du bar, étudiant chaque détail de ce qui s'offrait à ses yeux. Il était avide de sensation, tout ce qu'il touchait paraissait plus doux, les sons étaient magnifiés, les odeurs épurées.

Son regard tomba sur un groupe de trois personnes, de l'autre côté de la salle. Tous étaient blonds. Il y avait une femme, le nez légèrement retroussé au bout, des lèvres pulpeuses. Elle ressemblait énormément à l'homme tout à droite. Ils étaient certainement frères et sœurs. Lui avait une chevelure blond vénitien. Blaise fut surpris de saisir le doré de ses yeux, étant donné que sept mètres les séparaient. Enfin, un homme était assis au milieu. Il avait sa main posée sur la cuisse de la jeune femme. À son doigt brillait une chevalière d'argent. Le blond de ses cheveux était bien plus clair, presque blanc. Il avait un sourire hypnotisant, qu'il n'accordait qu'à ses deux amis. Une sorte de bulle semblait les englober. Il y avait eux, anges échoués du paradis. Et il y avait les autres.

- Pour vous, de la part de l'homme tout au fond.

Blaise se tourna vivement vers la barmaid, sortant tout juste de sa rêverie. Un épais collier doré masquait son décolleté. Elle lui sourit et déposa un mojito sur sa table. Un couple dansant la salsa passa devant lui. Quand ils se furent éloignés, Blaise rencontra le regard doré de l'homme tout à droite. Il arborait un petit sourire. Poussé par son instinct et préférant encore parler à des inconnus que rentrer chez lui, Blaise attrapa le mojito et se dirigea vers la table du fond. Trois regards se tournèrent bientôt vers lui.

En approchant de la bulle qui les entourait, Blaise craint de la faire éclater. Mais étrangement, il y pénétra sans problème, s'intégrant parfaitement au petit groupe qu'ils formaient. L'homme du milieu lui accorda un minuscule sourire, comme s'il avait deviné ses pensées. Vu de plus près, il paraissait très jeune. Dix-huit ans, tout comme Blaise. Les lois ici en vigueur qui interdisaient aux moins de vingt et un ans de consommer de l'alcool ne paraissaient pas s'appliquer à lui.

- Vincent Denario, se présenta le blond de droites. Aurais-je le plaisir de goûter les sonorités de ton nom ?

Blaise ne put retenir un sourire.

- Blaise Zabini.

Vincent ferma légèrement les yeux.

- Huum… délicieux.

Sa sœur éclata de rire. Elle envoyait toujours sa tête en arrière quand elle riait, ses cheveux méchés de rouges volant autour de son visage hâlé. Elle paraissait toujours éclairée d'une lumière irréelle, comme si le soleil de Miami se refusait à la quitter.

- Eliza Denario, annonça-t-elle lorsqu'elle eut fini de rire.

L'homme du milieu avait achevé d'inspecter Blaise. Il revint sur son visage et lui offrit un sourire de quelques centimètres plus large qu'auparavant. Il lui tendit sa main et s'exclama :

- Drago Malfoy.

Blaise serra sa main. Il lui semblait que la musique s'était coupéE, que le temps s'était arrêté, à l'instant même où la voix de Drago avait résonné. Vincent le força à s'asseoir. Il se retrouva entre lui et Drago. Cette soudaine proximité ne semblait nullement affecter ce dernier. Il écoutait distraitement Eliza, hochant parfois la tête pour lui assurer son attention. Blaise se détourna rapidement de lui. Vincent le regardait comme il aurait regardé un fruit particulièrement juteux.

- Quel âge as-tu ? demanda Vincent.

- Dix-huit ans.

- Dix huit ans ! répéta-t-il. Tu entends ça Drago, ce jeune homme a le même âge que toi. C'est fantastique !

- Des tas de gens ont le même âge que moi Vincent, s'exclama doucement Drago.

Eliza s'était interrompu aussitôt qu'il avait pris la parole, buvant chacun de ses mots avec émerveillement. Des étoiles brillaient dans ses yeux. Drago se tourna subitement vers Blaise. Ils s'observèrent plusieurs secondes. Blaise fut très étonné de ce qu'il lut dans les yeux de Drago. Jamais il n'avait vu de regard plus expressif que les deux prunelles de glace de ce jeune homme. De la détermination, de la tristesse, énormément de tristesse. Comment un regard pouvait contenir autant de mélancolie ? Comment un être humain pouvait ressentir tant d'émotions ?

