J'ai rien à dire, c'est juste pour que le -3- soit centré :). Ha.
-3-
May Nothing but Happiness Come Through Your Door
De sa planque, il pouvait tout voir. Il pouvait voir des vagues de créatures n'ayant d'humaine que la forme déferler dans les rues du quartier Kabuki. De son point de vue, les trombes d'eau qui se déversaient sans fin sur Edo rendaient les formes floues et brouillées, et toute âme qui vive ne semblait plus qu'une ombre à demi matérielle, errant hors de l'espace et du temps derrière un épais rideau de pluie. Ce temps d'apocalypse contribuait à rendre la situation encore plus irréelle et terrifiante. Le tambourinement incessant et hypnotique des gouttes d'eau se gravait obstinément dans son crâne.
Tandis qu'il observait les rues envahies, il tira nerveusement sur sa cigarette.
Putain de merde. Sa dernière taffe. Il voulut en profiter un maximum quitte à s'en brûler les doigts.
Il avait trouvé refuge dans une cave du quartier Kabuki. Un soupirail donnant sur l'extérieur lui permettait d'observer la rue, à quelques centimètres au dessus de l'asphalte détrempé. Il ne pouvait pas détourner les yeux de l'extérieur, car même si le spectacle qu'il offrait était digne d'une fin du monde, c'était aussi la seule source de lumière. La cave était sinon plongée dans l'obscurité et l'eau qui coulait à travers l'ouverture commençait à lui tremper les pieds.
Il ne savait pas trop comment il avait réussi à échapper au carnage. Il se souvenait juste avoir couru, couru, couru, pour finalement atterrir ici. Peut-être que tout ce temps passé à vivre dehors comme un mendiant avait aiguisé ses instincts de survie…
Non, 'fallait pas se la péter non plus. S'il était toujours entier, c'était surtout qu'il connaissait toutes les bonnes planques du quartier chaud. Il ne comptait plus le nombre de fois où il s'était retrouvé, endetté jusqu'au cou, avec une bande de Yakuzas surexcités collés à ses basques. Avec l'expérience, il avait fini par connaître les moindres recoins où il pouvait échapper à ses créanciers, et, à la limite, passer la nuit sans trop se geler le cul.
Tout était fini à présent. Les compteurs étaient remis à zéro.
Même s'il savait qu'il ne pourrait pas rester éternellement dans son refuge, il supposait qu'il y était en sécurité pour un moment. Du moins, il se plaisait à le croire, et se rassurait en se disant que des hordes de créatures dégénérées lui étaient passées sous le nez, à quelques centimètres de lui sans le voir. Il avait de toute façon l'habitude de passer inaperçu…
Les gens lui étaient toujours passés devant sans le voir, sans lui prêter attention. A croire qu'il était transparent. Encore aujourd'hui, c'était comme s'il n'existait pas. Mais les rôles étaient inversés.
Les gens qui auparavant s'obstinaient à nier son existence n'étaient plus que des fantômes qui erraient sans but. Un peu comme lui à l'époque.
Une loque, un zombie. Voilà ce qu'il avait été. Mais aujourd'hui, en dépit de la situation désespérée dans laquelle il était, il ne put s'empêcher de ressentir un étrange sentiment de jubilation.
Il était vivant. Lui.
En fait, il ne s'était jamais senti aussi vivant. Il analysait la situation avec un détachement et un calme qui le surprit lui-même. Comme si le sentiment d'être la seule âme qui vive dans le quartier lui conférait une sorte de pouvoir qui le rendait capable de survivre à tout, en lui accordant le don d'omniscience.
La pluie tapotait toujours. Tap, tap, tap. Elle le berçait étrangement. Elle lui était familière, et comme c'était tout ce qui lui permettait de se raccrocher au monde réel, il s'y abandonna comme dans les bras d'une mère.
Il avait fini sa dernière cigarette et le filtre abandonné sur le sol humide s'éteignait avec un sifflement de protestation.
Nullement dérangé, il se bornait à fixer le défilé de zombies sans le voir, sombrant peu à peu dans un état second et somnolant.
Un rêve à demi conscient, sans queue ni tête.
Un rêve peuplé de créatures à forme humaine qui marchait sans aucun but. Elles se tenaient à ses côtés, sans lui prêter la moindre attention. Et pourtant il marchait avec elles. Comment faisaient-elles pour ne pas remarquer sa présence ? Cela le frustra de réaliser que même une bande de morts-vivants assoiffés de sang n'avait rien à foutre de sa trombine. Il avait envie de crier, de hurler. Remarquez-moi ! Regardez-moi ! Mais tout ce qui sortait de sa bouche n'était qu'un chapelet de grognements sans suite.
Avant qu'il se rende compte qu'il était en fait l'un d'entre eux.
…
Il sortit brutalement de sa torpeur, ramené à la réalité par un brusque changement dans l'atmosphère. Il regarda nerveusement autour de lui, recherchant la cause de son agitation.
Ha, il était beau, celui qui, il y avait à peine quelques instants, se gargarisait d'être un dieu de la survie.
La vérité, c'est qu'il faisait dans son froc.
D'un coup, l'ombre auparavant réconfortante de la cave était devenue sa pire ennemie. Qui sait quelle créature allait sortir des ténèbres pour lui sauter à la gorge ?
Il se plaqua contre le mur. Il commençait à avoir froid, malgré la sueur qui trempait son corps. De ses yeux hallucinés, il voyait les ombres prendre vie. Ça y est ! Il allait crever ici !
Il ferma les yeux et tous ses autres sens furent décuplés.
Il entendit de l'extérieur les grognements bestiaux des infectés qui déambulaient dans les rues.
Minute.
Pourquoi les entendait-il ?
Il rouvrit les yeux, une expression stupide sur son visage.
Non mais quel con.
La pluie s'était arrêtée. Tout simplement.
Le battement de la pluie qui l'avait mis en transe s'était tut brusquement, le ramenant à la conscience.
Il risqua un œil dehors.
Les créatures étaient à présent nettement visibles. La pluie avait contribué à l'irréalité de la situation mais à présent, il pouvait voir les infectés au grand jour. Il prit soudain conscience des évènements.
Il ne faisait plus le fier. Il se sentait très vulnérable et exposé. La pluie ne couvrait plus les bruits, ne dissipait plus les odeurs, ne recouvrait plus le monde d'un voile gris.
Il s'éloigna prudemment du soupirail pour se cacher dans les ténèbres de son refuge.
Il s'assit en respirant profondément et mit la tête dans ses mains pour reprendre ses esprits, et réfléchir.
