Désolé pour l'attente, mais septembre fut chaotique et il fallait absolument que je finisse le chapitre 7 avant de poster le 5. Et puis j'inaugure un nouveau rythme d'update expliqué plus en détail tout en bas. Voici donc le chapitre 5. Je me suis arraché les cheveux sur celui-là, je l'ai réécrit quasiment en entier cet été donc j'espère qu'il en vaut la peine. J'ai aussi corrigé deux trois fautes qui piquaient les yeux dans le chapitre 4. Désolée ^^. Je tiens d'ailleurs à m'excuser pour les éventuelles fautes d'orthographes qui peuvent échapper à ma vigilance, vu que les chapitres sont assez longs, même après deux trois relectures, il peut subsister quelques coquilles.
-5-
All the Footprints You've Ever Left and the Fear Expecting Ahead
Bouge.
Lève-toi.
DEBOUT !
« TOSHI ! »
La voix crépitante de l'émetteur sortit Hijikata de la torpeur dans laquelle il était plongé. La réalité dont les traits s'étaient estompés dans l'espace-temps s'amplifia pour le frapper de plein fouet, et il releva la tête avec un sursaut.
L'obscurité du dépôt de munitions, les grognements incessants des zombies, le corps de Yamazaki à quelques centimètres de ses pieds, tout retrouvait progressivement une certaine tangibilité.
Et la voix provenant de l'émetteur également.
« TOSHI RÉPONDS ! »
Hijikata tourna son regard vers le talkie-walkie qu'il avait jeté au sol quelques instants plus tôt. Ses membres se tendirent comme des ressorts, et il s'empara du combiné à deux mains, l'amenant vers ses lèvres comme s'il voulait souffler sur une braise fébrile qui peinait à s'allumer.
« Kondo-san ! » souffla Hijikata, avec un soulagement qu'il n'essaya même pas de cacher. La sensation d'étouffement qui l'accablait se dissipa. Dans son enthousiasme, il ne se rendit même pas compte qu'il était agenouillé dans une mare de sang, et que le liquide rouge et poisseux commençait à détremper son pantalon. Tout ce qui lui importait était la voix qui s'adressait à lui à travers le petit émetteur en plastique.
« Toshi, enfin tu réponds !
- C'est plutôt à moi de dire ça ! Ça fait vingt minutes que j'essaie de vous joindre !
- Pardonne-moi Toshi, c'est Testu qui avait l'émetteur, et… hum…
- C'est bon j'ai compris. Mais d'où appelez-vous alors ?
- De la radio du fourgon cellulaire, mais… je n'ai pas les clés… ajouta Kondo d'une voix contrite.
- Attendez ?! Vous êtes dans l'enceinte de la caserne ?
- Oui, j'étais coincé dans le dojo, mais apparemment, cette bande de trucs a été attirée par quelque chose, je ne sais pas trop quoi… en tout cas, j'ai pu sortir du dojo et rejoindre un fourgon. Tu sais, c'est super solide ces machins là, blindés et tout ! Y a toute une bande de contaminés autour du véhicule, ils arrivent pas à rentrer ces cons haha !
- Kondo-san, ce n'est pas le moment de plaisanter ! Vous n'allez pas tenir très longtemps !
- Tu as raison, je vais sortir et leur foutre une raclée !
- Non non ne sortez pas ! Je vais créer une diversion…
- Hein ? Mais tu es où ?
- Dans le dépôt de munitions, c'est moi qui ai attiré les contaminés...
- Tu es seul ? Sougo n'est pas avec toi par hasard ? »
Hijikata regarda du coin de l'œil le corps de Yamazaki.
« Non, je suis seul… »
Hijikata rangea son émetteur dans sa poche et se releva lentement.
Lui qui pensait avoir perdu tous ses compagnons, voilà que les perspectives s'éclaircissaient. Il avait finalement quelque chose à laquelle se raccrocher.
Il fallait maintenant survivre, c'était le nouvel ordre établi. Son seul et dernier ordre. Et se battre pour sa survie, c'était ce qu'il savait faire de mieux.
Dans un geste pour renouer avec toute l'assurance de son caractère, il s'alluma une cigarette. Il la savoura d'autant plus que c'était sa première depuis un bon moment. La nicotine lui permit de retrouver sa lucidité et son esprit d'analyse.
Il regarda autour de lui. Le dépôt de munitions avait été vidé par l'ensemble des unités qui avaient été envoyées sur le terrain. Hijikata identifia cependant dans la pénombre une boîte de munitions qui traînait par terre, un baril de poudre qui semblait dater du crétacé, quelques katanas, grenades, armes de poing et revolvers qui se battaient en duel dans un coin.
Le dépôt de munition possédait deux issues. L'une vers l'extérieure, condamnée par un troupeau de zombies, et une donnant accès à la caserne. En effet, le local était accolé au bâtiment, si bien que l'on pouvait y pénétrer par un simple couloir.
C'était l'une des plus grandes aberrations de configuration du quartier général, selon Hijikata. Il se souvenait avoir fait des pieds et des mains auprès de sa hiérarchie pour obtenir la transformation du local en bunker souterrain. Histoire de ne pas faire exploser la caserne en cas d'accident. En vain. Bref, la localisation du dépôt avait toujours posé de gros problèmes de sécurité, et Hijikata avait prié pour que le quartier général ne se transforme pas en barbecue géant.
Cependant, avec le recul et dans sa situation, cette configuration lui offrait maintenant de merveilleuses possibilités. Il eut un petit sourire sardonique en repensant à l'idée dangereuse, mais jouissive, qui avait germé dans son esprit.
Il enleva sa veste puante de sueur et de poudre, et maculée de sang séché, puis en recouvrit le corps de Yamazaki du mieux qu'il put. Il ne voulait pas y toucher, ni supporter sa vue plus longtemps.
Il se munit d'un deuxième katana, d'un flingue, de la cartouche de munitions et de deux grenades qu'il mit dans sa poche. Pour finir, il sortit deux cigarettes, et, à contrecœur, en coupa les filtres qu'il enfonça dans ses oreilles.
Il ouvrit prudemment la porte donnant sur le couloir de la caserne. La voie était libre.
Appuyé sur l'encadrement, il profita des derniers centimètres de sa cigarette, puis quand celle-ci se fut entièrement consumée, il en jeta le mégot au sol.
Le moment était venu. Avec une profonde inspiration, il se dirigea vers la porte où se pressait la horde de zombie, déverrouilla, et ouvrit violemment.
Il recula immédiatement, se précipitant vers l'autre sortie qu'il franchit à toute allure en refermant la porte derrière lui. Il n'eut que le temps de bloquer les poignées avec le katana supplémentaire dont il s'était armé, alors que les contaminés se jetaient déjà contre le blindage avec des hurlements de frustration.
Puis il recula de quelques mètres. Avec le revolver, il visa et explosa d'un tir la petite vitre qui agrémentait la porte. Puis il sortit une grenade, la dégoupilla et se mit en position de tir.
Il n'avait pas droit à l'erreur.
Il expira et visa la petite ouverture qu'il avait créée, et d'où des mains parcheminées et couvertes de sang dépassaient déjà comme d'énormes araignées blanches.
