Merci à Y-IMB, Walkie, Virginie, Celine, JustanotherTime, Irtw, pitouloulou. Vos commentaires me font énormément plaisir !
Ce chapitre est un peu une transition, pas trop mais un peu quand même.
Shiner - Indian Summer
6
Shiner
Les corps s'entremêlaient dans une danse envoutante. Les femmes bougeaient lentement, faisant scintiller leur tenue pailletée. Un voile masquait leurs visages, ne laissant apparaître que des yeux fortement maquillés d'un noir profond. Les cheveux étaient tressés, quelques perles y brillaient. Elle dansait avec une synchronisation parfaite, leurs membres semblaient être reliés par un fil invisible. Quand elles tendaient leur bras vers le ciel, c'était le tonnerre que l'on entendait gronder. Quand elles tournaient sur elles-même, c'était la gravité qui s'inversait.
Hermione les contemplait avec fascination. Elle était comme ensorcelée. Elle serrait avec tant de force le hachoir qu'elle aurait pu se briser les phalanges. Ses yeux observaient tel un enfant découvrant le monde l'endroit qui l'entourait.
Une fumée épaisse montait en volute vers un lustre de cristal, seule source de lumière de la pièce. L'endroit paraissait minuscule, étouffant. Et pourtant, il devait être tout aussi grand que deux salles de classe. Des hommes marchaient lentement, contournant les danseuses. Un sourire étrange étirait leurs lèvres. Quant aux autres hommes… ils étaient allongés sur des matelas posés à même le sol, une pipe à opium à la main.
Un sentiment étrange s'empara d'Hermione. C'était différent de la victoire. Différent de la peur. Une sorte de triomphe qui ne lui apportait aucune gloire ni satisfaction. Elle imaginait Ron, allongé sur un de ces matelas, totalement déconnecté de la réalité. Elle savait qu'il souffrait. À de nombreuses reprises, l'idée de tout laisser tomber avait dû lui paraître alléchante. Cependant, jamais le Ron qu'elle connaissait n'aurait choisi l'opium comme solution.
- Hermione, qu'est-ce qu'on fait ici ? s'exclama Vincent en lui prenant le hachoir des mains.
Il le glissa dans sa ceinture.
- On cherche des réponses, répondit-elle.
Il la prit par la main. Ses yeux artificiellement bleus se posèrent sur elle avec insistance.
- Avant tu dois m'en donner. Tu ne consommes aucune drogue ? Dit-moi que c'est purement scientifique, comme les dix grammes de cocaïne que t'avais acheté lors de notre première rencontre.
- Vincent, je n'ai pas envie de te mentir, alors ne me pose aucune questions. T'es avocat non ? Je viens de te trouver un endroit où plusieurs personnes consomment une drogue interdite, ça devrait être bon pour tes affaires.
Il se figea un instant et lui relâcha la main. Son visage s'était fermé, ne laissant plus qu'un pli soucieux sur son front.
- Et non, je ne consomme aucune drogue, ajouta-t-elle.
Il ne se détendit pas pour autant, observant avec méfiance les personnes qui l'entouraient. Hermione se prit à la comparer à un animal. Mais étrangement, il n'était pas le chassé, il était le chasseur. Il ne paraissait pas prêt à fuir cet endroit sordide dès que possible, il se comportait plutôt comme un prédateur à l'affut de sa prochaine proie.
Hermione se détourna de lui et avança, passant à côté des danseuses. Elle se fit violence pour les ignorer. Elle se concentra plutôt sur le groupe au fond de la salle. Il était composé de quatre personnes, une femme et trois hommes. Un portait une grosse chaine en argent autour du cou, l'autre était suspendu à son portable et le dernier fumait de l'opium. La femme les couvait des yeux, déposant d'un geste gracieux du rachacha sur sa langue. Elle s'approcha d'eux dans l'intention de leur parler. Alors qu'elle n'était plus qu'à quelques mètres, celui à la chaine d'argent se tourna vers elle. Après l'avoir contemplé quelques instants, il lui offrit un sourire édenté qui la fit frissonner. Ses gestes se firent plus lents. L'idée de leur poser quelques questions ne lui paraissait soudainement plus aussi bonne. Alors qu'elle commençait sérieusement à hésiter, l'homme édenté au ventre proéminent se leva. Elle fit instantanément demi-tour. Mais au lieu de voir Vincent, elle heurta une tout autre personne.
Son regard remonta lentement, passant sur sa chemise d'un blanc irréel pour ensuite observer sa peau presque aussi blanche. Ce fut seulement quand elle rencontra son regard qu'elle le reconnut.
Deux prunelles de glace la regardaient.
Elle fit instinctivement un pas en arrière. Il la retint en serrant son bras d'une main, la forçant à le suivre. Sa poigne était comme un étau, Hermione n'avait aucune chance de s'en défaire. Et tandis qu'elle suivait contre sa volonté le blond dans un endroit encore plus sombre, elle ne put s'empêcher de remarquer qu'une délicieuse odeur flottait dans son sillage.
Il se stoppa brusquement. Hermione se plaça lentement face à lui, son bras toujours enserré par sa main. Elle était aussi froide que la mort. Comme si l'on venait de la plonger dans une basquine d'eau froide. Cette main là n'était assurément pas vivante, elle avait été taillé par les dieux dans le marbre.