Blaise comprit. Ce garçon était le genre de héros que l'on rencontrait dans le temps. Il était l'héritage d'un passé trop vite oublié, un héros de tragédie grecque échoué dans les temps modernes. Après avoir comprit cela, Blaise fit une chose que jamais encore personne n'avait fait. Il sourit.

Drago fut déstabilisé. Il se détourna lentement de Blaise. Un élan d'amitié envers le garçon venait de le parcourir. La prochaine fois qu'il lui sourirait, ce serait d'un sourire si large que Vincent et Eliza en seront eux-mêmes étonnés.

-… alors j'ai vite quitté LA, pérorait Eliza. Puis je suis venue en Floride, totalement par hasard, en fait c'était pas du tout prévu comme ça, j'étais censée rejoindre des amis en Guadeloupe. Mais tu vois, les vols étaient complets alors je me suis dit, la Floride ! J'ai toujours aimé les crocodiles –petite j'avait une peluche crocodile qui s'appelait Croco, Vincent m'a toujours complimenté pour mon imagination débordante - c'était une idée…

Drago s'empara du verre encore plein de Blaise. Il le vida d'un trait, sous l'œil surpris de Blaise et étrangement contrarié de Vincent.

- Apprends à saisir ta chance, expliqua Drago en reposant le verre d'un coup sec sur la table.

Il se leva, remettant d'un geste rapide sa veste gris perle en place. Il portait un tee-shirt blanc en dessous. Malgré la chaleur presque caniculaire, il ne semblait pas avoir chaud. Il était hors du temps, la température que subissait le commun des mortels n'avait pas d'influence sur lui. Engeance du diable ou ange déchu ? Blaise ne savait dans quelle catégorie le ranger. Il était sûrement un peu des deux.

- Je m'ennuie, déclara-t-il.

Il prit la main d'Eliza et la mena sur la piste de danse.

- Toi aussi tu viens de Californie ? demanda Blaise à Vincent.

Vincent mit quelques instants à répondre.

- Oui. Je suis ma sœur comme son ombre.

- Ça ne la gêne pas ? s'étonna Zabini.

- Elle aime qu'on lui porte de l'attention, éluda Vincent.

- Drago et elle ? lança Blaise en voyant les deux blonds danser si proche l'un de l'autres qu'ils ne semblaient former plus qu'un.

- Ça ne marchera pas, rétorqua Vincent.

Bizarrement, Blaise crut déceler de l'espoir dans les paroles de Vincent. Il décida de ne pas le relever. Un silence s'installa. Vincent fumait tranquillement un cubain. Il paraissait distrait.

Il y avait des millions d'endroits où Blaise aurait pu se trouver. Au port à regarder l'océan, chez lui à tenter de faire abstraction des bruits provenant de la chambre de Chris et Selena, sur le bateau du vieux Jim à approfondir ses connaissances en navigation. Et pourtant il était ici, dans ce bar de Little Havana. Il humait les odeurs des gros cigares que fumaient les hommes, regardait les femmes danser la salsa, le sourire aux lèvres. Son monde était en train de changer. Il n'en avait pas conscience. Non, il ne voulait pas en avoir conscience.

- Comment t'as rencontré Drago ?

- On est voisin de chambre d'hôtel, répondit Vincent.

Il venait de finir son cigare. Il prit Blaise par la main, geste qui finit d'éclairer Blaise sur les intentions de Vincent. Il paraissait évident que le jeune homme était homosexuel. Avec un sourire légèrement mesquin, Blaise songea à la tête qu'il ferait quand il lui annoncerait qu'il est hétéro. Drago perçut ce sourire.

Le groupe de blond avait décidé de rentrer à l'hôtel, Drago était fatigué. Du moins c'était ce qu'il prétendait. Car il était vraiment impensable qu'un air de fatigue puisse venir enlaidir ses traits d'adonis.