Il ne pouvait pas rester ici. Il n'avait rien pour survivre. Mais comment mettre le pied dehors sans se faire bouffer dans la seconde ? Rester ici et crever, ou sortir et crever…
L'ironie le fit ricaner amèrement. Il avait auparavant déjà tenté de se suicider, pour mettre fin à sa misérable existence. Mais maintenant que les cartes avaient été redistribuées, il avait une furieuse envie de rester en vie.
Il fit tourner dans ses doigts ses lunettes de soleil, qu'il avait enlevées pour mieux voir dans l'obscurité.
Il se sentit incroyablement seul.
Il s'était sentit fort, vivant, par rapport à tous ces connards qui s'étaient obstinés à ignorer son existence lorsqu'il mendiait dans les rues et vivait comme un rat dans son carton.
Mais qu'en était-il de ceux qui lui avaient apporté leur aide ? De ceux qui avaient toujours eu une main tendue pour lui ? De ceux qui ne le considéraient pas comme la dernière des vermines ?
Gin-san, et ses deux morveux ? Otose, qui l'accueillait régulièrement dans son bar malgré ses airs de vieille sorcière ?
Hastu… Hatsu ! Sa femme ! Où était Hatsu ?
Il se releva violemment, les poings serrés de détermination. Il avait fait son choix.
Rester ici et crever, ou sortir et crever… Le choix était fait. Il allait sortir et vivre. Il allait retrouver Hatsu.
Il se mit à rire en silence. Il était un parfait crétin. Il avait fallu une apocalypse avec invasion de zombie et disparition de l'humanité pour qu'il se décide enfin à rejoindre sa femme. Il refusait de croire qu'elle ne s'en était pas sortie. Peut-être parce qu'il lui fallait un but à son existence. Parce que sinon, il aurait définitivement perdu toute raison de vivre. Et il voulait rester en vie.
Il ne restait plus qu'à sortir d'ici.
Elle détestait se regarder dans le miroir. Elle ne supportait pas de voir son reflet. Et pourtant, tous les matins, et tous les soirs, elle passait une éternité à contempler son double, à espérer qu'il fournisse enfin une réponse à toutes les questions qui se bousculaient dans sa tête. En vain. Son reflet lui renvoyait toujours le même regard interrogateur. C'était comme si elle observait une inconnue. Et ce soir ne dérogeait pas à la règle. C'était son petit rituel, même si elle savait que ce soir, comme tous les autres soirs, elle n'obtiendrait aucune réponse.
Elle tendit les doigts vers le miroir, et observa son double faire de même, jusqu'à ce que leurs doigts se touchent. Elle visait cet endroit particulier de son visage, et ce n'est que lorsque la pulpe de ses doigts ne rencontrèrent que la surface froide et humide du miroir qu'elle réalisa.
Elle recommença, et leva une main vers son œil gauche. Le sien cette fois-ci. Le contact la fit frissonner, tandis qu'elle effleurait du bout des doigts les irrégularités de sa peau, une cicatrice qui dessinait un sillon rosâtre aux berges légèrement boursoufflées en travers de son œil.
Cette cicatrice qui balafrait son œil gauche la fascinait toujours autant. Elle l'avait d'abord considérée comme un handicap. Enfant, elle l'avait haïe de tout son être. Et puis elle avait fait de cette faiblesse une force. Cette marque qu'elle assumait faisait maintenant partie de son identité.
Elle émergea brutalement de sa contemplation en frottant frénétiquement la paume de ses mains sur son visage, ce qui eut pour effet de faire rosir ses joues de manière comique. Puis elle se dirigea vers sa baignoire, remplie d'une eau chaude qui semblait l'attirer en étendant vers elle des volutes tentantes de vapeur brûlante.
Elle était en train d'enlever son kimono lorsqu'elle fut interrompue par des tambourinements pressants contre la porte de la salle d'eau.
Adieu détente.
Avec un soupir exaspéré, elle réarrangea son kimono sur ses épaules, remit son cache-œil noir, et se dirigea vers la porte, en prenant soin de prendre une expression signifiant à la personne qui venait la déranger qu'elle avait intérêt à le faire pour une bonne raison. Une excellente raison. Elle s'apprêtait de toute façon à balancer un round-kick dans la tronche de l'intrus, étant donné qu'elle était sûre à cent pourcents de trouver Tojo derrière la porte. Elle était déjà surprise de ne pas l'avoir vu émerger de son bain équipé d'une tenue de plongée combi-palmes-tuba, avec en prime le caméscope waterproof. Le tout sous prétexte d'explorations sous marines.
Bref, aujourd'hui, il avait fait dans la sobriété, ce qui n'allait pas l'empêcher de lui déboiter la mâchoire, en toute simplicité.
« Waka ! Waka ! »
Les coups dans la porte se firent plus pressants.
Kyuubei enfila lentement sa paire de getas, laissant un peu mariner son stalkeur personnel avec un petit plaisir sadique. Elle hésitait entre un bon coup de latte dans les parties, simple mais efficace, ou une torgnole dans le groin, un peu old-school, mais qui avait l'avantage de garantir à la victime quelques points de sutures sur le nez, avec bandages en option. Elle pourrait même avec un peu de chance se passer de voir sa gueule de pervers pendant une petite semaine.
Elle fit craquer ses articulations, et ouvrit la porte.
« Wak -…! »
Ce fut le coup de poing dans le pif qui l'emporta. Il envoya Tojo voler comiquement à travers la pièce tel une torpille, puis s'écraser le crâne contre le mur avec un craquement sonore. Il retomba lourdement sur le sol, le corps agité de spasmes.
Kyuubei s'approcha de sa victime en massant ses phalanges douloureuses. Jugem vint en rajouter une couche, de l'élégante et odorante manière qui le caractérisait.
Tojo extirpa sa tête encastrée dans le mur et se remit tant bien que mal sur son séant en se frottant le nez, ou plutôt ce qu'il en restait. Il essuya d'un revers de sa manche le sang qui lui coulait sur le visage et se prosterna à genoux en guise d'excuse. Cependant, et à la grande surprise de Kyuubei, Tojo ne se répandit pas en propos obscènes et faussement polis comme elle s'y attendait, mais se mit à parler d'un ton grave et pressant.
« Wak— ! » Il cracha une dent. « Waka ! Veuillez m'excusez ! C'est urgent ! Vous devez vous préparer à partir immédiatement ! Préparez un bagage avec uniquement le strict nécessaire ! Ils n'attendront pas très longtemps !
- Comment ? Qui-ça ils ?
- Des agents officiels du Bakufu ! Leur vaisseau est prêt à partir ! » débita Tojo, tandis qu'il commençait déjà à s'activer dans la chambre de sa maîtresse. Kyuubei l'attrapa par le colbac et l'amena à quelques centimètres de son visage en le dévisageant d'un air menaçant.
« Quoi ? Quel vaisseau ? Je ne comprends rien à ce que tu me racontes ! Alors maintenant tu te calmes et tu me réexpliques ça que je comprenne ce que tu manigances encore !