Quand on le regardait, on était traversé par une multitude de pensée. On imaginait ses mains se mouvoir avec grâce sur les cordes d'une harpe, s'agiter sur les touches d'un piano. On pensait aux talents que cet homme mystérieux devait posséder. On émettait des suppositions, encore et encore, dans le fol espoir de le percer à jour. Mais aucune réponse ne nous était jamais accordée. Alors on se contentait de le trouver talentueux, car il l'était assurément, peu importe en quoi. Puis on détestait cet homme car l'on ne pouvait s'empêcher de l'aimer dès le premier regard. Les gens ne pardonnent pas la beauté et le talent.
- Idiote.
Il avait prononcé ce mot du bout des lèvres, avec un air exaspéré qui le rendait encore plus irrésistible. Il détacha lentement sa main glacée du bras de la brune. Celle-ci ne bougea pas d'un iota.
Elle se souvenait très bien de leur première rencontre. Blaise, cet heureux imbécile, l'avait emmené chez son supérieur pour finalement la faire passer pour une prostituée auprès de son meilleur ami. Les premiers mots de ce dernier avaient d'ailleurs été assez explicites « Combien t'a-t-il payé ? ».
- Tu as enfin compris que la robe n'était pas pour toi.
Hermione repense à la robe émeraude que lui avait donnée Blaise. La réaction du blond à sa vue avait été des plus étranges, laissant ainsi penser qu'il l'avait déjà vu auparavant. Sur qui ? C'était une question de plus, qui n'obtiendrait certainement jamais de réponse.
- Qu'est-ce que tu fais ici ? lança-t-elle en reculant.
Elle était dos à un mur. Le blond eut un minuscule sourire lorsqu'elle remarqua enfin qu'elle était piégée. Hermione chercha frénétiquement Vincent des yeux mais il n'était nul part. Il s'était volatilisé, au moment où elle avait le plus besoin de lui.
- Tu fumes de l'opium toi aussi ? poursuivit-elle.
- Non. Mais Goyle oui. C'est très étrange d'ailleurs, l'opium le rend toujours plus violent.
Hermione comprit instantanément qu'il parlait de l'homme à la chaine d'argent. Elle songea à ses avants bras puissants, assez fort pour fracasser un crâne, et frissonna. Elle voyait plus en lui un Minotaure qu'un homme.
- Dis-moi merci.
Cette phrase sortit Hermione de ses pensées. Elle lui lança un regard abasourdi.
- Pourquoi ? s'écria-t-elle.
Il ne fit pas un geste. Tout en lui respirait le mépris le plus profond. Ses gestes, si rares et fascinants, étaient teintés d'insolences, d'une classe que l'on ne voyait qu'une fois dans sa vie. Rien que d'imaginer qu'il était bel et bien réel relevait de l'irréel.
- Tu es d'une arrogance insupportable. Tu es détestable. Mais merci.
Elle avait dit cela d'un air renfrogné, injectant du venin dans chacun de ses mots. Cela n'empêcha cependant pas Drago de prendre un air satisfait. Alors qu'Hermione s'apprêtait à prendre ses distances, il lui empêchât à nouveau tout mouvement en posant son bras contre le mur, lui enlevant toute porte de sortie.
- Qu'est-ce que tu veux ? lança-t-elle avec hargne.
- Combien pour une nuit ? rétorqua-t-il.
- Ma parole t'as un vrai problème !
Elle posa ses deux mains sur son torse et le poussa violemment. Il ne bougea que de quelques centimètres.
- Blaise sera content si t'acceptes, je pourrai prétendre que son cadeau est mieux que le mien.
Hermione passa à la vitesse de l'éclair sous son bras. Il se retourna lentement, imperturbable. Hermione sentait pourtant sa surprise et son agacement. Elle fila comme une gamine prise en faute, passant entre les opiomanes et les danseuses voilées. Partout elle cherchait la tête blonde de Vincent. Mais il n'était nul part. Lui qui avait pourtant l'habitude de surgir quand elle ne s'y attendait pas… Pour une fois elle aurait bien aimé qu'il apparaisse soudainement. Elle ne se doutait pas que plus loin, un autre blond la suivait.
Drago alluma une cigarette et traversa la foule. La fumée de sa clope alla rejoindre celle de l'opium. La tignasse indomptable de Granger était reconnaissable entre toutes. Drago se sentait étrangement bien en observant ces cheveux. Il se rappelait le visage fin de la jeune femme, et la manière qu'elle avait eu de l'insulter. Elle était très comique dans son genre. Mais ce qu'il préférait, c'était ses yeux. Elle avait des yeux magnifiques. Ce n'était pas tant sa couleur, qui lui rappelait pourtant une pierre dont il avait oublié le nom, c'était aussi son regard. Franc, colérique, triste, incroyablement intelligent. Malgré ces sentiments contradictoires, ils avaient le don d'évoquer ce qu'il y avait de meilleur en ce monde.
Sa cigarette tournait lentement entre ses doigts blancs. Il avait mené son enquête sur elle. Il ne pouvait tout de même pas offrir un million de livres puis une de ses œuvres au premier inconnu qui passait. En connaissant les activités de la jeune femme, il ne pouvait s'empêcher de se poser une question : que faisait une professeur de littérature ici ?