Alors que Blaise était sur le point de s'éclipser, Drago le retint d'une main, l'attrapant par sa capuche.

- Viens.

C'était un ordre, évidemment. Une injonction que Drago accompagna d'un sourire amical, à la plus grande surprise de Vincent et Eliza.

Un choix s'offrait alors à Blaise. Soit il rentrait chez lui pour demain matin se quereller une nouvelle fois avec sa mère à propos du poste que lui offrait Chris. Soit il ne rentrait pas. Pas tout de suite. Puis il aviserait. Plus tard. Il fit rapidement son choix.

- Je vous suis, accepta-t-il.

Drago avait sa propre voiture, une grosse Mercedes qui enchanta Eliza. Elle voulut s'asseoir à l'avant, mais Drago l'en empêcha, faisant signe à Blaise de prendre place à ses côtés. Blaise ignorait si c'était par pure mesquinerie envers Eliza ou tout simplement parce qu'il le portait en haute estime. Aussitôt installés dans la voiture, Vincent et Eliza se mirent à chuchoter. Blaise comprit vite qu'il parlait de Drago. Quand à savoir ce qu'ils en disaient, c'était une toute autre histoire… Le blond à l'avant paraissait insensible aux bavardages de ses passagers. Il regardait la route d'un air nonchalant, comme si une chose aussi minable qu'un simple chemin de bitume ne méritait pas son intention. Chacun de ses gestes étaient empli d'une fierté sans borne. Ce jeune homme n'était pas n'importe qui, on ne pouvait en douter.

Blaise aperçut une étrange trace blanche près de la boite à gant. Il l'effleura d'un doigt. C'était de la poudre. Il comprit aussitôt que ce n'était ni de la farine, ni du sucre, ni aucune autre chose entrant dans la composition d'un gâteau au chocolat. Drago Malfoy n'avait pas une tête à cuisiner des gâteaux.

Par contre, il avait une tête à côtoyer des trafiquants de drogues.

- C'est parfait, dit-il soudainement.

Il tourna dans une rue.

- Qu'est-ce qui est parfait ?

Blaise avait instinctivement répondu à voix basse, tout comme Drago. Vincent et Eliza parlaient encore à l'arrière, ignorant leur conversation.

- Ce goût du détail que tu as. Cette trace aurait coûté une arrestation à n'importe qui.

Un sourire étira ses lèvres.

- Mais tu n'es pas n'importe qui, dit Blaise à la place de Drago.

- Exactement, confirma le blond.

Ils venaient d'arriver devant l'hôtel, le Ritz-Carlton de South Beach. Eliza et Vincent furent les premiers à descendre de la voiture. Un portier arriva et prit les clés que lui lança Drago. Le hall était brillamment éclairé, des lustres de crystal répandant leurs lumières dorées sur les sols de marbre. Pas un mot ne fut échangé dans l'ascenseur. Drago se tenait devant les portes, mains dans les poches. Eliza dodelinait de la tête, à moitié endormie. Vincent fixait sa sœur d'un regard qui mit Blaise mal à l'aise. Un petit bruit se fit entendre, Drago sortit de la cabine. Vincent soutenait maintenant sa sœur, la portant jusque dans sa chambre. Il en ressortit deux minutes plus tard, sous les yeux de Drago. Vincent leur adressa un signe de tête et entra dans sa chambre. Blaise n'osait rompre le silence qui s'était installé. Drago le prit soudainement par sa capuche, le tirant vers sa chambre.

- C'est une manie chez toi de me tirer par la capuche ? s'exclama Blaise.

Le silence venait de se briser. Maintenant qu'ils n'étaient plus que deux, Blaise profita d'une atmosphère détendue. Drago paraissait presque joyeux.

- C'est ce que je fais pour mon petit frère, répondit le blond.

- Tu as un petit frère ?

- Non, admit-il. Mais j'aurais fait ça si j'en avais eu un.

Drago alluma une unique lampe. Ils étaient dans un petit salon aux allures de boudoir. Même les dorures des canapés ne parvenaient à égaler la beauté de Drago.

- Que penses-tu de Vincent ? lança Drago en allumant une cigarette.

Il la tenait du bout des doigts, le visage tourné vers le plafond.