- Veuillez me pardonner Waka ! Un vaisseau du gouvernement est posé dans la cour du domaine, prêt à décoller. Votre père et le reste de la famille Yagyuu y ont déjà pris place ! On y requiert votre présence immédiatement, le départ est imminent !
- Le départ pour où ? Pourquoi doit-on partir aussi précipitamment ? Que se passe-t-il ?
- Ordre du Bakufu, Waka. Je n'en sais pas plus !
- Tch ! Espèce d'incapable ! » marmonna Kyuubei en repoussant son serviteur qui retomba lourdement sur le sol.
La jeune fille ne perdit pas un instant. Elle revêtit sur le champ une tenue plus formelle, enfila son sabre dans sa ceinture et quitta sa chambre d'un pas déterminé en attachant ses cheveux dénoués en une sévère queue de cheval, Jugem sur ses traces.
Elle n'avait aucune idée de la raison de toute cette agitation. Des officiels du Bakufu ? Un vaisseau spatial ? Elle était tellement absorbée dans la contemplation de son reflet qu'elle n'avait pas entendu les bruits de moteur.
Tojo était un crétin et un incapable. Il avait la prétention de lui donner des ordres alors qu'il en savait à peine plus qu'elle. Pourquoi les agents du gouvernement voudraient les embarquer ? Pour aller où ?
Si père et les autres étaient déjà à bord, c'est qu'il devait y avoir une raison valable. Elle allait tirer cette affaire au clair une bonne fois pour toute.
En arrivant dans la cour, elle découvrit que Tojo ne lui avait pas menti. Un vaisseau spatial de taille moyenne était effectivement posé dans la cour, sa carrosserie détrempée par la pluie brillant sinistrement à la lumière des phares de l'appareil. Deux hommes en costumes noirs, envoyés visiblement par le gouvernement, se tenaient à l'entrée de l'appareil à l'abri du déluge, et semblaient trépigner d'impatience.
Ainsi c'était donc ces deux clowns aux allures d'agents Smith qui prétendaient l'emmener loin de sa demeure pour une destination inconnue ? Kyuubei se composa un masque sévère et, se redressant de toute sa petite taille, s'approcha des deux hommes en noirs avec toute l'autorité dont elle était capable.
« Bonsoir messieurs, auriez-vous l'amabilité de m'expliquer ce que signifie tout ceci ? demanda-t-elle sans détour.
- Sur ordre du Bakufu, nous avons l'obligation d'évacuer la famille Yagyuu de la ville d'Edo, suite aux conjonctures actuelles, répondit l'un d'entre eux.
- Quelles conjonctures ?
- Un mystérieux virus extrêmement contagieux qui se propage à grande vitesse à travers la ville. Les contaminés se transforment en espèce de bêtes assoiffées de sang. Nous avons reçu l'ordre d'évacuer les hauts dignitaires du Bakufu ainsi que les puissantes familles qui soutiennent le Shogunat, et dont la lignée Yagyuu fait partie, continua l'homme en noir, toujours imperturbable.
- C'est une plaisanterie ? répliqua Kyuubei, incrédule.
- Hélas non mademoiselle, vous courez un grand péril. Les contaminés sont incontrôlables, et sont en passe d'envahir la ville. Nous avons reçu l'ordre, au risque de me répéter, d'évacuer les personnalités importantes et les familles proches du Shogunat. Comprenez bien que nous ne sommes pas en mesure de prendre en charge la totalité de la population d'Edo. C'est pourquoi je vous demande de monter dans ce vaisseau qui vous emmènera en sécurité.
- C'est-à-dire ?
- Dans l'espace. Le reste de votre famille vous attend dans le vaisseau. Nous n'attendons plus que vous pour décoller. Le temps presse. »
Comme pour appuyer ces propos, Tojo déboula en dérapant dans la boue, un sac de voyage sur l'épaule.
« Quand serons-nous de retour ? demanda Kyuubei d'un ton sceptique.
- Dès qu'une solution sera trouvée et que le problème sera réglé. Cela peut prendre quelques jours comme quelques mois. Il se peut également que nous ne revenions jamais, auquel cas une planète voisine vous offrira l'hospitalité. Vous devez vous préparer à cette éventualité. »
À ces mots, la jeune fille resta silencieuse. Elle ferma les yeux et prit sa tête dans ses mains pour réfléchir. C'était trop pour elle d'un seul coup. Partir pour peut-être ne plus jamais revenir…
Laisser tous ceux qu'elle aimait derrière elle, alors que le monde courait un grand danger. C'était l'information qui restait gravée dans la tête, et sonnait dans son esprit comme une sirène tonitruante qui assourdissait tout le reste.
Elle ne pouvait pas. Elle ne pouvait pas partir comme une lâche alors que ses amis, que Tae-chan, restaient derrière. Qu'allait-il advenir d'eux ?
Elle tenta le tout pour le tout.
« Je n'accepte de venir avec vous qu'à la condition que vous obéissiez à mes ordres. Il y a des gens dans cette ville que je souhaite emmener avec moi. Je ne partirais pas sans eux.
- Sauf votre respect mademoiselle, cela est impossible. La capacité de cet appareil est limitée, et les passagers prioritaires sont les hauts dignitaires du Bakufu. Nous ne pouvons nous permettre d'emmener de simples citoyens. C'est peut-être cruel, mais en situation de crise, il faut faire des choix.
- Alors ce sera sans moi. Prenez Tojo, et allez-vous-en. Je reste ici.
- C'est impossible, nous ne pouvons vous laisser. Vous êtes la seule héritière du clan Yagyuu.
- Waka par pitié, vous devez venir avec vous ! Vous allez mourir si vous restez !
- Tojo, je ne te savais pas aussi lâche, dit-elle en dardant sur lui un regard sévère et méprisant. Il est hors de question d'abandonner nos amis tu m'entends ? Pars si tu en as envie. Je n'abandonnerai pas Tae-chan et les autres. » Elle se retourna en lui arrachant son bagage des mains, tandis que Jugem vint se percher sur son épaule, puis elle se dirigea d'un pas ferme vers la sortie de la demeure Yagyuu.
Elle avait pris sa décision. Il fallait qu'elle retrouve Tae-chan à tout prix. Puis trouver une solution pour échapper à ce bordel.
Elle ne vit pas l'ombre qui se dressait derrière elle. Jugem poussa un cri. Elle se retourna une fraction de seconde trop tard.
Une violente douleur à la tête, et ce fut le noir.
Ikumatsu se remettait avec difficulté de la frayeur qui venait de la tirer du lit. La créature qui était passée par la fenêtre et l'avait réveillée en sursaut se trouvait maintenant encastrée dans le mur d'en face, envoyée par un bon coup de pied bien placé.