- Hey Malfoy, ça fait plaisir de te revoir ! Depuis combien de temps t'es pas venu ici ?
Le blond se retourna et contempla avec une pointe de dégoût le visage boursoufflé de Goyle. Son nez était rouge, ses pupilles dilatées. Il avait encore une fois trop bu. Quand se déciderait-il enfin à sauter d'un pont au lieu de se contenter chaque jour de se noyer dans l'alcool ? Le monde se porterait bien mieux sans lui, lui qui n'était qu'une merde parmi tant d'autres, sans importance réelle, juste bonne à servir à tout.
- Quel déplaisir de te voir, soupira Malfoy.
Goyle ne sembla même pas se rendre compte de l'ironie qui teintait sa voix. Il posa une main sur l'épaule de Malfoy, qui s'en dégagea d'un geste rapide.
- Eh merde ! marmonna-t-il en s'éloignant rapidement de l'ivrogne.
Hermione avait disparu.
*O*P*I*U*M*
- Je suis morte.
Luna tournoyait dans sa chambre. La boule disco qu'elle trimbalait depuis ses huit ans tournait au plafond, plongeant la pièce dans une ambiance électrice. Ses paroles se perdaient dans la musique.
- Tu es mort.
Combien de temps pouvait-elle tenir ? Combien de temps avant que la faucheuse ne vienne toquer à sa porte ? Combien de temps avant que l'épuisement ne l'emporte sur la raison ? Et la raison ? C'est quoi ça ? En possède-t-elle seulement une ?
- Il est mort.
Les posters accrochés aux murs renvoyaient les lumières émises par la boule disco. Des visages tournaient à une vitesse folle autour d'elle. Sid Vicious. Overdose. Jimi Hendryx. Overdose. Elvis Presley. Overdose. Et elle, allait-elle faire une overdose de la vie ?
- Nous sommes mort.
*O*P*I*U*M*
- Tu l'as ?
- Non je…
- Goyle, quand vas-tu te réveiller ? On a plus beaucoup de temps là ! Où est Crabbe ?
- Il va venir.
- T'en es sûr ?
- Il vient toujours chez Dame Trude, souffla Goyle.
- Il t'a dit qu'il allait venir ? insista à nouveau la voix féminine.
Hermione se pencha un peu plus en avant. Elle appuya son bras sur le bois de la chambranle et récolta une écharde. Entre l'interstice, elle discerna le dos volumineux de Goyle. Une chevelure brune était également visible. Elle appartenait sans aucun doute à la femme à qui il parlait.
- Non mais…
- Alors il ne va certainement pas venir.
La femme poussa un lourd soupir. Des pas se firent entendre dans la pièce. Hermione l'imaginait en train de réfléchir intensément, aux prises avec un dilemme intérieur.
- Je te préviens, si tout foire, ce sera de ta faute, lança-t-elle venimeusement.
Les pas se rapprochèrent de la porte. Hermione alla rapidement se cacher dans les plis d'un rideau, retenant son souffle. Elle n'avait pu s'empêcher de suivre Goyle. Il avait été happé par une silhouette longiligne dans un fourreau noir, d'une manière qui avait alarmé la jeune femme. Elle ignorait encore quel était le sujet de leur discussion mais était bien décidée à le découvrir. Les deux personnes s'étaient rapidement engouffrées dans une salle à moitié plongée dans la pénombre.
- C'est mal d'écouter aux portes.
Hermione sursauta violemment et se cogna contre le mur, provoquant un bruit sourd. Drago leva les yeux au ciel et la tira en arrière, la remanant dans un angle du couloir.
- Fait au moins semblant d'être discrète, marmonna-t-il.
- Lâche-moi, lança-t-elle instinctivement en sentant toujours sa main sur son bras.
Il fit un pas en arrière. Son visage arborait une exaspérante expression narquoise. Hermione songea qu'elle ne l'avait jamais autant vu en un si court laps de temps. Elle aurait d'ailleurs aimé éviter tout contact, ne pouvant ignorer les battements de son cœur qui s'affolaient en sa présence. C'était incroyablement agaçant.
- J'ignorai que les professeurs d'anglais aimé fourrer leur nez partout.
- Ce n'est pas…
- Tu ferais mieux de t'en aller, coupa-t-il.
Hermione haussa un sourcil et rétorqua :
- Cet endroit n'est pas pour moi.
Cette fois, ce fut au tour de Drago d'être surpris. Enfin… aussi surpris qu'un Malfoy pouvait l'être.
- Je sais, on me l'a déjà dit, poursuivit Hermione en songeant à Blaise.
- Tu vois toujours Blaise ? s'informa le blond.
- Plus vraiment.
Un claquement sourd attira l'attention de Malfoy. Ses traits se tendirent une fraction de seconde. Tandis qu'un lourd bruit de pas se rapprochait d'eux, Drago fondit sur Hermione, l'enfermant dans le cercle de ses bras et posant ses lèvres sur les siennes, empêchant toute protestation.
