Merci à Cursed, Justanothertime, Virginie, Y-IMB, Celine, Korinn-chan.

Cursed : L'idée du résumé vient de Jeu d'enfant, lors de l'écriture je ne m'en souvenais plus bien (merci ma mémoire pourrie). Alors pour répondre à ta question, oui je sais que cela désigne la même chose, ma flemme légendaire a juste trouvé qu'employer des synonymes, c'était quand même super pratique. De toute façon je crois que je vais changer, je vais juste mettre d'autre drogues, c'est tout aussi simple.

Chaque fois que je poste un chapitre, je prie pour qu'il n'y est pas trop de faute. L'orthographe, c'est le mal.

Beggin for Thread - Banks


5

Beggin for Thread

Opium.

Ce mot résonnait avec force dans son esprit. Un mot, deux syllabes, cinq petites lettres qui avait changé son existence.

Opium.

Elle détestait ce mot. Elle aurait aimé le bannir de son vocabulaire, pouvoir souffler dessus et l'envoyer au loin. Elle le voyait partout, dans les nuages, les pavés des rues, les briques des maisons de Nothing Hill, les arbres d'Hyde Park. Les murmures d'une foule avaient désormais un sens. Opium. Opium. Voilà ce qu'elle entendait partout où elle allait.

Alors elle s'était réfugiée dans le seul endroit silencieux de tout Londres. La bibliothèque. Les étagères pleines de livres, les centaines de manuscrits offraient un choix presque infini de lecture. Elle n'avait tout d'abord pas su où chercher. Le lieu qu'elle connaissait si bien, son jardin d'Éden, lui avait paru presque étranger. Dans quelle allée ? Quelle question poser pour obtenir une réponse ? Désœuvrée et sur le point de rentrer chez elle, elle avait finalement choisi d'étudier l'histoire de Londres. Oh elle la connaissait par cœur, bien entendu. De son fondement aux guerres qui l'avaient ravagé, de ses reconstructions à ses extensions. Elle savait tout de Londres. Du moins… elle connaissait la surface. Ce qu'elle cherchait à connaître, c'était le revers de la médaille. Le Londres sombre, avec ses quartiers sordides aux allées obscures et aux nuages de sang. De l'époque victorienne à aujourd'hui, du règne de George III a celui d'Elizabeth II. Elle voulait tout savoir.

Elle avait porté son choix sur plusieurs volumes. Le côté caché de la capitale, Déboires d'une jeunesse londonienne ou encore Les nuages de Londres sont des fumées d'opium. Comme toujours lorsqu'elle se plongeait dans une lecture, elle oubliait le monde qui l'entourait. Le vieux qui portait son doigt à sa bouche à chaque fois qu'il voulait tourner une page n'existait plus, ni l'enfant aux lunettes qui lui tombaient sur le nez. Il n'y avait qu'elle, et ce formidable recueil de savoir.

En trois heures, elle lut – ou plutôt dévora – Déboires d'une jeunesse londonienne. Étrangement, des noms de trafiquants étaient cités, mais aucun nom de lieux. Hermione jeta un regard à sa montre. Il était déjà vingt heures, elle devrait penser à choisir quelques livres avant de rentrer. On était Lundi, ses élèves avaient assisté tout l'après-midi à une compétition sportive, lui laissant du temps libre. Elle n'avait toujours pas revu Blaise depuis son coup d'éclat. Le tableau était toujours au plafond de sa chambre. Ses serrures avaient été changées. Et elle ignorait toujours où Ron avait pu se procurer de l'opium. Comprenant qu'elle n'arriverait pas à trouver sa réponse en passant par des personnes concernées, elle en était revenue à la bonne vieille méthode. Les livres.

- Nous allons bientôt fermer, la prévint une bibliothécaire rousse en passant non loin d'elle.

Elle avait des cheveux aussi hirsutes que ceux d'Hermione. Cette dernière se leva en prenant les trois livres dans ses bras, comme si elle tenait un bambin particulièrement fragile. Elle rangea le seul qu'elle avait lu. Les livres étaient étroitement serrés les uns contre les autres, elle eut du mal à le remettre en place. En forçant, un livre tout au bout de la rangée tomba. Intriguée, Hermione le ramassa après avoir rangé Déboires d'une jeunesse londonienne. Il était assez petit, peu épais. Ses pages étaient jaunies et cornées à de plusieurs endroits. Elles étaient ondulées, signe qu'elles avaient été plongée dans de l'eau. Sa couverture en cuir noir était usée par le temps. Aucun titre n'était inscrit. Elle l'ouvrit et lu « journal de Oliver Gaunt ». L'écriture était fine, Hermione ne doutait pas un instant de la grâce avec laquelle cet Oliver Gaunt avait dû tracer ses traits. Un visage flou apparut dans son esprit, une silhouette longiligne penchée sur ce carnet.

Elle glissa les trois livres dans son sac et rentra chez elle d'un bon pas. Dans la cuisine flottait une forte odeur citronnée, mélange suspect de plusieurs agrumes. Luna gravitait en son centre, tenant un gobelet dans chacune de ses mains d'albâtre.

- Tu veux du thé ?

- Tu testes des nouvelles recettes pour ta boutique ? rétorqua Hermione en prenant avec prudence le gobelet à tête d'ours que lui tendait Luna. Ils viennent d'où ces gobelets ?

- D'un homme barbu…

Elle se figea brusquement. Après quelques secondes d'intense réflexion, elle déclara :

- J'aimerai bien avoir une barbe.

Hermione haussa un sourcil. Elle trempa ses lèvres dans le breuvage et retint une grimace. C'était tout simplement infect. L'infusion était si amère qu'elle eut aussitôt envie de cracher le tout dans l'évier.

- Tu me diras ce que t'en penses, reprit Luna. J'aimerai bien préparer un coffret de thé en tous genres pour le réveil de Ron.

