-1-
Boring Machines Disturb Sleep
« Gin-san ! Non ! N'appuie pas sur le bouton !
- Recule Patsuan!
- Gin-san! NOOOOON! »
BOOOM
- Fin -
Gintoki cligna des yeux. Il colla sous son nez la page qu'il venait de lire, comme s'il voulait en déchiffrer quelque sens caché.
« Gin-san ! Non ! N'appuie pas sur le bouton !
- Recule Patsuan!
- Gin-san! NOOOOON! »
BOOOM
- Fin -
Arrêt sur image. Gintoki tourna la page. Rien.
« Non mais c'est pas une manière de finir un chapitre ça ! Enfoiré de Sorachi ! Y pouvait pas trouver un moyen plus cool pour nous sortir de cette galère ? Non mais sérieusement, y a-t-il au monde un truc plus cliché qu'un bouton d'autodestruction ? Et pis d'abord, qui serait assez con pour appuyer dessus, hein ? »
Pris d'un doute, Gintoki rejeta un coup d'œil sur la dernière case du chapitre 555 de Gintama. Oui, c'était bien lui, Sakata Gintoki, qui venait d'appuyer sur un bouton affublé d'une énorme tête de mort.
« Ah, moi apparemment... Oi, je m'adresse à ce gorille d'auteur ! Comment veux-tu nous faire sortir des tréfonds du Jump si tu persistes à me faire passer pour un blaireau auprès des lecteurs ! Merde, on est classé juste avant Kochikame quoi ! Y a pas meilleur moyen pour couler un manga qu'un héro sans classe avec une coiffure à la con ! Ah oui, alors tant qu'on parle de cheveux, après plus de 10 ans, t'es toujours pas foutu de me dessiner correctement. Je suis pas aussi bouclé, bordel… »
Une fois lancé sur ses cheveux, Gintoki ne s'arrêta plus. Souffrant d'un complexe connu de tous à propos de sa tignasse, notre samouraï aux cheveux argentés se recroquevilla dans le canapé sur lequel il était affalé, tout en marmonnant des borborygmes incompréhensibles à propos de permanente. Une attitude à la limite de l'internement en psychiatrie.
En fait, quiconque mettrait le pied dans l'appartement dans son état actuel envisagerait sérieusement de prévenir les services sociaux. Le client se faisant rare (enfin, plus rare que d'habitude) chez les Yorozuyas, les membres de la petite entreprise s'étaient enfermés depuis plusieurs semaines dans une spirale sans fin d'inactivité. Le sol était jonché de bouteilles de lait-fraise et autres détritus en tout genre, tant et si bien qu'on ne distinguait plus la couleur originelle du parquet. L'une des bouteilles s'était renversée encore à moitié pleine (ou « déjà à moitié vide » pour Gintoki), et le liquide rose et poisseux avait infiltré la pile de Jump qui trainait par terre, rendant les pages collantes, et les textes illisibles. Rajoutez au tableau un homme à la santé mentale apparemment défaillante en train de se lamenter en position fœtale sur un vieux sofa à l'odeur douteuse, et vous avez touché le gros lot.
Shinpachi, à bout de nerfs, avec poussé une gueulante quelques jours auparavant et claqué la porte avec fracas, hurlant à qui voulait l'entendre que si ses deux associés voulaient vivre comme des porcs, il ne pouvait rien faire pour les en empêcher. Ce fut ensuite au tour d'Otose de débarquer comme une furie dans l'appartement, menaçant de demander à Tama de venir tout cramer si Gintoki ne se bougeait pas le cul. C'est ainsi que Shinpachi avait débarqué à contrecœur dans la journée, pour aider à rendre à l'appartement son apparence d'origine.
La première initiative du binoclard avait été de vider intégralement le frigo, dont le contenu commençait à muter en un écosystème autosuffisant. Gintoki avait protesté, affirmant avec l'assurance et la solennité d'un scientifique chevronné qu'il avait bon espoir de créer une nouvelle forme de vie. L'apprenti Frankenstein s'était ravisé en constatant l'état de décomposition avancé de son œuvre, et n'avait pas bronché lorsque le tout fut expédié dans la poubelle.
Shinpachi était ensuite parti faire les courses. Les Yorozuyas traversaient une période de vaches maigres, enfin, encore plus maigres que d'habitude. On pouvait même dire rachitiques. Bref, par conséquent, Shinpachi avait décidé de rationner le lait fraise et le sukonbu pour n'acheter que les produits de première nécessité, chose impossible avec Gintoki et Kagura dans ses pattes. Il était donc parti seul, sous la condition expresse que le ménage ait débuté à son retour. Sans trop y croire, il faut bien l'avouer.
Lorsqu'il refit son apparition, les bras chargés de sacs de courses remplis de produits bon marché, ce fut pour trouver l'appartement dans l'état exact où il l'avait laissé, avec Gintoki en plein monologue, et Kagura et Sadaharu…
« Gin-san, où sont passés Kagura-chan et Sadaharu ? »
Il fallut un moment à Gintoki pour que son activité cérébrale au ralenti ne saisisse la question et ses conséquences. Il se gratta l'arrière du crâne, manifestement en plein effort intellectuel malgré un regard plus inexpressif que jamais, quand la conscience le frappa soudain. Maintenant que Shinpachi avait amené le sujet sur le tapis, il n'avait plus entendu Kagura depuis un bon petit bout de temps. Et une Kagura silencieuse, c'était comme le calme qui précédait la tempête.
Shinpachi et Gintoki échangèrent un regard avant de se précipiter dans toutes les pièces de l'appartement à la recherche des quarante kilos de catastrophe ambulante qu'était la petite Yato. En vain. L'appartement était vide à par eux deux. Shinpachi poussa un soupir de soulagement.