Hermione écarquilla les yeux de surprise. Ses muscles se contractèrent. Sa première réaction fut de tenter de rejeter le blond. Mais il était beaucoup trop fort pour elle, il ne bougea pas d'un pouce. Ou bien était-ce simplement le fait qu'au plus profond d'elle-même elle ne souhaitait pas le voir s'éloigner d'elle. Le corps était fort, l'attitude protectrice. Pourquoi vouloir s'en éloigner ? C'était comme si un oisillon refusait le vers qu'on lui tendait. Il fallait être idiot. Hermione ne souhaitait pas le repousser. Quand bien même elle était si confuse qu'elle en venait à comparer Malfoy à un ver de terre. Elle chassa ces pensées parasites pour être aussitôt envahie par une autre. Ses lèvres… Si froide et si douce contre les siennes. Son enivrante odeur d'encens, le doux bruit de sa respiration, aussi paisible que le chant d'un ruisseau. Une impression de calme, de plénitude se dégageait de lui, balayant les doutes d'Hermione, les faisant plonger dans les tréfonds de l'oubli de sorte à ce qu'elle ne comprenne plus le sens du mot hésitation.
Les bruits de pas se firent plus proches. Goyle s'arrêta quelques instants devant le couple et reconnu la chevelure presque blanche de Malfoy. Il laissa échapper un gloussement gras et reprit son chemin.
Malfoy mit un temps à s'éloigner. Il ne se détacha d'Hermione que bien après que Goyle ai quitté le couloir. Il arborait son habituel sourire narquois qui ne manqua pas d'horripiler Hermione. Des frissons la parcoururent le long de l'échine. Elle réagit d'une manière instinctive, balançant violemment sa main sur le visage de Drago. Il resta plusieurs secondes figé dans cette position, tête renversée. Aucune trace rouge n'était visible sur sa joue. Au premier coup d'œil, tout signifiait que rien ne pouvait jamais atteindre le grand Drago Malfoy. Et pourtant, ses yeux rougeoyaient de colère.
- Idiote.
Cette fois, son ton n'avait plus rien de moqueur, mais était teinté de quelque chose de bien plus inquiétant. Plus dangereux. Il poussa Hermione et la força à marcher devant lui.
- Ne me pousse pas, se plaignit-elle au bord d'un escalier qui allait le mener de nouveau au rez de chaussée.
- Tais-toi et marche, il est temps de quitter ce bar sordide.
À ces mots, Hermione se figea. Un soupir agacé se fit entendre.
- Attends, d'abord je dois trouver le propriétaire du bar, le boucher, déclara prestement Hermione.
Elle osa enfin se retourner vers Drago. Ses traits étaient à peine perceptibles dans la pénombre. Hermione aurait aimé pouvoir voir son visage, deviner ce qu'il pensait à cet instant précis. Observer à nouveau ses lèvres. Le visage de Ron s'additionna à cette image et elle se maudit pour cette pensée.
- Tu es toujours aussi chiante ? lança-t-il.
Hermione se retint de répliquer, sachant que la seule façon d'obtenir son aide était de filer droit.
- Suis-moi Granger, reprit-il en la dépassant dans l'escalier.
Il la frôla, une odeur d'encens envahie de nouveau les narines de la brune. Arrivée en bas, elle se força à ne pas regarder les corps qui se mouvaient au sein des fumées d'opium. Rien ne l'avait jamais autant écœurée. Heureusement, Drago se dirigea vers la sortie. Mais au lieu de l'emprunter, il ouvrit une porte dérobée, à moitié cachée derrière un rideau et entra dans un bureau éclairé d'une bougie.
Une forte odeur la prit à la gorge sitôt que la porte se fut refermée derrière elle. Drago se tenait contre celle-ci, tapant doucement son doigt contre le battant, impatient. Lorsque les yeux d'Hermione se furent adapté à la pénombre, elle put discerner un homme dans les ténèbres épaisses de la pièce. Des tâches pourpres recouvraient son tablier.
- Vous êtes le boucher ? questionna-t-elle.
Elle n'obtint aucune réponse. Seul un ricanement de Drago se fit entendre. Légèrement humiliée, Hermione reprit :
- Avez-vous déjà vu cet homme ?
La lumière de son portable éclaira le visage bazané du boucher. Ses yeux étaient d'une étonnante couleur noire, si profonde qu'on pouvait les comparer à deux abysses sans fond, dans lesquelles tout entrait mais jamais rien ne ressortait. Hermione en eut des frissons. Il porta un rapide regard à la photo que lui montrait Hermione et fit non de la tête.
Alors que cette dernière s'apprêtait à éteindre son portable, un geste de sa part la retint, lui qui était resté immobile depuis le début de l'entretien. Il sortit une cigarette noire de la poche de son tablier, l'alluma et exhala une fumée à l'odeur aussi indescriptible que celle qui imprégnait la pièce. Un voile de fumée se forma devant la photo, en déformant les contours.
- Maintenant je le reconnais, dit-il d'une voix rocailleuse, brisée.
Le cœur d'Hermione se serra. Drago l'encouragea à sortir, la tenant d'une poigne légère par l'épaule. Elle n'eut cette fois aucun mal à ignorer les fumeurs d'opium. Elle avait l'impression d'être un funambule, marchant tel un saoul sur un fil sans ne jamais perdre l'équilibre. Tout autour d'elle n'était que fumée. Et il y avait ce visage, son visage, masqué derrière un rideau vaporeux. Ron fumait de l'opium. Ce n'était plus seulement une idée. Ce n'était plus qu'une hypothèse émise dans la serre de Neville, il y a un peu moins de deux semaines. C'était un fait. Réel. Prouvé. Horrible.