Elle regarda son réveil. Une heure du matin bien tapée.
Elle s'était couchée tôt dans la soirée, devant l'inhabituelle inactivité qui régnait dans son restaurant. Le déluge qui s'abattait sur Edo y était peut-être pour quelque chose. Quoiqu'il en soit, la jeune femme avait décidé de s'accorder un repos bien mérité après une journée des plus remplies.
Et voilà qu'elle venait d'être réveillée par cette espèce de créature qui avait pénétré en douce dans sa chambre.
Remise de ses émotions, elle alluma la lumière pour examiner d'un peu plus près ce qui ressemblait dans le noir à une espèce de guimauve géante.
Lorsqu'elle put enfin apercevoir ce à quoi elle avait affaire, elle se détendit et poussa un soupir désabusé. Elle ne put s'empêcher néanmoins de rire doucement devant le spectacle que lui offrait Elizabeth, le pingouin géant de Katsura, comiquement planté dans le mur, pattes et palmes écartées comme l'Homme de Vitruve. L'animal/extra-terrestre/chose (entourez la bonne réponse) semblait inconscient. Pas tellement étonnant étant donné la violence du coup de latte qui lui avait ravalé la façade.
Ikumatsu s'approcha avec sollicitude, pour aider Elizabeth à retrouver ses esprits, et accessoirement à descendre du mur (Il n'était pas vraiment accordé à son papier peint…).
Elle commençait à se demander où était Katsura, lui qui ne quittait jamais d'une semelle son animal de compagnie adoré, quand un corps inanimé chuta de sous Elizabeth, comme s'il venait de le pondre.
Ikumatsu reconnu sans peine le samouraï aux longs cheveux noirs.
« Katsura-san ! » s'exclama-t-elle en s'agenouillant à ses côtés. Un craquement au dessus de la tête la fit lever les yeux. Le corps d'Elizabeth –toujours inanimé - semblait vouloir s'extraire de lui-même de sa prison de bois. Il commençait à pencher dangereusement vers l'avant, menaçant de les écraser tous les deux. Ikumatsu ne perdit pas une seconde et s'éloigna bien vite en traînant le samouraï par les pieds.
Elizabeth s'écrasa sur le tatami dans un fracas de bois et de poussière, mais la jeune femme ne lui accorda pas un seul regard.
Toute son attention était portée sur Katsura, qui semblait blessé de toute évidence. Ikumatsu ne comptait plus le nombre de fois où le leader du Joui avait débarqué dans sa piaule en catastrophe, pourchassé par le Shinsengumi. Elle ne comptait plus non plus le nombre de fois où elle avait dû le rafistoler et soigner ses blessures. C'était d'ailleurs comme ça qu'ils s'étaient rencontrés. Avec le temps, son appartement était devenu le refuge de Katsura, et celui-ci débarquait quand il était acculé, ou blessé, sachant pertinemment qu'il y serait toujours logé et soigné avec bonne grâce.
Ce soir une fois de plus, il semblait avoir besoin de son aide.
Après avoir étendu le samouraï sur son futon, elle l'examina. Il avait une grosse plaie à l'arrière du crâne, qui saignait abondamment. Il avait dû prendre un coup sur la tête et perdre connaissance suite au choc. Ikumatsu soupira. Dans quelles emmerdes s'était-il encore fourré ? S'il continuait comme ça, il n'allait pas faire de vieux os…
Elle s'éclipsa quelques minutes pour aller chercher la trousse de soins, et quand elle réintégra la chambre, ce fut pour y trouver Elizabeth penché par-dessus son compagnon, l'examinant avec une expression qui pourrait passer pour de l'inquiétude.
« Que s'est-il encore passé ? » demanda-t-elle à Elizabeth en s'agenouillant à côté du futon.
Ce dernier leva une pancarte sortie de nulle part.
« On a été poursuivis par des trucs, et il s'est cogné. »
Ikumatsu trouva incongrue l'utilisation du mot « truc », surtout de la part d'un truc.
« Par truc, vous voulez dire, le Shinsengumi, n'est ce pas ? »
« Non, des trucs. »
Bref. Ikumatsu n'en saura pas plus. Elle savait de toute façon depuis un moment qu'essayer de discuter avec Elizabeth était une expérience très frustrante qui dépassait de loin les frontières du compréhensible. Un peu comme pour Katsura. La jeune femme avait parfois – souvent – du mal à savoir ce qu'il se passait dans la calebasse du samouraï. Celle-ci pouvait d'apparenter à une espèce de désert aride et immense, dans lequel apparaissait parfois de manière saugrenue l'élément le plus inattendu. Concrètement, causer avec Katsura, c'était comme rencontrer un poussin géant faisant du trampoline déguisé en Mariachi en plein milieu du désert de Gobi.
Ikumatsu avait commencé à désinfecter la plaie quand Katsura se réveilla en sursaut avec un cri de douleur.
« Uaah ! Dépêche-toi Eli, ils nous rattrapent ! Va-y, grimpe là-dessus ! Hein ?! Heu….Quoi ? Où suis-je ? Je suis mort ? »
Katsura glapit en croisant le regard ahuri de la jeune vendeuse de ramen.
« Ah, Ikumatsu-dono, ce n'est que vous… » déclara-t-il d'un air assuré en croisant les bras, retrouvant son calme en l'espace d'une fraction de seconde.
« Ce n'est pas la peine de vous mettre dans cet état, Katsura-san, dit Ikumatsu d'un air blasé. Vous êtes en sécurité ici…
- Je suis parfaitement calme. J'étais justement engagé dans une course-poursuite tout à fait palpitante avec un groupe de hooligans quelque peu agressifs, quand le battant d'une porte en acier blindé a malencontreusement et totalement par hasard violemment rencontré l'arrière de mon crâne.
- Et vous vous êtes évanoui…
- Absolument pas. Elizabeth s'est juste contenté de me dissimuler un moment, le temps de leur échapper. Toute l'opération s'est déroulée exactement comme prévu, excepté cette porte qui n'a rien voulu savoir. Le tout a été finalement mené de main de maître par le brillant stratège que je suis et… non pas l'alcool ça pique !
- Il faut bien désinfecter la plaie, Katsura-san, sinon elle va s'infecter… insista Ikumatsu en approchant un coton imbibé d'éther. Serrez les dents, je n'en ai pas pour longtemps. »
Elle finit de désinfecter la plaie, tandis que le samouraï continuait son discours.
« Voyez-vous, je me promenais avec Elizabeth quelques ruelles plus loin. On se disait justement qu'on irait bien passer chez vous déguster un curry…
- Primo, je ne fais pas de curry et deuzio… À UNE HEURE DU MATIN ?