Le sourire d'Hermione se fana. Elle monta lentement au dernier étage de sa maison. Son regard tomba automatiquement sur la peinture. Les citrons qui la constituaient n'étaient pas insupportables, contrairement à ceux que contenait le thé de Luna. Puis elle pensa à Ron. À son réveil si hypothétique. Le temps passait, les jours se changeaient en semaines. Avant même qu'elle ne s'en soit rendu compte, un an risquait de s'être écoulé. Le temps filait si vite tandis que sa propre vie était si figée.

Elle s'installa à son bureau et se prit la tête entre les mains. Un mal de tête persistant la faisait souffrir. Elle se massait souvent les tempes dans l'espoir de l'apaiser. C'était comme si ses pensées lui donnaient des douleurs. Après avoir enfilé d'un geste rapide un tee-shirt trop large elle se laissa tomber sur son lit et glissa ses mains dans son sac. D'un doigt, elle caressa une couverture particulièrement douce. C'était le journal d'Oliver Gaunt. Elle ne comptait pas le lire en premier. En réalité, elle ne comptait pas le lire du tout, elle ignorait encore pourquoi elle avait pris ce livre. Elle aurait certainement dû le remettre dans son étagère. Mais c'était comme si les pages de ce journal l'appelaient. Elle ne pouvait y résister, il fallait le lire, déguster les mots, humer le papier. Elle voulait sentir rouler sur sa langue des mots, voir affluer dans son cerveau des lettres qui donnerait un sens aux phrases.

« 16 novembre 1891

J'ai brûlé le précédent carnet. Je brûlerai également celui-ci, je ne voudrais surtout pas qu'Hélène lise un jour tout ceci. Mère dit qu'elle est l'avenir de notre famille et qu'il faut préserver cet avenir. Je cacherais donc ce journal à ma femme.

Hier nous avons parcouru notre trajet habituel. À minuit, le charbonnier a remonté la rue, son journal à la main. Personne ne le regardait, il fendait la foule telle une ombre échappée des enfers. Puis est venu le noyé vert. Nous le contemplons toujours trois minutes. Mais il ne refait jamais surface. Quand sa silhouette disparaît, on peut voir une pluie de cristaux ruisseler sur le boucher. . Sa lame est rouge de sang. Elle s'abat avec force sur un morceau sanguinolent de chair. Treize coups retentissent. Son travail achevé, ses morceaux coupés, il abandonne sa lame sur son plan de travail. L'obscurité de sa boutique l'emporte, nous nous emparons du hachoir. Suite à cela, il nous suffit de suivre le boucher. Tandis que nous pénétrons chez dame Trude, la veilleuse éternelle nous observait depuis les cieux et il nous semblait qu'un sourire entendu s'étendait sur son visage rond. »

Hermione reposa le journal sur son bureau. Un schéma s'établissait dans sa tête. Des questions, une multitude de questions. Mais aucune réponse. Elle ne trouvait aucun sens dans les paroles de cet Oliver Gaunt qui semblait pourtant suivre une logique bien étudiée, presque habituelle. Le charbonnier, le noyé vert, le boucher, la veilleuse éternelle… Le journal, l'eau, le cristal, le hachoir. Ces individus sans visage et ces objets aux contours indéfinis tournaient à toute vitesse dans son esprit. Un besoin irrépressible de comprendre s'empara d'Hermione. La perspective d'être plongée dans un flou total lui était insupportable. Et pourtant c'était ce qu'il lui arrivait actuellement.

Elle se leva et fit quelques pas en arrière. En cette soirée du deux septembre, le soleil avait déjà laissé place à la lune. Il était cependant encore tôt. Vingt heures à peine. Luna s'activait encore dans la cuisine, mélangeant des arômes tous plus étranges les uns que les autres. Ginny devait être rentrée chez elle, Harry également. Fred et George devaient rire aux éclats, les cheveux à moitié brûlés après l'explosion de leur dernière expérience. Neville devait être penché sur une plante malade, Blaise sur des rails de coke, Vincent sur quelque chose de tout aussi étrange et mystérieux que lui. Et Hermione ? Hermione était perdue. Cet adjectif allait de pair avec son prénom depuis quelque temps.

- Et vous ? Que feriez-vous à ma place ?

Elle s'était laissée tomber sur son lit. Son regard était fixé sur le tableau au-dessus d'elle. Elle tenta vainement de s'imaginer l'homme qui se cachait derrière ce présent inattendu. Le supérieur de Blaise. Une figure inconnue. Des épaules certainement larges, des rides aux coins des yeux, des lunettes aux verres teintées masquant un regard aussi froid que l'était la neige en hiver. Un crochet en or peut-être, une allure de hors-la-loi pour ce pirate des temps modernes.

- Où iriez-vous pour fumer de l'opium ? Vous devez le savoir, vous qui vous baignez certainement dans de l'alcool et manger des feuilles de coca en guise de salade.

L'homme au crochet d'or se serait à peine retourné vers elle, ne lui accordant qu'un intérêt limité. Hermione ignorait ce qu'il aurait dit, mais ses mots auraient certainement été emplis d'une certaine sagesse, paroles venant d'un philosophe à ses heures perdues, un descendant d'Al Capone aux allures de Lord Henry*.

Elle regarda à nouveau le journal d'Oliver Gaunt. La seconde qui suivait, elle se levait et dévalait les escaliers. Luna mangeait un citron dans la cuisine. Elle laissa tomber le fruit dans l'évier et tira la langue pour tenter de toucher son nez avec.

- Luna, tu n'aurais pas des livres de conte ?

La blonde rangea sa langue.

- Les histoires d'horreur pour enfants ?

- Oui… des contes, répondit avec perplexité Hermione.

- Jimmy me les a emprunté, répondit Luna en observant le citron qu'elle avait lancé dans l'évier.

- Qui est Jimmy ? tiqua la brune.

- Le fantôme du petit garçon qui vivait autrefois dans le grenier.

Hermione s'avança davantage dans la cuisine. Des effluves de thé au citron embaumaient l'atmosphère.

- Nous n'avons pas de grenier.