« Elle est sûrement partie promener Sadaharu, tout simplement. Ce n'était vraiment pas la peine de s'inquiéter pour ça. »
C'est à ce moment qu'avec un parfait timing, ils entendirent les aboiements caractéristiques de Sadaharu résonner de l'extérieur. Gintoki et Shinpachi se précipitèrent vers la fenêtre qui donnait sur le local à ordures, et restèrent pétrifiés d'horreur à la vue du spectacle qui s'y déroulait en contrebas. Sadaharu était plaqué au sol en position de défense, tous crocs dehors et poils dressés. Devant lui, Kagura était agenouillée devant ce que Gintoki reconnu comme son échec expérimental que Shinpachi avait délogé du frigo et jeté aux ordures sans ménagement plus tôt dans la journée. Sauf que celui-ci avait triplé de volume et grossissait encore à vue d'œil.
Kagura leva la tête et les regarda avec l'expression émerveillée d'un enfant qui aurait un nouveau jouet. Sauf que le jouet en question était un magma de substance non identifiée qui menaçait à tout moment d'évoluer en une forme de vie primitive.
« Gin-chan ! Regarde ! Sadaharu 30 adore le sukonbu ! »
Gintoki sursauta à la remarque. Tout d'abord médusé par la scène qui semblait sortir tout droit d'un mauvais film de science fiction, il finit par retrouver ses moyens, et son pragmatisme légendaire prit le dessus sur son instinct de survie.
« Bien joué Kagura, tu as réussi à l'apprivoiser ! On va pouvoir se faire un beau petit paquet de fric avec ce truc, j'en suis sûr ! » répondit Gintoki, enthousiaste à l'idée que sa petite expérience n'avait pas été menée en vain.
Il s'imaginait déjà en train de vendre sa création à prix d'or à un collectionneur maniaque, le premier nom lui venant à l'esprit étant celui d'un certain Amanto obèse atteint d'un sévère syndrome de Noé.
« Non mais vous êtes en plein délire tous les deux, explosa Shinpachi. Y a pas moyen pour que quiconque veuille d'une horreur pareille ! Si quelqu'un nous voit en train d'essayer de refourguer cette chose, on se retrouvera avec les douanes, la PETA, le fisc et les services d'immigration sur le dos ! J'ai pas envie de finir mes jours en prison pour contrebande et expérimentation illégale sur animaux ! Merde, il continue à grossir. Si ça continue, à ce train, les voisins vont finir par le remarquer, ou pire, il pourrait nous tuer ! J'en ai marre de vos conneries ! Une situation de crise demande une solution radicale ! L'élimination par les flammes ! Tama-san ! Où est Tama-san... ! »
Pendant que Shinpachi se précipitait à la recherche du robot-ménager, accessoirement lance-flamme à ses heures perdues, Gintoki rejoignit Kagura en sautant par la fenêtre et atterrit en souplesse devant l'espèce de raclette mutante qui avait maintenant la même taille que Sadaharu. Tout deux observaient la chose avec la fascination de deux mômes devant une colonie de fourmis, quand Sadaharu 30 se recroquevilla d'un seul coup, saisi de spasmes, tout en émettant d'ignobles gargouillis. La chose semblait souffrir atrocement.
« Sadaharu 30 ! Qu'est ce qu'il t'arrive ? » s'inquiéta Kagura, devant le comportement anormal de son nouveau protégé.
Soudain, Sadaharu 30 grossit aussi vite qu'il avait rétréci, tout en poussant un cri sauvage. Le magma de substance inconnue se tordit dans tous les sens jusqu'à former quelque chose qui ressemblait vaguement à une bouche surmontée de deux yeux fluorescents.
Une nouvelle forme de vie était née ! Gintoki ne put s'empêcher de ressentir la fierté d'un père, une fierté bientôt remplacée par un sentiment de toute-puissance. Lui, Sakata Gintoki, avait réussi à engendrer en l'espace de quelques heures ce que Mère Nature avait mis des milliards d'années à créer. Il se redressa en bombant le torse et fut pris d'un rire digne d'un savant fou.
« Mouhaha, je te l'avais bien dit, Shinpachi ! Tu as refusé de me croire, mais grâce à ma persévérance, et avec mon œuvre, me voilà l'égal d'un dieu ! Allons, Sadaharu 30, regarde-moi ! Il est temps pour toi de reconnaître ton vrai maître ! Toi et moi allons dominer le monde ! »
Gintoki se planta droit dans ses bottes devant sa création, les bras en l'air comme s'il voulait invoquer la foudre. Sadaharu 30 planta ses yeux dans les siens. L'espace d'un instant, une connexion se fit entre la Bête et son Créateur. Ils se comprenaient. Gintoki le sentait. Son bébé allait obéir au moindre de ses ordres !
Sadaharu 30 étendit un membre qui ressemblait plus à un tentacule. Gintoki frémit. « Un premier contact ! » jubila-t-il. Il tendit la main doucement, pour ne pas effrayer la créature. Celle-ci marqua un temps d'hésitation, poussa un hurlement à réveiller les morts, et avec une force inouïe, envoya valser l'égal de dieu dans le décor.
Kagura se précipita en avant. « Gin-chan ! Tu vas bien ? TOI ! rugit-elle en s'adressant à Sadaharu 30. Espèce de marshmallow géant ! C'est comme ça que tu traites celui qui t'as élevé ? Maman va te donner une bonne correction ! » La petite Yato se tourna vers le gluant, prête à en découdre, quand elle fut arrêtée par Gintoki, qui se relevait des décombres en essuyant son nez ensanglanté.
« Laisse Kagura, c'est une affaire entre père et fils. Ne te mets pas en travers de ça… Oi ! Sadaharu 30, c'est Papa ! Écoute-moi, je peux comprendre que tu sois dans ta période rebelle. Tout le monde traverse une crise d'adolescence un jour ou l'autre, mais ce n'est pas une raison pour frapper ton père. Tu peux te confier à moi tu sais, tu peux tout me dire, je suis là pour ça. Que s'est-il passé ? Tu as de l'acné ? Un chagrin d'amour ? Ton coming-out ? PARLE-MOI ! »
Sadaharu 30 ne l'écoutait manifestement pas, et semblait encore moins disposé à se confier sur ses problèmes de cœur et de comédons. Il continuait à se tortiller dans tous les sens, comme un nouveau-né qui découvre son corps et ne sait pas trop quoi faire avec. Soudain, il se redressa, s'étira de tout son long en rampant contre le mur, et disparut par la fenêtre d'où Gintoki était sorti.