- Je souffre d'insomnie. AÏE… Et faites attention où vous pointez ce coton, il pourrait y avoir un accident. Bref, nous avons fini par croiser une bande de jeunes gens. Ils avaient l'œil vif et l'air énergique. De parfaites recrues pour le Joui. Je me suis donc rapproché d'eux pour engager la conversation, mais ils se sont montrés peu coopératifs… Tout ça est encore la faute du Shinsengumi, à laver le cerveau de la jeunesse avec leur propagande honteuse, un jour, je vais… AÏEEUUH !
- Cessez de vous agitez, où je vous asperge la plaie d'alcool à quatre-vingt-dix degrés et j'y mets le feu !
- Non par pitié, pas mes cheveux !
- Vous avez vraiment un sens unique des priorités. En parlant de ça, il va falloir recoudre la plaie, c'est vraiment trop profond, vous ne vous êtes pas loupé, franchement…
- C'était l'angle de la porte, les statistiques peuvent être cruelles parfois…
- Ce n'est pas une question de statistiques…
- Ah ? De balistique alors ?
- Heem, peu importe, vous n'avez pas eu de chance c'est tout. Attendez-moi, je reviens. »
Ikumatsu s'éclipsa sous le regard curieux de Katsura, qui profita de son absence pour toucher avec précaution la bosse qui avait enflé derrière son crâne.
« Tch ! Arrêtez de toucher, je viens de désinfecter ! Vous êtes un vrai gamin ! » le réprimanda-t-elle en passant la tête par la porte.
Katsura rangea bien vite ses mains sous ses bras en faisant la moue en grommelant « C'est pas gamin, c'est Katsura ».
Son regard fut vite attiré par ce qu'Ikumatsu tenait dans sa main. Son pouls s'accéléra, et il se mit à suer abondamment.
« Hein ? C'est quoi ? C'est quoi ça ?
- Un tondeuse. Manuelle. Il faut que je vous coupe les cheveux pour dégager la plaie, sinon je n'arriverai jamais à suturer.
- NON NON ! Ikumatsu-dono par pitié tout sauf mes cheveux, mes beaux cheveux soyeux je vous en supplie ! implora le samouraï en oubliant toute dignité.
- ÇA SUFFIT AVEC VOS JÉRÉMIADES ! DÉJÀ VOUS DÉBARQUEZ À PAS D'HEURE ALORS QUE JE SUIS EN TRAIN DE PIONCER COMME TOUT LE MONDE, VOUS ME FAITES CHIER AVEC VOS HISTOIRES À DORMIR DEBOUT, ET EN PLUS JE DOIS JOUER LES INFIRMIÈRES ! JE COMMENCE À EN AVOIR RAZ LA FRANGE DE VOS CONNERIES ALORS SI VOUS VOULEZ PAS QUE JE VOUS FOUTE DEHORS À BONS COUPS DE PIEDS AU CUL, VOUS VOUS LAISSEZ FAIRE ET VOUS LA FERMEZ, C'EST CLAIR ?
- O-oui Ikumatsu-dono… » répondit d'une petite voix contrite Katsura qui s'était recroquevillé pendant le sermon de la jeune femme.
« Quel homme… » renchérit Elizabeth.
Katsura lui décocha un regard noir tandis qu'Ikumatsu se plaçait derrière lui et commençait à jouer de la tondeuse. Il se raidit quand il sentit sa première mèche tomber.
Ikumatsu le remarqua et se radoucit.
« Ne vous en faites pas, je n'enlève que le strict minimum. Ça ne se verra même pas, vous avez tellement de cheveux… Regardez, c'est déjà fini. »
Katsura poussa un léger soupir de soulagement en constatant les quelques mèches qui étaient tombées.
« Il va falloir être courageux maintenant, dit Ikumatsu en sortant du fil et une aiguille, qu'elle stérilisa. Avec trois points, je pense que ça devrait aller…
- Allez-y, ne vous retenez pas, je suis un samouraï. Je ne crains pas la douleur. »
Ikumatsu leva les yeux au ciel, et commença son travail, en tirant la langue d'un air appliqué. Katsura se laissa faire sans broncher. Quand la jeune femme termina le dernier point, il soupira de soulagement.
Ikumatsu eut à peine le temps de finir le pansement, quand un raffut de tous les diables retentit dans le restaurant juste en dessous.
« Merde ! J'avais pourtant fermé la porte !
- Des cambrioleurs sûrement. Je vais vous en débarrasser, je vous dois bien ça après tout. » dit Katsura en se levant. Il attrapa son sabre et l'enfila dans sa ceinture.
Il se dirigea d'un pas vif vers la porte, avec Ikumatsu sur ses talons. Ils descendirent tout deux les escaliers menant au rez-de-chaussée. Le vacarme s'amplifia.
« Pour des cambrioleurs, je trouve qu'ils ne sont pas très discrets… » chuchota Ikumatsu, une fois arrivée derrière la porte menant à la pièce principale de l'auberge.
Katsura se contenta de hocher la tête, la main sur son sabre, et sans prévenir, ouvrit la porte avec violence.
Tout deux furent stoppés dans leur élan par la scène qui se déroulait sous leurs yeux.
Une dizaine de personnes, penchées sur un cadavre en charpies, méconnaissable, mais indubitablement celui d'un être humain, tournèrent brusquement la tête à leur intrusion.
Ikumatsu n'eut pas le temps de réagir. En à peine une seconde, les hommes se précipitèrent sur eux en hurlant comme des bêtes.
Une deuxième seconde plus tard, elle fut repoussée sans ménagement dans la cage d'escalier.
Une troisième seconde plus tard, Katsura était debout au milieu d'une dizaine de cadavres, le sabre et le kimono trempés de sang.
Une quatrième seconde plus tard, elle vit avec horreur les hommes que le samouraï venait de descendre se relever sous son regard incrédule.
Celui-ci agit à la vitesse de l'éclair, et au bout de la cinquième seconde, les morts revenus à la vie étaient de nouveau morts.
Katsura secoua son sabre avant de le remettre dans son fourreau. Il n'eut pas le temps de finir son geste, qu'une nouvelle bande se pressa à l'entrée du restaurant, beaucoup plus nombreux cette fois.
Katsura jura, se retourna et attrapa le bras d'Ikumatsu pour lui faire monter les escaliers quatre à quatre. La jeune femme était en était de choc, les yeux écarquillés encore grands ouverts sur ce qu'elle venait de voir.
« C-c'était quoi ça ? parvint-elle tout de même à articuler.
- Ce sont les jeunes gens que j'ai voulu engager tout à l'heure. Il semblerait qu'ils m'aient retrouvé.
- C-ces choses ?! Ce ne sont pas des « jeunes gens » ! Vous avez vu ce qu'ils mangeaient ? » Ikumatsu trébucha en frémissant, la bouche tordue d'horreur. « Des cannibales ! Ce sont des cannibales !
