Chapi Chapo Patapo...
-6-
We Drift Like Worried Fire
Il s'était arrêté de pleuvoir d'un coup et les essuie-glaces s'étaient mis à crisser sur le pare-brise. La Lune était enfin apparue, familière et rassurante. Car quoiqu'il puisse arriver, la Lune, elle, était et serait toujours là. Elle faisait partie des constantes de ce monde.
Les constantes du monde de Kondo avaient foutu le camp. En partie.
Car Toshi était avec lui, mais il manquait encore un élément nécessaire à son équilibre. La dream-team n'était pas au complet et Kondo ne cessait de jeter des regards anxieux sur l'émetteur du fourgon. Mais Toshi avait remarqué son petit manège, s'était mis en colère, et lui avait sèchement demandé de se concentrer sur la route.
C'était comme ça. Toshi se mettait souvent en colère, mais il ne comprenait pas toujours pourquoi. Il espérait juste que ce n'était pas à cause de lui. Il était peut être parfois le dernier des gorilles et des boulets, mais il essayait toujours de faire de son mieux.
Mais cette fois-ci, ça n'avait pas suffit, et tout s'était écroulé. Son monde avait radicalement changé.
Quelque chose avait changé aussi dans le regard de Toshi. Il était là, sans être là. Il ne savait pas comment l'expliquer. C'était encore une des choses qui lui échappaient. Toshi regardait la route sans rien dire. C'était pesant. Il avait fini toutes ses cigarettes. Une par une, sans un mot. Il saignait beaucoup aussi, mais il n'avait pas essayé de lui en parler. Il ne valait mieux pas.
Il avait aussi essayé de parler de Zaki, mais le regard de Toshi était juste parti encore un peu plus loin.
Bref, Toshi était là, sans être là.
Sougo, lui, n'était pas là du tout, et Toshi n'avait rien pu lui dire à ce sujet.
Il savait bien que Sougo pouvait se débrouiller tout seul. Enfin quand même, il aurait bien aimé l'avoir à ses côtés.
Par où c'était le quartier général déjà ?
Ah oui. Après le feu, il fallait tourner à droite.
Clignotant.
« Vous n'avez pas besoin de mettre le clignotant, vous savez…
- Tu as raison. Désolé, c'est avec l'habitude… »
Toshi avait raison.
C'était aussi Toshi qui avait décidé de se rendre au Quartier Général de la police d'Edo.
Toshi avait toujours raison.
Alors que lui-même était vraiment trop stupide. Stupide, stupide, stupide. Et irresponsable. Et incapable. Et –
« Arrêtez de trop penser Kondo-san, vous vous faites du mal.
- Hein ?
- J'ai dit, arrêtez de penser, ça vous fait culpabiliser.
- Je culpabilise pas.
- Je sais que vous pensez que tout est de votre faute…
- Je…
- Quoi ?
- … Toshi, tous mes hommes sont morts sous mes yeux, je n'ai rien pu faire. Je n'ai pas su protéger Tetsu alors que tu me l'avais confié ! Je suis… putain… fait chier ! »
Les freins crissèrent.
Il n'avait pas voulu s'arrêter en plein milieu de la route, ni s'effondrer sur le volant, la tête entre ses mains…
Parmi les sentiments de honte, de culpabilité, de défaite, et de découragement qui se pressaient au portillon de son esprit, il sentait peser sur lui le regard de son second. Que pouvait-il bien penser de lui à un moment comme celui-là ?
La voix éteinte de Toshi lui parvint d'outre-tombe.
« J'ai perdu mes cinquante hommes, et dû tuer Yamazaki. »
Kondo releva la tête, pour croiser le regard inexpressif de son ami.
« Hein… »
Il ne comprenait pas tout. Ou plutôt, il ne voulait pas comprendre
« Ne m'obligez pas à le répéter. Vous n'êtes pas le seul dans votre situation Kondo-san. Ce qui arrive n'est de la faute de personne. C'est arrivé, c'est tout. »
Kondo s'essuya les yeux et hocha la tête avec un reniflement bruyant. Il n'insista pas.
« On peut repartir maintenant, Kondo-san ?
- Oui. »
Ils repartirent en silence.
Kondo détestait le silence. Il l'obligeait à cogiter. La caserne n'avait jamais été silencieuse, elle. Que ce soit le bazooka de Sougo, les hurlements de Toshi, les rires bruyants et gouailleurs des soldats, il y avait toujours eu de l'animation. C'était fini tout ça. Il ne savait pas où étaient Sougo et son bazooka, les rires de ses soldats s'étaient tus, et Toshi ne hurlait plus.