- Toutes les maisons ont un grenier. Ce n'est pas parce que tu ne le vois pas qu'il n'y en a pas.

- D'accord, mais on peut peut-être aller récupérer les livres que tu as placés sur le toit... enfin que Jimmy a emporté au grenier.

- Non. J'en ai dans ma boutique.

Luna sauta de son perchoir et alla chercher son manteau à motif de girafe, ramenant au passage celui plus classique d'Hermione.

- On va en chercher ? interrogea-t-elle en s'approchant déjà de la porte d'entrée.

- Si ça ne te gêne pas, répondit Hermione.

Elle suivit en souriant Luna dans la rue. Elle ne put s'empêcher de remarquer que la lumière du salon de Blaise était allumée. Elle aurait aimé lui parler. Mais pour lui dire quoi ? Lui crier dessus ? Car c'était assurément la seule chose à faire, après ce qui s'était passé. Et pourtant, la force mais aussi l'envie de le faire l'avait quitté. Ne restait que le besoin d'entendre des mots, des phrases entières franchir la barrière que formaient les lèvres de Zabini.

- Pourquoi tu ne vas pas voir Ron ? demanda Luna de but en blanc alors qu'elle entrait dans le métro.

Hermione mit un temps à répondre.

- Je ne sais pas, murmura-t-elle.

Un grand vide s'était emparé d'elle.

- Pourquoi n'appelles-tu pas Ginny ?

- Je crois que… je n'en ai pas envie.

Hermione fut aussitôt horrifiée d'avoir parlé avec tant de franchise. Dire cela de celle que l'on considérait il y a encore une semaine comme sa meilleure amie… Ce n'était pas acceptable.

- D'accord.

Luna bougeait avec rythme sa tête, à l'écoute d'une musique qu'elle seule entendait. Un sourire flottait sur ses lèvres rosées. Elle paraissait heureuse. Cela avait l'air si facile pour elle. Elle qui ne fonctionnait uniquement que sur des envies. Luna a envie de sauter d'une falaise ? Elle saute. Luna a envie de commander le dessert avant le plat au restaurant ? Elle commande. Luna a envie de jouer au ping pong dans la rue ? Elle s'achète une table. Luna a envie de conduire une voiture de Barbie ? Elle en dépose une petite sur le perron en attendant que la foudre s'abatte dessus et la transforme en véhicule à sa taille. C'était d'une telle simplicité pour elle. Trop simple pour Hermione, elle qui aimait tant se poser mille questions.

- Je n'aimerai pas être un métro, déclara brusquement Luna. Condamné à parcourir les tunnels en solitaire trop rapidement pour en saisir les détails, et ce jusqu'à ce qu'on le recycle en boîte de conserve pour petit pois.

Hermione scruta les reflets dorés qui dansaient dans ses cheveux.

- Moi non plus, je n'aimerai pas être un métro, souffla-t-elle.

- Tu veux lire des histoires d'horreur avant d'aller te coucher ?

Luna glissa sa clé dans la serrure de sa boutique. Des lumières multicolores éclairèrent bientôt les étals. L'univers qu'avait créé Luna était lumineux, pleins de bibelots et d'objets insolites.

- Pas vraiment, une seule m'intéresse, répondit Hermione.

- C'est ici, en dessous des fioles d'ambroisie.

Elle désignait une petite étagère exposant des livres pour enfants. Hermione saisit un plus épais que les autres et ayant pour auteur les frères Grimm. Après avoir consulté la table des matières, elle trouva ce qu'elle cherchait. Luna se pencha par-dessus son épaule et lut :

- Dame Trude, la sorcière

Il était une fois une petite fille extrêmement têtue et imprudente qui n'écoutait pas ses parents et qui n'obéissait pas quand ils lui avaient dit quelque chose. Pensez-vous que cela pouvait bien tourner ?

Un jour, la fillette dit à ses parents : « J'ai tellement entendu parler de Dame Trude que je veux une fois aller chez elle : il paraît que c'est fantastique et qu'il y a tant de choses étranges dans sa maison, alors la curiosité me démange. »

Les parents le lui défendirent rigoureusement et lui dirent : « Écoute : Dame Trude est une mauvaise femme qui pratique toutes sortes de choses méchantes et impies ; si tu y vas, tu ne seras plus notre enfant ! »

La fillette se moqua de la défense de ses parents et alla quand même là-bas. Quand elle arriva chez Dame Trude, la vieille lui demanda :

- Pourquoi es-tu si pâle ?

- Oh ! dit-elle en tremblant de tout son corps, c'est que j'ai eu si peur de ce que j'ai vu.

- Et qu'est-ce que tu as vu ? demanda la vieille.

- J'ai vu sur votre seuil un homme noir, dit la fillette.

- C'était un charbonnier, dit la vieille.

- Après, j'ai vu un homme vert, dit la fillette.

- Un chasseur dans son uniforme, dit la vieille.

- Après, j'ai vu un homme tout rouge de sang.

- C'était un boucher, dit la vieille.

- Ah ! Dame Trude, dans mon épouvante, j'ai regardé par la fenêtre chez vous, mais je ne vous ai pas vue : j'ai vu le Diable en personne avec une tête de feu.

- Oh oh ! dit la vieille, ainsi tu as vu la sorcière dans toute sa splendeur ! Et cela, je l'attendais et je le désirais de toi depuis longtemps : maintenant tu vas me réjouir.

Elle transforma la fillette en une grosse bûche qu'elle jeta au feu, et quand la bûche fut bien prise et en train de flamber, Dame Trude s'assit devant et s'y chauffa délicieusement en disant : « Oh ! le bon feu, comme il flambe bien clair pour une fois ! »

- J'avais oublié à quel point ce conte était horrible. Je ne me vois pas raconter cette histoire à des enfants, à moins de souhaiter qu'ils fassent des cauchemars. Et c'est quoi la morale d'ailleurs ? Qu'il faut toujours obéir à ses parents ? commenta Hermione.