Dans le mille.
Dès l'instant où la grenade franchit la petite lucarne, il se mit à courir aussi vite qu'il le put sans se retourner. Une explosion retentit derrière lui, puis une deuxième, beaucoup plus retentissante. Hijikata se félicita de s'être bouché les oreilles, sans quoi il serait en train de se rouler par terre de douleur, à faire le deuil de ses tympans explosés, c'est-à-dire en aussi mauvais état qu'après approximativement dix secondes d'écoute d'un album de Terakado Tsuu.
La déflagration provoquée par l'explosion du dépôt de munition produisit une onde de choc qui se propagea le long du couloir. Il la ressentit jusqu'au plus profond de ses os, et l'impulsion faillit le faire trébucher. Un projectile passa comme une fusée à quelques centimètres de son oreille, suivis par d'autres.
L'explosion avait propulsé quantité de débris métalliques en fusion qui filaient tels des météores. Hijikata serra les dents quand il sentit une pluie de particules et fragments brûlants s'abattre sur son dos, calcinant sa chemise et sa peau comme mille petites aiguilles.
Il se retint de hurler quand un morceau de métal brûlant se planta dans sa cuisse droite. Hijikata serra les dents et continua néanmoins sa course. Il se retenait de boiter pour ne pas ralentir, mais chaque pas en contrepartie était un véritable supplice. Il sentait le fragment s'enfoncer plus profondément dans sa chair et une sensation de chaleur le long de sa jambe lui indiqua qu'il saignait. Abondamment. Mais il ne pouvait pas s'arrêter sinon il finirait cramé.
Alors qu'il aperçut enfin la porte de sortie, il ne put s'empêcher regarder derrière son épaule.
Les plafonds et les murs derrière lui étaient en proie aux flammes. L'explosion avait incendié la caserne, qui commençait à tomber en ruine autour de lui.
Il devait sortir le plus vite possible. Les poutres, les murs s'abattaient de toutes parts. Il sauta par-dessus une pile de décombres et la réception accentua la douleur de sa plaie.
Il avait chaud. Il avait mal. Sa gorge était pleine de fumée, ses poumons étaient pleins de poussières. Il avait de la peine à respirer.
Un courant d'air frais lui indiqua que la sortie était proche. Il se précipita dehors.
La fraîcheur soudaine de la pluie apaisa sa peau chauffée à blanc et dégoulinante de sueur. Il toussa, prit une grande inspiration et remplit ses poumons d'oxygène avec soulagement. Il n'eut pas le temps de reprendre ses esprits, qu'une dizaine de contaminés lui tombèrent dessus. Excédé, il les découpa sans plus de formalité.
La grande majorité des contaminés avait été attirée, et en partie décimée par l'explosion sur dépôt. Une fois donc avoir vérifié qu'il était seul aux alentours, Hijikata put enfin se poser.
Il s'éloigna à bonne distance de la caserne victime des flammes, qui commençaient cependant à s'atténuer en produisant une épaisse fumée noire sous la pluie qui ne cessait de tomber. Il s'assit sur le sol détrempé en reprenant son souffle, et examina sa blessure. C'était de loin la plus profonde qu'il avait reçue aujourd'hui. Elle saignait abondamment et le faisait terriblement souffrir, mais il n'avait pas le temps de s'en occuper pour le moment. Il se contenta de nouer son écharpe autour de sa cuisse en la serrant au maximum. Immédiatement, une gigantesque tâche rouge écarlate se forma, ne cessant de s'agrandir jusqu'à ce que le tissu soit saturé et que le sang ne recommence à couler le long de sa jambe.
Hijikata se remit debout en s'appuyant sur son sabre et fit quelques pas. Tant qu'il pouvait marcher, ça lui suffisait.
Il regarda autour de lui et identifia immédiatement la position de Kondo. Au niveau du parc à auto, il discerna dans la pénombre un attroupement de contaminés rassemblés autour d'un fourgon cellulaire, le seul véhicule qu'il restait sur le parking.
Il s'avança et siffla. Les zombies se détournèrent immédiatement de l'objet de leur convoitise pour se diriger vers leur nouvelle proie potentielle. Hijikata dégaina son sabre en les regardant se précipiter vers lui comme des animaux et se mit en position pour le massacre.
Il ricana.
Ces trucs n'ont rien dans la cervelle, c'est presque trop facile.
Il les découpa un à un au fur et à mesure qu'ils arrivaient à son niveau, et fut rapidement entouré d'une pile de cadavres. Il acheva ceux qui tardaient à rendre l'âme, et se dirigea en clopinant vers le fourgon, d'où Kondo était sorti achever les quelques contaminés resté autour du véhicule.
Hijikata vit l'expression soulagée de son ami se transformer en un masque d'inquiétude.
« Toshi ! Tu boites ! Tu es blessé ? Montre voir ! s'affola Kondo en se précipitant vers lui.
- C'est bon, c'est juste une égratignure. »
Mensonge.
Il refusa l'aide que Kondo lui offrit et se dirigea seul vers le fourgon en essayant de minimiser son boitillement même si sa jambe s'engourdissait de seconde en seconde, et que la douleur lui hurlait d'abandonner sa fierté stupide.
Il se hissa dans le fourgon et s'installa côté passager.
« Toshi, comment on va faire sans les clés ? » demanda Kondo en prenant place en face du volant.
Sans un mot, Hijikata se pencha vers la colonne de direction et la fractura à l'aide de son sabre. Kondo le regarda avec admiration trifouiller les câblages du contacteur et de la batterie. Il y eut quelques étincelles, et le moteur démarra.
« Ouaah Toshi, t'es trop fort ! Où t'as appris à faire ça ?
- Vous voulez pas savoir. Débloquez le volant, et démarrez vite, qu'on sorte de ce trou. » répondit sèchement Hijikata en s'allumant une cigarette.
Hijikata ne jeta pas un seul regard en arrière alors que le fourgon passa le portail. Il regarda néanmoins Kondo du coin de l'œil, et vit celui-ci la joue appuyée sur sa main, l'air sombre, en train de se mordre les lèvres jusqu'au sang. Lui non plus, cependant, ne regarda en arrière.
Hijikata alluma une dernière fois son talkie-walkie sur la fréquence silencieuse de Sougo, puis jeta sans un mot l'émetteur par la fenêtre.
À trois, il fallait qu'il sorte.
Un.
Deux.
Trois.
Et puis non finalement.
Hasegawa se plaqua nerveusement contre le mur, la respiration pantelante. Il était posté derrière la porte de la cave dans laquelle il s'était planqué. De l'autre côté de cette porte l'attendaient un joyeux comité d'accueil, Messeigneurs Grande-Gueule, Bouffe-Pifs et Consorts.
Vous vous souvenez, son beau discours, ses belles résolutions, ce moment de bravoure où il avait décidé d'aller retrouver sa femme contre vents et marées ? Ouais, ben oubliez.
Car Hasegawa, fort de ses belles paroles, avait omis un léger détail.
