Meuh.


-4-

Oh ! How The Dogs Stack Up


Ce fut rapide. Il n'avait pas tremblé, et avait agi avec une précision redoutable.

Comme toujours.

Il ferma les yeux devant le sang qui giclait en lui éclaboussant les joues d'une constellation vermeille. Les yeux toujours fermés, il recula et lâcha son sabre lorsqu'il entendit le bruit sourd d'un corps mou qui s'écroule sur le sol. Il sentit derrière lui la présence d'un mur qu'il tâta de ses mains aveugles et tremblantes. Le contact apaisa temporairement sa respiration haletante. Lorsqu'il releva doucement les paupières, le corps de son compagnon, dont il venait de transpercer le cœur, s'étendait à ses pieds dans une mare de sang.

Il soutint en déglutissant la vision des pupilles qui nageaient dans leurs globes tels des poissons morts à la surface d'une mer après la tempête, et qui le dévisageaient d'un air qui semblait l'accuser.

Sans quitter le corps des yeux, il tendit une main tremblante vers la poche de sa chemise d'où il tira un paquet de cigarettes. Il tenta d'en sortir une, mais fut interrompu par un tourbillon qui lui tordit les entrailles. Il se retourna et vomit ses tripes dans un immonde gargouillis, incapable de contrôler le flot qui jaillissait de son corps. Il avait du mal à reprendre son souffle, tandis que se rejouait devant ses yeux l'horreur qu'il venait de vivre, comme si l'accumulation des évènements le rattrapait finalement et le frappait avec la violence d'une gifle en plein visage.

Lorsqu'il se fut vidé, il se retourna avec un hoquet pour jeter un dernier coup d'œil à son compagnon tombé. Quel âge avait-il déjà ? A peine dix-neuf ans, peut-être dix-huit.

Un gosse.

Comment en était-il arrivé là ?


Les sirènes, la poussière, l'odeur de brûlé, les grésillements constants des talkies-walkies… Le lieu du crash n'était qu'une fourmilière où s'activaient une armée de blouses noires. Haruda était un habitué de ce genre de situation. Il était un homme de terrain, et l'un des meilleurs officiers du Shinsengumi. Le Vice-Commandant étant la plupart du temps occupé à botter le cul des terroristes, et le premier Capitaine passant le plus clair de son temps à glandouiller, il était tout naturel qu'il se voit confié parmi les missions d'ordre public. Sa division avait été envoyée pour enquêter sur les circonstances de l'accident du vaisseau spatial, écrasé près du centre commercial. Enfin, officiellement…

Le Shinsengumi n'avait pas tardé à identifier l'appareil en question. Il s'agissait du vaisseau privé du Prince Hata, une grosse légume Amanto bien connue de la police qui avait régulièrement dû couvrir ses… extravagances.

Haruda avait immédiatement contacté le Vice-Commandant pour savoir la marche à suivre. Le merdier était total.

Il s'agissait cette fois-ci d'un évènement autrement plus grave que les excentricités habituelles de ce maniaque. L'accident avait fait trois morts voire plus parmi les civils.

On risquait l'incident diplomatique. L'appareil était clairement en tort, il n'y avait pas à tortiller.

Les ordres avaient été clairs. La population ne devait en aucun cas découvrir l'origine du vaisseau.

Haruda soupira en repensant à sa conversation avec le Vice-Commandant. Couvrir les merdes des Amantos le répugnait, tout comme son supérieur, mais pour agir dans l'intérêt de tous, et préserver un minimum de paix dans Edo, il fallait parfois mettre de côté ses valeurs éthiques. La priorité était de conserver un équilibre de tolérance mutuelle, certes instable, mais ô combien indispensable, entre les Amantos et les êtres humains. Et pour cela, il valait mieux cacher certaines choses à l'opinion publique. Le Shinsengumi avait de toute façon l'habitude de faire le sale boulot. Il fallait bien que quelqu'un s'en charge, et laisser vivre les autres dans l'insouciance…

Les blouses noires du Shinsengumi se mêlaient à celles des équipes de secours, qui s'activaient sur le lieu du crash. Ils avaient déjà extrait cinq corps des décombres fumants de l'appareil, et un médecin légiste était déjà en train de les examiner. Une tente à part accueillait les blessés civils de l'accident –une dizaine-, tandis que se pressait autour du périmètre de sécurité une foule de badauds curieux.

Deux sauveteurs réussirent à extraire un sixième corps des restes de l'appareil. Il était recouvert d'un linceul blanc, mais la forme enrobée ne trompa pas le Capitaine sur l'identité de la victime. Le visage d'Haruda s'assombrit tandis qu'il passait une main nerveuse sur son crâne dégarni. Vu la gueule du vaisseau –enfin, ce qu'il en restait-, ils avaient peu de chance d'y retrouver des rescapés.

Il aperçut du coin de l'œil une journaliste et son caméraman franchir la limite du périmètre de sécurité. Il soupira, exaspéré. Il ne pouvait décemment pas renvoyer les journalistes, mais il allait falloir répondre à cette bande d'emmerdeurs. Il repensa aux mots du Vice-Commandant. Surtout ne rien divulguer. Il allait devoir tourner sa langue sept fois dans sa bouche avant de l'ouvrir.

Alors qu'il s'entraînait à réciter mentalement les réponses toutes prêtes qu'il avait l'intention de balancer aux journalistes si ceux-ci venaient à l'aborder, il fut extirpé de ses pensées par un agent de l'unité scientifique du Shinsengumi, qui requérait sa présence immédiate auprès du médecin légiste.


Quand Haruda pénétra dans la tente climatisée où les corps étaient entreposés en attendant d'être transférés vers la morgue, l'odeur de chair brûlée le prit immédiatement à la gorge. Écœuré, la main devant la bouche pour atténuer les relents, mais aussi pour réprimer son déjeuner qui menaçait de se faire la malle, il s'approcha avec précaution du médecin légiste, penché sur un cadavre. Celui-ci (le médecin, pas le cadavre) tourna la tête à son approche et lui tendit un masque et une paire de gants qu'il s'empressa d'enfiler.

Si le Capitaine Haruda ne répugnait pas à découper les terroristes en rondelles, la proximité des cadavres le mettait mal à l'aise, même si ceux-ci étaient tous recouverts d'un drap blanc, à l'exception du corps que le médecin était en train d'étudier.

Il resta donc à bonne distance de la table d'examen, attendant que le spécialiste ne daigne lui adresser la parole. Après une minute de silence, ce dernier se retourna et dévisagea le Capitaine d'un air désabusé.

« Si 'voulez voir quequ'chose, va falloir vous approcher un peu…
- Ah, euh… oui… »

« Fait chier. » pensa Haruda en son for intérieur. Il avait espéré s'épargner la vision d'un cadavre carbonisé et réduit en hachis, mais il avait été grillé. À contrecœur, il s'approcha de la table.

« R'gardez ça… » montra le médecin. Il empoigna à pleine main la tête du corps, et la tourna à quatre-vingt-dix degrés.

