Grèce, piste d'atterrissage réservée au Sanctuaire

Au grand bonheur d'Orreaga, la boîte de conserve volante daigna enfin poser ses roues sur le sol. Quel soulagement ! Terminée cette impression d'être suspendu dans le ciel par un fil prêt à se casser. Plus de trous d'air, de soubresauts. Rien que cette bonne vieille terre bien rassurante sous ses pieds. Il exultait, respirant l'air pur de l'extérieur. Ce n'était pas comme l'air vicié de cette cabine. Il était ravi d'avoir retrouvé la terre ferme. Pour un peu, il se serait pris pour le souverain pontife en embrassant le sol à la descente de l'avion.

Le Capricorne se retourna. Derrière lui, cela traînait. Aphrodite ne lâchait pas Leila d'une semelle, serrant la main du Chevalier d'argent de toutes ses forces. Il s'agrippait à la jeune femme comme si… - le Cabri déglutit – elle était sa mère. Evidemment, il ne lui appartenait pas de juger la pratique du Sanctuaire, mais il était clair qu'une présence maternelle auprès des enfants ne serait pas une mauvaise chose. Même si la plupart des apprentis étaient orphelins, une figure féminine, à défaut de maternelle, dans leur entourage ne pouvait que leur être profitable. Il essaierait de parler à Leila. Peut-être, pourrait-elle de temps en temps s'occuper aussi des enfants ?

Encore sur l'escalier mobile, Anaël exhortait Shura et Angelo à descendre. Les deux grands avaient pu visiter le cockpit durant le vol. Evidemment, ils avaient voulu piloter, requête que le commandant, en phase d'approche, avait refusée. Même si Shura n'avait pas apprécié la décision, il avait néanmoins regagné sa place, boudeur, sans trop faire d'histoires. Pour Angelo, cela avait été autre chose. Anaël avait dû intervenir, lui rappeler qu'un élève devait écouter les adultes et son maître avant de canaliser la montée de Cosmos du garçon. Vaincu par la force tranquille du Chevalier du Cancer, l'apprenti avait baissé les yeux et contenu sa rage. On avait frôlé la catastrophe aérienne. Tout ceci ne faisait qu'ajouter à la méfiance d'Orreaga pour la technologie… Anaël aurait du fil à retordre avec un tel apprenti.

Le Capricorne soupira et tendit son regard vers les montagnes pierreuses devant lui. Encore quelques heures de marche et il retrouverait sa Maison et sa vue immuable sur le Sanctuaire. L'ombre et la fraîcheur bienfaisante du marbre, la porte du salon qui grinçait, l'eau à foison dans la salle de bains. C'était aussi bon de revenir chez soi. Il s'arrêta, se perdant dans ses pensées où se mêlaient la solitude bienfaisante dans la maisonnette en Espagne et le confort parfois bienvenu du Xème Temple. Il allait de l'un à l'autre, regrettant l'un quand il était dans l'autre.

Un coup dans son dos le fit se retourner. Shura, qui venait de le percuter, se frottait le nez.

« Pourquoi vous êtes-vous arrêté si brutalement, Maître ? »

Orreaga haussa un sourcil. Non, il n'allait pas étaler ses états d'âme sur le tarmac de l'aéroport.

« Cette question est stupide. Je vous attendais. »

Il ébouriffa au passage les cheveux de son apprenti. Un peu gêné, Shura recula. C'est vrai qu'il grandissait. Voilà, qu'il n'aimait plus les marques d'affection devant les autres. Même si le soir, il avait encore besoin de se blottir contre lui pour écouter les histoires mythologiques qu'il lui racontait. C'était leur moment à eux, l'instant où le jeune apprenti redevenait vraiment un enfant. Le temps passait. Inexorablement.


Sanctuaire, au bas des marches

Shura regardait avec admiration et étonnement les deux Ors qui s'avançaient vers le petit groupe. Les plumes dorées vibraient doucement sous le vent. Les reflets du soleil sur l'armure aux doubles visages lui faisaient mal aux yeux. Il mit sa main pour se protéger du soleil lorsque les Chevaliers arrivèrent à sa hauteur.

Des mains gantées d'Or enlevèrent lentement le heaume de Gemini, laissant libre cours à la cascade de cheveux azur. Le regard chaleureux de Saga se posa sur les nouveaux venus.

- « Soyez les bienvenus au Sanctuaire.

- Sa… Saga ? Aiolos ? Vous avez vos armures ? », balbutia Shura, des étoiles dans les yeux. Un clin d'œil masqua un instant un œil couleur océan :

- Comme tu vois ! Le prochain sera peut-être toi. »

L'apprenti-Cabri bomba le torse à cette idée, s'imaginant avec l'armure d'Or sur ses épaules. Il serait trop classe ! Un peu comme Anaël. Et il ne ferait pas comme son maître. Ah non, lui, il la porterait tout le temps. Sa rêverie dorée fut interrompue par un coup de coude dans ses côtes.