- Ou bien que les sorcières c'est méchant, supposa Luna.

- Ça ce n'est pas très utile comme leçons étant donné que les sorcières n'existent pas.

- On ne sait jamais, vaut mieux faire du préventif.

- Je peux te l'emprunter ? questionna Hermione en glissant déjà à moitié le livre de conte dans son sac.

Luna hocha la tête et s'installa sur une étagère jaune vif.

- J'ai faim. Je mangerai bien une tarte au citron.

- T'en as pas marre des citrons ? ironisa la brune.

Un immense sourire lui répondit.

- Viens, je connais une pâtisserie qui fait les meilleures tartes du coin.

Hermione sortit de la boutique, Luna sur les talons. Elles traversèrent de nombreuses ruelles, se murant parfois dans un silence apaisant ou plongeant dans de brusques éclats de rires qui leur faisaient monter les larmes aux yeux. Luna n'évoqua plus Ginny. Elle ne demanda pas non plus pourquoi Hermione Granger se prenait soudainement d'intérêt pour les contes pour enfants, ni pourquoi elle avait désiré lire celui de Dame Trude. Tout cela restait très flou dans son esprit. Hermione en elle-même devenait très floue. Elle faisait des choses qu'elle n'aurait jamais faites auparavant, avait des réactions qui ne lui sciaient guère. Cette Hermione-là, bien plus imprévisible, était également bien plus intéressante aux yeux de Luna.

Hermione avait encore le goût sucré de la tarte au citron qu'elle avait partagée avec son amie quand elle se glissa sous ses draps. Sur sa table de chevet reposaient le journal de Gaunt et le livre de conte. Elle n'arrivait pas à s'en détourner. Elle se répéta le conte dans sa tête, inlassablement. Des frissons finirent par parcourir son dos. Cette nuit-là, elle rêva de boucher, de chasseur, de charbonnier et de sorcière.

Ce fut un rayon de soleil qui la réveilla. L'intrus s'était glissé entre le tissu de ses rideaux et était venu s'abattre sur son visage. Machinalement, Hermione chercha son réveil de la main droite mais ne rencontra que la couverture usée par le temps du journal de Gaunt. Ce rappel la plongea aussitôt dans une humeur morose. Le mystère était toujours entier. Hermione détestait ne pas savoir. Cela lui donnait l'envie de s'arracher les cheveux, de crier de frustration, de se ronger les ongles.

Le mardi elle travaillait de neuf heures à dix-huit heures, ce qui signifiait qu'elle ne rentrerait que bien plus tard chez elle. Il fallait qu'elle se concentre sur son travail. C'était d'ailleurs toujours ce qu'elle se disait alors qu'elle était assise dans sa salle de classe, sa main tapotant nerveusement le bureau sur lequel elle avait pris place. Ses élèves l'observaient avec perplexité. Beaucoup avaient remarqué que leur professeur était ailleurs, notamment quand elle avait jeté un morceau de plastique dans la corbeille à papier. Acte des plus inquiétants étant donné que Miss Granger n'ignorait jamais le tri sélectif. Elle ne semblait également pas non plus avoir remarqué que le jean noir qu'elle portait était plein de poils de chats, le contraste de l'orange et du noir produisant un effet qui amusait quelque peu les étudiants. Puis il y avait l'absence de café au coin de son bureau, ses cheveux encore plus ébouriffés que d'habitude, l'odeur étrange de citron qui flottait autour d'elle.

- Excusez-moi, auriez-vous retrouver ma copie ?

Une élève aux grands yeux verts venait de faire irruption dans le champ de vision de la brune.

- Oh, Miss Anderson. Votre copie...

L'image de la copie tachée d'encre et partiellement déchirée lui revint à l'esprit.

- Mon chat l'a mangé, déclara Hermione de but en blanc.

Un regard incrédule se posa sur elle.

- Votre chat ?

- Mon chat. Un vrai petit farceur, un jour il a grignoté les factures.

- C'est regrettable, conclut l'élève en observant les poils de chat sur le pantalon de sa professeur.

Hermione suivit son regard et jura intérieurement. Elle avait totalement oublié que Pattenrond avait récemment établi son territoire sur ce jean. En plus de retrouver un chat encore plus grognon que d'habitude en rentrant chez elle, elle allait devoir affronter encore des heures de cours ainsi vêtue. Elle aurait de la chance si ses élèves ne se mettent pas à la considérer comme une vieille folle vivant uniquement avec des chats.

Miss Anderson fit lentement demi-tour. C'était déjà un souci en moins, elle n'aurait plus à s'entraîner à imiter l'écriture de son élève. Elle s'assit derrière son bureau et se répéta pour la énième fois le conte de Dame Trude, puis les informations qu'elle avait recueillies dans le journal d'Oliver Gaunt. Journal qui dépassait actuellement de son sac, comme s'il la suppliait de parcourir ses pages. Elle n'aurait pas dû l'emmener avec elle. Elle aurait dû le laisser sur sa table de chevet et ne s'en préoccuper qu'en fin de journée.

Sa main se posa sur le journal. La seconde suivante, elle était plongée dedans.

« Le 19 novembre 1891

Jedusor a dû sortir en trombe par le toit hier soir. Hélène était revenue plus tôt que prévue de sa soirée –Dieu seul sait ce qu'elle y fait- avec ma mère qui plus est ! Nous avons tout juste eu le temps de les entendre parler de la dernière dentelle qu'elle avait admirée dans un salon de Paris quand elles sont entrées. Par miracle, mère n'a pas senti l'odeur forte et envoutante des cigares que fument Jedusor. Il y met toujours quelques extraits d'opium, produisant une forte odeur reconnaissable entre toutes, si bien qu'on le sent arriver bien avant qu'il n'ait pénétré dans la pièce. Il dit qu'il n'est pas un opiomane. Il le dit uniquement quand de la fumée emplit ses poumons. »