- Oui j'ai bien vu. Et ils sembleraient qu'ils soient encore plus nombreux que ce que je pensais. Je ne peux pas m'en occuper seul. Il va falloir fuir. »
Ils déboulèrent tout deux dans la chambre où Elizabeth les attendait. Ikumatsu entendait derrière eux des grognements bestiaux qui résonnaient dans les escaliers.
« Vite ! La fenêtre ! » hurla Katsura.
Elizabeth s'empara d'Ikumatsu, pétrifiée sur place, et sauta sur le toit voisin. Katsura les suivit de près, mais se retourna, alors que les créatures envahissaient la chambre où ils se tenaient quelques secondes plus tôt. D'un geste pratiqué cent fois, il balança une bombe de l'extérieur.
L'appartement explosa sous le regard bouleversé d'Ikumatsu, qui voyait sa vie partir en fumée.
Il avait vu au loin la bande de zombies dégénérés qui se précipitaient au devant d'une petite silhouette qui leur faisait face, bravement, prêt à subir la charge de plein fouet.
Il avait reconnu le garçon qui, un bokuto dans une main, un court katana dans l'autre, s'apprêtait à donner sa peau pour il ne savait quelle obscure raison.
En l'espace d'une seconde, il avait franchi les quelques mètres qui le séparaient de la horde de contaminés. Il n'avait pas fait dans le détail pour la suite.
Le dernier zombie tombé, à travers la poussière soulevée par le combat qui se dissipait, il avait vu Shinpachi s'effondrer à genoux, les joues baignées de larmes, et le regard de quelqu'un qui, se sachant condamné, venait d'être sauvé de la mort in extremis.
« Gin-san… dit le garçon d'une voie tremblante, teintée d'un léger soulagement, mais qui exprimait surtout une détresse accablée.
- C'est bon je suis là, pas la peine de geindre comme ça. Je croyais que t'étais un homme Shinpachi… » répondit Gintoki d'un ton désinvolte.
Cependant, à son étonnement, les sanglots de Shinpachi, au lieu de se calmer, redoublèrent d'intensité, tandis qu'il restait à genoux, prostré dans la poussière.
Gintoki ne comprenait pas. Il venait de lui sauver la vie nom ? Pourquoi un tel cinéma ?
Shinpachi leva les yeux vers lui, et entre deux hoquets, il articula :
« Kagura-chan… »
Ils étaient tous réunis dans la pièce principale du dojo, maintenant sécurisé, pour un moment du moins. Ils y avaient installé un futon sur lequel était étendue Kagura. Sa main blessée avait été bandée, mais la petite Yato était toujours inconsciente, sans parler des tremblements qui agitaient son corps. La sueur trempait son front sur lequel était collées des mèches de cheveux roux, et pourtant elle n'avait pas de fièvre, à en croire Otae qui était agenouillée à ses côtés.
« J'ai désinfecté et soigné sa plaie, informa la jeune fille. C'était une entaille assez profonde, mais certainement pas le genre de blessure à mettre quelqu'un dans cet état. Encore moins Kagura-chan… » ajouta-t-elle doucement en reportant son regard sur la petite rousse.
Les paroles d'Otae ne rencontrèrent rien d'autre qu'un profond silence, troublé par les pleurs de Sadaharu. Ils étaient tous assis autour du futon, et chacun avait deviné implicitement de quoi il retournait.
Gintoki, lui, était complètement perdu. Il n'avait pas envisagé cette possibilité dès le départ. Quand Shinpachi lui avait annoncé ce qu'il était arrivé à Kagura, il avait tout de suite compris, et depuis cet instant, ses entrailles faisaient des montagnes russes dans son abdomen.
Mais ce qu'il supportait le moins, c'est tous ces regards, ceux de ses compagnons, tournés vers lui comme s'ils attendaient un geste de sa part. Mais que faire à un tel moment ? Que pouvaient-ils bien attendre de lui ? Le miniaturiser, l'armer d'un cure-dent, et l'envoyer dans le système sanguin de Kagura pour aller botter le cul d'une armée de virus ou d'il ne savait encore quelle connerie ?
Non, il ne pouvait rien faire face à une telle situation. Il était complètement désarmé.
Ce fut Shinpachi qui brisa le silence.
« Heu… Gin-san, c'est comment dehors ? demanda-t-il d'une petite voix.
- C'est la merde, c'est tout ce que je peux te dire. Crois-moi, tu ne veux pas en savoir plus, répondit Gintoki en se grattant la nuque.
- Vous avez croisé des gens normaux ? Je veux dire, des gens encore sains ?
- Oui, mais je peux pas te garantir qu'ils soient encore en vie… » grogna Gintoki en détournant le regard.
La vérité, c'est que Gintoki et Otose avaient été témoins de la mise à sac du quartier Kabuki par une armée de zombies, qui grossissait toujours plus à mesure que les contaminés rejoignaient leurs rangs.
Et la raison pour laquelle Gintoki ne voulait pas en parler, est qu'un tel carnage lui rappelait le plus atroce des champs de bataille qu'il n'ait jamais foulé.
Ils avaient croisé des départs d'incendies, des carcasses de voiture en feu, des cadavres démembrés qui jonchaient la chaussée, des contaminés qui pénétraient les maisons, forçaient les portes avec une force insoupçonnée, pour y poursuivre leurs habitants.
Quelle que soit l'issue, la ville était défigurée à jamais et rien ne serait jamais plus comme avant. Et tous le savaient. Shinpachi et Otae n'avaient pas besoin de leur témoignage pour s'imaginer se qu'il se déroulait par delà leur mur.
Gintoki secoua la tête pour chasser les images de boucheries de son esprit, et posa son regard sur le visage crispé de Kagura. Il prit alors une décision. Car il ne pouvait tout simplement pas attendre que quelque chose se produise. Il fallait agir de toute façon, même s'il courait à l'échec.
Il se redressa, leva la tête, et fixa la petite assemblée en se raclant la gorge.
« Bon, quoiqu'il en soit, on ne peut pas rester ici. Le dojo est peut être sécurisé pour le moment, mais à tout instant il peut être envahi. Vous n'avez pas vu de quoi sont capable ces bestioles dehors. Notre situation est vachement précaire.
- Mais qu'est ce que tu veux faire ? demanda Shinpachi. On renforce le dojo ?
- Non, on quitte le dojo. Nous ne sommes pas en sécurité tant que nous ne sommes pas en hauteur. Si on reste là, on ne tient pas trois jours.
- Et où veux-tu aller ? Tu as pensé à Kagura ? On ne peut pas la transporter dans cet état ! Qui sait ce qui –
- Justement, l'interrompit Gintoki. Il s'agit bien de Kagura. On l'emmène à l'hosto. Ils ont bien un remède, un vaccin, ou je ne sais quoi pour guérir cette merde !