Gintoki le suivit dans la foulée, suivi de près par Kagura.
« Merde, il s'en va dans l'appartement. Si on le laisse faire, il va dégueulasser le parquet !
- Gin-chan, le parquet est déjà dégueulasse. Oh ! Le voilà ! s'exclama Kagura en apercevant un bout de gluant disparaître dans la cuisine.
- La cuisine, mais c'est bien sûr ! Il veut retourner d'où il vient ! Dans le frigo ! Non ! Sadaharu 30 ! » hurla Gintoki en débarquant à fond de train dans la cuisine. Il se plaqua contre la porte du frigo, tentant d'établir une communication.
« Espèce de sale gosse ! Je ne t'ai jamais dit que tu pouvais retourner dans ta chambre ! Tu veux finir Hikikomori, c'est ça ? Tu veux être la honte de la famille c'est ça ?
- Gin-san, bouge de là ! hurla la voix de Shinpachi derrière lui.
- Hein ? Tu vois pas que je suis en pleine mission de conciliation là !?
- Éloignez vous de la cible, Gintoki-sama. » La voix de Tama résonna comme un signal d'alarme dans le cerveau de Gintoki.
« Attends Tama ! Att- »
Trop tard. Tama, de son balais serpillière, avait déjà envoyé les flammes, carbonisant le frigo. Gintoki eut tout juste le temps de s'éloigner pour ne pas finir en méchoui. Malheureusement, Sadaharu 30 semblait être fait de substances hautement inflammables.
Sous la chaleur, il explosa, et la cuisine avec.
Otose prenait le frais sur le palier de son bistrot, une cigarette à la main. En plein milieu de l'après-midi, son bar était vide. Malgré l'odeur de clope qui flottait autour d'elle, elle avait senti un changement subtil dans l'atmosphère de l'air. Il allait bientôt pleuvoir. À son âge et avec son expérience, deviner les caprices de la météo était un jeu d'enfant. Elle soupira. Quand il pleuvait, son bar se transformait inévitablement en refuge pour sans abris. Même s'ils n'avaient généralement pas les moyens de payer leurs consommations, elle ne se sentait jamais le courage de les mettre à la porte. Elle était ainsi. Ce soir plus que les autres, elle aurait besoin de Catherine pour l'aider. Celle-ci était pour le moment fourrée dans quelque endroit peu recommandable. Rajouté à ça, Tama avait disparu, embarquée par Shinpachi quelques minutes auparavant. Ce que pouvait trafiquer les Yorozuyas, Otose s'en fichait, tant qu'ils ne troublaient pas son commerce. Avec le temps, la grand-mère avait renoncé à comprendre ce qui pouvait se passer dans la tête de cet homme irrationnel. Pas grand-chose de toute évidence.
Avec un énième soupir de désolation, Otose jeta sa cigarette, prête à retourner à la vaisselle qui l'attendait, quand un remue-ménage de tous les diables retentit à l'étage. Otose n'eut pas le temps de se demander ce qu'il pouvait bien encore se passer chez les trois demeurés, quand une explosion fit voler en éclat la devanture. Le panneau « YOROZUYA GIN-SAN » atterrit dans la rue, à deux pas de là où se tenait Otose quelques minutes auparavant. Celle-ci regarda, bouche-bée, un samouraï méconnaissable aux cheveux noirs comme du charbon, mais dont la permanente ne trompait personne sur l'identité, se planter tête la première tel une flèche en lieu et place du « GIN-SAN » de la pancarte.
Otose pensait avoir tout vu, quand un frigo calciné, d'où dépassaient des espèces de tentacules grillées, percuta avec la vitesse d'une météorite l'entrejambe du samouraï.
Sous le choc, Otose se retourna en levant les yeux, pour voir son appartement dévasté. Le mur des Yorozuya avait volé en éclat, et sur le balcon, se tenaient Shinpachi, Kagura, Sadaharu et Tama, immobiles et catastrophés.
Un silence de mort suivit, uniquement perturbé par la pluie de débris en tout genre qui retombait aux quatre coins de la rue. Pas vraiment le genre de pluie qu'attendait Otose.
Ce fut Tama qui brisa le silence.
« Cible éliminée. Mission terminée. »
Shinpachi se racla la gorge, très mal à l'aise.
« Permettez-moi de tout vous expliquez, Otose-san… »
Il était aux alentours de minuit. Gintoki déambulait –ou plutôt titubait- pitoyablement dans les rues du quartier Kabuki, le corps encore douloureux du châtiment qu'il avait reçu pour s'être pris pour dieu. Délivré spécialement par Lucifer en personne, accompagné de ses suppôts.
Réinventant la théorie du Gate Control, Gintoki avait passé la soirée à écumer les bars et les clubs du quartier, réduisant à néant le maigre pécule qui lui subsistait. Gintoki gardait toujours quelques yens pour ce genre d'urgence, et il avait décrété que le moment était venu de faire bon usage de ses économies préventives. Ouais, un cas d'extrême urgence.
Il avait noyé tous les souvenirs de cette journée de merde sous des torrents d'alcool et maintenant, il avait 15 grammes dans chaque bras, et plus un rond en poche. Il n'avait nulle part ailleurs où aller de toute façon. Son foyer avait été détruit par un robot pyromane, il avait été foutu à la porte par cette espèce de vieille peau sortie tout droit des enfers, puis par le gorille femelle qui tenait lieu de sœur à Shinpachi.
En effet, se retrouvant sans foyer, les Yorozuyas avaient demandé asile chez Otose, qui leur avait aimablement conseillé d'aller se faire foutre, puis chez la mère Shimura, laquelle n'avait accepté qu'à l'unique condition que Gintoki reste dehors. Kagura, ravie de passer la nuit chez « Anego », avait accepté immédiatement, et ils étaient tous rentrés sans lui prêter la moindre attention, le laissant dehors, planté dans le jardin tel un épouvantail mal sapé. Même le clébard avait été mieux traité que lui.