« Le 23 novembre 1891

J'ai vingt-huit ans désormais. Jedusor ne cesse de me le répéter. Il s'approche de moi et cherche un cheveu blanc dans ma tignasse blonde. Quand je lui ai demandé pourquoi il était pris d'un tel engouement pour un simple anniversaire, il m'a répondu qu'aujourd'hui je franchissais un pas de plus vers la mort, et que cela se fêtait. »

« Le 24 novembre 1891

Les affaires familiales vont mal. Père est incapable de continuer à s'en occuper, mère m'a donc fait comprendre qu'étant désormais le seul homme de la maison, je devais m'y atteler. Hélène s'en réjouie, elle s'imagine que cela nous rapportera plus d'argent et voit déjà son armoire se remplir de somptueuses toilettes. Elle ne pense qu'à l'argent. Elle ne connaît que ça. Je sais que je devrais me mettre à travailler, la dote d'Hélène qui subvenait jusqu'alors à nos besoins se réduit de jour en jour. Il faut également que je m'occupe de ma descendance. Ce qui signifie approcher ma femme. Ce n'est pas en lui baisant la main qu'elle tombera enceinte ! Si seulement… Rien que d'y penser, je sens une impitoyable mélancolie m'envahir. »

« Le 30 novembre 1891

Je me suis hier disputé avec Jedusor. Lui qui a toujours honnie le travail plus que sa propre mère m'a conseillé de m'atteler à la tâche. Il veut que je reprenne les affaires familiales ! Je ne comprends pas. Cela ne ressemble en rien à la description de la liberté qu'il me faisait encore il y a peu. Ce travail, cette famille, ce sont des chaines que l'on me passe autour des poignets. J'ai peur de ne pas savoir m'en défaire. Je ne veux pas de cette vie. »

Un tableau se dressait lentement dans l'esprit d'Hermione. Il était constitué de deux salons séparé par une porte close. Dans le premier discutaient deux femmes. Hélène Gaunt et la mère Gaunt se tenait au chevet d'un homme mourant. Des bijoux faisait scintillait Hélène comme une étoile. Elle était belle, avec sa robe toute froufroutante.

Les contours du second salon étaient plus flous, noyé dans un épais voile de fumée. On y distinguait deux hommes. L'un n'était qu'une silhouette élancée, décrivant de grand geste avec conviction et dépeignant un monde tel qu'il devrait être. L'autre était plus réservé, en retrait. De lui l'on ne distinguait que sa chevelure aussi blonde que les blés. Hermione savait que si elle avait pu se glisser dans l'écran de fumée, elle aurait vu un visage béat d'admiration.

La porte qui séparait ces deux univers s'ouvrait lentement. La silhouette blonde s'effaça, ne laissant qu'un cigare à moitié consumé derrière elle. Oliver Gaunt venait de rejoindre sa femme et sa mère au chevet de son père. Jedusor était désormais seul, seul à débiter ses discours.

« Le 15 décembre 1891

Je suis retourné chez Dame Trude hier. Je ne sais pas comment j'ai réussi à me libérer de mon travail. Cela m'étonne encore. Le saint esprit avait certainement du vouloir m'accorder un temps de repos. J'ai croisé Jedusor. Il m'a paru distant. Les jours passent. Je travaille. Je n'ai qu'une conclusion à faire : il me manque. »

« Le 1 Février 1892

Les mots me manquent. Les piles de dossiers présentes sur mon bureau les ont arrachés de mon esprit autrefois avide de sensations. Hier, en me rendant au port où les affaires reprennent peu à peu grâce à mon travail acharné, j'ai vu un bateau si vieux qu'il était presque entièrement rouillé. Je me suis dit que j'étais à son image. Je ne suis qu'une épave. »

« Le 13 Février 1892

Hélène est enceinte. »

« Le 24 Avril 1892

J'ai recroisé Jedusor chez Dame Trude. Cela faisait bien longtemps que je n'y étais pas allé. Parmi la fumée, j'ai senti l'odeur de ses cigares, reconnaissable entre toutes. Je me suis instinctivement rapproché de lui. Il m'a parut changé. Je ne sais pas en quoi. Ce n'était plus le même. J'ai beau me le répéter, je ne comprends toujours pas en quoi il est différent. Tout ce que je sais, c'est qu'il n'a cessé de fuir mon regard. »

« Le 26 Juillet 1892

Mon père est mort. Nous nous y attendions tous, cela faisait deux mois qu'il avait perdu pied avec la réalité. Il ne me reconnaissait même plus. À l'enterrement, je me tenais à côté d'Hélène. J'avais une main dans ses cheveux blonds. Son ventre avait grossi. J'avais désormais hâte de voir notre fils –car ce serait un fils évidemment. Il serait blond, comme tout ses ancêtres. Je le prendrai dans mes bras et poserait un regard bienveillant sur lui. Je serai un bon père. Je l'empêcherai de faire les mêmes erreurs que moi. L'alcool, les filles de joies, les discussions enflammées, l'opium. Dieu comme cela me paraît loin ! Je ne peux que les qualifier d'erreur. Et pourtant, une pointe de regret se plante sans cesse dans mon cœur lorsque j'y repense. »

« Le 10 Aout 1892

Je suis assis sur les quais du port. L'épave rouillée est en face de moi. L'air salé imprègne mes vêtements. La mer se déchaine. J'ai envie de me jeter à l'eau, rejoindre ses flots agités. Je suis une tempête. Une dague invisible s'est plantée dans mon cœur.

Mon fils est brun. »

- Professeur ? l'interpella une voix.

Plusieurs de ses élèves la regardait étrangement. Hermione ferma d'un geste rapide le journal et se redressa. Elle chassa le sentiment dérangeant qui lui tordait le ventre et déclara d'une voix autoritaire :

- Ce n'est pas la peine de sortir vos cahiers, interro surprise.

Plusieurs plaintes se firent entendre.

- Décrivez moi dans l'ordre chronologique tout les courants littéraires que vous connaissez, citez également leur chef de file. Vous avez une heure.