Haruda réprima un haut-le-cœur. À l'arrière du crâne se trouvait un trou béant, qui donnait sur… rien. La boîte crânienne était complètement vide.

« Y'a plus rien, même pas le moindre petit bout de cervelle, reprit le médecin. C'est comme si son cerveau avait été aspiré à l'extérieur. 'Jamais vu ça, même pour un accident de cette violence… En r'gardant d'plus prêt, on a même l'impression qu'ça a été raclé… il y a des traces sur l'os, 'voulez voir ?
- Non non merci, répondit Haruda, le cœur au bord des lèvres.
- Et c'pas l'seul truc bizarre qu'j'ai pu constater. » continua le médecin. Il remit le linceul en place et se dirigea vers une autre table.

« C'est compliqué d'observer quoiqu'ce soit sur les corps. 'Y sont tous carbonisés et en sale état pour la plupart, mais 'y a quand même un truc qu'j'ai pu r'marquer. 'Voyez… » dit-il en découvrant de son linceul un autre cadavre.

Celui-ci était effectivement très amoché, la peau et la chair étaient brûlées, et il manquait quelques bouts, mais Haruda put tout à fait reconnaître ce que le médecin pointait du doigt près du cou de la victime.

Une profonde morsure.

« Il y avait un animal à bord ? demanda-t-il.
- Que non ! C't'une morsure d'homme ça !
- Un homme ? Il y aurait donc eu une bagarre à bord du vaisseau ?
- Ça aurait pu être possible, si ça avait été l'seul…
- Le seul ?
- Tous les passagers sans exception présentent des morsures un peu partout. Toutes des morsures d'êtres humains. Z'allez quand même pas m'dire que s'battre à coups de dents est une pratique courante ? Et j'parle pas des détails encore…
- Non merci, je me passerai des détails… Avez-vous pu identifier les victimes ?
- Quatre humains, deux Amantos, dont vot'gros lard, là-bas… » répondit-il en pointant du menton une table dans un coin de la tente, où reposait une masse blanche volumineuse.

« Qu'est ce que vous en pensez alors, docteur ?
- Moi, c'que j'en pense ? Ben, c'est qu'quelqu'un a fait un bon festin ! »


De retour sur le terrain, Haruda se remettait tant bien que mal de sa petite discussion avec le médecin légiste.

Des morsures.

Quel genre d'être civilisé mordait ses congénères ? Un sentiment de malaise inexpliqué envahi le Capitaine et pour la première fois depuis un bout de temps, il ressentit l'envie pressante d'une bonne dose de nicotine.

Au moins les causes du crash commençaient à se dessiner. Les passagers avaient perdu le contrôle de l'appareil parce que quelqu'un – quelque chose – les avaient attaqués à coup de dents. Ça avait dû être la panique. Peut-être qu'un membre de l'équipage avait pété une durite et s'était mis à prendre ses compagnons pour des steaks sur pattes. En tout cas, c'était la seule explication plausible qu'il y voyait.

Il fut interrompu dans ses réflexions par la journaliste qui furetait impunément, et ce depuis un petit moment dans le périmètre, suivie par son caméraman. Les fouilles-merde d'EDO TV, d'après le logo du micro. Ces deux derniers s'approchaient de lui avec l'intention manifeste de lui tirer les vers du nez.

Haruda se renfrogna, désireux de manifester son mécontentement à ces deux petits fouineurs. Il se composa une expression d'homme très occupé qui ne répondait aux journaleux qu'avec condescendance et mauvaise grâce. Lorsque la reporter lui fit face, il la toisa avec un air de mépris.

« Excusez-moi, je suis Hanano Ana, envoyée spéciale d'Edo TV. Vous êtes un officier non ? A en jugez par votre uniforme, je suppose que c'est vous qui supervisez l'opération…
- C'est exact, je suis le Capitaine de la deuxième division, Haruda pour vous servir, répondit-il avec complaisance.
- Parfait ! répondit la journaliste sans remarquer l'expression glaciale de son interlocuteur. Nous souhaiterions vous poser quelques questions – tenez, voici la liste – dit-elle en lui tendant une feuille de papier. Si cela ne vous dérange pas bien entendu.
- Non, c'est bon, répondit le Capitaine en parcourant des yeux la liste de question.
- Je vous remercie de nous accorder un peu de votre temps. Vous devez être très occupé. Je vous laisse préparer vos réponses, nous prenons l'antenne dans cinq minutes. »

Haruda tenta désespérément pendant les cinq minutes d'étudier les questions qui lui avaient été fournies. Peine perdue. Il était sans cesse dérangé par ses subordonnés qui se succédaient au rapport, par son talkie-walkie qui ne cessait d'émettre, et par la douzaine de messages que le Vice-Commandant avait laissés sur son répondeur, qui lui intimait avec une irritation croissante de faire son rapport illico presto. Le dernier message faisait allusion au seppuku. Au diable le Vice-Commandant ! Il avait une interview à préparer, bordel !

Il se demandait encore comment il devait saluer les téléspectateurs, quand Hanano Ana réapparut, toujours flanquée de son caméraman.

« Vous êtes prêt pour le direct ?
- Heu, c'est-à-dire que…
- Excellent ! Soko, préviens-moi dès que nous sommes à l'antenne. »

La journaliste se positionna de façon à avoir le meilleur angle de vue sur la scène en arrière plan, tandis que son caméraman décomptait le moment de prise d'antenne avec ses doigts.

Quatre.

Trois.

Deux.

Un.

« Ici Hanano Ana, pour Edo TV, en direct du lieu du crash… »

Et merde. Ça y était vraiment cette fois-ci. Il allait devoir répondre de l'accident devant les familles de tout Edo. Il se rappela de ce qui lui avait dit le Vice-Commandant. Surtout ne rien divulguer sur Hata. Il allait devoir faire marcher son imagination. Improviser.

« J'ai ici avec moi le capitaine Haruda-san de la 2ème division du Shinsengumi. »

Le susnommé sursauta à l'évocation de son nom.

« Haruda-san, pouvez-vous nous en dire un peu plus sur les éléments de l'enquête ? »

Allez, faut se lancer.

« Et bien, d'après les appareils de contrôle, le vaisseau serait apparu sur les écrans radars du Terminal d'Edo, quelques minutes avant le crash. Il naviguait hors des couloirs aériens, et à très basse altitude. L'appareil a semblé perdre le contrôle avant de s'écraser près du centre commercial. »

Pas de bafouillis, pas d'hésitation. Je m'en sors bien.

« Et savons-nous à qui appartient ce vaisseau ? »

Ne foire pas.

« Nous n'avons pas encore identifié l'appareil. Il n'est pas enregistré sur les listes, ce qui nous laisse à penser que le vaisseau était utilisé à des fins illégales. »

Parfait.

« Comme de la contrebande ou du trafic de drogue ? »

Petite joueuse.

« Oui tout à fait. »

Trop facile. Merde, il se passe un truc là-bas.