Devant tant d'ingratitude, le misérable samouraï avait décidé de passer sa soirée à picoler. Quitte à être traité comme un clochard, autant agir comme tel. Gin-san ne faisait jamais les choses à moitié. Il avait voulu inviter Hasegawa, le clochard ultime, à être son compagnon de beuverie pour la soirée. Il l'avait cherché dans tout Kabuki, en vain. Devant un ciel noir comme l'anus de Satan et le déluge imminent qu'il promettait, Gintoki était finalement entré seul dans un bar, le premier d'une longue liste. Son périple dans la rue de la Soif dura jusque tard dans la soirée, et au sortir du dernier bar, Gintoki était rond comme une queue de pelle.
Les souvenirs de la soirée passée restaient brumeux dans son esprit. La pluie qui tombait sur ses épaules l'aidait lentement à dessaouler. Ses mèches de cheveux humides rafraichissaient agréablement son crâne rendu douloureux par les quantités d'alcool ingurgitées, la musique assourdissante des clubs, les rires hauts perchés des hôtesses, et les parfums capiteux des barmans. Cela faisait longtemps qu'il ne s'était pas pris une telle cuite.
Pris de vertiges et d'une nausée qui ne pouvait attendre, ses jambes flageolèrent sous son poids, et il se traîna tant bien que mal contre un mur sur lequel il s'appuya. Tandis qu'il vidait le contenu de son estomac sur l'asphalte, il grimaça mentalement à l'idée de la gueule de bois monumentale qui l'attendait le lendemain. Sauf qu'il n'avait aucun endroit pour décuver jusqu'au matin. L'idée de passer la nuit dehors sous la flotte le tentant moyennement, il prit la résolution de partir en quête d'un endroit où passer la nuit sans qu'on lui casse trop les couilles.
La démarche alourdie par son état d'ébriété et ses vêtements gorgés d'eau, il finit par pénétrer dans une cage d'escalier protégée par le toit plongeant d'une maison. Il délogea le clochard qui s'y trouvait déjà en agitant son bokuto d'un air qui se voulait menaçant. Le clodo, un vieil homme maigrichon, n'ayant aucune envie d'avoir affaire à un pauvre mec bourré, mais néanmoins l'air costaud, s'enfuit sans demander son reste. Gintoki s'affala sur les marches à l'abri de la pluie qui commençait à tomber plus dru, et s'endormit comme une souche, bercé par le clapotis des gouttes.
Quand il se réveilla, il faisait encore nuit noire. En fait, il lui semblait n'avoir dormi qu'à peine une heure, car il ressentait encore les effets de l'alcool dans son système. Il se sentait cependant plus lucide que plus tôt dans la soirée. Tous ses membres étaient douloureux, et la pluie qui continuait de tomber ne faisait qu'amplifier son épouvantable mal de crâne. Tout en émergeant, il chercha des yeux ce qui avait bien pu le réveiller.
Bordel. Il n'y voyait rien dans les ténèbres, et ses yeux encore bouffis de sommeil avaient du mal à s'adapter à l'obscurité. Il réussit néanmoins à percevoir des vibrations dans la rampe d'escalier sur laquelle il était appuyé.
Bingo.
Quelqu'un était en train de monter les marches. Quelqu'un voulait lui prendre sa place. Mais il n'allait pas lâcher le morceau. C'était SA place. SON territoire. Et il ne valait mieux pas se frotter à un Gintoki qui défend son territoire, même s'il a mal aux cheveux.
Il attendit tranquillement que l'intrus vienne à lui, jubilant déjà à l'idée de la frousse qu'il allait foutre au poivrot qui avait osé troubler son sommeil alcoolisé. Car à juger la démarche du type, celui-ci ne devait pas avoir bu que de l'eau.
Il l'aperçut enfin, au détour d'un palier.
Oula.
Gintoki ne put s'empêcher de ricaner en silence. Dire qu'il avait été bourré était excessif par rapport au splendide spécimen de pochetron qui apparut dans son champ de vision. Ce mec semblait être la définition même de l'expression « tronche de déterré ». Il avait les yeux injectés de sang, le teint cireux et les traits émaciés, avec l'attitude qui allait avec.
Gintoki avait vu juste. Ce ne serait pas très compliqué de se débarrasser de ce gêneur. Il ressentit même un soupçon de culpabilité devant la vulnérabilité de sa proie. L'avait-il seulement remarqué ? Apparemment non. L'intrus se contentait de se tenir planté là, les bras ballants et la bouche grande ouverte comme un poisson hors de l'eau, à fixer bêtement la rue.
Amusé, Gintoki se racla la gorge pour attirer son attention. Au bruit, l'homme se retourna avec une vivacité surprenante, pour un mec au bord du coma éthylique. Gintoki n'eut pas le temps de comprendre le pourquoi du comment, que l'intrus était déjà en train de monter rapidement les escaliers.
Oui, rapidement.
Trop rapidement.
Méfiant, Gintoki se mit en garde. Une seconde plus tard, l'homme se jetait sur lui. Dans l'élan, Gintoki se cogna l'arrière du crâne sur une marche, tandis que l'homme l'écrasait de tout son poids. Dans un réflexe d'autodéfense, Gintoki avait sorti son bokuto. Le sabre en bois était maintenant la seule chose qui le séparait de l'agresseur. Il ne lui fallut qu'une demi-seconde pour reprendre ses esprits, l'adrénaline de l'action le faisant dessaouler à vitesse grand V.
La tronche de l'homme n'était qu'à quelques centimètres de la sienne. Il envoya un coup de pied dans le ventre de l'assaillant, ce qui le fit voler contre la rambarde. Un coup qui mettrait KO n'importe qui. Or, l'homme se releva immédiatement. Comme s'il n'avait rien senti.
Oi, Oi.