Notre Madao savait reconnaître une poubelle qui pouvait se montrer généreuse. Il savait comment tromper la vigilance des gardiens et rester dans un magasin après la fermeture. Il connaissait la date limite de péremption d'un vieux sandwich jeté aux ordures. Il pouvait déduire le niveau de perméabilité d'un carton rien qu'en regardant sa texture. Il savait à partir de combien de bouteilles de saké il ne marchait plus comme il faut. Bref, il excellait dans l'art d'être un Madao.
Mais il ne savait pas comment éliminer un putain de zombie.
Eut-il été un valeureux samouraï comme une certaine personne de sa connaissance, ou alors doté de facultés innées pour le combat, la tâche aurait été plus aisée. Mais voilà, sa faculté innée à lui était de réussir à se tenir immobile toute une journée affalé sur un banc public. Ha ça, pour sûr, il était rodé.
Il s'était armé d'un pied de biche trouvé dans l'obscurité de la cave, et le serrait à présent fermement entre ses mains moites. Déjà qu'il n'avait pas la veine bricoleuse, mais se servir d'un pied de biche pour défoncer des crânes, c'était au dessus de ses forces.
Il tenta de ramener vainement ses jambes flageolantes à la raison. Celles-ci semblaient vouloir se détacher de son corps pour prendre leur indépendance et vivre leur vie comme deux sœurs jumelles. Et comme Hasegawa n'avait pas très envie de se retrouver cul-de-jatte, le taux de survie d'un homme-tronc dans un monde peuplé de zombies étant proches du zéro absolu, il finit par glisser et s'assoir le long du mur en tentant de maîtriser les tremblements qui agitaient son corps.
Il savait qu'il ne pouvait pas rester derrière cette porte indéfiniment.
Si ?
Il s'imagina une équipe d'archéologues d'un futur lointain, découvrant son vieux squelette prostré derrière la porte d'une cave en ruine, un misérable pied de biche à la main. Il l'aurait baptisé Toumaï, Lucy ou une connerie du genre. Homo Madao, de sexe masculin, mort de déshydratation à l'âge canonique de trente-huit ans. C'était facile, après tout, de se laisser mourir ici. En fait, ça reflétait bien ce qu'avait été toute sa vie. Une série de choix lâches, de plans foireux et foirés, pour finir par passer ses journées à regarder les nuages.
Ouais, sa vie n'avait pas été des plus héroïques. Et il allait mourir de la même façon, dans la médiocrité. Tout ce chemin pour en arriver là, après avoir lutté jours et nuits pour sa survie, après avoir défié le monde et la société, après avoir perdu tout ce qui faisait de lui un être humain pour rester en vie… Non ! Il ne pouvait pas se laisser crever maintenant ! Il s'était toujours démené pour rester la tête hors de l'eau, même s'il devait pour cela paraître aussi ridicule qu'un chien qui apprend à nager. Non, il n'allait pas mourir ici. Pas après être devenu l'expert de la survie en milieu urbain, le Daimyo des salons de Pachinko, le Roi des Clodos, l'Empereur des Madao.
Il allait le faire.
Il allait sortir.
Allez !
Hasegawa resserra sa prise sur son pied de biche et réajusta ses lunettes sur son nez. Il fallait agir tant que la décision prise entretenait la flamme d'une détermination toute neuve dans son esprit. Il tendit la main vers la poignée de la porte. La fraîcheur du métal contrastait avec la moiteur de sa paume. Ça faisait du bien.
Le cœur battant, il abaissa doucement la poignée, maudissant mentalement chaque grincement qu'émettait la goupille rouillée. Puis il ouvrit doucement la porte, la faisant pivoter lentement sur ses gonds, dont les crissements résonnaient aussi bruyamment à ses oreilles qu'un chat sous un fer à repasser.
Il ne l'ouvrit que de quelques centimètres, et jeta un œil prudent à travers l'embrasure. Personne ne semblait l'avoir remarqué. Les zombies continuaient de défiler lentement, certains étaient même plantés là à ne rien faire ou à tourner en rond comme des épileptiques lobotomisés.
Son plan était de monter sur un toit dès qu'il en aurait l'occasion. Mais pour cela, il devrait fatalement s'exposer. Ce qu'il fit. Il se faufila discrètement par l'entrebâillement, tout en scannant la rue du regard. À une vingtaine de mètre de sa position se trouvait une échelle renversée au bas d'un mur. Une échelle de pompier, un sauvetage qui avait dû tourner court. S'il parvenait à l'atteindre, il pourrait sans problème monter sur le toit adjacent. Le seul souci étant justement les vingt mètres et quelques zombies qui le séparaient de son objectif.
Il décida de tenter l'approche mimétique. Après tout, imiter un zombie ne devait pas être bien compliqué. 'Suffisait de marcher en traînant la patte, avec un léger boitillement pour plus d'effet. Il pouvait aussi tendre les bras et grogner un peu. Ouais, c'était l'idée.
Il garda néanmoins son pied de biche à la main, savamment dissimulé le long de son bras.
Il se mit à avancer donc, s'obligeant à fixer son objectif sans détourner le regard. Lentement, tout en évitant de trébucher sur ses geta, il se fondit dans la masse de zombies qui paraissaient ne pas remarquer sa présence.
C'était bon ! Il passait carrément inaperçu ! Et il avait déjà parcouru la moitié du chemin.
Surtout ne pas se précipiter.
Pas de mouvement brusque.
Un zombie le frôla de quelques centimètres. Il prit sur lui pour ne pas sursauter et déglutit en silence.
La proximité des créatures l'oppressait.
Ses jambes recommençaient à n'en faire qu'à leur tête. Il avait juste envie de piquer un sprint sur les derniers mètres qui lui restaient.
Son esprit travaillait à mille à l'heure. C'était mauvais. Il ne fallait surtout pas réfléchir dans des moments pareils.
Penser zombie.
Penser zombie.
PENSE ZOMBIE !
Quelque chose frôla ses pieds.
C'était fini.
Il détala en dérapant dans la boue sous les yeux d'une douzaine de zombies qui ne perdirent pas un instant pour lui coller au train en hurlant. Il franchit en un clin d'œil les trois mètres qui lui restaient, sans même avoir l'impression de toucher terre, et tenta de se saisir de l'échelle.
Trop tard. Le premier contaminé allait l'avoir.
Après s'être mis dans la peau d'un zombie, il allait devoir revêtir celle d'un courageux samouraï.
Allez. Pense samouraï.
Il saisit son pied de biche à deux mains, à la manière d'un katana. Il prit une grande inspiration. D'un mouvement souple, il fit décrire à son arme une élégante parabole, et manqua complètement sa cible. Il n'eut pas le temps de penser Oh merde ! que le pied de biche rebondit sur le mur et se planta dans le crâne de son assaillant. Ce dernier s'écroula à ses pieds.
Ce n'était pas fini. Le reste arrivait derrière. Il empoigna le pied de biche et tenta de le sortir de là où il était logé. En vain. L'outil était si profondément planté dans le crâne du cadavre qu'il ne semblait pas vouloir en sortir.