Haruda distingua du coin de l'œil une zone du crash où semblait régner une curieuse agitation. Il fallait finir cette interview au plus vite.

« Avez-vous pu identifier les corps ? »

Elle en a jamais assez cette gonzesse ?

« D'après notre médecin légiste, l'équipage semblait être composé d'extra-terrestres et d'êtres humains… - Merde, on dirait que ça commence à tourner au vinaigre là-bas !- … ce qui conforte la théorie de l'existence probable d'un trafic illégal entre la Terre et…
- Qu'est ce qu'il se passe ?! Vite, Soko, tourne la caméra par là ! Il se passe quelque chose ! »

Et merde ! Cette fois-ci, Haruda vit clairement au loin, autour des débris de l'appareil, une armée de blouses noires qui s'agitaient autour d'un point bien précis.

Un agent en sueur se présenta devant lui, prêt à faire son rapport.

« Capitaine Haruda ! Capitaine ! On a un problème ! Il y avait un forcené dans le vaisseau ! On n'a pas réussi à le maîtriser, et maintenant, il attaque tout ce qui bouge !
- Comment-ça ? Un forcené ? Dans le vaisseau ?
- Oui, nous attendons vos ordres, capitaine !
- Mais arrêtez-le, bandes d'incapables ! Et vous, vous devriez arrêter de filmer et vous éloigner. Put- non mais chopez moi ce connard ! »

Haruda le voyait parfaitement. Cet individu semblait s'être extrait des décombres de l'appareil, car il était blessé de partout. Il le vit s'attaquer à mains nues à ses hommes. Ou plutôt… il les mordait ? L'individu sauta à la gorge de l'un de ses subordonnés avec une vivacité surprenante. La victime hurla et le repoussa de toutes ses forces.

Le fou-furieux recula, soudain encerclé par une dizaine de lames. Haruda s'approcha en courant, la main sur la garde de son sabre.

« Que faisons-nous de lui capitaine ? demanda l'un des hommes.
- Il faut vite le neutraliser, il semble avoir perdu la raison, mais nous allons avoir besoin de lui pour l'enquête. C'est… »

Il fut interrompu par des cris de terreur qui retentirent derrière lui. Tous se retournèrent comme un seul homme, pour voir les agents mordus quelques secondes auparavant s'attaquer aux civils qui se tenaient derrière les rambardes de sécurité.

Entre temps, le forcené qu'ils avaient encerclé profita de la distraction occasionnée pour planter ses crocs dans le premier bras à sa portée.

La victime hurla de douleur et son cri se mêla au vacarme ambiant qui régnait, alors que la situation dégénérait vers le chaos.

Haruda observa comme dans un cauchemar la scène qui se déroulait devant ses yeux. Les agents du Shinsengumi qui avaient été victimes du forcené attaquaient à leur tour la foule, se jetaient sur les citoyens avec bestialité.

Il vit du coin de l'œil le caméraman d'Edo TV se faire jeter à terre par deux individus qui lui étaient inconnus, sous les yeux horrifiés de la journaliste.

Les gens devenaient fous autour de lui.

Les gens criaient autour de lui.

Il resta planté là, les bras ballants, son sabre pendant inutilement contre sa jambe droite.

Une force monstrueuse le propulsa au sol face contre terre, tandis qu'une douleur intense lui déchira l'épaule. D'un coup de rein, il envoya voler son agresseur un mètre plus loin. Il tourna la tête pour observer sa blessure. Une morsure. L'individu qui venait de lui arracher un bout de chair se releva, la bouche sanglante, et revint à la charge. Haruda ne réfléchit pas une seconde de plus, et le décapita.

Tandis qu'il pressait une main sur le trou béant de sa blessure, il se sentit vaciller. Il tomba à genou sur le sol qui semblait se dérober et tourner comme un manège sous ses pieds.

Sa conscience disparaissait.

Il ne savait plus pourquoi il était là.

Il ne se souvenait plus ce qu'il faisait là.

Il ne se souvenait plus qui il était.

Et ce fut le noir.


« Matsudaira-san ! Matsudaira-san ! Une dernière question ! »

Matsudaira tourna le dos au parterre de journaliste, faisant la sourde oreille. Il n'avait pas de temps à perdre avec cette bande de vermisseaux.

« Évacuez-moi cette bande de vautours et dites-leur de rentrer chez eux. » ordonna-t-il à l'un de ses hommes qui le suivaient de près.

« Monsieur, l'interpella l'un de ses assistants, votre hélicoptère est posé sur le toit du quartier général. Votre fille vous y attend, nous n'attendons plus que vous pour partir !
- Partez si ça vous chante, je reste ici jusqu'à la fin des opérations. Par contre… » Il attrapa l'homme par le col et l'approcha à quelques centimètres de son visage menaçant. « … s'il arrive quoique ce soit à ma fille adorée, je vous jure de vous assurer une mort lente et douloureuse délivrée par mes soins. »

Il relâcha d'un geste l'homme, qui semblait à deux doigts de pisser dans son froc. Celui-ci s'enfuit d'ailleurs ventre à terre sans demander son reste.

Matsudaira se redressa en mâchonnant furieusement son mégot, et siffla l'un de ses hommes. « Trouvez-moi Sasaki sur le champ. Dites-lui de me rejoindre dans mon bureau. Réunion des États-Majors dans cinq minutes.
- Pardonnez-moi monsieur, mais la majorité des officiers membres de l'État-major ont quitté la ville avec leurs familles.
- JE SUIS ENTOURÉ D'UNE BANDE DE POLTRONS ET DE LÂCHES, DITES-MOI QUE JE RÊVE !
- Non monsieur. Il ne reste que Sasaki Isaburo, Commandant du Mimawarigumi, qui vient d'arriver au Quartier Général pour faire son rapport, et Kondo Isao, Commandant du Shinsengumi, qui se trouve sur le terrain en ce moment même.
- Que Sasaki ramène son cul et vite.
- Bien monsieur ! »

Arrivé à son bureau, Matsudaira jeta son mégot et se ralluma immédiatement une cigarette. En l'espace de quelques heures, la situation avait méchamment dégénérée. La propagation du virus et l'invasion des zombies avaient nécessité la mobilisation de toutes les armées et de toutes les forces de police d'Edo. Il n'avait pas vu crise semblable depuis le débarquement des Amantos vingt ans auparavant.

Le tirant de ses réflexions, la porte de son bureau s'ouvrit sur la silhouette guindée de Sasaki. Celui-ci avait la mine des mauvais jours, et pourtant, Matsudaira savait à quel point il était difficile d'ébranler le Commandant du Mimawarigumi.