Avait-il tellement bu qu'il ne ressentait plus la douleur ? Où était-ce Gintoki lui-même qui avait tellement picolé qu'il ne savait plus doser sa force ? Le samouraï n'eut pas le temps de plus tergiverser que l'homme revint à la charge, poussant un cri qui n'avait rien d'humain.
Gintoki remarqua alors sa bouche grande ouverte. Enfin, à ce degré, on pouvait plus parler de gueule. Ses dents étaient rouges de sang. Comme s'il venait de se repaître de viande fraiche.
Il visait son cou.
Putain, il voulait lui mordre le cou !
Un vampire ? Était-ce un vampire qui suçait le sang de ses victimes ?
Merde, il ne voulait pas se transformer en vampire !
Gintoki ne réfléchit plus. Ce fut son instinct qui dicta sa conduite. Alors que l'homme se jetait sur lui avec un hurlement bestial, prêt à lui arracher la nuque à coup de dents, Gintoki lui planta son bokuto dans l'estomac. Sous l'impact, l'homme vacilla. Un flot de sang jaillissait de l'entaille, et cependant, il n'y prêtait aucune attention. Il continuait d'agiter frénétiquement les bras vers Gintoki, qui le tenait à distance du bout de son sabre. Il ne semblait ressentir aucune douleur.
Gintoki commençait à se sentir très mal à l'aise. Et ce n'était pas à cause de l'alcool. Il agrandit un peu plus la blessure. Les entrailles de l'homme se répandirent sur les marches et souillèrent ses bottes. Voilà qui devrait l'achever. Gintoki retira son bokkuto et poussa l'agresseur avec son pied. L'homme s'écroula et dégringola les escaliers jusqu'au palier en contrebas où il fut arrêté par la rambarde. La blessure semblait le tuer. Il ne se releva pas, mais dans son agonie, il continuait de le fixer de ses yeux déments en faisant mine de mordre avec d'horribles bruits de gorge. Là encore, Gintoki fut abasourdi de voir que l'homme semblait n'avoir cure de sa blessure. À peine s'il remarquait qu'il avait le bide crevé et que ses boyaux lui pendouillaient sur l'entrejambe.
Comme un automate, Gintoki descendit les quelques marches qui le séparaient de l'homme, et lui planta son bokuto entre les deux yeux. Après quelques spasmes, l'homme cessa de grogner, et ne bougea plus. C'était fini.
Gintoki retira son bokuto du crâne du cadavre, et recula en tremblant. Il avait été submergé par un flot d'adrénaline, et avait agi sans réfléchir, mais maintenant que tout était fini, la réalité le rattrapa au grand galop. Il chancela et s'assit sur une marche, la tête entre les mains.
Il avait tué un homme. Bien sûr, il avait déjà tué. Il a même déjà tué des dizaines de gens par le passé. Mais depuis dix ans, ses victimes pouvaient à peine se compter sur les doigts d'une main. D'autant plus qu'ici, il avait tué cet homme, un homme désarmé, en pleine rue. Ce n'était même pas un combat. C'était une exécution. Gintoki ne s'y retrouvait plus et tenta de justifier son acte.
Cet homme qui l'avait attaqué, avait vraiment essayé de le tuer. C'était juste un acte d'autodéfense envers un homme qui voulait sa peau. Enfin, pouvait-on vraiment qualifier cet individu d'être humain ? À ses yeux, il tenait plus de la bête sauvage que d'un homme. Oui, c'est ça. Ce mec avait véritablement tenté de le bouffer. Mais, ce comportement face à ses blessures… comme s'il ne ressentait aucune douleur, ça, même un animal connaît cette sensation… Mais alors… ?
Gintoki se redressa et s'approcha lentement du cadavre. Après s'être assuré que celui-ci ne bougeait plus du tout, il s'agenouilla, et l'examina attentivement. Il avait déjà remarqué son teint excessivement pâle, ses yeux caves injectés de sang, ses pupilles sans vie. Le pourtour de sa bouche était barbouillé de sang, ainsi que ses dents. Ses doigts et ses ongles également. Gintoki n'était pas sa première victime. En poussant plus loin son examen, il découvrit sur le flanc une blessure qui ne provenait pas de son bokuto. On aurait dit une morsure. Une morsure de quoi, Gintoki avait sa petite idée, mais préféra l'ignorer, secouant la tête avec déni.
« Nan, nan, nan, pas possible. Pas possible. Je dois être en train de faire un mauvais rêve… Voyons-voir. Pluie + Cadavre-ambulant-qui-essaye-de-me-bouffer-et-insensible-à-la-douleur + Morsure = …. Le scénario du plus classique des films de zombies…. Oui, oui, c'est ça. C'est bien ça. Je suis en plein cauchemar. Faut juste que je me réveille. Putain, je n'aurai jamais du boire autant… Comment faire pour me sortir de là ? Oui, bien sûr ! »
En guise de processus de réveil, Gintoki entreprit de se cogner frénétiquement le front contre le mur.
« Réveille-toi, réveille-toi, réveille-toi ! »
Il mit peu de temps à comprendre que s'exploser le crâne ne faisait qu'amplifier sa migraine lancinante. Et il ne se réveillait pas. Bien sûr, puisqu'il ne dormait pas... Ce n'était pas un rêve…
Le cadavre était toujours à ses pieds, l'air débile avec ses tripes à l'air. Putain de merde.
Il respira profondément. Que devait-il faire maintenant ? Deux issues s'offraient à lui. Soit tout était normal, et le type qu'il venait de tuer n'était qu'un pauvre clodo échappé de l'asile, et dans ce cas, il serait inculpé pour meurtre, soit le monde était en train de virer façon Dawn Of the Dead, et dans ce cas…
Il tourna brutalement la tête et posa un regard fiévreux sur la rue en contrebas.
Shit.
Il avait sa réponse.
Une bande de cadavres sur pattes le regardait d'un air intéressé de leurs yeux de poissons morts, comme s'ils voyaient en lui l'un de leurs congénères.
« Oi, j'ai peut-être le regard vide, mais pas au point de passer pour un zombie, non ? Tout ce qu'ils veulent, c'est me bouffer ! Non, je ne veux pas être un zombie bordel ! Merde, j'aurais pas dû faire tout ce boucan ! Non, non, non, montez pas par là, pas par là ! »
L'armée de morts-vivants se précipitait vers l'entrée de la cage d'escalier.