Hasegawa releva la tête, et quand il vit ce qui s'apprêtait à lui tomber sur le paletot, il abandonna son pied de biche, et dans un geste désespéré, mais profondément inutile, recula en rampant sur ses fesses, les bras levés devant son visage.
Alors qu'il voyait sa dernière heure arriver, enfin, il ne la voyait pas vraiment, étant donné que tout ce qu'il pouvait voir était sa misérable vie défiler devant ses yeux, il pensa à sa femme, comme tout être sain d'esprit pense à celui qu'il aime lorsqu'il est sur le point de mourir.
Puis soudain, les hurlements des contaminés cessèrent. Il ouvrit les yeux, pour voir une dizaine de silhouettes carbonisées s'écrouler devant lui dans un amas de cendres.
Il reconnut sans peine la silhouette qui se découpait dans la lueur de la Lune, juste en face de lui.
Un balais serpillière à la main, le robot ménager des Yorozuya s'approchait de lui, et s'accroupit en le dévisageant de son regard de cuivre.
« T-Tama ?
- Vous avez failli mourir, Hasegawa-sama.
- Ouais c'est bon j'avais remarqué ! » répondit le miraculé avec une mauvaise humeur compréhensible.
Il avait vu la mort en face, et n'avait pas besoin de l'aide d'un robot pour le lui faire remarquer. Tama avait toujours cette sale manie de débiter les plus évidentes des évidences, mais Hasegawa ne s'attarda pas plus longtemps sur l'aptitude de cette dernière aux lapalissades. Il se remit tant bien que mal sur ses jambes flageolantes, et entreprit de relever l'échelle, son objectif à l'origine, si vous vous en souvenez, le tout sous le regard curieux de Tama.
Une fois l'échelle adossée contre le mur, et après s'être assuré qu'elle n'était pas bancale, il se mit à monter les barreaux. Mal remis de sa mésaventure et encore nerveux, il dérapait sur ses geta. Il progressait lentement, les jambes en canard, quand il sentit l'échelle s'alourdir d'un nouveau poids. Il se retourna, vacillant légèrement en voyant l'espace qui le séparait du sol, et aperçut Tama, qui avait entrepris l'ascension dans son sillage.
« Oi ! Où est-ce que tu crois aller comme ça ! l'interpella-t-il.
- Je vous accompagne, vous ne vous en sortirez jamais sans moi, répondit Tama en levant son regard vers lui.
- Je ne t'ai rien demandé ! Va-t-en, je n'ai pas besoin de toi !
- Mon devoir est de servir les êtres humains. Vous êtes le seul être humain que j'ai rencontré jusqu'à présent. Alors je vous suis. Ordonnez-moi tout ce que vous voulez, j'obéirai.
- Alors dans ce cas je t'ordonne de partir ! Dégage ! » cracha-t-il en reprenant son ascension.
Il ne savait pas vraiment pourquoi il l'avait repoussée avec tant de hargne. Peut-être avait-il seulement besoin d'être seul. Mais il savait au plus profond de lui qu'il ne faisait preuve que d'une extraordinaire mauvaise foi… Mais l'expérience venait de lui prouver qu'il ne s'en sortirait jamais seul dans ce monde.
Il finit par se retourner. Tama s'était arrêtée, comme ordonné, et se contentait de le fixer avec de grands yeux interrogateurs. Un regard qui dégageait plus de candeur et de franchise qu'un être humain n'en sera jamais capable. Il ne pouvait y avoir aucune arrière-pensée derrière ce genre de regard. Alors que le lâche qu'il était s'obstinait à dissimuler le sien derrière une paire de lunettes de soleil. Il se sentit vaguement honteux, et avec un soupir de résignation, grommela en tournant le dos :
« C'est bon, ramène-toi… »
Du haut de son perchoir, il pouvait tout voir. L'air était lourd de poussière et de fumée, mais la légère brise qui se mit à souffler dissipa les odeurs de poudre et de chair brûlée. Sougo ferma les yeux en levant le nez, et laissa le vent ébouriffer sa tignasse. Assis sur le parapet d'un immeuble, il faisait balancer ses pieds dans le vide avec ennui.
Le silence qui régnait sur les hauteurs contrastait avec l'agitation qui avait saisi les rues d'Edo. Il pouvait voir, du haut de l'immeuble sur lequel il était juché, de minuscules formes noires qui bougeaient dans tous sens, comme les fourmis d'une colonie que l'on venait de piétiner. Sougo émit un petit rire et hissa son bazooka sur son épaule.
Il visa un groupe en contrebas en tirant la langue avec application, et fit feu. L'écho du tir se répercuta dans tout le quartier, suivi de près par le vacarme de l'explosion de la roquette sur le macadam.
Sougo se fendit d'un immense sourire.
Il s'amusait comme un fou.
Il se pencha en avant pour contempler son œuvre. Dans la rue en contrebas, autour du point d'impact de son missile, s'excitait une vingtaine de petits points noirs, qui se trimbalaient dans tous les sens sans logique apparente.
Il réajusta son bazooka sur son épaule. Celui-ci d'ailleurs, était tout à fait spécial, car il échappait aux lois de la physique élémentaire. En effet, le bazooka de Sougo était en réalité ouvert sur une quatrième dimension qui lui permettait de disposer d'un stock infini de munitions, sans qu'il ait besoin de le recharger, bien entendu. C'était bien sûr un modèle unique et spécifique au petit sadique qu'il était. (Ironie narrative)
Sougo réajusta son bazooka donc, et parcourut du regard les rues à travers son viseur.
C'est alors qu'apparut au loin dans son champ de vision une fourgonnette noire roulant vers sa position à travers les boulevards. Sougo ajusta son viseur pour avoir sa nouvelle cible en ligne de mire. Il s'apprêtait à pousser la gâchette lorsque, après une seconde d'hésitation, il se ravisa finalement, et baissa son arme en faisant la moue.
Il se releva prestement avec un soupir, remit son sabre dans sa ceinture, et fit passer la lanière de son bazooka sur son épaule. Il descendit finalement les escaliers de secours par lesquels il était monté, avec la nonchalance d'un fauve s'apprêtant à faire la loi dans sa jungle.
Tout foutait le camp, tout partait en lambeau. Une fois de plus. Il avait beau essayer d'agiter les bras comme un moulin à vent, tentant vainement de garder auprès de lui ce qui ne demandait qu'à prendre le large comme un château de sable emporté par la marée, mais tout lui filait entre les doigts.
Un sentiment amer de déjà vu, d'histoire qui se répète.
Non. Il ne voulait pas se retrouver seul encore une fois.
Il ne voulait pas les perdre. Il avait besoin d'eux autant qu'ils avaient besoin de lui. Ils étaient sa thérapie, son équilibre. Grâce à eux, il avait fini par oublier.
Mais voilà que le sort s'acharnait de nouveau à détruire ce qu'il avait si patiemment construit. Il était encore une fois pris dans la tourmente d'évènements qui le dépassaient.
C'était il y a dix ans maintenant. Il s'était retrouvé dans un cimetière enneigé après avoir erré sans but, laissant tout ce bordel derrière lui, voulant oublier ce qu'il avait été et ce qu'il avait perdu.