« Sasaki Isaburo au rapport !
- Trêve de formalités. L'évacuation du Shogun ?
- Le Shogun et sa famille ont été transférés avec succès vers le croiseur du Tendoshu en orbite autour de la Terre, monsieur. Les autres membres du gouvernement et des États-Majors sont également en cours d'évacuation. Je vous informe également que la quasi-totalité des Amantos ont quitté la ville.
- Bien, la situation sur place ?
- Nous avons réussi à contenir les contaminés sur un périmètre d'un kilomètre de diamètre, rapporta Sasaki en déroulant une carte d'Edo. Les forces combinées du Shinsengumi et du Mimawarigumi parviennent pour l'instant à tenir les positions. Nous avons barricadé et posté une unité à chaque rue pour bloquer leur progression. Tous les habitants aux alentours du périmètre ont été évacués.
- À combien estimez-vous leur nombre ?
- Nous estimons qu'ils sont actuellement cent mille contaminés retenus au sein du périmètre.
- Bien, si nous les contenons suffisamment longtemps tous au même endroit, il sera plus aisé de trouver un moyen radical pour les éliminer tous en même temps.
- Nous avons cependant quelques problèmes, monsieur. Le Mimawarigumi est mieux équipé et dispose de plus de moyens que le Shinsengumi et d'après un récent rapport de leur Vice-Commandant, leurs troupes commencent à manquer de munitions.
- Le temps presse donc.
- Oui, d'autant plus que les contaminés, après s'être attaqué aux barricades du Mimawarigumi, ont effectués un mouvement de foule vers les positions du Shinsengumi. Ils sembleraient qu'ils aient été découragés par la forte résistance du Mimawarigumi et se soient donc dirigés vers les points faibles du cordon… le Shinsengumi.
- Les barricades du Mimawarigumi sont donc sécurisées ?
- Oui, selon le dernier rapport, le nombre de contaminés à nos positions considérablement diminués, à tel point que nous sommes capables de tous les éliminer à vue.
- Et pour le Shinsengumi ?
- Je n'ai pas eu de rapport depuis, monsieur. Si vous voulez mon avis, ils ne tiendront plus très longtemps… d'autant plus...
- Quoi ?
- D'autant plus que la caserne du Shinsengumi se situe à l'intérieur même du périmètre. Selon mon dernier rapport, le Commandant Kondo serait en train de la défendre avec une cinquantaine d'hommes. »

Matsudaira s'éloigna de la carte en s'enfonçant dans son fauteuil. Après une minute de réflexion, il leva les yeux au dessus de sa paire de Ray-Ban pour dévisager le Commandant qui lui faisait toujours face.

« La priorité, c'est Edo, j'espère que vous êtes d'accord avec moi sur ce point, Sasaki…
- Tout à fait monsieur.
- Il faut envisager une opération de destruction massive, tant que les contaminés sont contenus au même endroit. Le temps presse, Kondo et ses troupes n'en ont plus pour très longtemps…
- Comment allez-vous procéder ?
- Nous allons les gazer. Vous m'avez bien dit que les habitants avaient été évacués, c'est bien ça ?
- Oui mais… en agissant de la sorte, vous allez décimer par la même occasion l'armée du Shinsengumi.
- Un sacrifice certes malheureux, mais indispensable. C'est la vie de millions d'habitants qui est en jeu. Je vous nomme en charge de l'opération. Elle ne doit être communiquée sous aucun prétexte aux officiers du Shinsengumi, cela va de soit.
- À vos ordres, monsieur. »

En regardant Sasaki passer la porte et la refermer derrière lui, Matsudaira écrasa son mégot dans son cendrier, priant silencieusement qu'il n'ait pas envoyé cinq cent hommes à la mort pour rien.


Hijikata mordit furieusement sa cigarette, sans se rendre compte que celle-ci était éteinte depuis longtemps. Perché sur le seul char dont il disposait, il surplombait la scène. Il avait sous ses ordres une cinquantaine d'hommes, derrière une barricade de sacs de sable et de fils barbelés haute de presque un mètre cinquante, qui s'étendait dans la largeur d'un immense boulevard. Derrière, près d'un millier de contaminés voulait leur peau. Seuls les tirs incessants du char, des bazookas, et des fusils mitrailleurs qui ne cessaient de cracher leurs munitions dans un vacarme assourdissant les empêchaient d'atteindre les barricades. Une pile de corps commençait à s'amonceler de l'autre côté, et les trombes d'eau qui s'abattaient sur eux donnaient à la scène des airs d'apocalypse.

Hijikata fulminait. Ils avaient reçu l'ordre de ne pas combattre au corps à corps, et d'éviter tout contact avec les contaminés. Il avait pu constater pourquoi de ses propres yeux. L'un de ses hommes s'était fait mordre un peu plus tôt dans la soirée. Il s'était transformé en l'espace de quelques secondes, et si ce n'était grâce à la réactivité du Vice-Commandant, le contaminé aurait déjà détruit son unité toute entière.

Tirer à distance donc. Si seulement ces radins leur avaient fourni du matériel décent et en quantité suffisante, ils auraient pu assurer le job. Mais c'était encore cette bande de parvenus et leur chef avec son monocle à la con qui avaient été privilégiés. Hijikata brûlait d'envie de sauter par-dessus le barrage pour aller se faire cette armée d'abominations de la nature tout seul. Yamazaki l'avait déjà empêché quelques instants auparavant d'aller faire tâter de son sabre à la marée hurlante. Mais plus les minutes passaient, plus le moment où il faudrait effectivement se jeter dans la mêlé approchait. Il pouvait le sentir dans l'agitation croissante de ses hommes, qui ne cessaient de poser furtivement sur lui des regards de plus en plus fébriles.

Le champ de bataille puait la poudre, le sang, l'asphalte humide, et la peur. Les munitions diminuaient à un rythme dangereux et la relève ne viendrait pas. Yamazaki qui, à ses côtés, ne cessait de se tortiller dans tous les sens, l'agaçait prodigieusement. Les nerfs en pelote, il lui asséna un grand coup à l'arrière du crâne, ce qui eu l'effet bénéfique de le calmer un peu. Se défouler sur Yamazaki avait toujours été un bon moyen pour lui d'évacuer son stress. Quand les clopes ne suffisaient plus.

Mais à ce moment précis, ni la nicotine, ni son punching-ball préféré n'étaient en mesure d'apaiser ses nerfs à fleur de peau. Car rien n'était pire que l'attente.

Et à ce stade, il ne pouvait pas faire grand-chose sinon attendre. Le quartier général n'émettait plus, et cela faisait presque une demi-heure qu'il n'avait reçu aucune directive. Pour s'occuper l'esprit, il saisit son talkie-walkie et chercha à joindre Kondo, qui tenait la caserne une rue plus loin. Il n'obtint qu'un concert de grésillements et de parasites. Cela faisait dix minutes que Kondo-san n'avait pas émis. À cette pensée, les entrailles d'Hijikata firent un tour sur elles-mêmes. Il ne put s'empêcher de pousser un profond soupir, tout en crachant son mégot sur le sol détrempé. Il sentit sur lui le regard interrogateur de Yamazaki, et après quelques secondes d'hésitation, finit par contacter Sougo, posté avec sa propre unité quelques rues plus loin.