« Oi, pourquoi sont-ils aussi rapides ? C'est pas censé aller à deux à l'heure un zombie ? Comme dans The Walking Dead ? Non, forcément, avec la chance que j'ai, fallait que je tombe sur des zombies sur-vitaminés à la forme olympique ! »
Gintoki ne réfléchit pas plus. Devant la horde de zombie qui se montaient les uns sur les autres dans les escaliers, il se rua en avant, montant frénétiquement les marches quatre à quatre, et finit par atteindre une porte. Verrouillée. Il tenta de l'enfoncer, en vain. Le premier zombie était à quelques mètres. Il était pris au piège. Aucune issue, sinon la porte condamnée derrière lui, ou un paquet de morts-vivants devant lui.
Il n'hésita plus. C'était des zombies non ? Il pouvait les défoncer sans état d'âme, n'est ce pas ? De toute façon, c'était lui ou eux. Avec un cri de rage, il tailla son chemin parmi la bande de morts-vivants à l'aide de son bokuto, tout en faisant attention de ne pas se faire mordre. Parce que bien sûr, il avait vu des tas de films de zombies à la télé, et l'un des principes de base, c'est de ne pas se faire mordre.
Il réussit à parvenir en bas des escaliers, et déboula comme une furie dans la rue. Celle-ci était complètement déserte. Apparemment, tous les zombies du coin avaient décidé de rejoindre la petite fête dans les escaliers, mal leur en avait pris, et par conséquent, la voie était libre. Il se posa un instant pour réfléchir.
Comment la situation avait-elle pu dégénérer aussi rapidement ? Il y avait à peine quelques heures, tout était on ne peut plus normal. Tout était arrivé pendant qu'il dormait. Est-ce que c'était comme ça partout ? Dans tout le quartier ? Ou dans toute la ville ? Le train de pensées de Gintoki s'emballa. Tous ces zombies qu'il venait de tuer, avaient été des gens ordinaires, tout comme lui. Et il les avait éliminé comme des bêtes. Y avait-il au moins un moyen de les faire revenir à eux ? D'où provenait ce truc d'abord ? Une foule de questions sans réponse se bousculaient dans sa tête.
Il décida de se raccrocher à la seule chose qui pouvait encore signifier quelque chose à ses yeux. Au lieu de se focaliser sur ce qui était déjà perdu, il fallait qu'il se concentre sur ce qui pouvait être encore sauvé.
Kagura ? Shinpachi ? Il devait les rejoindre à tout prix !
Minute. Kagura et Shinpachi savent très bien se défendre seuls, ils peuvent attendre. La priorité… c'est Otose…
« La vieille ! T'as intérêt à rester en vie ! » hurla-t-il avant de se précipiter à travers les rues.
Il courait, courait sans s'arrêter. Oubliée, la gueule de bois. Oubliée, la rouste qu'il s'était pris la veille. Il devait retourner chez Otose. S'il lui arrivait quelque chose, il ne se le pardonnerait jamais. Il avait promis. Il lui avait promis de la protéger.
Il avait du mal à voir où il allait. La pluie trempait ses mèches argentées qui lui collaient sur le front, et l'eau qui coulait dans ses yeux l'aveuglait. Avec rage, il passa une main dans sa tignasse et sur son visage. Il repoussait tous ceux qu'il croisait avec son bokuto. Zombies ou vivants, peu lui importait, du moment qu'il continuait à courir. Au bout d'un moment, il se rendit compte qu'une horde de morts-vivants était à ses trousses. Il se retourna et les envoya tous valser dans le décor d'un seul coup. Il savait que ça ne suffirait pas à les éliminer, mais il ne pouvait pas perdre son temps à tuer un par un tous les zombies qui croisaient sa route.
Arrivé au bar d'Otose, il pénétra comme une tornade dans la pièce principale, en refermant la porte derrière lui.
Vide.
Il entendit des bruits dans la réserve. Le cœur battant, il y découvrit une dizaine de zombie attroupés autour de quelque chose qu'il ne pouvait voir. Imaginant le pire, son sang ne fit qu'un tour. Il les élimina tous.
Après avoir dégagé les corps, il put enfin voir ce qu'il cherchait. Une trappe. Il tenta de l'ouvrir, en vain. Elle était fermée de l'intérieur.
Un bruit épouvantable retentit derrière lui. Une armée de zombie avait défoncé la porte et pénétré dans le bar.
« Oi, la vieille, ouvre-moi ! Grouille, ça urge ! »
La trappe s'entrouvrit, et Gintoki put rentrer en refermant derrière lui. Il avait atterri dans une petite cave, où il découvrit Otose à la lumière d'une ampoule qui brillait faiblement au plafond. La vielle femme avait les traits tirés, mais paraissait avant tout extrêmement choquée.
« Gintoki ! » Il y avait de la surprise dans sa voix, et du soulagement.
« Ouais… » Gintoki s'assit, à bout de souffle. Il ne s'en était pas rendu compte jusqu'à maintenant, mais l'action passée, les évènements le rattrapèrent d'un coup. Il commençait seulement à se rendre compte de la gravité et de l'ampleur de la situation, maintenant qu'il était en sursis. Otose s'avança. Gintoki remarqua qu'elle tremblait légèrement. Il décida de prendre les choses en main.
« Est-ce que tu peux me dire ce qu'il se passe ? demanda-t-il, n'espérant néanmoins pas plus d'information que ce qu'il savait déjà.
- …
- Tu n'en sais pas plus, hein ?