Hermione posa sa tête contre la vitre de la voiture, y formant de la buée. Elle aurait tant aimé pouvoir avoir un paravent de buée tout autour d'elle, qui la protégerait de tout, la cacherait de tout. Il ne lui suffisait que de respirer.
- C'était qui sur la photo ?
Drago ne se tourna pas vers elle, son regard rivé sur la route. Le moteur ronronnant de la Mercedes constituait l'unique bruit de fond.
- Qu'est-ce que je fais dans cette voiture ? demanda-t-elle brusquement.
Il lui jeta un rapide coup d'œil.
- Je te raccompagne chez toi.
- Ce n'est pas la peine, je suis venue avec Vincent.
Il quitta la route des yeux pour les plonger dans les siens. Quelque chose paraissait remuer au plus profond de lui-même, s'agitant dans les profondeurs de son regard de glace.
- Vincent ? répéta-t-il.
Hermione acquiesça. Elle détourna son attention de lui et observa les façades des bâtiments qui défilaient à toute vitesse tel un film diffusé en accéléré. Tout n'était alors que mélange confus de briques rouges, blanches, brunes. Des carrés, des rectangles, des formes indistinctes qui finissaient invariablement par lui rappeler le visage constellé de tache de rousseur de Ron. Elle quitta des yeux l'extérieur et se concentra sur l'intérieur de l'habitacle. Le visage de Drago ne portait aucune expression. Il paraissait calme, comme toujours. Ses mouvements étaient fluides, contrôlés. C'était comme s'il n'avait même plus à penser comment faire, la voiture devenait une extension de lui-même, répondant à la moindre de ses pensées.
Le souvenir des lèvres contre les siennes s'imposa à elle. Elle en était écœurée. Ce n'était pas tant l'acte qui la dégoûtait mais sa réaction. Ou plutôt sa non-réaction.
La Mercedes s'arriva brutalement devant sa maison rose. Aucune lumière n'illuminait les fenêtres, signe que Luna avait déserté les lieux. Hermione s'apprêta à quitter la voiture, seulement la main de Drago l'en empêcha. Elle posa son regard sur lui. Sa main blanche se porta sur sa joue qu'il tapota, à l'endroit exact où Hermione l'avait frappé.
- Personne ne vit jamais longtemps sans payer le prix de ses actes, déclara-t-il.
Hermione le fixa quelques secondes, baissa les yeux puis quitta la chaleur rassurante de l'habitacle. Elle s'aventura sur le trottoir, le bruit du moteur de la Mercedes s'éloignant peu à peu dans la rue. Ce fut seulement lorsque le chant de la ville l'eut engloutie qu'elle glissa sa clé dans la serrure, une immense lassitude s'abattant sur ses épaules. Sa main tâtonna sur le mur avant de trouver l'interrupteur. Une forme fut alors révélée.
- Vincent ?!
*O*P*I*U*M*
Vincent s'approcha d'un mur recouvert d'une riche teinture aux motifs orientaux. Ses doigts le caressèrent, appréciant la texture soyeuse du tissu. Ses yeux porteurs de lentilles de contact bleus inspectèrent les lieux, disséquant les amas de cellules qui constituaient les hommes, décomposant chaque matière, analysant la fumée.
Une femme chacune de ses paroles de grands gestes, faisant cliqueter ses bracelets dorés.
- …sautée pour atterrir dans un amas de corps. Le plus beau trip de ma vie ! disait-elle.
Un homme se tenait devant un miroir.
- Bloody Mary. Bloody Mary. Bloody Mary, répétait-il.
Vincent se détourna de ces personnes toutes plus minables les unes que les autres selon lui. La seule chose dont elles étaient capables était de le cacher.
Voilà deux ans qu'il travaillait au sein de la police de Londres, au sein de la brigade des stups. Ce bar était une mine d'or pour lui, une manière de faire démarrer pour de bon sa carrière. Qui aurait cru que l'on fumait encore de l'opium dans les bas quartiers de Londres ? Pour sûr, l'on parlerait de lui dans la police. Mieux que cela, on se souviendrait de lui. L'agent qui a mis hors-service un bar à opium mythique.
- Eh toi !
Un homme à l'épaisse moustache rousse l'appelait.
- Ouais toi ! Viens par là.
Vincent cacha son dégoût et s'approcha de l'opiomane.
- T'en veux ?
Il dédaigna la pipe qu'il lui tendait.
- Allez, t'en trouvera pas de meilleur dans toute l'Angleterre, ni nul part ailleurs, à moins d'aller en Thaïlande.
- Non merci.
Vincent accompagna sa réponse d'un sourire froid. Il s'éloigna ensuite rapidement, ne s'inquiétant déjà plus de l'homme à la moustache. Alors qu'il se glissait entre deux groupes, une chevelure blonde attira son attention. Il releva subitement la tête et le vit enfin.