« Sougo, ici Hijikata. Comment ça marche de ton côté ?
- Hijikata-san, vous n'êtes pas encore mort ? » retentit dans l'émetteur la voix traînante et horripilante du jeune Capitaine. Hijikata serra les dents. Pourquoi l'avait-il appelé, franchement ? Rien que d'entendre la voix de cette tête-à-claques l'agaçait prodigieusement. Il se retint de réduire l'émetteur en miettes, et continua comme s'il n'avait rien entendu.

« Tu penses tenir encore combien de temps ?
- Plus très longtemps, quelques minutes, mais je compte bien tenir plus longtemps que vous, Hijikata-san.
- Alors voyons lequel d'entre nous mourra en premier.
- Marché conclu. »

Hijikata coupa l'émetteur. C'était toujours sur ce genre de défi à la con que Sougo et lui parvenait à établir un terrain d'entente. La discussion avait au moins eu le mérite de lui rappeler la réalité de sa situation. Il avait de fortes chances de crever dans les prochaines minutes. Un curieux mélange de peur et d'adrénaline lui parcourut les veines et fit monter son excitation. Il serra la poignée de son sabre tellement fort que ses articulations devinrent blanches.

Pas encore.

Il se tourna vers Yamazaki, prostré à côté de lui. Il avait vraiment l'air misérable avec son uniforme détrempé de pluie et ses mèches qui lui collaient sur le visage. Le garçon paraissait tellement terrifié qu'Hijikata retint derrière ses lèvres la vacherie qu'il allait sortir.

« Yamazaki, combien de temps pouvons-nous encore tenir ?
- E-et b-bien, au vu des munitions qu'il nous reste, je dirais, p-pas plus de c-cinq minutes. Le t-tank est déjà à sec. »

Hijikata hocha la tête en grogna. C'était le moment.

Il se hissa en souplesse sur la tourelle du char. Ce simple mouvement suffit à attirer tous les regards sur lui. Il vit sans erreur la crainte dans les yeux de ses hommes, qui ne se trompaient pas sur le sort qui les attendait. Il était leur leader. Et c'est le rôle d'un leader de motiver ses troupes.

Il déglutit. Il n'avait pas l'habitude de ce genre de situation. Les discours pompeux et grandiloquents étaient plutôt la spécialité de Kondo-san. Il prit sur lui malgré tout et déclama d'une voix forte.

« Soldats ! Le Shinsengumi a vu de nombreuses batailles. Ensemble, nous avons travaillé des années à maintenir la paix d'Edo ! Ce soir, nous sommes cinquante contre mille ! Ce soir sera probablement notre dernier combat ! Continuez de tirer jusqu'à nos dernières munitions, et ensuite, vous ferez parler votre sabre ! Je vous demande donc de respecter vos vœux et vos engagements et de faire honneur au Shinsengumi, pour le faire briller une dernière fois. » Il dégaina son sabre. « AUX ARMES ! »

L'exclamation de cinquante voix couvrit le vacarme des trombes d'eaux et des armes à feux.

Hijikata ne tenait plus. Il allait finalement s'offrir une belle mort, au combat et avec ses hommes. Un sacrifice héroïque. Il ne pouvait rêver mieux. Un sourire carnassier se dessina sur son visage alors qu'il pensait déjà au massacre qu'il allait provoquer. Il allait personnellement s'assurer d'emmener avec lui en Enfer le plus grand nombre possible de ces créatures de cauchemar.

Le temps sembla se ralentir, alors qu'il laissait monter en lui ses instincts sanguinaires. La fréquence du vacarme saccadé des mitrailleuses s'espaça tandis que l'atmosphère semblait s'être changée en marmelade. Ses mouvements étaient lourds et lents, mais il savait qu'une fois que l'assaut sera donné, le temps s'effilochera et lui glissera entre ses doigts sans qu'il ne puisse le retenir.

« Vice-Commandant ! » résonna à ses côtés la voix de Yamazaki.

Sorti de sa torpeur engourdie, Hijikata tourna la tête vers son larbin, outré d'avoir été dérangé en pleine séance de motivation mentale.

« Désolé Vice-Commandant ! » débita Yamazaki à toute vitesse, désireux d'éviter la torgnole du siècle. « Mais regardez au dessus de votre tête s'il-vous-plait ! »

Hijikata leva les yeux. Un hélicoptère de combat estampillé Mimawarigumi survolait le secteur à basse altitude. Que pouvait bien vouloir cette bande d'emmerdeurs, alors qu'il s'apprêtait mener le combat de sa vie ?

C'est alors qu'il les vit.

À l'arrière de l'hélicoptère, prêtes à être larguées, deux bombes chimiques.

Hijikata comprit immédiatement, et resta silencieux pendant quelques secondes, à contempler d'un air hagard l'appareil qui allait finalement décider de leur sort. Pas de beau combat héroïque, pas de massacre sanglant. Ils allaient tous se faire éliminer, sans distinction, hommes et zombies. La hiérarchie en avait décidé ainsi. Ils allaient être les sacrifiés. Non. Les exécutés.

Résigné, Hijikata baissa son sabre, son visage dégoulinant de gouttes de pluie tourné vers le ciel dans l'attente du jugement.

Au moins, de cette façon, leur mort n'aura pas été vaine. Le gaz allait tous les tuer, Edo serait sauvé. Une piètre consolation, qui rendait la gloire douce amère.

Il savait que ses hommes avaient compris eux aussi. Il savait que tous regardaient l'hélicoptère comme s'il était l'Ange de la Mort en personne.

Et l'Ange de la Mort explosa.

Partie d'une rue voisine, une roquette fendit le ciel noir comme de l'encre et percuta l'hélicoptère en plein vol. Sous la chaleur de l'explosion, le gaz contenu dans les bonbonnes se consuma d'un coup en une gigantesque boule de feu qui illumina le temps de quelques secondes le ciel d'Edo.

Les débris de l'appareil retombèrent dans les rues avec fracas, dispersant la meute d'affamés. L'explosion avait détourné leur attention, donnant ainsi quelques secondes de répit aux troupes.

Hébété l'espace d'un instant, Hijikata reprit bien vite ses esprits. Il n'avait absolument aucun doute sur l'identité du coupable. Furibard, il attrapa son talkie-walkie, et beugla dans l'émetteur.

« SOUGO ! JE PEUX SAVOIR À QUOI TU JOUES ?!
- Sérieusement Hijikata-san, vous m'engueulez alors que je viens de sauver votre heure de gloire ? C'est pas très sympa, je vais pleurer vous savez, moi qui pensais bien faire, déclara Sougo avec un air faussement coupable.
- Oui d'accord, mon heure de gloire ! Mais cet hélico allait sauver Edo, même si ça signifiait qu'on allait aussi y passer !
- C'est déjà peine perdue, Hijikata-san. La troisième unité a cédé. Les zombies envahissent la ville. »

Alors, c'était déjà perdu. Edo allait tomber. Il le savait de toute façon. Il avait deviné depuis longtemps la tournure que prendraient les évènements. Il n'avait jamais attendu de miracle.