- Je me méfie de lui.

Blaise avait répondu sans réfléchir. Cette réponse força Drago à détourner son regard des angelots peints au-dessus de lui.

- Tu as raison, déclara-t-il. Je me méfie également de lui. Il ment trop bien.

- S'il ment si bien, comment remarques-tu qu'il ment ?

- N'oublie pas que je ne suis pas n'importe qui, murmura Drago.

Il tira une taffe et reprit plus fortement :

- C'est un menteur exercé.

Il se leva.

- Sache que je me méfie de tout le monde, constamment. S'il a quelque chose à cacher, alors je le découvrirai. Et tu vas m'y aider, acheva-t-il narquoisement.

Drago paraissait plus machiavélique que jamais. Blaise se surprit à adorer ça. Ce n'était pas la même forme de méchanceté que celle qu'il croisait dans Little Haïti. C'était bien plus pensé, bien mieux réfléchi. Cette méchanceté là était d'une cruauté étudiée.

- Tu connais Miami mieux que quiconque, puisque que tu y vis. Fournis-moi un endroit éloigné de tout.

Drago se dirigea vers la fenêtre.

- Pourquoi pas la mer ? Tu sais naviguer n'est-ce pas ?

Blaise fronça les sourcils. Comment avait-il pu savoir cela ? Alors qu'il se posait mille questions, Drago se rapprocha de lui et lui tendit une feuille savamment pliée. Blaise la reconnut aussitôt. C'était la dernière page de son contrat, celui qui le permettrait de devenir marin sur un des nombreux bateaux de pêches du port. Il pensait l'avoir garder dans la poche de son sweat, mais il semblerait que Drago y soit allé faire un tour.

- Un ouragan risque de s'abattre sur Miami, ce n'est pas le bon moment, contra Blaise en reprenant son contrat.

- L'ouragan attendra. Vois-tu, si ce désagrément météorologique bloque tout les vols, je serais coincé ici pendant plusieurs jours. Et je refuse de côtoyer un menteur. Alors, tu en es ?

Cette question n'en était pas une. Les questions de Drago n'en étaient jamais. S'était-il seulement sentit déstabilisé à un moment de sa vie ? Cela paraissait impensable pour Blaise. Depuis le début, dès qu'il avait mis la main sur son contrat de marin, Drago Malfoy avait su ce qu'il voudrait faire. En combien de temps son plan s'était-il formé dans son esprit calculateur ? Peu, certainement. Il semblait rodé à tout ça. Comme s'il avait grandi dans un jardin privé de soleil. Son intelligence s'était développée à l'ombre et dans l'ombre elle continuerait de s'exercer.

- Je pourrais nous trouver un bateau, souffla Blaise.

Un sourire victorieux étira les lèvres de Drago.

- Comment comptes-tu convaincre Vincent de te suivre sur un bateau en plein milieu de la nuit ? questionna Blaise.

Drago ouvrit la porte de sa chambre d'hôtel.

- Ce n'est pas lui que nous allons emmener, mais sa délicieuse sœur. S'il y a bien une personne dans cet hôtel qui est étrangère à la notion de mensonge, c'est Eliza.

Blaise le regarda s'approcher à pas léger de la chambre de la jeune femme. Il tapa doucement sur la porte, provoquant un bruit feutré. Apercevant le regard perplexe du grand noir, Drago chuchota :

- Les imbéciles sont toujours faciles à manipuler.

Ceci était bien entendu censé rassurer Blaise. La seule chose en laquelle il se conforta était le fait que Drago n'avait effectivement aucun scrupule. Encore une fois, il était étonnement incapable de détester cela.

La porte s'ouvrit et dévoila une Eliza au visage ensommeillé. Elle portait encore sa robe pailletée. La seule différence que l'on pouvait remarquer dans sa tenue était les deux chaussons à tête de lapin qu'elle avait aux pieds. Son expression changea du tout au tout quand elle comprit que ce n'était autre que Drago qui venait la déranger.

- Drago ! roucoula-t-elle.

Blaise songea avec ironie qu'elle ne serait effectivement pas dure à convaincre. Déjà, ses mains s'étaient posées sur la nuque du blond, le caressant lascivement.