Il avait saisi la main qui lui avait été tendue. Il avait réussi à se rafistoler.
Il avait réappris à vivre et à sourire avec effronterie au monde entier.
Et il n'allait pas foirer cette fois. Il n'allait pas laisser l'histoire se répéter une fois de plus. Comme pour confirmer avec détermination cette résolution, Gintoki serra ses mains sur le volant.
Sadaharu, en face de la camionnette qui roulait à toute allure dans les rues d'Edo, ouvrait le passage en envoyant voler d'un coup de patte les contaminés qu'il rencontrait sur le chemin. Gintoki prenait un malin plaisir à achever ceux qui passaient à portée en leur roulant dessus sans vergogne. Alors qu'il ne pleuvait plus, il avait enclenché les essuie-glaces, c'est dire…
Pendant la traversée du quartier Kabuki, ils n'avaient rencontré que des bandes galopantes de zombies. Ils n'avaient croisé aucune voiture, aucun habitant, à croire que la totalité de la population d'Edo avait été infectée par le virus en l'espace de quelques heures.
Le soleil ne s'était pas encore levé sur Edo, mais les nuages s'étaient dissipés, laissant apparaître une lune argentée éclatante qui baignait les rues d'une lueur blafarde. Les lampadaires étaient éteints.
Un zombie à la tête plus dure que les autres fit tressauter la camionnette qui retomba en faisant grincer ses châssis. Kagura installée à l'arrière, gémit en grinçant des dents sous l'impact. Gintoki la voyait dans le rétroviseur s'agiter dans sa couverture. Otae était agenouillée à ses côtés et tentait tant bien que mal de garder l'équilibre.
« Gin-san ! Tu pourrais conduire un peu plus délicatement !
- On ne parle pas au conducteur ! Ce truc est plus compliqué à conduire qu'une vespa je vous rappelle ! » rétorqua Gintoki en rétablissant la trajectoire.
Il ignora le regard noir que lui lança Otae et tenta de se concentrer sur sa route en fronçant les sourcils. Cependant, il ne pouvait s'empêcher de lever les yeux fébrilement vers le rétroviseur où la silhouette de Kagura ne cessait de lui rappeler qu'il courait contre la montre.
La sueur commençait à perler à son front. Il ne savait pas combien de temps il lui restait. Il ne savait même pas si ce qu'il faisait en valait la peine.
Il se lécha les lèvres avec nervosité et jeta un énième regard vers le rétroviseur. Et si … ?
« Merde ! »
N'en pouvant plus, Gintoki s'empara du rétro à pleine main et le broya littéralement, faisant disparaître le reflet de sa vue de façon radicale. Des débris de verre blessèrent sa paume qu'il amena à sa bouche pour y sucer le sang qui commençait à couler. Il sentit à sa gauche le regard de Shinpachi qui le dévisageait avec un mélange de crainte et de stupéfaction.
« Foutu rétro, ça sert à rien ce truc… » répondit-il en marmonnant à la question muette.
Sa remarque tomba comme du plomb dans l'épais silence qui régnait parmi le petit groupe. Le coup de sang de Gintoki avait alourdi l'atmosphère de la camionnette, déjà loin d'être joyeuse.
Il s'en voulait déjà. Il tenta de sortir une remarque légère pour dédramatiser, mais alors que sa grande gueule débitait d'habitude un flot ininterrompu de conneries, cette fois-ci, il ne trouva rien à dire. Sa bouche restait obstinément fermée tandis que les mots se bousculaient dans sa gorge.
Peut-être parce qu'il était inutile de se répandre en paroles superflues. Il n'y avait tout simplement rien à dire dans ces moments là. Gintoki serra les dents, les traits de son visage se crispèrent. Il savait à ce moment qu'il était devenu complètement transparent. Il ne contrôlait plus rien. Il n'avait pas d'autre choix que de s'en remettre à la chance, tout en sachant de par son expérience que celle-ci était vraiment une belle salope. Et cela le rendait encore plus nerveux.
Il remarqua qu'il était devenu impossible de voir le sommet du Terminal par le pare-brise, preuve qu'ils approchaient de leur destination. Ils allaient bientôt être fixés.
Alors qu'il se rapprochait du centre-ville, la circulation devint de plus en plus difficile. Les zombies semblaient plus nombreux, en groupes plus compacts. Ils furent obligés de ralentir, mais la masse blanche de l'hôpital d'Edo se dessina rapidement parmi les immeubles. Les bâtiments du centre-ville dégageaient une aura sinistre, se déclinant dans un camaïeu de gris sur lequel tranchait la blancheur rassurante du centre hospitalier. Les petites rues piétonnes du quartier Kabuki avaient laissé place aux longues et larges avenues du centre-ville, parsemées de voitures abandonnées autour desquelles déambulaient les contaminés qui visiblement, paraissaient s'ennuyer à en crever. Le passage de la camionnette des Yorozuya leur procurait une distraction intéressante, mais écourtée systématiquement par une énorme patte blanche qui les envoyait rejoindre les éléments du décor.
Arrivé devant l'hôpital, Gintoki emprunta en trombe l'accès des ambulances, pour se garer directement en place prioritaire. Il examina rapidement les lieux. Devant l'entrée et sur le parking errait un bon paquet de zombies. De nombreuses voitures y étaient garées, ce qui signifiait que le personnel, s'il existait toujours, se trouvait encore à l'intérieur. Il ne s'inquiéta pas de voir les lumières et néons de l'hôpital éteints, toute la ville étant plongée dans le noir. Du moins dans son esprit, cela avait du sens.
L'arrivée de la camionnette avait attiré du monde. Gintoki sortit avant qu'ils ne se laissent encercler, fit le ménage avec l'aide de Shinpachi et chercha l'entrée des yeux. Otae s'arma de son naginata, et vint se placer à ses côtés, tout sens en alerte.
Gintoki se tourna rapidement vers Otose, restée dans la camionnette.
« Grand-mère, je te confie le van. Ne te montre surtout pas, c'est bien compris ? »
Otose hocha la tête d'un air fatigué, et referma la portière sans un mot.
Gintoki s'avança vers Sadaharu et lui tapota le museau.
« Surveille la vieille pour moi, veux-tu ? »
Le gros chien remua la queue en guise d'approbation.
Puis Gintoki se tourna vers son équipe de choc, Otae, arme au poing, manches relevées et une lueur meurtrière dans le regard qui aurait fait fuir notre samouraï en d'autres circonstances, et Shinpachi, qui avait hissé Kagura sur son dos.
Après avoir échangé un bref hochement de tête, il se dirigèrent vers l'entrée, que Gintoki défonça d'un violent coup de botte.
Bokuto en main, Gintoki entra dans le hall plongé dans la pénombre. Vide.
Il poussa un léger soupir de soulagement. Il s'attendait sincèrement à tomber sur une bande de zombies dansant impunément la macarena sur le bureau de l'infirmière en chef.
Mais tout ce que Gintoki contemplait à cet instant était une vision rare dont peu d'êtres humains peuvent se targuer d'avoir un jour été témoin.
Un service des urgences vide.