« Désolé Hijikata-san, mais je ne vais pas laisser cette bande de porcs assis bien au chaud décider de comment je dois crever. Arrêtez de vous prendre pour Mère Teresa et avouez que vous voulez mourir sabre à la main. Moi en tout cas, j'en ai décidé ainsi. C'est notre jour de gloire Hijikata-san, ne me remerciez pas.
- T'es vraiment le dernier des abrutis.
- Et vous êtes le dernier des connards. Rendez-vous en Enfer !
- La ferme. »

Ainsi, le moment était venu. Cette saloperie d'hélico avait tout gâché, mais il allait quand même pouvoir finalement s'offrir la boucherie qu'il espérait.

« Vice-Commandant, nous sommes à court de munitions !
- Parfait ! DONNEZ L'ASSAUT ! »

Tandis que ses hommes se précipitaient sur la barricade, il se tourna vers Yamazaki, toujours à ses côtés, et lui posa la main sur l'épaule.

« Yamazaki, tu restes avec moi, ne me quitte pas d'une semelle tu m'entends ? » Le garçon le dévisagea d'un air surpris, et acquiesça en arborant un faible sourire.

« Je suis content de mourir à vos côtés, Vice-Commandant.
- Arrête avec ces conneries. On n'y est pas encore. Allons renvoyer ces horreurs en enfer ! SUIS-MOI ! »

Avec un cri de rage à faire pâlir les morts, le Vice-Commandant Démoniaque bondit du char où il était perché, et escalada d'un bond la barricade, rejoignant ses hommes en contrebas. Il dépassa tout le monde, et fut le premier à rentrer en collision avec l'armée de contaminés.

Il ne vit plus, il n'entendit plus, il ne ressentit plus rien d'autre que son sabre s'enfonçant dans la chair de ses ennemis, et le sang qui éclaboussait son visage.

Mû par son instinct, il ferma les yeux.

Il n'avait pas besoin de voir.

Il continua d'avancer, piétinant les corps de ses ennemis.

Jusqu'à ce qu'il ne rencontre plus aucune résistance.

Il rouvrit les yeux. Devant lui la voie était libre et dégagée. Derrière lui retentissaient des grognements inhumains. Il regarda les alentours et vit Yamazaki, couvert de sang, qui reprenait son souffle. Personne d'autre.

Il regarda en arrière, et vit l'armée de contaminés en pleine effervescence. Il s'apprêtait à retourner dans la mêlée, quand parmi les rugissements bestiaux des zombies, il distingua les cris de douleur et d'agonie de ses hommes. Les contaminés commençaient à franchir la barricade et à se déployer dans les rues d'Edo. Parmi eux se trouvaient des blouses noires du Shinsengumi.

Il se rendit vite compte que Yamazaki et lui était les seuls survivants de l'unité. Il avait taillé son chemin parmi le troupeau de zombies, Yamazaki dans son sillage, et était ressorti indemne du massacre. Saisi par sa conscience, il se tâta de partout. Bien que couvert de sang, il ne souffrait d'aucune blessure. Yamazaki semblait lui aussi indemne, mais paraissait complètement désemparé.

Hijikata sortit son émetteur.

« Sougo ! Sougo, réponds-moi ! SOUGO ! »

Il n'entendit rien d'autre que des grésillements. Il tenta de contacter toutes les autres unités déployées dans les rues adjacentes. Aucune n'émettait.

Hijikata ferma les yeux et leva son visage vers le ciel avec une profonde inspiration. Il avait survécu, mais pourquoi ce sentiment de culpabilité ?

Il avait échoué. C'était incontestable.

Il savait depuis le début qu'il allait échouer, mais il n'avait pas prévu de rester en vie. Il n'avait pas prévu d'assister à son échec. Tout ce qu'il voulait, c'était mourir au combat avec ses hommes, comme un samouraï, et ne pas être témoin du chaos qui allait s'en suivre.

Il avait un horrible goût amer dans la bouche. C'était le goût de la défaite.

Yamazaki quant à lui, une fois remis du choc, semblait soulagé d'être toujours en vie.

« Que fait-on Vice-Commandant ? On leur court après ?
- Je ne sais pas… »

Il savait qu'il ne servait à rien de leur courir après. Ses unités avaient toutes subi le même sort, et il imaginait en ce moment même les hordes de zombies assoiffés de sang envahir les rues d'Edo.

Et son émetteur qui restait obstinément silencieux…

« Alors, Vice-Commandant ? On fait quoi maintenant ?
- Arrête de m'appeler Vice-Commandant. Il n'y a plus de Shinsengumi.
- A-alors, o-on est les s-seuls survivants ?
- Je n'en sais rien, répondit Hijikata en rengainant son sabre. Mais on va vite le savoir. Yamazaki, tu es toujours avec moi ?
- Toujours, Vice… Hijikata-san !
- Parfait. La caserne est à deux pas d'ici. On va essayer de retrouver Kondo-san.
- À vos ordres, Vice-Commandant ! »

Hijikata le fusilla du regard.

« Euuh, wesh mon pote ? »


Au prochain tournant se trouvait la caserne. Hijikata et Yamazaki avait traversé sans incident les rues désertes de la ville. Ils savaient que les contaminés avaient tendance à se regrouper aux endroits où ils étaient susceptibles de se taper une bonne bouffe, et par conséquent, la caserne était pour eux un restaurant quatre étoiles.

Hijikata savait ce qu'il allait trouver de l'autre côté de l'angle de la rue. Il espérait seulement les voir à l'extérieur de la caserne plutôt qu'à l'intérieur. Sincèrement.

À son signal, lui et Yamazaki passèrent le tournant et surgirent dans l'avenue adjacente à la caserne.

Perdu.

Hijikata sentit son estomac se retourner à la vue de la horde de zombie qui avait envahi la cour intérieure de la caserne. Ils y étaient tous rassemblés, collés les uns aux autres comme au Hellfest, tandis que quelques retardataires et laissés pour compte se pressaient au portail. À part ça, la rue était déserte.

« Heu, Hijikata-san…
- Ta gueule. »

Il savait ce que Yamazaki allait dire, et ne voulait pas en entendre un mot. Il s'obstinait à nier la réalité pourtant évidente, qui lui pendait au nez. Parce qu'il refusait d'admettre que Kondo-san ne s'en était pas sorti. Son incapacité à concevoir la mort possible de son supérieur et ami le poussait à vouloir prendre les risques les plus fous.

Le retour sur Terre sera peut-être rude, mais pour l'instant, il refusait d'y penser.

« Hijikata-san, vous voulez vraiment rentrer là-dedans ? C'est du suicide ! »

Hijikata ne répondit pas, et se contentait de parcourir la rue du regard. Quand il eut trouvé ce qu'il cherchait, il se leva sans un mot, et se dirigea vers une voiture garée quelques pas plus loin. Il donna un violent coup de pied dans la carrosserie, ce qui eut pour effet immédiat de faire beugler l'alarme de sécurité.

