C'est bizarre comme je me suis vite habitué à ce nouveau lieu. Les arènes, les thermes, les escaliers et la Maison. Et le rituel de passage dans les Temples : les talons qui résonnent sur le marbre, une voix qui demande si son propriétaire peut traverser. Certaines nuits, ils me réveillent. Orreaga leur répond, j'entends ensuite son pas qui se dirige lentement vers ma chambre. La porte s'ouvre alors en gémissant, j'entrevois la flamme qui éclaire le visage inquiet de mon maître.

- Il t'a réveillé ?

Il s'assied au bord de mon lit, dépose la bougie sur la petite table de nuit. J'aime quand sa main ébouriffe mes cheveux et qu'il me sourit.

- La discrétion ne sied pas à Anaël.

Il soupire, mais je sais qu'au fond de lui il aime bien que l'ange le dérange. Il me recouche, remonte le drap sur moi et le murmure de sa voix emplit le silence de la chambre. Sur les murs, j'ai l'impression de voir des champs de bataille, des armures scintillantes, des ennemis vaincus. Je m'endors dans le bruit des combats.


Orreaga ne se montre pas souvent en armure. Les autres chevaliers brillent de leur or ou de leur argent, mais pas mon maître. Il dit qu'il préfère rester « comme ça ». Pourtant…

La 1ère fois que je l'ai vu revêtir l'armure d'or du Capricorne, je suis resté muré dans le silence par l'émotion. Je revois la boîte s'ouvrir, l'or étinceler. La forme de l'animal émerger de l'obscurité de son écrin. Les pièces de l'armure qui viennent épouser le corps de mon maître, le revêtir de brillance. Son air gêné quand il regarde dans ma direction.

- Shura, ferme-moi cette bouche ! Ce n'est pas la 1ère fois que tu vois une armure d'or, tout de même !

Il sort de la pièce, emportant la lumière comme si elle s'était figée dans le métal.


Je ne suis pas le seul enfant dans le Sanctuaire. J'ai d'abord découvert celui qui m'espionnait le jour de mon arrivée. Aiolos habite avec Shion. Mais il n'est pas le seul. Son tout jeune frère, un bébé en fait, Aioria et les jumeaux Kanon et Saga sont aussi logés dans le palais du Pope. Je m'entends bien avec Aiolos. Il me protège quand les jumeaux m'ennuient.


Les jumeaux. Je me souviens encore de leur rencontre.

Les escaliers me semblent sans fin. Les yeux fixés sur les marches, comme d'habitude, j'essaie de les compter. Une ombre s'allonge soudain sur le marbre. Elle emporte avec elle la brillance de la pierre et mon compte. Je relève la tête lentement. Aurais-je dérangé un Chevalier ? Je retiens mon souffle.

Je respire à nouveau quand je détaille la silhouette. Pas d'armure, juste une tenue d'entraînement. Il a l'air un peu plus âgé que moi. juste quelques années, pas plus. Ses cheveux sont étonnants. Ce bleu. Est-ce naturel ? Il me parle, se présente. Saga. Je hoche la tête, énonce mon prénom. Je le vois sourire et me tendre la main en signe de bienvenue.

- Bienvenue dans quoi ?

Il se retourne, monte les dernières marches.

- Bienvenue dans la Maison qui sera bientôt la mienne. Celle des Gémeaux.

Aux côtés de Saga, je traverse cette Maison vide d'habitant. Son intérieur est si triste. Si j'écoute bien, j'ai presque l'impression d'entendre les murs pleurer. Alors, c'est comme cela, lorsqu'il n'y a plus de chevalier pour porter l'armure d'or liée au Temple ? Cette détresse, cette tristesse. Elles me glacent le sang. Au détour d'un couloir, il me semble avoir entrevu l'armure des Gémeaux pleurer.

Je suis pressé d'être libéré de cette douleur oppressante. Je dépasse Saga dans le dernier couloir, à la recherche de la lumière. J'entends son pas disparaître derrière moi.

