Merci à mon Capricorne pour son idée géniale des archives! :)


C'est si dur. Voilà plus d'un an que nous sommes arrivés ici, dans cette maisonnette en Espagne. Elle est coincée au pied d'une montagne, lovée entre les rochers, rustre et pourtant accueillante.

Je me souviens du visage d'Orreaga lorsqu'il l'a aperçue de loin. Il était si taciturne depuis son départ du Sanctuaire. Il avait dû aussi laisser tant de choses là-bas. C'est la 1ère fois que son regard s'illuminait depuis notre départ. Il semblait retrouver une vieille connaissance, une amie à qui l'on n'a pas écrit, mais à qui l'on pensait pourtant souvent.

C'est là qu'Orreaga s'est entraîné et son maître et le maître de son maître. Le poids de cette filiation pèse si fort sur mes épaules le 1er jour de mon « vrai » entraînement.


Quoi ? Eclater cette pierre ? Comme cela à mains nues ? Ressentir la matière, ce qui la fait exister, la maintient soudée. Et tout rompre ? Je ne comprends pas. C'est une simple pierre.

Je ferme les yeux, essaie de me concentrer. Je n'entends rien d'autre que le battement de mon cœur. Et je ne vois rien. J'ai si peur de te décevoir Orreaga. J'inspire profondément. Et je frappe cette pierre, espérant naïvement un miracle. Comme si la compréhension allait naître d'elle-même.

Je sens les os de mon auriculaire résonner sous le coup, trembler. Ils essaient d'encaisser le choc avant de rompre. La douleur, la déception. Je ne sais pas ce qui fait le plus mal. Les larmes montent dans mes yeux tandis qu'Orreaga s'approche de moi.

Il se met à ma hauteur comme il l'a fait tant de fois, ébouriffe mes cheveux, attrape ma main. « Montre-moi » J'ai si mal. Il regarde un instant ma main endolorie, relève la tête.

- Ce n'est rien. Enfin, presque rien.

- Mais je… Je n'ai pas réussi.

Les sanglots font trembler ma voix. Son sourire s'élargit.

- Je n'ai jamais dit que tu devais réussir du 1er coup. Mais (il pose la pointe de son index à hauteur de mon cœur) là, se trouve la force qui te permettra d'y arriver. Tu doutes peut-être, mais elle est là. Tu dois juste arriver à l'écouter, à l'apprivoiser. Shion ne peut pas se tromper. Je ne peux pas me fourvoyer non plus. Recommence.

Et j'ai continué, frappé à nouveau cette pierre. Au point d'avoir la main en sang. Et puis, je l'ai senti. Palpitante en moi. Si ténue au début. Fermer les yeux, la sentir grandir en moi. Voir ce que cache la matière, la structure. Visualiser les liens. Imaginer en souriant l'épée. Tout trancher.

Les débris de la pierre retombent autour de moi. Je ris. J'ai réussi ! Je l'ai vue ! Elle était là ! Je me retourne vers Orreaga. Son sourire, son regard en ce moment me plaisent tant. Je rougis. J'ai un peu l'impression qu'il ressemble à un père fier de son fils.

Les entraînements se sont succédé. Les pierres étaient de plus en plus grosses. Le jour où mon épée a éventré la falaise, Orreaga est resté tard le soir sur la terrasse. Je le cherchais dans la maison et je l'ai trouvé, là, assis sur le sol à regarder le soleil mourir. C'est la 1ère fois qu'il m'est apparu si vieux. Pourtant 42 ans, cela n'est pas tellement. Les lumières dorées ont caressé ses rides. Il a soupiré quand la chaleur de l'astre l'a effleuré encore un instant avant de disparaître derrière les montagnes. J'ai vu ses lèvres murmurer un mot que je n'ai pas perçu.


Orreaga est bizarre depuis quelques jours. Il sifflote, regarde le ciel en souriant. Il n'écoute pas ce que je dis, perdu, les yeux dans le vague. Son attitude a débuté le jour où le facteur, rouge, essoufflé d'être monté à pied jusqu'ici, lui a remis cette lettre. Les yeux de mon maître ont pétillé quand ils se sont posés sur l'enveloppe, sur cette écriture.

Il nous a plantés là, le facteur et moi. Partant avec sa lettre à l'autre bout de la terrasse, comme un enfant emportant un trésor. Ses doigts ont défait frénétiquement l'enveloppe, le sourire qui s'est installé sur ses lèvres à la lecture des mots n'a pas disparu depuis.


Il fait si froid ce matin. Je m'extrais du lit, frissonnant. J'enfile rapidement un manteau, mes bottes. Je cours dans la neige jusqu'au torrent qui coule un peu plus bas. Pourvu qu'il ne soit pas gelé. Je souris, regarde la vapeur que mon souffle éveille dans le froid. C'est vrai que je peux toujours briser la glace avec Excalibur. (Orreaga dit que c'est le nom que porte mon épée), mais je n'ai pas envie de trancher la beauté de l'hiver. Je m'accroupis au bord de l'eau bondissante entre les berges gelées. Je remplis le seau, retourne en courant vers la maison.