Puis il retourna en courant auprès de Yamazaki, alors qu'une bande de contaminés se précipitait vers l'origine du vacarme, espérant trouver de quoi se mettre sous la dent.

« Dépêchons, pressa Hijikata, ça ne les distraira pas très longtemps.
- Mais il y en a encore dans la caserne !
- J'en fais mon affaire… » répondit Hijikata avec un rictus.

Sabres à la main, tout deux se précipitèrent dans la cour, tout en essayant de se maintenir discrets. Les contaminés restants étaient au moins une centaine, et se pressaient autour du dojo. Au sol, se trouvaient les restes de cadavres dépecés, dévorés avant qu'ils n'aient pu effectuer leur transformation. Les corps étaient méconnaissables, mais Hijikata reconnut sans mal l'uniforme noir des dépouilles. Il reconnut également parmi les contaminés, la silhouette grassouillette de Tetsu.

Tetsu.

Hijikata avait refusé de l'amener avec lui sur le terrain, lui préférant Yamazaki pour le seconder, ce dernier ayant plus d'expérience. Il l'avait donc confié aux bons soins de Kondo-san.

Si Tetsu était dans cet état, alors Kondo-san… Non non. Ne pas y penser.

« Regarde-ça Yamazaki, ils sont tous regroupés autour du dojo. Ma main à couper qu'il y a des survivants. »

Il fut interrompu par un hurlement derrière lui. La horde de zombies qu'ils avaient fait sortir grâce à l'alarme était de retour plus remontée que jamais. Elle se précipitait vers les deux hommes à une allure impressionnante, bientôt rejointe par les contaminés attroupés autour du dojo, et que le bruit avait attirés.

Ils étaient cernés de toutes parts. Hijikata regarda fébrilement autour de lui. Il ne pouvait pas s'en charger seul. Ils étaient beaucoup trop nombreux et arrivaient de tous les côtés. Ils étaient coincés.

Ils n'avaient aucune échappatoire sinon courir droit devant s'abriter dans le premier bâtiment à leur portée. À savoir le dépôt de munitions. Sans plus tergiverser, Hijikata prit Yamazaki par le col et le traîna en courant vers leur porte de salut.

Les contaminés arrivaient à droite, à gauche, derrière eux.

Leur couloir de manœuvre se rétrécissait, à mesure que la porte du dépôt s'approchait.

Pitié, faites qu'elle soit ouverte.

Hijikata accéléra en découpant les corps à droite et à gauche. Il parvint à rejoindre la porte en se jetant littéralement contre le battant. Il l'ouvrit et jeta Yamazaki dans l'embrasure d'un coup de pied au cul.

Mais juste après que lui-même ait passé la porte, il sentit quelque chose lui agripper la cheville. Il trébucha et s'étala de tout son long tandis qu'une force le tirait vers l'arrière. Sans avoir le temps de réagir, il vit Yamazaki débouler à fond de train et bousculer de toutes ses forces son agresseur. La chose qui agrippait Hijikata le lâcha et celui-ci se releva immédiatement.

« Hijikata-san ! »

Il se retourna, et vit Yamazaki qui à son tour, était attiré vers l'extérieur par une nuée de mains et de bras. Hijikata prit la main que le garçon lui tendait et tira de toutes ses forces.

Il n'allait pas perdre le dernier homme qui lui restait.

Il s'arcbouta et avec un hurlement de rage, réussit à défaire Yamazaki du piège où il était pris, et referma immédiatement la porte derrière lui. Il ferma les verrous à double tour, et une fois en sécurité, il se tourna vers Yamazaki, à bout de souffle.

« Hijikata-san… articula le garçon d'une voix tremblante.
- C'est bon, on est en sécurité ici, les portes sont blindées, et les verrous solides, j'en sais quelque chose.
- HIJIKATA-SAN ! »

Hijikata sursauta devant la détresse du cri.

Yamazaki, à genou et en sanglots, se tenait fermement l'épaule gauche de sa main ensanglantée.

Hijikata se décomposa. Il comprit tout de suite.

« Hijikata-san, je ne veux pas devenir comme eux… » supplia Yamazaki.

« Je ne laisserais jamais cela arriver. »

Il lui transperça le cœur.

Lorsqu'il retira son katana, il ferma les yeux devant le sang qui giclait en lui éclaboussant les joues d'une constellation vermeille. Les yeux toujours fermés, il recula et lâcha son sabre lorsqu'il entendit le bruit sourd d'un corps mou qui s'écroule sur le sol. Il sentit derrière lui la présence d'un mur qu'il tâta de ses mains aveugles et tremblantes. Le contact apaisa temporairement sa respiration haletante. Lorsqu'il releva doucement les paupières, le corps de son compagnon s'étendait à ses pieds dans une mare de sang.

Il soutint en déglutissant la vision des pupilles qui nageaient dans leurs globes tels des poissons morts à la surface d'une mer après la tempête, et qui le dévisageaient d'un air qui semblait l'accuser.

Sans quitter le corps des yeux, il tendit une main tremblante vers la poche de sa chemise d'où il tira un paquet de cigarettes. Il tenta d'en sortir une, mais fut interrompu par un tourbillon qui lui tordit les entrailles. Il se retourna et vomit ses tripes dans un immonde gargouillis, incapable de contrôler le flot qui jaillissait de son corps. Il avait du mal à reprendre son souffle, tandis que se rejouait devant ses yeux l'horreur qu'il venait de vivre, comme si l'accumulation des évènements le rattrapait finalement et le frappait avec la violence d'une gifle en plein visage.

Lorsqu'il se fut vidé, il se retourna avec un hoquet pour jeter un dernier coup d'œil à son compagnon tombé.

Il s'essuya d'un revers de la main, et rengaina son sabre après l'avoir nettoyé du sang qui le souillait.

Puis il ferma les yeux, prit une profonde inspiration et tenta de se calmer.

D'une main tremblante, il sortit son émetteur, et chercha une fois de plus les fréquences de Sougo et de Kondo.

Le Silence. Le silence de ses amis était insupportable. Il ne supportait plus ces horribles grésillements. Ce n'était pas ce qu'il voulait entendre. Dans un accès de rage, ou de désespoir, il jeta son émetteur sur le sol, et glissa, assis contre le mur, ses yeux fermés tournés vers le plafond pour calmer sa respiration. Peine perdue.

Les oreilles bourdonnantes, il entendait les hurlements des contaminés qui martelaient incessamment la porte. Dans la pénombre étouffante du dépôt, l'univers sembla se rétrécir autour de lui comme un ballon de baudruche qui se dégonfle.

Le Shinsengumi n'existe plus.

Il avait asséné ça à Yamazaki quelques instants auparavant, sans se rendre compte de ce que cette phrase impliquait. Mais maintenant, la réalité lui éclatait à la gueule, limpide dans toute sa cruauté, et il ne pouvait plus faire semblant de l'ignorer.