- Mais Gin-san ! Ils ont dit à la télé –
- Et toi tu les crois, évidemment ? J'en ai rien à foutre de ce qu'ils peuvent raconter comme conneries ! Tu sais bien comment ça se passe ! Ils ne veulent pas qu'une armée d'éclopés se pointent à l'hôpital parce qu'ils auront clamé sur tous les toits avoir trouvé un remède ! Ils ont forcément un truc ! Peut-être que je me trompe, ou peut-être pas, mais on ne saura pas tant qu'on n'y aura pas été ! Il n'est pas question que je reste ici à me tourner les pouces en attendant qu'elle crève ou qu'elle se transforme en une espèce de monstre cannibale ! »
La dernière phrase sonna comme un coup de massue sur la petite assemblée. Otae mit les mains devant sa bouche, les larmes aux yeux. Shinpachi déglutit péniblement, comme s'il allait répandre sur le sol le contenu de son estomac. Otose se contenta de baisser la tête en silence.
Les mots rudes et violents de Gintoki leur avaient renvoyé la réalité en pleine figure. Bien sûr, ils la connaissaient déjà. Mais le fait qu'elle soit évoquée à voix haute la faisait passer du stade de concept très lointain à celui d'évidence imminente.
Gintoki reprit :
« Je veux juste tenter de la sauver, c'est tout. Je refuse de croire que tout est perdu, et même si j'échoue, on ne pourra pas nous reprocher de ne pas avoir essayé. »
Il balaya du regard ses compagnons, en quête d'une réponse, ou d'une approbation, qui ne vint pas.
« A moins que quelqu'un n'aie une meilleure option, bien sûr… »
Otae leva la tête et le regarda droit dans les yeux, l'air déterminé.
« Tu me promets qu'on restera tous ensemble ? demanda-t-elle.
- Je ne fais pas de promesse à la légère. »
Otae se contenta d'acquiescer avec un faible sourire.
« Heu, Gin-san, demanda Shinpachi, comment comptes-tu te rendre à l'hôpital ? Il est en plein centre ville, c'est quand même assez loin…
- On y va en voiture. J'ai vu pas mal de voitures abandonnées dans les rues adjacentes. Des mecs qui se font chopper au volant, ou qui abandonnent leur véhicule dans la précipitation… Il y a moyen d'en trouver une avec encore la clé de contact. C'est moi qui irai la chercher. Vous m'attendrez ici, et je passerai vous prendre dès que j'ai trouvé ce qu'il faut. Capice ?
- Et on fait quoi pour Sadaharu ? Il ne peut pas entrer dans la voiture avec nous… !
- Justement, pour Sadaharu, j'ai ma petite idée… »
Dans la cour du dojo, Gintoki se préparait à sortir sous les regards de ses trois compagnons. Shinpachi lui avait proposé son katana, mais il l'avait refusé, lui assurant qu'il en aurait peut être plus besoin que lui.
« Tenez le dojo. N'en laissez pas un seul rentrer, mais ne tentez pas le diable. Restez en vie, je n'en aurais pas pour longtemps. Si je ne suis pas rentré dans une demi-heure, partez sans moi, ne m'attendez pas éternellement ici, ou vous allez mourir. »
Il se dirigea vers Sadaharu, qui l'attendait près du portail. Sa fourrure blanche renvoyait la lueur de la lune, qui était apparue plus tôt dans la nuit, lorsque le ciel s'était enfin dégagé. Il se plaça en face du gros chien, enfouit ses mains dans sa fourrure tout en planta son regard dans le sien.
« Sadaharu mon vieux, toi et moi, on va encore devoir faire un exploit. C'est pour le bien de ta maîtresse, tu comprends ? »
Le gros chien blanc aboya d'approbation.
Gintoki se hissa sans peine sur son dos et s'ajusta sur son échine puissante. Il ne pouvait pas ouvrir le portail, il allait donc falloir sauter. Il fit décrire un demi-cercle à sa monture, et prenant de la vitesse, il fonça droit vers le mur.
En sentant Sadaharu bander ses muscles à l'approche de l'obstacle, Gintoki serra un peu plus ses jambes autour de l'animal, et s'accrocha fermement à sa fourrure.
Sadaharu bondit et franchit sans peine le mur du dojo.
C'était un pari risqué que prenait Gintoki, mais la question à résoudre était fondamentale. Il fallait qu'il sache, et pour cela, il fallait tenter le tout pour le tout.
Pendant sa traversée du quartier Kabuki avec Otose, il avait aperçu du haut de son toit un chat qui traversait la rue, entouré d'un troupeau de zombies qui ne semblaient lui prêter aucune attention. Il en avait déduit que les contaminés ne s'en prenait qu'aux êtres humains, et espérait donc que cette règle implicite s'appliquerai à Sadaharu.
Il atterrit sans peine de l'autre côté du mur, Sadaharu fléchissant ses pattes pour amortir le choc, puis s'élança en avant. Après une dizaine de mètres, un premier zombie s'élança à sa poursuite. Gintoki fit ralentir Sadaharu, pour laisser la créature s'approcher, avec précaution cependant. Son bokuto levé, il était prêt à frapper au premier geste suspect.
Le zombie se rapprocha jusqu'à courir flanc contre flanc avec Sadaharu. Il tendit les mains, cherchant à s'agripper, non pas à la fourrure du gros chien, mais à la jambe de Gintoki, à la grande satisfaction de celui-ci, qui ne put réprimer un sourire quand il planta son bokuto entre les deux yeux du mort-vivant.
Il avait sa réponse.
De ses talons, il pressa les flancs de sa monture. « Fonce mon vieux ! »
Shinpachi regardait d'un œil fébrile l'horloge de la salle à manger. Ça faisait un quart d'heure que Gintoki était parti, soit la moitié du temps imparti. Il n'essayait plus de cacher sa nervosité, et sa jambe remuait frénétiquement, faisant vibrer le plancher. Cela lui valut un regard noir de la part de sa sœur. Sous la menace silencieuse, Shinpachi s'arrêta de gigoter, et évacua son stress sur ses ongles, qu'il se mit à ronger comme s'il n'avait rien mangé depuis trois jours. Sa sœur soupira en roulant des yeux, et reporta son attention sur la petite malade.
L'état de Kagura n'avait pas vraiment évolué depuis tout à l'heure. D'une pâleur de porcelaine, elle tremblait de tous ses membres et trempait son futon d'une sueur froide.
Shinpachi s'approcha pour lui prendre la main. Elle était glacée.