Il n'avait presque pas changé depuis la dernière fois. Sa peau était toujours aussi blanche, ses yeux possédaient le même éclat. Peut-être avait-il encore un peu grandi. Peut-être ses épaules s'étaient-elles élargies. Mis à part cela, il était resté le même. Le même petit con qu'il y a sept ans. Et il était actuellement penché sur Hermione. Celle-ci recula en parlant, heurtant le mur. Une discussion s'ensuivit. Le visage de Malfoy n'était plus visible.
Vincent devait se retenir de se jeter sur lui, son corps entier lui criant d'aller le trouver et de faire en sorte qu'il ne quitte jamais cet endroit. Mais il s'accrochait, refusant d'écouter cet instinct primaire qui lui criait de tuer. Non, il ne fallait pas. Une idée s'insinua dans son esprit, lentement, sûrement. Elle changea l'expression de son visage, le rendant à la fois jubilatoire et teintée d'un autre sentiment plus sombre.
- Ma parole t'as un vrai problème !
Elle le poussa et rejoignit la foule, se fondant aisément dans celle-ci. Drago ne tarda pas à la suivre. Vincent resta à bonne distance mais ne le quitta pas des yeux. Lorsqu'il le vit disparaître dans l'escalier, il attendit patiemment derrière un pan de mur, se retenant de hurler de joie. Son excitation était si intense qu'elle en devenait presque palpable. Enfin, Malfoy redescendit, accompagné d'Hermione. Ils marchaient à distance réduite. Au moment où il accéléra pour lui ouvrir une porte, un éclair de conscience traversa l'esprit de Vincent.
Il allait le détruire.
*O*P*I*U*M*
- Je peux savoir ce que tu fais ici ? Comment t'es entré ?
Hermione ramassa la clé qu'elle avait laissée tomber.
- La cachette derrière la brique, très mauvaise idée, souffla Vincent.
Hermione le maudit intérieurement. Tout le monde semblait s'être passé le mot, personne n'ayant jamais aucun mal à trouver cette cache.
- Tu n'as pas répondu à ma première question, rappela-t-elle.
Il entra dans le salon. La brune le suivit avec suspicion.
- Tu vas vite comprendre pourquoi je suis ici. Mais avant, il faut que je sache si cette pièce est équipée de micros.
Hermione se figea et haussa un sourcil.
- Des micros ? Sérieusement ?
Il se laissa choir dans le canapé.
- On n'est jamais trop prudent, tu vis avec Luna je te rappelle.
- Je ne crois pas qu'elle soit encore passée par le stade « je suis dans Homeland ».
- Des caméras ?
- Non ! Maintenant soit tu me dis ce que tu veux soit tu pars de chez moi. Je t'ai cherché dans le bar mais tu n'étais nul part, en plus tu commences vraiment à m'inquiéter.
- J'ai besoin de toi, déclara-t-il abruptement.
- Ben voyons…
- Tu as besoin de moi, coupa-t-il.
Cette fois, il eut toute l'attention de la jeune femme. Elle aurait aimé le virer de chez elle. Il avait beau être un ami de Luna, elle ne connaissait presque pas. Cela ne faisait pas de lui une personne de confiance, quand bien même elle avait toujours entretenu de bon rapport avec lui les rares fois où elle l'avait croisé. Alors qu'il arborait toujours un visage souriant, légèrement malicieux, il avait ce soir laissé tomber le masque, dévoilant une expression toute autre qui lui donnait des frissons.
- Qu'irait chercher une professeur de langues dans un bar à opium ? La drogue ne l'intéresse pas, les gens non plus. Même tes tapisseries ne sont pas dignes de son intérêt.
Pourquoi cela sonnait-il comme une devinette ? Hermione aurait aimé pouvoir s'en amuser. Seulement… C'était de sa vie qu'il était question.
- Mais admettons que le petit ami de cette jeune femme soit plongé dans le coma depuis plusieurs semaines, et bien qu'il soit atteint d'une maladie neuronale, la professeur n'est pas convaincue que celle-ci soit la cause de son basculement dans le joyeux monde végétal. Alors elle cherche une autre raison. Et finit par hasard par tomber sur une cause imprévue.
C'était comme si le sang d'Hermione venait de se glacer dans ses veines. Elle aurait aimé quitter en courant cette pièce mais en était incapable. Comment avait-il pu savoir ? Mais plus important encore, pourquoi avait-il cherché à savoir ? Elle qui n'avait parlé de ses problèmes à personne, s'attirant par la même occasion les foudres de sa meilleure amie de longue date, voilà qu'une quasi-inconnu lui déballait tout en l'espace de quelques secondes. Elle n'était pas surprise, elle était choquée.
- L'opium.
Vincent la scrutait intensément. Hermione aurait aimé se soustraire à ce regard. Bien que le monde commençait d'ores et déjà à s'écrouler autour d'elle, la terre se craquelant sous ses pieds pour ne la laisser que sur un îlot de solitude, elle refusait de voir en plus le soleil disparaître derrière les nuages. Ce secret qu'elle portait seule sur ses épaules depuis déjà trop longtemps aurait dû rester secret. La quelconque affection qu'elle avait pu un jour porter à Vincent venait d'être annihilée par une vague de colère mêlée de rancune.