Je trouve mon maître accroupi devant l'âtre en train de raviver le feu. Il tourne la tête à mon arrivée, souris.

- Tu es déjà levé ? C'est un jour spécial aujourd'hui. Il n'y a pas d'entraînement.

- Un jour spécial ?

- Shura (Il rit), quel jour sommes-nous ?

- Ben, (Je fouille dans ma mémoire. Les jours paraissent s'écouler sans intervention du temps, ici. Rien ne ressemble autant à la veille que le lendemain) 10 ou 12 janvier.

- Le 12. Et ?

- C'est mon anniversaire !

Il sourit, me prend dans ses bras « Bon anniversaire, Shura ».

Je ne sais pas pourquoi j'ai cette boule au creux de l'estomac. Pourquoi ces larmes qu'il essuie sur ma joue d'un revers de la main. Ses yeux bruns me regardent si tendrement.

Il prend ma main, y dépose un objet froid. Referme mes doigts dessus. Une clef.

- Tu te rappelles la pièce toujours fermée dans la Maison du Capricorne ? C'est la bibliothèque. Avec toutes les archives des générations antérieures. Mon maître, son maître. Encore avant. J'ai fait faire une copie de la clef. Elle est pour toi. Tu pourras y aller quand tu voudras.

Des archives ? Des récits des Guerres Saintes ? D'autres apprentis devenus des Chevaliers ? Être un maillon d'une immense chaîne qui remonte à la nuit des temps. Je n'ai peut-être que 7 ans, mais je mesure pleinement la valeur de ce cadeau. Je crois que je ne suis plus cet orphelin face à cet étranger. Non, je sais. Je fais partie de quelque chose, je ne suis plus seul.

La porte s'ouvre comme un courant d'air. Le froid envahit la pièce, les flammes du feu vacillent sous le vent. Une silhouette encapuchonnée passe le seuil, rapidement suivie de 2 autres. Je sens l'aura de mon maître s'agiter alors qu'il se relève lentement, avance vers les nouveaux arrivants, écartant les bras en un geste de bienvenue.

- Je suis ravi de vous accueillir dans cette humble demeure.

« Ca », répond l'étranger en ôtant la neige de son capuchon, « pour être humble et perdue au milieu de nulle part, tu as tout à fait raison, Cabri ».

Le capuchon tombe, révélant le regard azur et les boucles d'or d'Anaël.

- Alors, il paraît qu'il y a un anniversaire quelque part ? Bon anniversaire, apprenti-Chèvre. Je vous ai amené des invités. Allez, les apprentis, présentez-vous.

Il pousse les derniers arrivants vers nous.

- Nous avons ici (il enlève la capuche, révélant un visage au sourire narquois et un regard hanté par l'ombre) Angelo.

- Alors, c'est ça un lieu d'entraînement ? Une maison de bergers, oui ! Où sont les ennemis à tuer ? Que je me repaisse de leur douleur.

-On se calme, Angelo. Tu seras couvert de sang à satiété bien assez tôt. Oui, il est un peu, comment dire, particulier. Et voici Aphrodite.

L'ange n'a pas le temps d'ôter la capuche qu'elle se baisse, révélant une mer de cheveux turquoise et un visage aux traits fins. Une fille ? J'ai dû parler tout haut car la fille en question s'avance vers moi et me gifle.

- Ouvre un peu les yeux ! Je suis un garçon.

- Ouais, et c'est étonnant. T'aurais été trop mignonne avec des tresses, répond Angelo.

- Non, mais c'est fini, tortionnaire d'animaux !

Anaël s'interpose entre les deux, soupire en regardant mon maître.

- Et c'est comme ça depuis la Suède. Je suis content de prendre l'avion, moi ! Les trajets auraient encore été plus longs.

- Débarrassez-vous de ces manteaux mouillés et venez vous réchauffer.


C'est si étrange comme leur présence fait vivre cette maison. Mon maître déjà d'humeur joviale les derniers jours est totalement ravi. Je sens la chaleur émaner de son Cosmos et de celui d'Anaël. Je ris à l'air outré d'Aphrodite quand Angelo l'ennuie. C'est un peu comme avant. Là, au Sanctuaire.

Le soir, je dois partager ma chambre avec eux deux. Je sais que nous restons éveillés trop tard, que mon maître entend sûrement nos murmures. Mais il doit être d'accord avec cela. C'est un jour particulier, il a dit. Mon anniversaire et la découverte de 2 amis. Amis. Est-ce le bon terme ? Je ne les connais depuis seulement quelques heures. Pourtant, j'ai l'impression que nous resterons ensemble plus tard, quoi qu'il arrive. Je m'endors en écoutant Aphrodite chanter des berceuses de son pays. Il paraît qu'il y fait froid. Très souvent.