Mon premier vrai souvenir n'est que furtif, un peu comme ces instantanés qui semblent anodins, mais contiennent tout. Vous savez, ces images que vous n'oublierez jamais et qui influenceront votre vie si malléable. Ces images sans importance pour les autres et qui n'ont de sens que pour vous.
Je devais avoir 3 ans.
Le soleil, au zénith est si fort qu'on a l'impression qu'il fait craquer les pierres. L'air est saturé de poussière. La terre a appris à voler. Je le sais, moi. Je la vois monter en volutes autour de moi, s'élever. Elle veut remplacer le ciel. Elle veut qu'on la regarde. Elle danse dans l'air. Je la respire. Le mur de l'orphelinat est derrière moi. Il renvoie la chaleur de l'astre, me brûle le dos. La terre volante, la chaleur écrasante. Inquiet, je triture ma tunique. Je ne comprends pas. Pourquoi suis-je dehors ? Pourquoi sont-ils, eux, restés entre les murs ? Je veux y retourner.
Un homme est agenouillé devant moi.
Non, je ne veux pas partir. Je sens les larmes qui me montent aux yeux.
Son regard brun posé sur moi n'a pourtant rien de mauvais. Il ne me veut pas de de mal. Je le sens. Mais cela ne me suffit pas. Pourquoi l'accompagner ? Je ne le connais pas.
Il semble tellement souffrir de ce qui m'arrive. Comme si un souvenir pénible crevait la surface de son âme. Je sens l'ombre d'une douleur ancienne et profonde. Si ça vous fait si mal, pourquoi voulez-vous m'emmener ?
Laissez-moi. Je ne viens pas. Je reste là. Près du mur. Caché dans la terre qui vibre autour de moi. A l'abri du monde.
Le vent fait voler ses longs cheveux bruns. Il est si proche de moi que l'air joueur les aide à me frôler. Je recule un peu. Il me tend la main. Orreaga, a-t-il dit. Son prénom. Et alors ? Cela ne m'intéresse pas. Je voudrais me boucher les oreilles. Je ne le fais pas. Je sais inconsciemment qu'il ne me laissera pas faire. Qu'il doit me dire ces choses, que je dois savoir. Je ne veux pourtant pas écouter. Il continue à parler.
Des histoires de Chevaliers. De dieux. De destin. Les larmes roulent sur mes joues pleines de poussière. Non, je ne veux rien de tout ça. Rester avec eux, là, vous savez, à l'abri derrière le mur. C'est là. C'est ça que je veux. Ai-je vraiment hurlé ? Ai-je vraiment frappé cet homme lorsqu'il m'a pris dans ses bras ? Ai-je vraiment pleuré sur son épaule ?
Il m'emmène. Je n'ai rien pu faire. Tout ce que j'ai dit. Mes cris, mes pleurs. Il ne m'a pas écouté. Ce n'est pas juste. Il est si fort. Je suis si faible. Je me retourne. La silhouette de l'orphelinat meurt dans le lointain avec mon innocence.
Orreaga. Je m'accroche à lui comme l'enfant que j'étais se serait accroché à une peluche. Je connais par cœur ses traits, la chaleur de son regard. Cette cicatrice sous son œil droit qui descend jusqu'au milieu de sa joue comme la trace d'une larme qui n'aurait jamais séché. Il y a aussi ce sourire qui passe sur son visage avant qu'il ne me réprimande pour mes bêtises et qui illumine les coin de ses yeux. Chacune de ses cicatrices raconte ses victoires. Chacune de ses rides raconte son histoire.
Nous sommes encore restés quelques temps en Espagne. Pour faire connaissance, avait-il dit. Pour que je n'aie plus peur de lui. Mais, je n'ai jamais eu peur de lui. Je voulais seulement qu'il me rende ma vie. Ma rassurante routine d'orphelin. Les matins, midis et soirs aux rituels immuables. Ces compagnons que je connaissais. L'ombre du figuier dans la cour, les bâtiments frais sous le soleil si rude.
Quand je m'endors dans ses bras dans ce train, bercé par le son de sa voix, je rêve de Chevaliers, de noble but, d'univers à sauver. Il a dit qu'il voulait me présenter à quelqu'un. Que quelqu'un m'attendait.
Je ne comprends pas. Comment quelqu'un que je ne connais pas pourrait-il m'attendre ? Quand je lui ai posé la question, il a souri, ébouriffé mes cheveux. Il a dit que je comprendrais quand je le verrais. Que cette personne savait qui j'étais vraiment.
C'est long. Des trains, des gares. Des gens pressés qui ne me voient pas, me bousculent. Moi qui serre toujours plus fort la main d'Orreaga. Je ne dois pas le perdre. Il est le seul. Le seul que je connaisse.