- Blaise propose de nous emmener faire un tour en mer, ça te tente ?

Eliza sembla enfin se rendre compte de la présence de Blaise. Il se tenait contre un mur du couloir, attendant avec un petit sourire que la magie Malfoy opère. Il adressa un rapide signe de main à la jeune femme.

- T'es pas avec Vincent ? s'étonna-t-elle.

- Je le serai le jour où j'aimerai les hommes, répondit Blaise.

Eliza éclata de rire. Drago posa rapidement un doigt sur les lèvres pulpeuses de la jeune femme. Pour une raison que seul Blaise comprenait, il ne tenait pas à ce qu'un certain blond entende les rires d'Eliza. Doucement mais d'une main néanmoins ferme, Drago la mena à l'ascenseur. Aussitôt les portes refermées, Eliza engagea la conversation. Drago semblait avoir un effet dopant sur elle. Toute trace de fatigue avait quitté ses traits. Lorsqu'ils furent arrivés devant la magnifique berline de Drago, Blaise ne put retenir un soupir d'envie. Il n'avait jamais voulu conduire les voitures des maris de sa mère. L'idée que d'autres mains que les siennes, des mains ayant accès aux parties intimes de sa génitrice, se soient posées sur le volant l'horrifiait. Il s'était promis qu'un jour il aurait sa propre voiture. Malheureusement, ses ambitions de pêcheur ne lui rapporteraient certainement jamais assez pour pouvoir espérer conduire une voiture du calibre de celle de Drago Malfoy.

- La seule personne autorisée à la conduire en dehors de moi est mon frère, précisa avec amusement Drago lorsqu'ils furent installés dans l'habitacle.

- Frère qui n'existe évidemment pas, murmura Blaise.

Eliza se pencha en avant. Elle investit rapidement les genoux de Blaise, refusant d'être mise à l'écart à l'arrière de la voiture. Blaise savait qu'il aurait dû se sentir mal à l'aise. Tout prétendait à dire que sa place n'était pas ici. Et pourtant, c'était comme si cette berline était faite pour être sa voiture, Drago le genre de personne qu'il côtoyait et le Ritz-Carlton l'endroit où il logeait. Les portes d'un monde nouveau venaient de s'ouvrir pour lui, monde où il n'était pas qu'un simple numéro suivi d'un nom sur une liste de mairie. Il n'était pas né ici, mais il était fait pour vivre ici.

- Tourne à gauche, souffla-t-il à Drago, interrompant par la même occasion Eliza.

La voiture roulait doucement, n'émettant presque aucun bruit dans la nuit sans étoile. Aucun astre ne venait éclairer le chemin. Quelques lampadaires leur indiquaient la route à suivre. Une fois en mer, il faudrait s'en remettre à Blaise et à son talent de navigateur. Cette perspective n'inquiéta pas un instant Drago. Ils venaient d'arriver dans un endroit du port où les bateaux étaient plus petits, généralement utilisés pour la pêche.

- Celui à l'emplacement 18B, indiqua Blaise.

Drago s'arrêta non loin. Quelques lumières éclairaient l'entrepôt. Le vent s'était levé, balayant de puissantes bourrasques la ville. La mer déjà agitée depuis ce midi paraissait prête à se déchaîner. Cette vision refroidit Blaise mais n'affecta nullement Drago. L'idée qu'un ouragan puisse le déranger lors de son extorsion d'information était impensable. Rien ni personne ne dérangeait jamais le grand Drago Malfoy.

- Vous êtes sûrs qu'une sortie en mer est une bonne idée ? flancha Eliza.

Une ride soucieuse était apparue sur son front.

- Allons-y, coupa Drago.

Eliza la suivit sans protester davantage. Elle était littéralement aveuglée.

Ce qui se passa ensuite se déroula dans une sorte de brouillard. Ils étaient entourés d'une épaisse fumée, les transportant dans un univers qui n'était pas le leurs. Tout semblaient s'accélérer, le cours du temps paraissaient s'affoler.