- Et b-bien, ça a commencé tout à l'heure, à la télé. Un vaisseau s'est écrasé au centre ville en fin d'après midi. Il y avait un reportage en direct. Il y avait les flics, et tout… et ça a commencé à dégénérer. Le cameraman a filmé, Gintoki ! Il y avait des gens qui hurlaient, il y avait du sang partout, c'était horrible, on aurait dit qu'ils s'entretuaient… » Sa voix se brisa. « Et puis l'image a coupé. Personne ne savait ce qu'il se passait. Puis, les chaînes d'information ont cessé d'émettre les unes après les autres… Et en plein milieu de la nuit ces choses ont débarqué, et je me suis réfugiée dans la cave. Gintoki ! Catherine n'est pas rentrée, elle est quelque part dehors !
- C'est bon ça suffit ! »
Gintoki avait écouté sans broncher le discours d'Otose, mais voyant que celle-ci commençait à paniquer, il y mit fin. Il ne la reconnaissait plus. Cette femme qui lui réclamait régulièrement son loyer à coup de tatanes dans le cul n'était plus qu'une petite vieille affolée au bord des larmes. Il s'agenouilla en face d'elle, et lui prit fermement les épaules. Elle se calma immédiatement.
« Écoute-moi, maintenant, et réponds-moi calmement. Où est Tama ?
- Dans la pièce d'à côté, elle faisait sa mise à jour quand tout est arrivé, je ne sais pas si elle...
- Ok, c'est bon. Calme-toi. Tama est un robot, d'accord ? Y a aucune chance qu'elle se fasse bouffer par une bande de morts-vivants. Elle doit être encore en train de se mettre à jour, sinon, elle aurait déjà réduit la baraque en cendres. On peut la laisser se débrouiller, d'accord ? » Otose acquiesça doucement de la tête, tout en murmurant d'une voix éteinte. « Des morts-vivants…
- Ouais, des zombies quoi… Des saloperies increvables qui ne pensent qu'à te becqueter… Et en plus, c'est contagieux…
- …
- Bien. La priorité, c'est Catherine. Tu sais où elle est allée ?
- Non, elle traîne toujours dans des endroits glauques jusque tard dans la nuit…
- Ok. Il y a une autre issue dans cette cave ?
- Non. Le seul moyen de sortir, c'est par cette trappe.
- Tu as de quoi tenir combien de temps ?
- Une éternité, c'est le garde-manger. Mais j'ai peur que la trappe ne finisse par céder. » Gintoki fut heureux de constater qu'Otose avait repris un peu d'assurance et de bon sens.
« D'accord. Voilà le plan. Tu restes ici, le temps que je retrouve Catherine. Surtout tu ne bouges pas d'ici. Quand je serais de retour, on se casse tous de là, et on rejoint les gosses au dojo, vu ?
- Tu veux me faire partir d'ici ? N-non, je ne veux pas sortir, je préfère rester ici.
- Ne sois pas stupide, tu ne peux pas rester ici toute seule jusqu'à la fin des temps. Tu vas finir par devenir folle. Et puis je refuse de te laisser derrière. On part tous ensemble. »
Otose le dévisagea d'un regard impénétrable, puis soupira en baissant la tête.
« Bien. Mais ne t'avises pas de crever une fois là-haut. Tu as intérêt à rester en vie, Gintoki.
- Ouais, marmonna en retour le samouraï, tout en montant les escaliers. Recule, je vais ouvrir. »
Otose prit ses distances. Gintoki tenta de soulever la trappe, mais comme prévu, celle-ci résista. Il devait y avoir un paquet de viande pas fraîche qui bouchait l'entrée. La difficulté était donc d'ouvrir la trappe sans se faire mordre. Il décida d'y aller franco. Il s'arcbouta contre les marches et en y mettant toutes ses forces, ouvrit la trappe d'un seul coup. Sans leur laisser le temps de réagir, il frappa de son bokuto tout ce qui passait par l'embrasure tandis qu'il réussit à soulever complètement le lourd panneau de bois. Il élimina en un rien de temps le troupeau de zombies amassés dans la réserve. Alors qu'il allait refermer la trappe, Otose l'interpella une dernière fois.
« Gintoki, le loyer, et les frais de réparation de la devanture, tu peux les oublier…
- C'est la moindre des choses, vieille peau. »
Et il referma la trappe.
Quand il mit le pied dans la pièce principale, tous les morts-vivants qui s'y trouvaient se tournèrent immanquablement vers lui. Ça n'en finissait pas. Tandis que la horde de crève-la-faim se ruait vers lui, il leva nonchalamment son bokuto, prêt à frapper, lorsqu'il la vit.
La surprise l'interrompit dans son geste, et il se trouva bientôt assailli de toutes parts. Contraint de battre en retraite, il escalada le bar, immédiatement suivi par le troupeau de zombies qui se heurtait au panneau de bois comme la marée sur les rochers. Chacun voulant monter sur le comptoir, ils ne réussissaient qu'à se piétiner les uns les autres. Profitant d'un instant de répit qu'il savait de courte durée, Gintoki regarda plus attentivement le visage qui avait attiré son attention. Oui, c'était bien elle. Impossible de se tromper, avec ces oreilles de chat et ce kimono vert maintenant taché de sang. Le visage de Catherine était méconnaissable. Blanc et pâle comme ses congénères, défiguré par une ignoble plaie qui lui avait arraché l'œil gauche. Gintoki ne savait pas comment il devait se sentir pour cette femme. Bien que détestable et cleptomane, Otose y était très attachée. Il n'avait pas le choix cependant.
Il ne lui fallut pas longtemps pour faire le ménage dans la pièce. A la fin, il ne restait plus que Catherine, qui le dévisageait de son unique œil qui avait viré rouge écarlate. Elle se jeta sur lui. Gintoki leva son bokkuto, et le lui planta entre les deux yeux sans plus d'état d'âme. Ce n'était plus Catherine de toute façon. Elle s'écroula inanimée sur le sol.
Gintoki nettoya son sabre ensanglanté, et se dirigea vers la cave. Il prit soin de frapper avant d'ouvrir, pour éviter des sueurs froides à la vieille, et pénétra sans plus tarder dans le garde-manger.
« Gintoki ! Qu'est-ce que… ! demanda Otose, stupéfaite.