C'est quoi cet endroit ? Il n'y a personne. C'est tout blanc. Il y a des pierres tombées partout. Des colonnes à demi-effondrées, des bâtiments aux toits crevés où des arbres mêlent leurs frondaisons avec des frises. Tout est cassé et abîmé, ici. J'ai du mal à marcher. Je n'arrête pas de buter sur les pierres. Un tas s'effondre sous moi. Je tombe. Mes genoux sont en sang. Je pleure, hurle mon incompréhension. Qu'est-ce que je fais là, Orreaga ?
Et il se met à rire. Je ne sais pas si je dois rire avec lui ou me sentir bête. Il se penche, me prend dans sans bras. Montre au loin la montagne sur laquelle s'accrochent toutes ces maisons. « Tu vois ? C'est là que nous allons. C'est là qu'il t'attend. »
Dans les bras d'Orreaga, je regarde la montagne s'approcher de moi. Cela avait l'air si petit, à peine un jouet. Mais ce n'est pas comme cela. C'est immense. On dirait qu'elle veut entrer dans le ciel. Je vois des temples. Beaucoup de temples. Pas un seul n'est identique à l'autre. Leurs colonnes s'élèvent, supportent des frontons où se trouve toujours un nouveau signe étrange. Le premier, celui que je vois le mieux d'ici, représente des cornes. Est-ce une étable ? Y a-t-il des moutons dans un tel endroit ?
Je dois avoir posé ma question à haute voix. Orreaga éclate de rire et me dépose sur le sol. C'est la première fois que je le vois comme cela. Penché, les mains sur les genoux, la tête à ma hauteur. Il cherche l'air, les épaules secouées au rythme de son rire. Je croise les bras sur ma poitrine, je suis furieux. Ce n'est pas bien de se moquer de moi. Tu le sais, Orreaga ?
Quand il reprend son souffle, ses yeux pétillent. Il explique, je m'étonne. Quoi ? Quelqu'un habite dans l'étable ? Et ce n'est pas n'importe qui ?
Je sursaute quand une voix retentit derrière nous :
- Alors Orreaga, tu ne prends toujours pas l'avion ?
Lorsque je me retourne, je suis ébloui. Le soleil se reflète sur une armure, dorée. Une cape blanche. Mes yeux s'habituent peu à peu à l'éclat. Mon regard remonte, je vois de longs cheveux blonds au niveau de la taille. Je suis leurs méandres sur l'armure scintillante, rencontre une nuque d'albâtre, des lèvres fines, un regard aussi bleu que le ciel des longs étés. Un si doux visage. Une si tendre voix. Il ou elle - Mon jugement s'arrête sur l'un pour repartir vers l'autre. – est magnifique, angélique. Oui, c'est cela le mot qu'elles utilisaient à l'orphelinat devant ces statues si belles. Angélique.
- Anaël. Faut-il vraiment que tu m'en fasses la remarque à chaque fois ?
L'apparition sourit.
- Un Chevalier d'or qui refuse de prendre l'avion ? Si je ne te connaissais pas, je dirais que tu as peur, Cabri.
- Si l'homme était fait pour voler, il aurait eu des ailes.
- Va donc dire cela au Sagittaire.
L'ange remarque soudain ma présence, se penche vers moi. Ses yeux me sondent, me transpercent. Je ne sais toujours pas si cet être est masculin ou féminin. Peut-être est-il les deux ?
Est-ce lui ?
- Anaël, je te présente Shura. C'est lui que Shion a ressenti. Shura, voici Anaël, le Chevalier d'or du Cancer.
Il est imposant, majestueux. Et pourtant, je n'ai pas peur. Une telle douceur émane de son regard brun.
Lorsque nous sommes entrés, Orreaga, Anaël et moi, il s'est levé de son trône. Quelle ne fut pas ma surprise de voir mon maître et l'ange s'agenouiller devant ce personnage. Je suis resté ébahi entre eux, leurs épaules plus basses que les miennes, leurs yeux ne regardant que le marbre blanc et lisse. Quelle personne pouvait donc faire ployer ainsi de tels hommes ?
Orreaga me tire par le bras, murmure : Incline-toi. Il serre mon poignet si fort. Je ploie les genoux, me retrouve sur le sol, fixant la silhouette aux cheveux verts qui avance vers nous.
Tout ce qui m'entoure est si étrange. Cette arène où des combats hors du commun avaient lieu. Ces temples immenses où habitent des gens. Cet ange en armure d'or. Et cet inconnu qui nous domine tous. Où m'as-tu emmené, Orreaga ?
Plus ce nouveau personnage s'approche de moi, plus je sens de l'air chaud m'envelopper. Il fait si bon, si doux. J'ai envie de me rouler en boule sur le sol et de dormir. C'est si apaisant.
Shion. Son nom. Shion. Je hoche la tête. Me rappeler son nom.
Dans ce palais, j'ai entrevu un autre enfant. Il me regardait, s'est enfui dès qu'Orrega a regardé dans sa direction.
Anaël dit qu'il est orphelin comme moi, que lui et son frère habitent au Palais avec Shion.
Et moi, Orreaga ? Où vais-je vivre ?