Blaise avait prit la barre, comme convenu. Il n'avait pas hésité à subtiliser le bateau du vieux Jim, son maître de navigation. Il l'avait déjà fait deux fois. Certes, les deux fois il avait eu l'accord du vétéran. Mais poussé par une force inexplicable, ou plutôt par le regard de glace de Drago Malfoy, Blaise lança le bateau sur les flots agités sans l'accord de Jim. Ils avaient longés la côte, contemplant les lumières de Miami. Puis ils s'étaient éloignés, portés par des courants contraires. Surveillant l'océan depuis son poste d'observation, tenant le gouvernail d'une main de fer, Blaise écoutait distraitement Drago et Eliza. Il était incapable de se retourner. Une ampoule à moitié brisée lui renvoyait une image saisissante de ce qui se passait dans son dos.

Une poudre d'une blancheur immaculée s'étalait sur la table. La même table où Jim posait ses cartes, où Blaise avait de si nombreuses fois fait ses devoirs après les cours. Tous ces souvenirs étaient désormais balayés par des rails de cokes. Eliza riait. Peut-être trop fort. Étonnement, ses chaussons à tête de lapin étaient toujours à ses pieds. Sur sa cheville s'étalait un tatouage représentant un sablier. Blaise devina que la poudre qui le composait n'était autre que de la cocaïne. Drago regardait la jeune femme avec délectation. Il était venu, il avait vu, aucun doute qu'il vaincra. Quel autre dénouement pour un Malfoy ?

Eliza avait parlé. Beaucoup, comme toujours. Avec force et gestes, comme souvent. D'elle, on avait su que Vincent n'était que son demi-frère, qu'elle était sa cadette de deux ans et qu'il l'accompagnait dans ses voyages, veillant sur elle aux quatre coins du monde. Elle parlait avec l'innocence d'une enfant de six ans. Dans ses yeux émerveillés, aux pupilles dilatées, l'on voyait l'affection qu'elle portait à son demi-frère.

Ils avaient appris que Vincent avait refusé deux postes dans des cabinets d'avocats pour suivre sa chère sœur. Il avait fait des études de droits à Princeton. Le garçon qu'Eliza qualifiait d'ambitieux n'avait étrangement pas souhaité se lancer dans la vie active.

C'était sur cette révélation que le regard de Drago avait changé. Il avait gagné, il le savait. Cette même révélation confirmait une hypothèse que les deux jeunes hommes n'avaient jusque là pas prononcée à voix haute.

Les vagues se brisaient sur la coque. Les rires d'Eliza retentissaient. Les vagues grandissaient. L'océan avait toujours été beaucoup de chose aux yeux de Blaise. Mais cette nuit-là, il était devenu meurtrier. L'eau avait envahie le pont, le moteur avait lâché, le gouvernail s'était brisé, l'eau avait infiltré la coque. La vitre de l'unique cabine s'était brisée. Une vague glacée avait balayé les rails de coke. La drogue avait été emportée par l'océan, et avec elle les trois fous qui avaient osé s'aventurer en mer.

Blaise avait les yeux écarquillés. Il était solidement accroché à ce qui restait du gouvernail. Le sel lui brûlait les yeux. Tout n'était plus que verres brisés et désordre. Et de l'eau, l'eau était partout. Ses vagues destructrices balayaient le bateau comme s'il n'était rien, comme si les trois vies qu'il habitait ne représentaient rien de plus que quelques grains de poussières.

Eliza bascula lorsque le bateau pencha dangereusement vers l'avant. Elle glissa sur le sol, sa tête heurta un coin de la table contre laquelle se tenait Blaise. Ses yeux s'écarquillèrent. Un cri se bloqua dans gorge. Son dernier geste fut de tenter d'attraper quelque chose, comme si elle pouvait ainsi empêcher sa conscience de glisser lentement vers la mort. La table en bois se brisa, sa main s'empala sur un des pics du gouvernail. Aucun son ne franchit la barrière de ses lèvres.

Drago se tenait à une poignée de porte, à l'arrière de la cabine. Il contemplait le dos de Blaise, plus en avant. Il semblait tenir le gouvernail brisé. Il avait vu Eliza glisser. L'eau qui s'était propagée dans la cabine était désormais rouge. Les mèches écarlates d'Eliza était noyées dans le liquide pourpre. Tout n'était que sang et vague rugissantes. L'eau et le sang, que l'on associait souvent à la vie, s'étaient cette nuit alliés avec la mort.