- C'est ça n'est-ce pas ? C'est pour cela que tu passes davantage de temps avec Luna depuis quelques semaines ? Tu croyais trouver plus facilement des drogués dans son entourage ? Des drogués qui te renseigneraient sur l'endroit où ton copain se fournissait. Maintenant tu sais, qu'est-ce que tu comptes faire de cette information ? Tu vas déposer une plainte au commissariat du coin pour te faire descendre le soir même dans une ruelle sombre par des gens sans nom et sans visage ? C'est ça que tu veux ?
Un rire nerveux le traversa.
- Ce n'est pas comme ça que l'on s'occupe de ce genre de chose. Il faut le faire à l'ancienne. Les faire saigner, qu'ils se vident de leur sang peu à peu, goutte à goutte. Qu'ils perdent conscience, qu'ils se rendent sans avoir le temps de se défendre. Seulement, il ne faut pas détruire n'importe qui, il faut détruire le chef, aller à la racine, pour que plus rien ne puisse jamais repousser.
Ses doigts se posèrent sur le bras de son fauteuil, telles les serres acérées d'un animal qui s'apprêtait à fondre sur sa proie. Il jubilait intérieurement, des ondes de pur bonheur émanaient de tout son être.
- Drago Malfoy.
Quatre syllabes, deux simples petits mots qui firent instantanément réagirent Hermione. Une lumière de compréhension commençait à éclairer son esprit embrumé. Malfoy était un associé de Zabini, également son meilleur ami (ce qu'elle avait du mal à comprendre étant donné le sale caractère du blond). Tout comme lui, c'était un trafiquant de drogue, du moins d'après ce qu'avait compris Hermione. Et tous deux travaillaient pour le même homme, celui qui avait organisé la soirée d'Halloween et avait envoyé un tableau à Hermione pour s'excuser de son mauvais déroulement pour elle. Ce personnage si mystérieux qui la fascinait tant.
- Je vais le faire tomber et tu vas m'y aider, déclara Vincent.
- Pourquoi ferais-je ça ? contra-t-elle automatiquement.
- Je te l'ai déjà dit, tu as besoin de moi autant que j'ai besoin de toi. Vois-tu, je travaille pour les forces de l'ordre, démanteler un réseau ferait très beau dans mon dossier et serait fort bénéfique pour ma réputation. Quant à toi… Ne cherches-tu donc pas à venger ton petit ami ? Ne me fais pas croire que l'idée d'incendier tout l'opium de Londres ne te tente pas.
- Je n'ai pas de tendance pyromane, chuchotât-elle faiblement.
- Et vengeresse ?
Elle releva les yeux et l'observa. Une multitude de questions envahissaient son esprit, lui donnant le tournis. C'était comme danser dans le brouillard, entourée d'une multitude de voix qui lui murmuraient tant de chose que tout se changeait en une symphonie indescriptible. Elle songea ensuite à l'opium, à cette drogue qui avait sans aucun doute enjolivé son quotidien, lui offrant un Ron aux douleurs apaisées et au tempérament plus joyeux. Pour ensuite tout lui enlever suite à une overdose alliée à une nouvelle crise de douleur. Il n'avait fallu que d'une bouffée d'opium de plus pour que tout bascule, pour qu'elle se retrouve seule. Seule avec son chat, une blonde décérébrée et ses questions sans réponses. C'était injuste. C'était à cause de l'opium.
- J'accepte.
Un sourire qui n'annonçait rien de bon se forma sur le visage de Vincent.
- La première chose que tu dois faire, c'est te faire des amis.
Hermione aurait certainement dû lui demander ce qui allait s'ensuivre mais elle resta muette, l'observant quitter son salon tel un gladiateur victorieux quittant l'arène.
*O*P*I*U*M*
Luna claqua la porte et glissa ses mains dans les poches de son manteau à motif de girafe. Elle semblait paisible, tout comme les étoiles qui brillaient haut dans le ciel. En marchant le long du trottoir, elle s'attarda à leur contemplation, heurtant sans le vouloir un jeune homme. Celui-ci se mit à rire et tapota la tête de la blonde.
- Toujours aussi étourdie à ce que je vois, remarqua-t-il.
Blaise avait un sourire joyeux collé au visage. Luna pencha la tête sur le côté et déclara lentement :
- Oh. Je ne t'avais pas vu.
- C'est ce que j'ai cru comprendre. Tu vas où comme ça ?
Luna redressa la tête.
- Je ne sais pas.
- L'anus d'Hadès ? proposa Blaise.
Elle hocha négativement la tête.
- L'utérus d'Athéna ? tenta-t-il.
- Aucun endroit du triangle.
- Tu as forcément une destination, personne ne sort jamais de chez soi sans aucune idée d'endroit où aller.
- Je vais au nord-sud.
En disant cela elle avait fermé les yeux. Un rayon de lune éclairait doucement sa chevelure. Elle paraissait si fragile à cet instant que le vent aurait pu l'emporter. C'était certainement ce qu'elle souhaitait. Pouvoir être aussi légère qu'une plume, s'envoler haut dans le ciel, aller là où le vent la mènera pour ne plus jamais revenir. Elle n'avait pas à choisir de destination, la nature déciderait pour elle.
- À force de regarder en l'air comme ça, tu risques de perdre pied, commenta Blaise.