Le jeune garçon ne pouvait s'empêcher de penser au plan de Gintoki. Aller à l'hôpital… C'était bien beau, mais celui-ci avait grosso merdo neuf chances sur dix d'être complètement dévasté. Il le savait, et il savait que Gintoki en avait parfaitement conscience. Qu'allaient-ils faire si, une fois là-bas, il était impossible de trouver ce qu'ils cherchaient ? Il leur fallait un plan de secours, et Shinpachi espérait que Gintoki avait encore quelques idées en réserve.
Le jeune garçon soupira. Leur avenir semblait des plus sombres. Gintoki semblait vouloir poursuivre des chimères, se raccrocher au moindre espoir qui lui permettrait de trouver un prétexte pour avancer, pour ne pas abandonner. Même s'il semblait y croire à moitié. Shinpachi se rendait bien compte que Gintoki s'efforçait de ne pas désespérer. Il voyait bien que tout ce qu'il faisait, c'était pour les pousser à aller de l'avant. C'était dans sa nature de toute façon. Toujours avancer, même si tout semblait perdu.
Sauver Kagura.
Shinpachi voulait y croire. Comme Gintoki voulait y croire.
Mais il ne se faisait pas d'illusion.
Il savait bien que tôt ou tard, le moment viendrait où il faudra se résoudre à prendre une décision. Et des décisions, il n'y en avait pas trente-six.
Shinpachi secoua la tête.
Il ne voulait pas y penser. Surtout pas.
Heureusement, un bruit de moteur à l'extérieur le détourna de ses pensées moroses. Tous se précipitèrent à l'extérieur, où ils virent avec soulagement Gintoki escalader le mur, et atterrir dans la cour.
« Gin-san, où est Sadaharu ? demanda Shinpachi, inquiet de ne pas voir le gros chien blanc.
- Il est dehors, ça craint rien. Je nous ai trouvé une camionnette, un truc de livraison. Il y a de la place à l'arrière, et la carrosserie à l'air costaud. J'ai eu un peu de mal avec le proprio, il ne voulait pas s'en séparer…
- Gin-san ! Ne me dit pas que tu l'as pris par la force !
- Bien obligé ! Ses mains étaient cramponnées au volant ! J'ai eu un mal de chien à lui faire lâcher prise !
- GIN-SAN ! Je sais bien que c'est la fin du monde, mais c'est pas une raison pour commencer à s'entre-tuer !
- Tu m'as mal compris. J'ai dit, ses mains… Une paire de mains quoi ! Tu vas pas pleurnicher pour une paire de mains, si ?
- Urgh ! Tu as intérêt à laver les tiennes avant de toucher quoique ce soit.
- Oui ben c'est bon c'est pas comme si j'm'étais paluché la nouille ! 'Tin sérieux, t'es le genre de mec à se trimbaler partout avec lui une solution hydroalcoolique au pamplemousse...
- Ha mince, c'est vrai, c'est ça que j'avais oublié de prendre !
- Pff, désespérant... Bon, trêve de plaisanterie. Vous êtes prêts à partir ? »
Un mouvement d'approbation suivi la question. Otae et Otose avaient préparé un paquetage léger, ne rassemblant que le strict minimum. Les dernières provisions non périssables du dojo, une trousse de premiers soins, quelques ustensiles de cuisine, couvertures, vêtements de rechange, et autres bricoles qui pouvaient trouver leur utilité un jour de fin du monde. Otae, armée de son éternel naginata, avait pris soin de prendre avec elle l'ombrelle de la petite Yato. Otose quant à elle, avait fait main basse sur une paire de couteaux de cuisine.
Gintoki hocha la tête. Il pénétra dans le dojo, et en ressortit en tenant dans ses bras Kagura emmitouflée d'une couverture.
Le samouraï se dirigea sans un regard en arrière vers le portail, suivi par Otose. Derrière lui, Otae et Shinpachi s'attardaient, contemplant une dernière fois le dojo de leur enfance, sans savoir s'ils allaient y revenir un jour. Ils y laissaient nombre de souvenirs, heureux, et moins heureux. Dans tous les cas, une page se tournait.
Gintoki entendit l'un d'entre eux renifler, puis il les sentit se presser finalement dans son sillage.
Arrivé au portail, il se retourna.
« Il va falloir ouvrir le portail. Sadaharu a normalement fait le ménage autour de la camionnette, mais il vaut mieux pas traîner. C'est moi qui conduis, et Sadaharu nous ouvrira la voie. »
La camionnette disposait d'une grande banquette à l'arrière, placée dans la longueur contre les vitres, ce qui leur fournissait un grand espace pour étendre Kagura, et déposer leurs bagages. Shinpachi s'installa devant au côté de Gintoki.
« Règle numéro 1, on attache sa ceinture, même si c'est la fin du monde. Je ne tiens pas à en voir un passer à travers le pare-brise, parce que mourir d'un accident de la route pendant une invasion de zombie, c'est vraiment la chose la plus conne qui soit ! »
Gintoki passa sa tête par la vitre baissée et siffla Sadaharu.
« Le clebs ! Direction l'hosto, je compte sur toi pour nettoyer la route des indésirables, je veux pas dégueulasser ma camionnette toute neuve avec de la viande avariée ! »
Et Gintoki démarra.
D'un dernier coup d'œil dans le rétroviseur, Shinpachi regarda s'éloigner lentement le dojo, dont les zombies commençaient à envahir la cour, jusqu'à ce que le premier tournant n'en fasse disparaître la vision définitivement.
A suivre
Rubrique : L'auteur avait un truc (inintéressant) à dire.
Il y a quelques jours, je tapais la discute à une petite vieille dans un bus. Au détour d'une conversation palpitante sur les lamas (véridique), elle m'annonce, de but en blanc :
« Vous savez, quand on fait un sandwich un jour de forte chaleur, il ne faut pas mettre de mayonnaise, sinon, elle tourne. »
Le rapport avec les lamas ? Que dalle…
Mais comme tout fan de Gintama à l'évocation de la mayonnaise, mon cerveau a tilté.
Depuis, Hijikata est définitivement associé dans mon esprit à cette adorable mamie et ses lamas… ça craint, non ?
Yo ! Je mets cette fiction en pause un mois, voire un mois et demi, pour cause de déménagement et départ en vacances ! (Mes premiers congés en 1 an ! Joie !). C'est aussi la raison pour laquelle je poste un peu plus tôt que prévu.
Voilà, de retour donc vers la fin août, en pleine forme, avec un nouveau chapitre qui devrait envoyer du pâté aux truffes, centré sur une nouvelle brochette de personnages, so stay tuned ! Sur ce, je vous dis à bientôt et bonnes vacances ! Et bien sûr, un grand merci aux reviewers !
Et donc dans le prochain épisode, la naissance d'une star du petit écran, des litres d'hémoglobine, et du vomi.