Au lieu de la file d'attente habituelle de plaies de tronçonneuse, de piqûres d'insecte et de nez qui coulent, il n'y régnait rien d'autre que les ténèbres et un calme plat. Aucune trace de lutte, pas de flaques de sang, ni de messages glauques du style « Fuyez pauvres fous ! » peinturlurés sur les murs à l'aide de substances plus glauques encore. C'était comme si le personnel et les patients s'étaient brutalement volatilisés.
Gintoki fut tiré de sa contemplation par le bruit d'une porte se fermant violemment. L'écho se répercuta contre les murs en perturbant le silence de cathédrale dans lequel était plongé le hall d'entrée et sembla se diffuser jusqu'aux entrailles les plus profondes de l'hôpital.
Gintoki attendit en serrant le poing sur le manche de son bokuto, et quand l'écho se dissipa enfin, il se retourna, pour croiser le regard à peine coupable d'Otae, laquelle avait encore la main sur la poignée de la porte d'entrée qu'elle venait de refermer.
« Vas-y recommence, et cette fois-ci, claque-la bien, cette putain de porte, je suis sûr qu'à la morgue, les macchabées t'ont pas entendue ! » siffla Gintoki entre ses dents.
Un violent coup de naginata dans ses parties avorta ses tentatives de dialogue. Il tomba à genoux tandis qu'Otae l'acheva d'un coup de semelle entre les omoplates. Elle lui marcha dessus sans un regard.
« La prochaine fois, ce n'est pas le plat de la lame que j'utiliserai. Tu as intérêt à te tenir à carreau si ne veux pas finir castré. » proféra-t-elle d'une voix égale, mais on ne peut plus menaçante.
Otae s'avança, sortit une lampe torche de la manche de son kimono et fit danser le rayon de lumière à travers la salle. Elle arrêta le halo sur un écriteau, et se tourna vers Shinpachi qui se tenait à ses côtés.
« Une morsure de zombie, c'est les urgences traumatologiques ?
- K-Kagura n'est qu'une gosse, j'aurais plutôt dit les urgences pédiatriques, leur parvint faiblement par derrière la voix éteinte de Gintoki, toujours recroquevillé au sol.
- 'Faut pas pousser non plus, ce n'est plus une enfant...
- Non mais sérieusement, c'est tout ce qui vous inquiète ? Vous espérez encore trouver quelqu'un dans cet hôpital ? Ça pue l'arnaque à plein nez votre plan ! grinça furieusement Shinpachi entre ses dents.
- Tant qu'on est là, autant faire le tour, et essayer de trouver quelqu'un. Un toubib, une infirmière, n'importe qui qui puisse nous ramener Kagura. » articula Gintoki en se remettant péniblement debout.
Shinpachi acquiesça en silence en laissant passer son boss devant, avant de lui emboîter le pas. Ils s'avancèrent dans le hall à pas feutrés, le moindre bruit prenant des proportions gigantesques dans cette salle aussi grande qu'un hall de gare.
Tout sens en alerte, Gintoki ouvrait la marche, éclairé par la faible lumière de la lampe torche d'Otae. Il ne savait pas vraiment où aller, ni ce qu'ils allaient trouver dans les tréfonds de l'hôpital, mais il fallait continuer à avancer, tant que ça en valait la peine.
Il sentait à ses côtés la nervosité grandissante de Shinpachi, qui ne cessait de jeter des regards en coin à la tête de la petite Yato posée sur son épaule. Outre le fait d'avoir la vie de son amie entre ses mains, Shinpachi savait qu'il avait aussi une bombe à retardement sur le dos. L'être humain est une créature égoïste, mais l'attachement sans faille de Shinpachi pour Kagura tenait bon la barre face à son instinct de survie. Difficilement, mais il tenait bon.
Ils ne tardèrent pas à aboutir sur un long couloir où s'enfilaient une dizaine de portes. Gintoki poussa du pied un chariot d'infirmière à l'abandon qui bloquait le passage et se tourna vers Otae.
« Tiens, regarde là-dedans, tu trouveras peut-être un truc. »
Otae s'exécuta tandis que Gintoki entreprit d'ouvrir les portes une à une. Des chambres, des chambres, des chambres. Toutes vides.
Le vestiaire des infirmières. En d'autres circonstances, le samouraï y aurait pénétré comme dans la caverne d'Ali Baba.
En effet, Gintoki entretenait un fantasme propre à tout digne représentant de la gent masculine. Les infirmières se baladaient-elles à poil sous leur blouse ?
Il avait déjà tenté de répondre à cette question existentielle lors de l'un de ses nombreux séjours à l'hôpital, et pas de la manière la plus délicate, il faut bien l'avouer. Il n'avait finalement réussi qu'à voir son hospitalisation prolongée de quelques jours, étant, à la suite de son expérience, en plus mauvais état que lorsqu'il y était entré. Depuis, il jouissait d'une réputation de pervers auprès du personnel infirmier, et la seule qui acceptait encore de le prendre en charge était l'infirmière en chef, une vieille couguar toute fripée de cinquante balais qui avait manifestement des vues sur lui.
Mais fermons ici cette parenthèse intempestive. Là, il avait d'autres chats à fouetter. Il se tourna vers Otae, dont la fouille du chariot n'avait rien donné de concluant.
« On continue. » marmonna-t-il.
Ils continuèrent leur progression. Aux couloirs immaculés succédaient d'autres couloirs, aux portes closes succédaient des chambres vides. L'hôpital était plongé dans la pénombre et un silence de mort qui les mettaient de plus en plus mal à l'aise. L'écho de leurs pas paraissait vacarme à leurs oreilles et les martèlements de leur cœur aussi bruyants que des tambours de guerre. Personne ne pipait mot.
Gintoki, au delà de son impassibilité, ne pouvait cependant empêcher son esprit de travailler à toute allure. Le sentiment croissant que quelque chose ne tournait pas rond lui fit accélérer le pas, comme s'il espérait trouver la réponse à ses questions à chaque tournant.
Pourquoi les patients et le personnel avaient-ils disparu sans laisser aucune trace ? Où, et comment ?
Un gémissement le tira de ses pensées. Il se retourna et croisa le regard angoissé de Shinpachi. Kagura commençait à s'agiter et se trémousser sur le dos du garçon. D'un échange de regards, ils comprirent qu'il ne leur restait plus beaucoup de temps.
Soudain, Shinpachi poussa un cri de douleur. La fillette lui avait agrippé l'épaule droite et semblait vouloir la réduire en miettes.
« Gin-san ! Qu'est ce que je fais ! Qu'est ce que je fais ! » hurla Shinpachi, perdant tout son sang-froid.
Gintoki ne perdit pas une seconde. De son bras gauche, il s'empara de Kagura, libérant ainsi Shinpachi de l'étau qui lui broyait l'épaule.
Puis il se mit à courir, la petite Yato sous le bras, sans savoir où il allait, ni se préoccuper de savoir si les deux autres le suivaient ou non.