Hermione se réinstalla derrière son bureau. Elle patienta quelques secondes puis reposa son regard sur le journal. Le fils blond tant espéré d'Oliver Gaunt… était brun. Dans une famille uniquement constituée de personnes blondes, l'on ne pouvait en tirer qu'une seule et unique conclusion : cet enfant n'était pas d'Oliver.

« Le 28 Aout 1892

Je suis au bord du gouffre.

Ce matin, Jedusor a débarqué chez moi, pénétrant dans un foyer à l'ambiance glaciale depuis la découverte de la tromperie de ma femme. Sa chemise puait l'opium. Moi qui n'était devenu plus que l'ombre de moi même depuis la naissance de mon… cet enfant, le voir m'a plongé dans un état d'euphorie que je ne peux totalement expliqué. Cela faisait si longtemps qu'il n'avait pas franchi le seuil de cette maison ! Je l'ai embrassé avec effusion, effleurant ses lèvres. Mon corps était habité par son propre feu d'artifice. Puis, quand les feux se sont éteints pour ne laisser que quelques résidus de fumée, j'ai remarqué sa froideur. Il se tenait droit, complètement immobile. Ses sourcils noirs… Aussi noir que ses cheveux… Il recouvrait ses crânes telles les ailes d'un corbeau. Si noirs… Aussi noir que les cheveux de l'enfant.

J'avais enfin compris.

Jedusor l'a tout de suite perçu. Il a détourné la tête et a dit :

- Maintenant tu sais.

- Excuse-toi ! me suis-je offusqué.

J'ai crié si fort qu'Hélène a passé sa tête par une porte, étonnée. Ses yeux se sont agrandit quand elle a vu la scène qui se déroulait dans les vestibule.

- Excuse-toi, répétais-je.

- Des mots seront-ils capables de changer les faits ? a-t-il rétorqué.

- Les mots peuvent changer ma façon de te considérer.

- C'est faux. Je suis à tes yeux l'homme qui a pris la liberté de faire un enfant à ta femme.

- Ces mots, je les veux !

- Tu aimes beaucoup trop les mots… Quand comprendras-tu qu'ils ne sont rien Oliver ? Tu les couches dans un journal que jamais personne ne lira. Tu écoutais avec tant d'admiration chaque son qui sortait de ma bouche. Ce ne sont que des mots Oliver, des mots !

Son expression toujours mystérieuse et charmeuse venait de se briser, laissant place à une figure rageuse, exaspérée. Pour la première fois de ma vie, j'eus envie de le frapper. Le frapper si fort que le sang aurait masqué ce visage colérique. Je voulais son sang sur mes mains.

- Tu étais également avide de mots ! lançais-je. Tu les aimais autant que ta liberté. Et regarde où celle-ci t'a mené, je me retrouve avec un fils qui n'est pas le mien.

- Ne critique pas ma liberté.

Il me fusillait du regard. Si je n'avais pas été également plongé dans une rage folle, j'aurai eu peur.

- Je hais ta liberté ! Je la maudit, aussi belle te semble-t-elle !

- JE suis libre ! hurla Jedusor.

Nous nous observâmes plusieurs minutes. Nous avions du mal à reprendre notre souffle, comme si nous avions longtemps couru. La dernière phrase de Jedusor résonnait encore dans la pièce. Sa voix m'était devenue insupportable. L'amour que j'avais pour cet homme au caractère envoutant se fissura, pour finalement ne laisser que quelque résidu désormais chargé de haine. Je me tournai vers Hélène. Elle n'avait d'yeux que pour lui. Dans ses bras dormait l'enfant. De lui, je ne voyais que ses cheveux de jais.

Je suis au bord du gouffre.

Le bateau rouillé fend les flots, grinçant à chaque bourrasque de vent. Une tempête est en approche. L'épave que formons le bateau et moi y survivra-t-elle ?

Je suis au bord du gouffre.

Christophe Colomb se trompait, la Terre n'est pas ronde. Elle est horriblement plate. J'arrive à son bout, bientôt je tomberai dans un gouffre sans fond. Je suis assis sur la rambarde, mon journal entre les mains. Le visage de Jedusor m'apparaît pour la dernière fois. Je me lève et laisse tomber le journal. Le bout du monde est proche. En moi résonnent uniquement trois mots.

- Je suis libre. »

L'eau qui envahissait le bateau, s'infiltrant partout, emplissant la coque. La rouille qui disparaissait lentement, absorbée par les ténèbres. Le sel qui rongeait ce que l'usure du temps n'avait pas encore emporté. Et l'homme qui se tenait droit, contemplant l'épave rejoindre les flots. Cela devait lui paraître si simple de mourir.

Hermione voyait tout cela. La scène se déroulait dans sa tête. Encore et encore. C'était un marteau qui écrasait toute autre pensée, une vague dévastatrice qui balayait les souvenirs. C'était rapide. Violent. Le journal qu'elle tenait entre ses mains n'était plus fait de papier, c'était une kalachnikov qu'elle pointait droit sur elle.

Elle resta assise sur sa chaise jusqu'à la fin de l'heure. Le journal était toujours sur son bureau. Elle le regardait comme si le visage blanc, cadavérique d'Oliver Gaunt l'observait. Elle imaginait le carnet flotter à la surface, seul. L'encre qui imprégnait ses pages refusant de les quitter, restant miraculeusement gravée sur le papier. Ces mots, l'eau n'avaient pu les effacer. Le journal était encore là, presque intact. Il était l'unique vestige d'une vie brisée, le témoin malgré lui d'un suicide parmi tant d'autre. Cet homme mort depuis plus d'un siècle n'aurait pas du ainsi toucher Hermione. Mais dans un moment où tout se dégradait, où la normalité n'existait plus et où la routine ne devenait plus qu'un souvenir, elle estimait qu'elle n'avait pas besoin de ça. Oliver Gaunt aurait du vivre. Il aurait dû chasser Jedusor de chez lui, accepter l'enfant qui n'était pas le sien, continuer à travailler…

- Être malheureux, murmura-t-elle.