« Eh, la Chèvre, tu nous présentes ou tu gardes tes copains Gold pour toi tout seul ? »

Shura manqua d'assassiner le Crabe du regard, mais Aiolos s'avança en souriant. Il tendit une main à Angelo.

« Aiolos. Aiolos du Sagittaire. Et voici Saga des Gémeaux »

Le futur crustacé décroisa les bras et serra la main de l'Archer. Evidemment, il serra bien plus que d'ordinaire, histoire de bien montrer qu'il était fort, très fort. Et qu'il ne s'en laisserait pas compter par les autres. Il était un homme, un vrai, quoi !

A côté d'Angelo, Aphrodite papillonnait des yeux et détaillant Saga. Il semblait, comme Leila, le trouver à son goût. Il lui tira les cheveux pour lui signaler sa présence. Saga se frotta la tête et posa son regard sur le bleuté.

« Moi, c'est Aphrodite. Et je suis pas une fille ! »

Le Gémeau se pencha en souriant :

« Bien sûr que tu n'es pas une fille. Cela se voit. Tu dois être le second apprenti d'Anaël. Je suis ravi de te rencontrer. »

Il serra à son tour la main d'Aphrodite qui s'empourpra jusqu'aux oreilles. Un grand lui disait qu'il était content de faire sa connaissance. Et pas n'importe lequel, un Chevalier d'Or ! Le futur Poissons s'intéressa au second Chevalier. C'était vraiment joli, cette armure. Ces épaulettes, toutes ces plumes, et surtout cela brillait. Est-ce que son armure aurait des ailes aussi ? Anaël lui avait dit que son totem était les Poissons. Il lui avait d'ailleurs raconté la jolie histoire d'Aphrodite (c'était la déesse qui avait le même nom que lui !) et d'Éros qui, transformés en poissons, avaient lié leurs queues avec un ruban pour ne pas se perdre. Peut-être aurait-il des nageoires ? Ou son armure était-elle une sirène ?

A côté de lui, Angelo se vantait auprès d'un Aiolos qui semblait très intéressé par les prouesses inventées du crustacé. Et lui, son armure ? Avec des grosses pinces sur les côtés de la tête ? Aphrodite pouffa, générant l'incompréhension chez Saga.

Un peu en retrait, les mains derrière le dos, Kanon pestait. Pourquoi devait-il attendre que son frère devienne potentiellement Grand Pope pour hériter d'une armure ? Cette tradition était stupide. Et les autres, là, béats devant son frère et le Sagittaire. Pourquoi n'avait-il pas le droit à une belle armure lui aussi. Il avait le même âge et était aussi puissant que Saga, après tout ! De frustration, il shoota sur une pierre qui alla s'écraser contre le socle d'une colonne. Il tourna le dos et s'éloigna sans un regard pour le petit groupe. Il avait envie de tout détruire sur son passage, montrer aux deux nouveaux que, lui aussi, il méritait une armure. Il fallait qu'il se calme. Il se mit à courir en direction de l'océan. Les ruines de l'ancien temple surplombant la mer étaient son exutoire. C'était le sol endroit où il n'était pas écrasé par la comparaison avec son frère parfait. Saga le doux, Saga le généreux et l'obéissant. Saga le fort. Saga… Saga… Toujours Saga. Il se laissa tomber sur le vieux sol de marbre. Les embruns jouaient avec ses cheveux, vaporisaient leur eau sur son visage. Petit à petit, il se calmait, tendait son Cosmos vers l'océan, embrassait ce monde liquide du regard. On devait être si bien dans l'eau. Un jour, quand il en aurait marre de tout ce bazar, des armures d'Or qu'on lui refusait, de tous ceux qui vénéraient son frère, quand il ne supporterait plus de voir ce reflet si parfait de lui-même, il partirait.


Sanctuaire, quatrième Temple

La bougie éclairait le visage d'Anaël. Elle reflétait sa lumière sur sa peau, dansait dans son regard. Il posa négligemment la coque de la pistache sur l'assiette, croquant dans la graine. Pour la vingtième -, ou trentième ?- fois depuis leur retour au Sanctuaire, il écoutait les doléances d'Orreaga.

- « Il n'est pas prêt. Et il ne le sera pas d'ici cinq jours.

- Et alors ? Angelo est trop sanguin et Aphrodite débute dans la maîtrise des arcanes des Poissons. Ce n'est pas pour cela que je leur refuse l'accès au tournoi.

