Je serre contre moi mon balluchon, relève la tête vers mon maître. Alors, c'est vrai, nous partons ? Je dois encore tout quitter ? Tout laisser ? Saga, Kanon, Aiolos et son frère ? Les jeux après les entrainements, les histoires de Shion sur fond de soleil couchant ? C'est ça que tu veux vraiment, Orreaga ? Déchirer encore mon univers ? Cela ne t'a-t-il donc pas suffi de m'arracher à l'orphelinat. Me donner tout ceci et me l'enlever. Est-ce cela la leçon que je dois retenir, maître ? Toute ma vie ne sera-t-elle que cela : devoir couper les ponts ? Tout perdre à chaque fois ?

Ne reviendrons-nous pas sur nos pas ? Nous pouvons encore le faire. Il suffit de remonter ces marches, entrer à nouveau dans ce que je considère comme ma maison. Nous pourrions déposer nos affaires, rouvrir les pièces. Et rendre la vie au Xème Temple. Ce n'est pas si compliqué. Et pourtant, tu ne le feras pas.

Tout ce que je vivais ici glisse lentement vers le souvenir. Je pensais que cela durerait tout le temps. Vivre sans contrainte temporelle, un éternel présent. Mon dernier rêve d'enfant. Ton enseignement du jour vient de le briser. Est-ce que tu réalises seulement cela ?

Dois-je oublier le soleil se levant sur le Sanctuaire ? Ses rayons entrant dans la Maison du Capricorne ? Les dessins qu'ils laissent sur les colonnes lorsque le jour fait faiblir l'obscurité ? Les bruits de la nuit qui me semblaient si effrayants, emplis de menaces les premiers jours mais auxquels je me suis habitué ? Cette musique nocturne qui accompagne la voix d'Orreaga quand il me borde ?

Et puis, cet endroit où nous nous retrouvons tous après les entrainements. Là, cachée dans la montagne, cette maisonnette que nous avons construite avec des pierres trouvées dans le Sanctuaire. Ce lieu secret où nous nous asseyons tous en rond. Notre cachette où il n'y a plus de « futur » Gold. Là où nous redevenons enfin ce que nous sommes : des enfants que le destin a emportés dans son tourbillon. Nos fous rires aux blagues de Kanon. Les yeux sombres de Saga quand son jumeau passe les bornes. Regarder encore Aioria qui s'endort dans les bras de son grand frère. Je voudrais que tout reste comme cela. Pourquoi me priver de ces moments, Orreaga ?

Je sais qu'il fait chaud, mais le froid qui rampe dans mon cœur est si fort. Je sens ses doigts s'étendre sur ma peau, s'insinuer dans mes articulations. Si puissant qu'il me cloue sur place. La séparation est si rude. Ca fait si mal, maître.

Aioria quitte la main de Shion et me serre contre lui. Pour une fois, Kanon ne trouve rien à dire.

Aiolos s'approche de moi. Je crois que c'est lui que je regretterai le plus. Je suis incapable d'entendre ce qu'il me dit. Si concentré sur la douleur du départ. Tellement conscient de ce que je laisse. Il me serre dans ses bras, le son de sa voix brise enfin le mur de silence. « À bientôt, Shura »

A côté de moi, Shion s'éloigne et laisse Anaël parler à mon maître. Leurs paroles ne sont qu'un murmure. Il me semble déceler un geste retenu, une main qui s'élève et retombe.

Aiolos me lâche. Je suis sur le point de pleurer.

Ai-je vraiment vu cette tristesse dans les yeux de l'ange ?