Pour la première fois de sa vie, Drago Malfoy sentit la peur le gagner. Il hurla :

- Blaise ! Blaise ! Il faut qu'on sorte d'ici !

Blaise se retourna lentement, passant de l'autre côté de son poing d'accroche. Dans son dos s'incrustèrent des éclats de verres brisés quand il toucha ce qui restait de la vitre. Il avait du mal à détacher son regard du corps brisés d'Eliza. Et cette main, cette main si blanche, si pâle, si… morte ?

- Blaise ! cria à nouveau Drago.

Les gonds de la porte qu'il tenait sautèrent. Il tomba. Seul la main de Blaise le retint d'heurter la même table qu'Eliza. Il s'accrocha à cette main, rejoignant rapidement le reste du gouvernail. Les deux hommes se regardèrent. Leurs yeux étaient rougis par le sel, leur visage dévoré par la peur. Ils se rendirent compte qu'il n'était que deux adolescents. À cette conclusion s'ajouta une irrésistible envie de vivre. Ce fut Blaise qui réagit le premier. Il poussa Drago dans le dos et l'encouragea à passer par la vitre brisée.

- Il faut qu'on s'éloigne du bateau, sinon on sera happés avec lui, cria Blaise.

Il pensa que Drago l'avait entendu. Tout ce que lui percevait était le bruit des vagues. Drago passa par la fenêtre, disparaissant du champ de vision de Blaise. Ce dernier s'empressa de le suivre. Ce fut les cheveux blonds de Drago qui les sauvèrent. Une lumière du bateau les éclairait, les faisant miroiter. Blaise se débattit alors pour le rejoindre. Ils crachotaient, leurs vêtements pesaient lourds. L'eau était gelée.

Ensemble, ils se laissèrent porter par le courant. Ils n'avaient pas la force de se battre contre la tempête. Tout ce qu'ils pouvaient faire, c'était se démener avec la force du survivant pour rester à la surface. Chacun savait que s'ils en réchappaient vivants, plus jamais ils ne considèrent l'oxygène de la même façon.

Ils se tenaient les bras. Ils finirent par atteindre une côte, ou du moins des rochers. Drago fut le premier à s'en apercevoir, sa jambe récolta d'ailleurs une longue estafilade. Blaise l'aida à se hisser sur le rocher. Les ténèbres étaient épaisses autour d'eux. La mer n'était devenue qu'une masse informe, sorte de démons sortis des enfers. Seul les lumières de Miami leur indiquaient le chemin. Ils se défirent de la plupart de leurs vêtements qui ne faisaient que les alourdir.

- La côte, souffla Drago en tendant son bras.

Il avait du mal à se tenir debout. Sa jambe lui faisait souffrir le martyr. Blaise le soutint dans leur nage. Il leur arrivait de reculer de vingt mètre comme d'avancer de trente. Ils étaient esclaves du courant. Par miracle, ils atteignirent le rivage au bout d'une heure.

Blaise fut incapable de s'allonger sur le sable. Drago s'était quant à lui affalé sur la plage, gémissant de douleur. Des larmes s'écoulaient des yeux rougis de Blaise. Il aurait aimé ne plus jamais les ouvrir tant il avait mal. Mais il en était incapable. Il avait beau cherché, aucun bateau n'était visible. Le bateau du vieux Jim avait succombé à la mer, Eliza avec lui.

Blaise se mit à trembler violemment. Tout avait été si vite et si lent. Une minute, Eliza riait en battant des pieds, les têtes de lapins roses accompagnant ses mouvements. La minute suivante, un flot de sang s'écoulait de son corps qui n'abritait déjà plus la vie.

Si Blaise en avait eu le pouvoir, il aurait remonté le temps, il aurait accepté le poste minable que lui proposait Chris, aurait abandonné ses rêves de marins. Mais c'était bien évidemment impossible. La fatalité de la vie qu'il ne voyait que dans les livres venait de se manifester à lui. Drago n'était plus le seul héro tragique. Il l'était. Eliza l'était. Vincent également. La vie était une immense tragédie qui se déroulait au sein d'un théâtre à la scène constamment occupée. Comment résister à cette idée ? Comment retourner à ses médiocres occupations après cela ?