Ainsi le moment était arrivé, et il ne savait quoi, ni comment faire. Kagura criait, se débattait, mais ne semblait pas avoir conscience de ce qu'elle faisait. Elle semblait en proie à des monstres imaginaires, un ennemi implacable et incommensurable qu'elle tentait de combattre désespérément. Gintoki ne savait si elle souffrait ou non, lui voulait juste retarder l'échéance le plus possible, quitte à tenter tout et n'importe quoi.
Mais il n'avait aucune option, aucun plan sinon courir jusqu'à ce qu'il trouve quelqu'un, quelque chose.
Il galopait comme un perdu, ses yeux fébriles examinant nerveusement chaque recoin obscur, chaque porte entrouverte. Il avait perdu la seule source de lumière dont il disposait, et il était seul, désespérément seul avec son fardeau sous le bras. Kagura avait saisi la manche de son kimono et commençait à en faire des pièces détachées avec sauvagerie.
Il se trouva soudain en face d'une cage d'escaliers qu'il entreprit de grimper. Il ne s'arrêta à aucun étage, le bruit de ses bottes sur les marches en bétons résonnant de haut en bas, couplé aux hurlements de Kagura qui commençaient à lui vriller les tympans. Il avait une furieuse envie de la faire taire, mais il ne savait comment.
Il aboutit bientôt sur une porte, la seule issue, qu'il défonça d'un coup de pied. Il sentit soudain un vent frais rafraîchir sa peau couverte de sueur. À bout de souffle, il s'arrêta deux secondes. Il était arrivé sur la toiture, vaguement illuminée par la faible lueur de la Lune. Aussi déserte que le reste de l'hôpital.
À part un fauteuil roulant, abandonné au beau milieu du toit. Il s'y approcha avec précaution, et remarqua bien vite qu'une forme recouverte d'un linceul y était assise, immobile. Arrivé à hauteur du fauteuil, il agrippa le drap blanc d'une main moite, et le releva brutalement, pour n'y découvrir que le corps sans vie d'un vieillard qui n'avait plus que la peau sur les os. Il était vêtu de la tunique réglementaire des patients de l'hôpital, et avait une perfusion plantée en intraveineuse dans son poignet.
Que faisait ce cadavre, seul, sur le toit de l'hôpital ? Il avait clairement été abandonné ici, étant donné que quelqu'un s'était donné la peine de recouvrir le corps.
Encore un mystère qui rajoutait une dimension supplémentaire à l'énigme générale, mais Gintoki n'était pas d'humeur aux devinettes. La petite Yato s'était arrêtée de crier et de se tortiller, et était passée en mode vibreur.
Sentant la panique remonter lentement dans ses entrailles, Gintoki allongea Kagura sur le sol.
Le corps agité de spasmes, la fillette se tordait dans tous les sens comme une marionnette désarticulée. Ses doigts se crispaient sur le béton à s'en écorcher les ongles. Ses yeux étaient grand ouverts, ses pupilles fixaient un point imaginaire droit devant elle, sans ciller.
Désemparé, Gintoki se pencha sur elle en lui agrippant les épaules et se mit à la secouer avec fébrilité, presque violemment.
« Kagura ! Kagura, reste avec moi bordel ! Reste avec moi ! » Sa voix se brisa. Les yeux de Kagura pourtant posés sur lui, ne semblait pas le voir. Il s'attendait à tout moment voir celle-ci lui sauter à la gorge. Il lui faudrait dans ce cas...
La fillette poussa un cri déchirant. Le cœur au bord des lèvres, Gintoki plaqua ses mains sur ses oreilles comme un geste de déni, et regarda autour de lui.
La perfusion.
Il ne savait pas ce qu'elle contenait, mais à ce stade, il était prêt à toutes les folies.
Il rejoignit d'un bond le fauteuil roulant, arracha l'aiguille du bras du cadavre, et s'agenouilla auprès de Kagura, la perfusion sous le bras. Il essuya vite fait l'aiguille, et tenta de la lui planter dans le poignet. Chose compliquée, car sa main tremblait autant sinon plus que la petite Yato. Il finit par piquer au petit bonheur.
Trouver une veine, trouver une veine.
Il sentait la sueur couler à grosses gouttes dans son cou et sur son front tandis qu'il lui charcutait l'avant-bras.
Et il vit le sang perler enfin dans le tube de l'intraveineuse. Le souffle court, il poussa un soupir de soulagement. Mais ce n'était pas fini.
Il maintint Kagura au sol tandis qu'il regardait fébrilement les gouttes de la perfusion s'égrener lentement.
Allez ! Agis ! AGIS !
Au bout d'une minute, il sentit finalement Kagura se détendre, jusqu'à devenir aussi flasque qu'un vieux chiffon. Ses yeux étaient clos, et son visage en paix. Une terrible angoisse saisit Gintoki l'espace d'une demi seconde, vite rassuré par la sensation d'un cœur battant doucement dans la poitrine de la petite fille.
Les jambes en coton, il tomba assis à ses côtés, la tête dans les mains, avec l'horrible impression d'avoir fait passer ses entrailles dans un lave-linge. Il avait conscience d'avoir frôlé le pire, et ça le rendait malade. Mais qu'en était-il réellement maintenant ?
Il passa une main tremblante dans sa tignasse en tentant de reprendre son souffle, quand le duo Shimura apparut à la porte d'où il était sorti quelques instants plus tôt.
« Kagura-chan ! » hurla Shinpachi en accourant, suivi de près par Otae. Tout deux avaient l'air d'avoir couru le marathon.
« C'est bon, elle s'est calmée, souffla Gintoki, la voix rauque.
- Qu'est ce que tu lui as fait ? » demanda Shinpachi avant de remarquer la perfusion que Gintoki tenait en suspension. Le garçon fit des yeux ronds comme des balles de ping-pong.
« Où-est ce que t'as trouvé ça ?
- Par là, indiqua Gintoki en pointant du menton le fauteuil roulant.
- Mais t'es malade ? Tu sais au moins ce que c'est ?
- Aucune idée, et crois moi, j'ai pas vraiment eu le choix, ni le temps d'y réfléchir. Je t'aurais bien vu toi, à ma place ! Le principal, c'est que Kagura soit toujours là, pas vrai ? »
Shinpachi acquiesça d'un signe de tête, tandis qu'Otae prit la perfusion et se mit à l'examiner.
« C'est un sédatif, indiqua-t-elle en relevant la tête. Ça a dû la calmer, mais ça ne veut pas dire qu'elle s'en sortira, ajouta-t-elle d'une petite voix.
- Au moins on a un sursis, déclara Gintoki en se relevant. Allez, on se tire de là, c'est pas fréquentable ici. »
La traversée de l'hôpital en sens inverse fut aussi sinistre et silencieuse qu'à l'aller. Une fois dehors, ils récupérèrent leur camionnette et Sadaharu qui les attendait sagement, trônant fièrement sur une pile de cadavres de zombies.
Avant de remonter dans le véhicule, Gintoki et Shinpachi s'attardèrent dehors.
« Gin-san, on fait quoi maintenant ? On n'a pu trouver personne pour nous aider ici…
- Je n'en sais rien, laisse-moi réfléchir un peu… » répondit Gintoki en s'essuyant le visage avec la paume de ses mains, l'air exténué.