Son monde avait été réduit en miettes en l'espace de quelques heures. Tout ce qu'il connaissait, tout ce qui lui était familier.

Tout ce qu'il avait construit si durement. Il n'avait plus rien. Il n'avait plus personne.

Il était seul.


A suivre

Pardon. J'vais aller me fouetter.


Petit Bonus : Yamazaki avait un truc à dire.

« Hum, bonjour, je me présente, je suis Yamazaki Sagaru, en direct du Royaume des Morts, pour vous servir ! Vu que l'auteur a décidé de me faire caner dès mon apparition, je me suis dit que je pouvais au moins animer la rubrique bonus de fin de chapitre… Aujourd'hui, nous allons voir pourquoi le médecin légiste du Shinsengumi a un accent de péquenaud. Et bien c'est très simple –
- Hé, ho, c'est quoi le truc ici, pourquoi ce type a droit à sa rubrique alors qu'il a déjà été présent quasiment la moitié du chapitre ? Moi, on a même pas vu ma gueule et j'ai droit à rien ?
- C-capitaine Okita ? Qu'est ce que vous faites dans ma rubrique ? Sauf votre respect, vous n'êtes pas encore mort dans cette fiction, vous aurez tout le temps d'avoir votre heure de gloire…
- La ferme, j'ai pas de leçon à recevoir d'un merdeux qu'a même pas encore eu de première de couverture. Parce qu'en fait, concrètement, tout le monde s'en branle de ton perso non ? L'auteur a décidé de te mettre au placard parce que t'es juste un boulet, et t'a refourgué cette rubrique inutile pour te donner l'illusion que tu sers à quelque chose…
- Capitaine Okita, c'est… c'est cruel vous savez…
- Ça suffit Sougo. L'écoute pas Yamazaki, il est juste aigri parce qu'il n'a pas eu d'apparition. Il doit être un peu jaloux, c'est tout. Après tout, c'est difficile pour un personnage égocentrique comme lui d'être mis de côté…
- Ah, Hijikata-san. Comme si on n'avait pas assez entendu parler de vous… C'est bête, vous aviez presque réussi à être intéressant dans ce chapitre.
- La ferme, personnage de seconde zone. Retourne dans ton bac à sable faire joujou avec ton bazooka, on te sifflera quand on aura besoin de toi.
- Hijikata-san, si vous continuez comme ça, je vais… prendre cette bouteille de mayonnaise, et la mélanger… à du ketchup.
- Non ! Non par pitié ! Tout mais pas cette espèce de mixture orangeasse, mélanger la mayonnaise et le ketchup, c'est contre-nature ! Lâche ça ! Je te préviens ça va barder ! Fais pas l'con Sougo ! Pose cette bouteille lentement ! Non ! Non ! NOOOOOOOON !
- Heuu, dites, c'est ma rubrique les mecs, alors si vous voulez bien…
- Hey Zaki, c'est trop cool, t'as une rubrique pour toi tout seul ! Quelle chance ! Moi, je ne suis même pas apparu dans ce chapitre ! Mais j'ai bon espoir d'avoir mon heure un jour !
- Commandant…
- Bon allez ça suffit là, vous êtes ridicules les gars. Sougo, range moi cette bouteille de ketchup, ou Toshi va encore nous faire un choc anaphylactique…
- Ah, ce n'est que vous Kondo-san, c'est marrant, j'avais presque oublié que vous existiez… Ne vous en faites pas, je suis juste en train d'exécuter ma petite vendetta personnelle. Ça ne vous concerne pas, vu votre quasi inexistence dans ce chapitre, vous ne risquez pas de me faire de l'ombre…
- De KWA ?! Tu vas voir, espèce de morveux !
- Commandant ! Vous n'allez pas vous y mettre aussi !
- La ferme ! La justice m'appelle ! »

[Interlude]

« En fait, vous êtes l'inverse d'un gorille capillairement parlant. Vous n'avez que le cul de poilu, alors que chez un gorille, c'est le contraire.
- JE RESTE UN GORILLE DANS MON CŒUR !
- Aaaarg, couvrez ce ketchup que je ne saurais voir !
- Sur l'échelle de l'évolution, vous êtes resté bloqué au palier Australopithèque.
- Heuu, dites…
- Ce ketchup aura la même couleur que mon sang après le seppuku…
- Australopithèque ? J'aurai plutôt dit Homo Erectus…
- Oui, c'est du pareil au même, ils sont tous les deux poilus.
- Désolé, mais…
- Je veux qu'on verse de la mayonnaise sur ma tombe…
- Et en plus, ils se baladaient tous les deux à oualpé.
- Tu ne peux pas dire à poil comme tout le monde ?
- Hem, hem !
- Ben c'est juste que ça commence à parler un peu trop de poil, alors le verlan, ça permet de pas faire de répétition, 'voyez…
- Si ça parle trop de poil, on peut parler de mayonnaise…
- Hijikata-san, vous êtes lourd !
- Impossible ! Ma Mayonnaise est garantie sans cholestérol !
- Tiens, pourquoi vous avez mis une majuscule à mayonnaise tout à coup ?
- Parce que c'est un noble mot…
- BON ÇA SUFFIT LÀ ! PAR LE POUVOIR DE L'ANPAN…. !
- Oh non ! Pas le pouvoir de l'anpan ! Nous sommes perdus !
- … J'INVOQUE… ANPANMAN ! GO ANPANMAN !
- NOOOOON ! ...argh...
- Ahaha ! Comme toujours, Anpanman a triomphé du mal ! Je reprends donc mes droits sur cette rubrique, avec l'aide de mon associé ici présent, Anpanman ! Donc savez-vous pourquoi le médecin légiste a un accent de péquenaud ? Non ? Et bien la réponse est, je vous le donne en mille… Ah, l'auteur me signale qu'elle n'est pas en mesure de répondre à cette question, et me laisse la liberté de conclure. Parfait, en conclusion, je vous dirais donc ceci. L'anpan, c'est la vie »


Cette rubrique atteint vraiment des sommets de stupidité, mais je pense perpétuer l'idée du bonus de fin de chapitre, car c'est rapide à écrire, et puis, ça détend :)... Je pense garder Zaki pour animer cette rubrique, je peux pas me résigner à le voir quitter cette fic...

Un petit mot pour remercier les gens qui suivent cette histoire, que ce soit les reviewers/followers, ou ceux qui prennent déjà la peine de la lire. Je tiens à vous dire que je m'éclate beaucoup à écrire ce truc ! Alors j'espère que vous prenez autant de plaisir à lire cette histoire que moi à l'écrire !

Le chapitre 5 arrivera dans un mois grand maximum.

Un dernier mot. Sorachi je t'admire. Je t'admire et en même temps je te déteste pour me faire friser la crise cardiaque à chaque sortie de scan depuis un certain chapitre 502...Voilà.

Sur ce... :)

Dans le prochain épisode, un feu d'artifice, l'art du pied de biche, et une partie de Docteur Maboule.