- Blaise.

La voix de Drago était éraillée. Blaise ne la reconnut pas. Ou bien était-ce à cause de ce sentiment si étrange qui la déformait ?

- Blaise. On doit partir.

Blaise se détourna de l'océan. Drago peinait à se relever. Du sang s'écoulait de sa jambe. Blaise noua une manche de la chemise sur sa blessure, après avoir utilisé sa propre ceinture en guise de garrot.

- On doit partir, répéta Drago.

Blaise restait muré dans son silence. Il ne pensait qu'à l'océan et à sa mélodie désormais insupportable.

- Eliza elle… Ils vont nous rechercher pour ce qu'on a fait. Je ne veux pas passer dix ans en tôle. Je payerai quelqu'un pour falsifier les caméras de surveillance du port, je soudoierai le propriétaire du bateau pour qu'il ne porte pas plainte, j'effacerai mes traces… Et les tiennes.

Il parlait sans s'arrêter, comme si cela pouvait le rassurer.

- Blaise, viens avec moi. Viens avec moi en Angleterre, là-bas tu pourras être qui tu veux. Tu pourras même devenir marin si…

Drago se stoppa enfin.

- Tu m'as sorti du bateau, tu m'as aidé à rejoindre la côte, je te suis éternellement redevable, reprit-il d'une voix sans timbre.

Des ombres s'agitaient dans son regard. Il était traversé par son propre ouragan.

- Fuir la Floride ? s'exclama enfin Blaise.

Il songea à sa mère, à son diplôme qui reposait dans un tiroir de sa chambre, à son contrat de marin emporté par les flots, à ces amis qu'il n'avait pas. Puis il pensa à Eliza, à son cadavre qui devait avoir rejoint les fonds. Un terrible sentiment de culpabilité l'enserra.

- Je te suis.

Et il le fit. Blaise suivit Drago depuis cette nuit-là. De Miami, jamais ne reparlèrent. Ils ne retournèrent jamais en Floride. Arrivés en Angleterre, Drago lui proposa un travail dans son organisation, entreprise, trafic, peu importe le nom. Blaise pensa tout d'abord à mener la barre d'un bateau jusqu'en Angleterre, il était censé ramener deux tonnes de cocaïnes. Sur le quai, il fut incapable de monter à bord de l'embarcation. Il rentra en Angleterre. Drago comprit tout de suite la raison de ce retour précipité. Il ne fit aucun commentaire et lui suggéra plutôt de le seconder dans ses affaires. Blaise Zabini devint l'homme de confiance de Drago Malfoy. Son meilleur ami, le seul autorisé à conduire ses voitures.

Il ne revit jamais sa mère. Elle vivait toujours à Miami, paradant au bras de son neuvième mari. Blaise comprenait désormais comment elle faisait pour vivre avec ses mains tachés de sang. Lui vivait bien, preuve terrifiante qu'un meurtrier pouvait se regarder dans une glace le matin.

Drago avait effacé leur trace avec succès. Vincent ne réapparu jamais. Ce silence inquiéta Drago, qui craignait une machination du jeune homme. N'était-ce pas sa sœur tant aimé qu'ils lui avaient arraché cette nuit-là à Miami ? Les années passèrent, on n'entendit jamais parlé du blond aux yeux d'or. Alors Drago le rangea dans le passé.

Blaise a désormais vingt-six ans, il ne se considère plus comme un fils de l'océan. La plupart de ses rêves se sont envolés, arraché par la société. Mais parfois, quand il s'installe avec Drago au volant d'une grosse berline noire, il retombe en enfance, du temps où les rêves étaient réalités. Et alors, il reprend espoir, l'espoir qu'un jour sa vie prenne un sens…

- Et si possible avant que tu ne bouffes les pissenlits par la racine, intervint Drago en jetant sa cigarette par la fenêtre. De toute façon, une vie sans aucun sens est bien plus drôle. Tu démarres ou on reste planté dans mon allée ?


J'avais très envie de faire un chapitre sur Blaise, j'espère que ça vous a plu !