Ses lèvres s'étirèrent en un sourire triste. Elle rangea le journal dans son sac. Peu importe quelle fin avait choisi Oliver Gaunt, elle n'avait aucun droit de le blâmer. Cette histoire n'était pas la sienne, pensait pouvoir la réécrire était idiot.

En marchant jusqu'à la station de métro, son sac fermement serré contre elle, elle su ce qu'elle devait faire. Les indications mystérieuses laissées par Gaunt, le conte de Dame Trude, ils hantaient ses pensées. Elle pensait enfin avoir trouvé une piste. Avant de se coucher, elle leva son regard vers le ciel. La lune, fantomatique, brillait au-dessus des toits. Elle était presque pleine.

Demain serait un soir de pleine lune.

*O*P*I*U*M*

- Vincent ? !

Ses cheveux blond vénitien étaient rassemblés en une minuscule queue dont s'échappaient de multiples mèches. Il portait des lentilles de contacts bleu marine. Trois petites étoiles y scintillaient. Il avait l'air tout droit sorti d'un manga avec ses vêtements d'une blancheur de craie.

- Comment tu sais où j'habite ? demanda Hermione.

- Toi je sais pas. Mais en ce qui concerne Luna…

- Ah oui, j'avais oublié que la ville entière savait où elle logeait, soupira la brune en enfilant rapidement un manteau.

Elle jeta son sac sur son épaule. Deux reliures de livres en dépassaient. L'un était le journal d'Oliver Gaunt et l'autre le livre de conte que lui avait prêté Luna.

- Tu vas où ? l'interrogea Vincent.

- Whitechapel.

Il fronça les sourcils.

- Pourquoi ?

- Je vais élucider l'affaire de Jack l'éventreur, prétendit-elle.

Vincent ricana et ferma la porte à sa place.

- Alors permets-moi de t'accompagner, je ne voudrais pas te retrouver en morceaux la prochaine fois que je te verrai.

Hermione le scruta intensément. La venue de Vincent n'était pas dans ses plans. Tout comme Luna, il avait un don pour s'intégrer dans tout et n'importe quoi, avec une préférence pour les endroits où on l'y attendait le moins. La dernière fois qu'elle l'avait croisé, c'était à l'exposition aux citrons.

- Je suppose que tu m'accompagneras, que je le veuille ou non, ronchonna Hermione.

- Quelle perspicacité, persifla-t-il.

Il la tira par l'anse de son sac et l'attira vers une deux chevaux bleue. Hermione devina immédiatement que c'était sa voiture. Seul Vincent aurait pu avoir des dessins sur ses vitres arrière.

- Mona aime dessiné sur tout ce qu'il trouve, précisa-t-il en la voyant examiner les peintures aux couleurs psychédéliques.

Ils s'installèrent dans la voiture. Hermione caressa le siège en cuir beige. Une odeur de guimauve régnait dans l'habitacle. Vincent se pencha vers elle et ouvrit la boîte à gant, en découvrant un paquet entier.

- Sers-toi. Tu ne m'as toujours pas dit pourquoi tu comptes te rendre à Whitechapel. Et ne me dit pas que c'est une pure curiosité touristique, il n'y a rien à visiter là-bas.

- Tu me soudoies avec des guimauves ? Ce n'est pas ça qui me fera parler, ironisa-t-elle.

- Il y a du LSD dedans.

Hermione mâcha plus lentement la sucrerie. Vincent éclata de rire. Il tourna dans une rue. Sa posture au volant était à son image, détendue, parfaitement à l'aise avec ce qui l'entourait. Il regardait distraitement la route, comme si cette dernière n'était pas assez excentrique pour attirer son attention. D'une main, il tapotait son volant à un rythme régulier, fredonnant un air inconnu de la jeune femme.

- Des prostitués à foison et de la drogue, voilà ce qu'on trouve à Whitechapel, murmura-t-il. Plutôt étrange comme lieu de promenade.

- Les choses ont changé, le quartier n'est plus aussi sombre qu'il y a cent cinquante ans.

- On y trouve des artistes maintenant, ce qui signifie qu'on trouve également de la drogue, contra-t-il. Quant aux femmes… je suis certain qu'il suffit d'attendre que la nuit tombe. Ça tombe bien, il fait déjà noir.

Hermione jeta un coup d'œil à la pleine lune. « …la veilleuse éternelle nous observait depuis les cieux et il nous semblait qu'un sourire entendu s'étendait sur son visage rond ». La veilleuse éternelle n'était autre que la lune. Et la mention du visage rond indiquait que c'était un soir de pleine lune. Alors peu importe ce qu'en disait Vincent, elle devait se rendre à Whitechapel. Elle refusait d'attendre vingt-neuf jours avant la prochaine pleine lune.

- Je me gare où ?

- La rue principale, répondit-elle à tout hasard.

- Et maintenant ? s'exclama Vincent une fois le moteur coupé.

- Tu voulais me suivre ?

Il acquiesça.

- Alors suis-moi.

Ils sortirent de la deux chevaux. Hermione s'appuya contre celle-ci, observant les passants avec attention. Sa montre indiquait vingt-trois heures quarante. Ses muscles se tendaient un peu plus à chaque seconde. L'attente devenait insupportable. Il lui semblait qu'un agaçant tic tac résonnait dans sa tête. Les secondes s'étiraient en longueur. Tic. Tac. Tic. Tac.

- Tic Tac.

Hermione sursauta. Vincent arborait un sourire narquois.

- T'es aussi tendue qu'un string ma pauvre, détends-toi. Combien de temps comptes-tu rester accouder à ma voiture ? C'est pour ça que tu voulais venir ici ? Observer les gens ?

Hermione regarda rapidement sa montre.

- Plus que huit minutes, déclara-t-elle.