- Tu ne comprends pas, Crabe. S'il se faisait mal en combattant, s'il était déçu d'être battu ? Pire s'il se faisait écraser par un apprenti plus fort que lui…

- Ce serait normal. Et une bonne leçon. Comment veux-tu qu'il connaisse son niveau s'il ne se frotte jamais aux autres. C'est pour cela que ces tournois ont été instaurés.

- Tu parles de ce que tu ne connais pas, Monsieur l'Ange entraîné en cachette par Elmo au fin fond de nulle part. Tu n'as jamais dû participer à ces concours !

- C'est vrai que tu as l'air traumatisé d'y avoir pris part, et que tu n'as obtenu aucune armure à cause de cela.

- Ne te moque pas de moi, Anaël. Je ne veux pas qu'il se fasse mal, c'est tout. »

La main de l'Ange délaissa le tas de pistaches, s'avança à la rencontre de celle d'Orreaga sur la table.

« Tu ne pourras pas toujours être là pour le protéger, Cabri. Il faudra bien qu'il connaisse sa valeur. Qu'il gagne ou qu'il soit éliminé au premier tour n'a pas d'importance. Toute expérience est bonne à prendre. »

Il serra doucement les doigts entre les siens, amena à ses lèvres la main du Capricorne. Un sourire passa sur son visage quand il embrassa doucement le dos de la main d'Orreaga.

Derrière la porte entrouverte un apprenti-Cabri fulminait. Bras croisés, il boudait. Comme cela, son maître croyait qu'il se ferait éjecter dès le premier tour ? Qu'il n'était pas prêt ? A quoi ces longues heures à essayer de comprendre comment fonctionnait Excalibur avaient-elles servi ? Pourquoi n'avait-il pas confiance en lui ? Il allait lui montrer qu'il n'était pas mauvais. Qu'il était meilleur qu'Angelo et Aphrodite, meilleur que les autres apprentis. Il sortit sur la terrasse, rageant encore contre Orreaga et sa méfiance. Il allait voir… Il allait voir… Et tout le monde serait étonné par la puissance de Shura, le futur Capricorne !


Sanctuaire, les arènes

L'arène prenait une autre dimension sous la nuit. La lune n'éclairait que faiblement son cercle parfait. Les pierres semblaient dormir. Le sable était repu des coups, de la sueur et du sang. Les nuages passaient dans le ciel, voilaient l'astre. Ils mangeaient avidement sa lumière. Shura frissonna un peu. Même si l'on était en plein été, au beau milieu de la nuit, il faisait tout de même frais.

« On fugue, Cabri ? »

L'apprenti-Capricorne sursauta. Une forme agile atterrit devant lui. Accroupi sur le sol, Kanon releva la tête. Un furtif rayon de lune vint frapper sa toison azur, laissant le temps au jeune caprin d'entrevoir un clin d'œil :

« On se rebelle maintenant ? Voilà qui est amusant. Et étonnant de la part du chevreau. »

Gêné d'avoir été découvert, Shura tritura sa tunique.

- « J'ai surpris une conversation entre mon maître et Anaël.

- Et alors ? Orreaga et l'Ange sont toujours fourrés ensemble. »

Un éclat de rire ébranla le calme de la nuit. Kanon, content de sa petite plaisanterie, se releva.

- « Arrête de dire des bêtises. C'est juste que…

- Que quoi ? Tu vas attendre le lever du soleil pour raconter ?

- Orreaga croit que je suis trop faible pour le tournoi. Il a peur que je me fasse mal.

- Et… Tu es vraiment trop faible ?

- Je suis pas nul ! Je sais me défendre et je les mettrai tous au tapis.

- Alors, il n'y pas de problème. Tu n'as qu'à montrer à Orreaga que tu es fort et qu'il se trompe. Toi, tu n'es en compétition avec personne pour ton armure… »

L'azuré frotta ses mains pleines de sable, se retourna et se dirigea vers la sortie des arènes.

« Kanon ! Attends ! Pourquoi tu n'as pas eu aussi une armure ? Pourquoi c'est Saga et pas toi ? »

Le jumeau stoppa net sa marche. Son poing se crispa dans les bandages. Le silence de Nyx tomba à nouveau sur les choses, les personnes. Shura se mordit la lèvre. Il avait posé la question de trop. Kanon devait être très déçu de voir son frère avec l'armure. Peut-être jaloux aussi. Et surtout, cela ne le regardait pas. Le vent jouait dans les cheveux du jumeau, les faisant onduler sous son souffle.

« Parce que… Parce qu'il n'y a qu'une seule armure des Gémeaux. Parce que c'est Saga. Que cela a toujours été Saga. »

Il reprit sa marche sans un regard en arrière. Cela faisait une drôle de boule dans l'estomac de Shura. Il vit encore Kanon remettre en place une mèche de ses cheveux avant qu'il ne se fasse avaler par l'obscurité du corridor des arènes.