Le soleil inonde l'espace. Je dois mettre la main au-dessus des yeux pour ne pas foncer sur les statues qui bordent la terrasse. Un sifflement retentit lorsque je passe un piédestal. Je me retourne vivement et découvre Saga assis contre la pierre.

- Comment as-tu fait ? Tu étais derrière moi.

- Tu ne connais pas la téléportation ? - Il saute au pied de la statue, me regarde narquois. – Il ne t'apprend pas cela Orreaga ?

Gêné, je ne sais pas quoi lui répondre. Il me tourne autour. Son sourire. Il ressemble à un chat qui s'apprête à jouer avec une souris.

- Tu n'es peut-être pas assez doué pour cela. Ou tu n'es pas celui destiné à la porter.

- À porter quoi ? Orreaga a dit que j'étais trop jeune pour l'instant. Qu'il m'apprendrait.

J'ai du mal à retenir ma colère. Je n'admets pas qu'il s'en prenne à mon maître. Je me fiche qu'il soit plus grand, plus fort que moi. Je ne le laisserai pas prononcer une parole de plus. Je serre les poings, me mets en garde.

La voix dans mon dos me cloue sur place. Saga ? Je me retourne, regarde éberlué les 2 copies du même être autour de moi.

- Ce n'est pas bien de te jouer ainsi de lui, Kanon. Seuls les Chevaliers du Bélier maîtrisent la téléportation ici. Mon frère n'en est pas plus capable que moi, Shura.

- Des jumeaux ? Vous êtes jumeaux ?

Je m'éloigne tandis qu'ils se rapprochent l'un de l'autre. Mêmes vêtements, même taille. Je me demande un instant s'ils ont des pensées communes. Cela doit être si étrange. Savoir qu'un autre soi existe. L'avoir en face de soi, pouvoir lui parler, chercher une différence. Je dois être perdu dans mes pensées depuis un moment. L'un d'eux me secoue l'épaule.

- Hé, ho ! Tu dors debout ?

- Doucement, Kanon. Il ne doit pas avoir vu souvent des jumeaux.

- Ouais, faut dire que tu ferais peur à n'importe qui.

Il m'a fallu un peu de temps pour trouver les différences entre eux. L'azur des cheveux, plus clair chez Kanon. Cette certitude dans les yeux de Saga, comme s'il savait qu'il aurait un jour le monde entre ses mains.


Parfois, les autres s'entraînent. Je reste alors assis avec Shion et Aioria sur les marches des arènes. J'ai beau être habitué à la présence du Grand Pope, je me sens toujours si petit devant lui, même si c'est réellement le cas. Je le regarde du coin de l'œil, serrant son protégé dans ses bras. Je trouve ces sourcils si bizarres. Comment est-il possible d'en avoir de tels ? J'ai l'impression qu'il devine mes pensées quand il éclate de rire devant mon air investigateur. Je tourne la tête vers le centre des arènes.

Les jumeaux sont puissants au combat, mais mon préféré c'est Aiolos. Je crie à chacune de ces victoires, serre les poings quand je le sens en difficulté. A côté de moi, Shion rit de mon enthousiasme. Je voudrais tant devenir comme Aiolos.

Orreaga dit que je suis trop jeune pour m'entraîner comme eux. Et que ce n'est pas le bon endroit. Son seul « entraînement » avec moi consiste à me faire courir à sa suite sur ces rochers et pentes escarpées. Je crois que mon maître me prend pour une chèvre.

Le soir, je regarde le soleil se coucher sur le Sanctuaire. Les marbres blancs qui s'illuminent, la lumière qui lutte contre l'obscurité et finit par mourir en ayant inondé le monde de couleurs chaudes. C'est si beau. Je me sens si bien. J'aimerais rester ici. Je voudrais que le temps se suspende maintenant.


Orreaga a dit que nous partions demain