Un silence uniquement perturbé par la foule s'installa. Vincent regardait les devantures des boutiques. Des néons illuminaient la nuit sans nuages, plongeant le quartier dans une ambiance électrique. Les murs se paraient de couleurs vives, les rues se coloraient de rose, de bleu, de vert. Les feuilles devenaient violettes, les visages prenaient des allures démoniaques. Les bâtiments portaient encore les traces de l'époque victorienne. Ils n'étaient plus que des vestiges désormais. Et pourtant, dans les ruines et les bâtisses à moitié délabrées, l'on pouvait encore voir les traces de sang, les coups de fusil et coups de couteau qui se mélangeaient dans une violence incontrôlée. Les rires gras des hommes et désespérés des femmes résonnaient encore depuis les ruelles sombres. Les vitres renvoyaient le reflet d'un ciel de sang.

Hermione n'entendait plus que les battements de son cœur. La foule était dense. Les secondes s'écoulaient. Et toujours rien.

Un homme fumant une pipe, une fillette tenant une poupée au crâne brisé, une adolescente au soutien-gorge apparent, un jeune aux mains recouvertes de taches de peinture. Dans cet arc-en-ciel nocturne se distingua soudainement un homme tout de noir vêtu. Un béret masquait ses yeux. Sa peau paraissait noircie par des cendres. Il avait un journal sous le bras.

« À minuit, le charbonnier a remonté la rue, son journal à la main. Personne ne le regardait, il fendait la foule telle une ombre échappée des enfers. »

Hermione se jeta à corps perdu dans la foule, surprenant Vincent qui se hâta de la suivre. Elle se fraya un passage vers l'homme en noir. Son regard tomba sur le journal qu'il tenait. La date occupait une bonne partie de la première page. En la lisant, les yeux d'Hermione s'agrandirent. 15 novembre 1891. Ce journal datait de plus de cent ans ! Et qui plus est, il correspondait au jour où Oliver Gaunt avait évoqué pour la première fois Dame Trude. Le schéma se précisait dans l'esprit d'Hermione. Elle n'était pas dupe, Dame Trude était un endroit où l'on fumait de l'opium. Un endroit qu'elle cherchait depuis plus d'une semaine. Un endroit que Ron avait certainement fréquenté. Mais était-il possible qu'il puisse encore exister ?

Poussée par son instinct, Hermione suivit l'homme noir. Le supposé charbonnier remonta la rue principale et s'arrêta quelques instants sur un pont surplombant un cours d'eau. L'eau qui s'y écoulait provenait de la Tamise. Quand Hermione détacha son attention de l'eau, elle constata quelque chose d'inquiétant. Le charbonnier avait disparu.

- Qu'est-ce que tu fais ? questionna Vincent en la rejoignant enfin.

Hermione n'hésita pas un instant et se rapprocha de la barrière du pont. Elle s'y accouda et se pencha légèrement en avant, observant les fonds. Vincent posa une main sur son épaule, comme s'il craignait qu'elle ne saute.

- Il doit être là, il est forcément là… murmurait-elle.

Ses mains serrèrent avec force la rambarde. Plusieurs de ses ongles se cassèrent, tombant dans l'eau et produisant de minuscules ondulations. Désespérée, Hermione releva la tête. Un arbre immense occupait une bonne partie de la rive gauche. Un rayon de lune franchit la barrière que formait le feuillage. Il entourait une branche d'une forme anormale. Et l'ombre de celle-ci tombait sur l'eau, produisant une forme qui rappelait étrangement un homme. La lumière révélait une eau verdâtre, certainement due aux algues.

« Puis est venu le noyé vert. »

- Vincent regarde ! s'écria-t-elle en désignant l'eau.

- On dirait un homme… chuchota-t-il.

Il paraissait extrêmement perturbé. Hermione regarda sa montre. Dans trois minutes, une pluie de cristaux devait tomber sur le boucher. Elle se tourna dans tous les sens et vit enfin une boucherie, derrière l'arbre aux ramures imposantes. Elle fit signe à Vincent de la suivre et traversa le pont pour finalement se stopper devant la petite boutique. Contrairement aux autres, aucun néon ne l'éclairait.

Une fenêtre s'ouvrit. Un cri de femme se fit entendre. Un homme lui répondit. Un couple se disputait à l'étage. Hermione contemplait la scène avec stupéfaction, presque choquée de tout ce qui se déroulait cette nuit. Il était difficile d'imaginer que la même chose se répétait tous les soirs de pleine lune, et ce depuis 1891. Dans le monde que connaissait Hermione, l'on ne croisait pas de charbonnier au journal datant de 1891, les branches ne renvoyaient pas des reflets aux allures d'humains.

Un bruit de verre brisé se fit entendre. Le couple ne cessait de se disputer. Un nouveau verre fut projeté au mur. Hermione se tourna rapidement vers le noyé vert. Ce n'était plus qu'une question de secondes.

- « Quand sa silhouette disparaît, on peut voir une pluie de cristaux ruisseler sur le boucher », répéta-t-elle.

Et effectivement, un verre se brisa à nouveau sur le mur, ses éclats passant par la fenêtre ouverte et tombant dans la rue. Un éclat de lame apparut alors dans la boutique.

« Sa lame est rouge de sang. Elle s'abat avec force sur un morceau sanguinolent de chair. Treize coups retentissent. »

Hermione compta les coups. Vincent regardait avec fascination la lame, une main toujours sur l'épaule de la jeune femme. Elle était glacée.

« Son travail achevé, ses morceaux coupés, il abandonne sa lame sur son plan de travail. L'obscurité de sa boutique l'emporte, nous nous emparons du hachoir. Suite à cela, il nous suffit de suivre le boucher. »

Hermione poussa la porte de la boutique et prit la lame rouge de sang. Elle prit une grande inspiration et pénétra chez Dame Trude.


Lord Henry* : personnage du Portrait de Dorian Gray.

On va admettre qu'un bras de la Tamise passe par Whitechapel, et qu'il y a un pont aussi. Soyons fous.

J'essayerai de poster un chapitre avant la rentrée. N'hésitez pas à me faire part de vos commentaires, ça m'encouragera à écrire !