Elle ouvrit les yeux et le regarda. Elle l'observait sans le voir, comme si un voile de fumée les séparait encore. Lorsqu'il s'en rendit compte, Blaise eut aussitôt envie de souffler de toutes ses forces sur cette fumée, de rompre toute barrière qui se mettrait sur son chemin. Mais quel chemin ? Il avait beau donner des leçons à Luna, il n'était pas mieux loti qu'elle.
- Et toi, où vas-tu ? demanda-t-elle comme si elle avait lu dans ses pensées.
- Nul part, répondit-il avec un petit sourire.
Les yeux rêveurs de Luna se détachèrent de lui pour se fixer à nouveau sur les étoiles.
- Allons nul part ensemble, proposa-t-elle.
Pour seule réponse il lui offrit son bras. Ce fut ensemble qu'ils reprirent leur chemin, suivant une direction que tout ignorait. Aucun d'eux ne se retourna jamais, ni ne s'arrêta. Le temps avait perdu toute signification. Les bruits de la ville s'étaient éloignés, comme si une bulle de sérénité s'était créée autour d'eux. À un moment, la pluie se mit à tomber. Elle changea le monde, colorant les briques d'une teinte plus foncée, pressant encore plus les passants. Comme s'ils n'étaient déjà pas assez pressés. Blaise et Luna continuèrent pourtant leur chemin, passant aux entre les badauds qui couraient pour s'abriter.
Des minutes ou des heures plus tard, ils atteignirent le port de Londres, après avoir quelque temps pris des métros au hasard en observant avec insistance les passagers rien que pour les mettre mal à l'aise. Blaise s'était amusée à tourner autour des barres, faisant rire Luna aux éclats. En revenant à la surface et en entendant le bruit proche des flots mêlé à l'odeur de sel, Luna s'était mise à courir. Blaise l'avait aussitôt suivie, la retrouvant en train d'escalader un muret. Il l'aida à le franchir sans difficulté. Ils se retrouvèrent alors au bord de la Tamise, ses flots s'écoulant paisiblement jusqu'à la mer.
Luna s'installa sur un banc et sortit des moufles qu'elle enfila. Son souffle créait de la buée dans l'air.
- On dirait que le ciel s'est découvert pendant que nous étions dans le métro, remarqua Blaise.
Luna hocha vaguement la tête.
- Tu peux me raconter une histoire drôle ?
La question déstabilisa Zabini. Il ne fit cependant aucun commentaire et s'activa à chercher une histoire capable de la faire rire aux éclats.
- C'est l'histoire d'un petit garçon et d'un pédophile, ils s'aventurent tous deux dans une forêt et finissent par s'éloigner du sentier. Alors que la nuit l'emporte sur le jour, le petit garçon s'arrête et dit d'une voix tremblante « monsieur, j'ai peur du noir ». Le pédophile se tourne vers lui et répond « ne te plains pas, moi je vais devoir rentrer tout seul ». *
Luna prit quelques instants de réflexion avant de déclarer :
- Ce n'est pas drôle.
- Non, effectivement, ce n'est pas très drôle, concéda Blaise.
Il fronça légèrement les sourcils en s'asseyant à ses côtés.
- Les gens que je côtoie on rit à cette blague.
- Ce doit être des gens très spéciaux, souffla naïvement Luna.
- Des trafiquants.
- Les trafiquants ne sont peut-être pas gentils.
- Ils sont humains, déclara Blaise après quelques instants.
- Ce n'est pas une qualité.
- Ils sont pourtant nés comme nous, faibles et criants à plein poumons.
- S'ils nous n'avons que la naissance en commun… chuchota-t-elle.
- La naissance est…
-…une manière comme une autre de mourir, coupât-elle.
Il l'observa.
- Tu es très bizarre comme fille.
- Toi aussi tu es bizarre.
- Je suis un trafiquant bizarre, ricana-t-il.
Un silence apaisant s'installa. Luna renversa la tête en arrière et ferma les yeux. Son souffle se ralentit. Blaise ne cessait de la contempler. Il ignorait si elle s'en rendait compte. Quand bien même elle le savait, cela ne l'aurait pas dissuadé de continuer. Il aurait aimé porter sa main sur ses cheveux, aimé que ce geste fut naturel pour lui. Pour elle. Pour eux. Un « eux » qui le laissait encore perplexe, lui nouait l'estomac en l'emplissant d'une espérance qu'il ne parvenait pas à décrire.
Depuis quelques jours, il ne prenait plus autant de plaisir à conduire les grosses berlines de Drago, railler ses confrères inexpérimentés ou encore se moquer gentiment d'Hermione. L'idée même de narguer Drago à propos de la professeur de littérature ne lui paraissait plus aussi attirante. Et lorsqu'il observait Luna ainsi, sans que l'idée de cesser ne pointe jamais à l'horizon, il lui semblait que le paradis était une place sur terre, à ses côtés.
Son corps lui hurlait de tendre la main. Lentement, sans aucun bruit, il s'approcha d'elle. Ses cheveux étaient encore plus doux qu'il ne l'imaginait. Un délicieux parfum lui parvint. Il lui évoquait une infinité de choses, sans qu'il ne puisse placer de mot dessus.
Luna ouvrit les yeux et plongea son regard dans le sien. Pour la toute première fois, elle le vit véritablement.
* L'histoire vient du film Blue Valentine.