Shinpachi monta sans un mot, le laissant seul avec ses réflexions.
Quelque chose chiffonnait le samouraï. Le personnel ne pouvait pas s'être volatilisé comme par magie. Il devait forcément se trouver quelque part, mais où ? Edo était si grande.
Gintoki avait mal au crâne à force de réfléchir. Il se massa les tempes en posant son front sur la carrosserie. Le stress combiné au manque de sommeil, il était au bord de la rupture. Avec un cri de rage et de frustration mêlée, il donna un coup de pied dans une des jantes de la camionnette, l'envoyant valser quelques mètres plus loin. Il la suivit du regard tandis qu'elle glissait sur le sol comme une soucoupe volante miniature, jusqu'à ce qu'elle heurte une paire de pieds. Gintoki leva les yeux, la main sur le manche de son bokuto.
A quelques mètres en face de lui se tenait un jeune homme, en chemise et pantalon blancs, et qui tenait dans ses mains un balai-brosse.
Haha.
A Suivre
Rubrique nécro :
« Bonjour et bienvenue dans votre rubrique nécro, animée par votre serviteur, Yamazaki Sagaru. Aujourd'hui, nous recevons une autre victime de cette fiction, à savoir Catherine, l'hôtesse…
- Pss, la ravissante hôtesse…
- …heu, la ravissante hôtesse du Snack Bar, malencontreusement décédée…
- …assassinée…
- … hem, assassinée dans le premier chapitre. Catherine-san, ça vous fait quoi de n'avoir eu absolument aucun temps de parole dans cette fiction ?
- Et bien, vous pouvez aisément deviner que c'est extrêmement frustrant de s'être fait planter dès le premier chapitre, et en plus par le premier branleur venu…
- Heuu, veuillez m'excusez, le Yorozuya n'est pas le premier branleur venu…
- Oui bon un branleur tout court dirons-nous… où en étais-je… Ah oui ! Imaginez ma déception, moi qui espérais pouvoir démontrer mes talents de comédienne…
- Vous avez été comédienne ?
- Oui, dans ma jeunesse… Oh vous savez, que des petits rôles, hein, rien de bien extraordinaire… Rose dans Titanic.
- Vous mentez.
- Non je ne mens pas, je suis cleptomane, pas mythomane ! Vous êtes juste jaloux !
- Salut la compagnie, ça vous embête pas si j'me tape l'incruste ?
- Tiens, tu serais pas la petite chinoise des Yorozuya toi ?
- Kagura ! Qu'est ce que tu fiches ici ?
- Ben je me fais chier dans la fiction. J'ai rien à faire alors je me suis dis que j'allais faire un tour ici…
- Mais t'as rien à foutre ici ! C'est la rubrique des morts ! T'es pas encore morte à ce que je sache !
- Ben non, mais avec l'équipe de branques que je me coltine, ça devrait plus tarder à mon avis… alors je viens ici, faire quelques repérages…
- Mais qu'est ce que tu fabriques ?
- Je prends des mesures… c'est pas très grand ici… pousse toi, Jimmy-kun.
- Je ne m'appelle pas Jimmy-kun ! Et pourquoi tu mesures ! Je comprends rien !
- C'est bon calme-toi Jimmy-kun. Je regarde juste s'il y a de la place pour mon vélo d'appartement.
- Hein… Quoi ?
- Oui, mon vélo d'appartement, pour garder la forme même dans la mort.
- Et comment comptes-tu te trimbaler un vélo avec toi jusque dans l'au-delà ?
- Ben je demande à Gin-chan ! J'imagine la scène ! Gin-chan en pleurs sur mon pauvre petit corps mourant, et moi, d'une voix tremblotante, je lui dis :
« Gin-chan…. Mon vélo d'appartement, promets le mooaaahhhhh… »
« Oui, oui Kagura-chan, tout ce que tu voudras… Je te l'enverrai par colissimo… sniff… »
« Gin-chan…. »
« Oui… »
« N'oublie pas… »
« Quoi… ? »
« Le… papier-bulle…. Arghl…. »
« NOOOOOON ! »
- C'est d'un niais…
- Tout à fait d'accord. Et le jeu d'acteur est pas terrible, c'est surjoué. Laissez faire une comédienne professionnelle telle que moi, je vais vous arranger le truc :
« Et tout le monde meurt. Fin. »
- Non mais c'est quoi cette fin ?! Vous êtes frustrée à ce point ?
- Pfft, non je suis pas frustrée. Pas dans ce sens là...
- C'est censé vouloir dire quelque chose ça ?
- A toi de voir, beau gosse.
- Heeem, changeons vite de sujet. China, pourquoi le papier-bulle ?
- Ben c'est pour s'occuper un peu, l'éternité, ça a l'air long et chiant...
- C'est vrai qu'on se fait un peu chier ici, tu pourras nous en ramener un peu quand tu nous rejoindras définitivement ? Et mes raquettes de badminton aussi !
- Oi, je suis pas le facteur de l'au-delà ok ?
- T'en fait pas beau gosse, si tu t'ennuies, ça peut peut-être s'arranger...
- Catherine-san, vous avez des raquettes ? Vous voulez faire une partie ?
- Mais non, t'as rien compris... Dis-moi, que peuvent faire une femme expérimentée encore pimpante et un jeune homme fougueux et plein d'énergie alors qu'ils sont seuls, cachés de la vue de tous ?
- Ben, du badminton ?
- Tu ne vois pas, bel étalon ?
- Non, nonononononononooon !
- Heuuu, bon c'est pas tout ça, mais je suis encore là ! Oubliez le vélo d'appartement, hein, moi j'me casse ! Hé l'auteur, qu'est ce que tu fous ! Y a une frustrée et un puceau sur le point de s'envoyer en l'air dans ta rubrique !
- CHINAAAA ! NE ME LAISSE PAAAS ! AAAAAAAAHHHHH !
- … »
Faut que j'aille me laver les yeux. A l'eau de javel.
Juste un mot, comme d'hab', merci aux lecteurs, et surtout aux reviewers et followers (qui se reconnaîtront), ça me fait vraiment suuuuuper plaisir !
Un mot sur le rythme de publication. Après avoir expérimenté le mois de septembre, plus que chargé, avec la reprise des cours, du boulot et toussa, j'en suis finalement arrivée à établir un rythme de croisière qui sera d'un chapitre tous les mois, qui me paraît convenable, me permet de bien peaufiner chaque sortie et de conserver une avance confortable. Un chapitre sera donc posté sans faute tous les premiers week-end du mois. Vendredi soir, Samedi ou Dimanche, ce sera la surprise selon mes dispos, bien évidemment. Je peux d'ors et déjà vous dire qu'il y aura bien sûr un délai plus long entre décembre et janvier pour les partiels, qui sera au minimum d'un mois et demi, vu que début décembre, je passe toujours en mode No-Life pendant un mois pour les examens de Janvier...
Je pense avoir tout dit, sur ce… à la prochaine !
Dans le prochain chapitre, le Bazooka de la Frustration, le Paperboard de la Justice et le Bâton d'Asclépios.