- Changement de plan. Tu viens avec moi, on va chez les Shimura. » dit-il en l'empoignant par le bras. Il lui fit monter sans ménagement les escaliers. Il avait du mal à contrôler sa nervosité. Avant de sortir, il se tourna vers la grand-mère.
« Écoute-moi. On va passer par les toits. Ils ne pourront pas nous suivre. Mais on va quand même être obligé de passer par l'extérieur. Quoiqu'il arrive, reste toujours près de moi, et fait exactement ce que je te dis. Ah oui, et surtout, SURTOUT, ne laisse aucun d'entre eux te mordre. » Avec une seconde d'hésitation, il ajouta. « On va traverser le bar… ce serait mieux que tu ne voies pas ce qui…
- Gintoki…, l'interrompit Otose. Je suis peut-être vieille, mais pas encore sénile. C'est bon j'ai compris. » Elle leva vers lui un regard indéchiffrable. « Tu as retrouvé Catherine, n'est-ce-pas ? »
Gintoki hocha la tête.
« J'espère que tu as fait ce qu'il fallait... »
Il n'y avait pas lieu d'en dire plus. Ensemble, ils quittèrent la cave, et pénétrèrent dans le bar. Là, Otose identifia immédiatement la silhouette de Catherine parmi l'amas de corps qui jonchaient le sol.
« Dépêche-toi, grand-mère !
- Laisse-moi au moins lui dire adieu correctement ! »
Otose tira l'un des rideaux et en recouvrit le cadavre de son employée. Ses yeux étaient secs. Elle se recueillit quelques secondes sans dire un mot, puis se releva, signifiant à Gintoki d'un regard qu'elle était prête à le suivre. Celui-ci la dévisageait d'un air interrogateur.
« J'ai vu tant de mes proches disparaître les uns après les autres dans ma pauvre vie, je n'ai plus le loisir de les pleurer. Allons-y. » se contenta-t-elle de lui dire sèchement.
Gintoki fut surpris du calme et de l'imperturbabilité de la vieille femme. Quelques instants auparavant, elle tremblait, cloitrée dans une cave, tenant des propos incohérents. Mais quelques instants auparavant, elle était seule. Et seule, elle ne l'était plus.
Gintoki passa prudemment la tête dehors. Une vision d'horreur. Des corps à moitié dévorés jonchaient le sol ça et là, des hordes de zombies se pressaient à l'entrée des maisons. Gintoki vit un homme tenter d'échapper à une dizaine de zombies qui finirent par le rattraper, et le dévorer vivant. La pluie avait creusé des rigoles dans le sol en terre battue, et les ruisseaux qui y coulaient charriaient de la chair et du sang.
Ils devaient franchir sans se faire remarquer les quelques mètres qui séparaient la porte d'entrée des escaliers menant à l'étage. Gintoki avait sa petite idée. Il se précipita vers le bar où il saisit une bouteille d'alcool et un mouchoir en tissu.
Il revint auprès d'Otose, brandissant d'un air entendu le cocktail Molotov qu'il venait de fabriquer.
« Du feu ?
- Tch, ma meilleure bouteille de saké… » grommela-t-elle en lui tendant son briquet.
Gintoki alluma le torchon, et lança le projectile à l'autre bout de la rue. La petite explosion qu'il provoqua attira les zombies qui se précipitèrent en courant vers la source du bruit.
La voie était libre. Ils coururent tout deux vers les marches qu'ils grimpèrent quatre à quatre. Une fois arrivés sur le balcon, Gintoki détruisit l'escalier. Ce faisant, il ne put s'empêcher de penser avec nostalgie aux évènements de la veille.
Une fois sur le toit, la ville d'Edo s'étendit sous leurs yeux. Ce panorama, Gintoki lui était familier. Il était de nombreuses fois monté observer la vue, lorsqu'il ne trouvait pas le sommeil au plus profond de la nuit, ou tout simplement pour échapper à Shinpachi ou Otose qui venaient lui chercher des noises. Or la vision qu'il avait sous les yeux ne ressemblait en rien à celle qu'il connaissait. Auparavant, la ville brillait la nuit grâce aux multiples éclairages électriques, en particulier le quartier Kabuki, qui étincelait littéralement de ses lumières colorées et tapageuses. Maintenant, certains quartiers entiers de la ville étaient plongés dans l'obscurité. Des foyers d'incendies se déclaraient ça et là, et produisaient une épaisse fumée noire, étouffés par la pluie qui avait cessé de tomber. En plein centre, le Terminal d'Oedo qui, avant, se dressait brillant de mille feux au dessus de la ville, attirant tous les vaisseaux du ciel comme des dizaines de papillons de nuit, n'était plus qu'une sinistre forme noire et inquiétante qui écrasait de son ombre le reste de la ville. Plus aucun vaisseau ne venait troubler le ciel d'Edo.
Gintoki et Otose restèrent quelques instants à observer d'un air déboussolé le spectacle qui se déroulait sous leurs yeux. Gintoki sortit de sa torpeur lorsque son regard se posa sur le quartier où habitait Otae. Il secoua la tête et prit Otose par le bras.
« Allons-y. »
Ils se mirent à progresser de toit en toit, lentement et difficilement sur les tuiles rendues glissantes par la pluie. Par chance, les maisons du quartier Kabuki étaient toutes collées les unes aux autres, et sauter de l'une à l'autre ne demandait pas des manœuvres d'équilibriste. Gintoki aurait été seul, la tâche aurait été plus aisée. Mais avec Otose, il était obligé de ralentir considérablement le rythme.
Pendant que défilaient sous ses pieds les rues dévastées, il se mit à penser à tous ceux qui y habitaient. Tous ceux qu'il connaissait. Comment s'en sortaient-ils ? Étaient-ils seulement encore en vie ?
Hasegawa, Katsura, Kyuubei, Sa-chan, le vieux Gengai, et tous les autres. Les habitants de Yoshiwara, Tsukuyo, Seita et Hinowa…
Gintoki se surprit même à penser à ces givrés du Shinsengumi…
Shinpachi, Kagura, Otae…
[Ndlr : Combo Jump/Lait-Fraise/Permanente, done…]
À suivre