« Ton maître arrive, Cabri. »


Sanctuaire, quatrième Temple

Sur la terrasse de la Maison du Cancer, Anaël soupira en regardant son Capricorne s'éloigner. Orreaga avait failli avoir un arrêt cardiaque en constatant que son élève avait délaissé son lit. L'Ange avait essayé de le rassurer. Après tout, on ressentait clairement le Cosmos du chevreau dans les arènes et il rentrerait bien tout seul. Mais le Capricorne n'en avait fait qu'à se tête. Et fonçait dans les escaliers.

Il délaissa la course descendante d'Orreaga et leva la tête vers les étoiles. Instinctivement, comme la plupart des autres Chevaliers, il cherchait sa constellation. Ses étoiles protectrices, sa représentation dans les cieux. Les nuages entravaient sa recherche. Ils étaient nombreux. Même la lune avait du mal à lutter. Cou levé vers le ciel, il attendit encore un peu.

Le voile cotonneux s'écarta enfin, révélant la constellation du Cancer. Au fur et à mesure que les étoiles apparaissaient, Anaël murmurait leur nom, comme on le fait lorsque l'on retrouve de vieux amis : « Al Tarf, Acubens, Tegmine, … » L'amas de Praesepe diffusait une intense lumière. Il brillait plus que d'ordinaire. De nombreuses âmes devaient franchir cette porte pour renaître cette nuit. Un frôlement suivi d'un frisson dans sa nuque ramena son regard sur la terre. Une odeur de coings mûrs emplissait l'air. Il y eut un nouveau souffle dans ses cheveux. L'Ange sourit et déclama dans la nuit : « J'invoque la Nymphe Mélinoé, souterraine, au péplos couleur de safran, qu'enfanta, auprès des sources du Kokytos, la vénérable Perséphone, dans le lit de Zeus Kroniôn, à laquelle le subtil Ploutôn s'unit aussi par ruse. (1) »

Des yeux de chouette apparurent devant lui. Un visage se forma lentement autour d'eux. L'une moitié aussi blanche que la plus pure des albâtres, l'autre sombre comme l'onyx.

« Mélinoé. Cela fait longtemps que tu n'es plus venue. Est-ce l'ouverture de la Crèche qui t'attire ? »

Des mèches blanches et noires se matérialisaient autour du visage. Le corps aux teintes mêlées prenait forme. La déesse issue de l'union des Enfers et du Ciel s'incarnait. Elle battit des cils tandis que ses pieds se posaient sur le marbre froid. Le claquement du vent dans sa robe, ce visage double sous la lune farouche. Et cette odeur sucrée. La déesse des ombres pouvait montrer un visage serein à ceux qui la connaissaient. Les lèvres de marbre et d'onyx répondirent :

- « Je voulais te voir. Le temps est proche, Anaël. Celui qui porte un regard unique sur le monde se réveille. Tu sais ce que cela signifie ?

- Je ne permettrai pas que cela arrive.

- Tu n'es qu'un homme. Les Moires ont parlé. Son sort est scellé. »

Le Cancer soupira, regardant la silhouette d'Orreaga qui approchait des arènes. Il frissonna tandis que la déesse continuait.

- « Tu ne pourras pas intervenir. Cela troublerait l'ordre des choses. Tu n'as d'autre choix que de t'incliner, Ange.

- Et si je refusais ?

- Nous ferons en sorte que tu n'aies pas le choix.

- Reste-t-il longtemps ?

- Son éveil est lent, mais chaque jour voit son corps immense vibrer un peu plus.

- Si tout cela est inéluctable, pourquoi m'avertir ?

- Pour que tu te fasses à l'idée de le perdre. »

Un brouillard enveloppa la déesse. Seuls subsistaient ses yeux bicolores.

« Parce que tu devras continuer. Seul. »

Les iris se refermèrent sur l'obscurité de la nuit. Froid. Anaël était glacé. Les mots de la divinité résonnaient dans son esprit : Seul. Ce terme-là était le pire de tous. Seul. Il effaça la larme qui prenait naissance au coin de son œil, termina le chant : « Je te supplie, ô Déesse, reine des souterrains, qui mènes les âmes aux limites de la terre, de montrer un visage favorable à ceux qui initient à tes mystères. (1) »

La larme chassée glissa le long des doigts dorés et tomba sur le sol. Le flot de ses jumelles coulait sous la lune maintenant libérée de l'emprise des nuages. Anaël s'adossa contre une colonne. Sa respiration hachée par le chagrin de ce qui serait, sa vue brouillée sur la vision d'Orreaga, au fond des arènes, qui serrait Shura entre ses bras.


(1) Les hymnes orphiques, Traduit du grec ancien par Leconte de Lisle