Mais bientôt, un petit tap-tap vint troubler ce silence. Toshi avait commencé à remuer sa jambe valide à toute allure, et son regard scannait les rues nerveusement. Kondo savait ce que cela voulait dire.
Au bout de quelques minutes, il eut confirmation de son hypothèse.
« Vous pouvez vous arrêter là ? J'en ai pour une minute. Couvrez-moi. »
Malgré ses pensées noires, Kondo esquissa un petit sourire. Il s'arrêta là où Toshi pointait son doigt, un petit konbini devant lequel se trouvait un distributeur de cigarettes. Tandis qu'il laissait tourner le moteur, il observa Toshi descendre du fourgon en se tenant la jambe, puis tenter de défoncer la vitre du distributeur à grands coups de fourreau.
Kondo admirait l'intelligence de son Vice-Commandant, mais lorsque celui-ci était en manque, « subtilité » ne faisait plus partie de son vocabulaire.
« Calmos Toshi, tu vas attirer tous les zombies du coin !
- Rien…à….branler, j'les attends ! J'ai pas de monnaie, mais c'est pas la fin du monde qui va m'empêcher de tirer ma taffe ! Et pis c'est pas comme si quelqu'un allait encore avoir besoin de mon fric hein ?! Prends ça dans ta gueule, saloperie de distributeur à la mords-moi-l'nœud ! Ah ça y est !
- Fais gaffe à pas te couper. » marmonna Kondo l'air absent en entendant les bruits de verre brisé. Il fit le tour du fourgon, en surveillant les rues aux alentours. Il entendait son second grommeler derrière le véhicule. Manifestement, il ne trouvait pas sa marque préférée.
Soudain, il eut l'impression d'entendre siffler ses tympans. Il se mit les mains sur ses oreilles. Non, ce n'était pas son imagination. Quelque chose sifflait bien. Un peu comme un missile qui tombait du ciel… Un missile…
Qui dit missile dit explosion. Le distributeur de cigarettes vola en éclats dans un vacarme assourdissant.
« Toshi ! » hurla Kondo en se précipitant derrière le fourgon où ne régnait qu'un épais brouillard de poussière. Lorsque la fumée se dissipa, il put enfin apercevoir son second en train de cracher ses poumons ou ce qu'il en restait, noir de cendres, à quatre pattes parmi les vestiges du distributeur.
« Euh, Toshi, tu vas bien ? »
Toshi leva lentement la tête, réduisant en miettes le paquet de cigarettes calciné qu'il tenait dans la main. Tout son visage transpirait des envies de meurtre.
« Il n'y a qu'un salopard au monde pour commettre une telle abomination ! grinça-t-il entre ses dents.
- Le salopard qui a votre sale tronche en plein dans sa ligne de mire. » retentit une voix claire au dessus de leur tête. Sougo était perché sur un balcon, et pointait vers eux le canon de son bazooka.
« Sougo ! s'exclama Kondo, les larmes aux yeux. Dans mes bras ! »
Sougo sauta avec légèreté, même pour quelqu'un qui se trimbale un bazooka de quinze kilos sur l'épaule. Il planta ses chaussures dans la tronche de Kondo qui lui tendait les mains, et atterrit au sol, un air faussement chagriné sur le visage.
« Alala, Hijikata-san, quel gâchis ! Il va falloir vous abstenir de fumer encore un petit moment…
- Pas grave, je vais te scalper, et me faire une roulée avec tes putains de tifs !
- Faites attention, c'est de la bonne, vous risquez de voir des trucs pas nets. Et pas aussi sympathiques que dans Lucy in the Sky.
- Tant mieux, ça m'évitera d'avoir à supporter ta sale face de rat !
- Vous feriez mieux de rester sur vos gardes, les camés sont des proies faciles. Enfin, encore plus facile, dans votre cas.
- Tu vas voir, j'vais t'étriper ! » Hijikata se remit rapidement sur ses pieds. Un peu trop rapidement. Il vacilla en essayant de retrouver son équilibre.
« Oh ben, à ce que je vois, vous êtes déjà bien stone. » Sougo prit un air grave, un air de piano mélancolique retentit, tandis que l'arrière-plan devint tout blanc autour de lui. « Oui, contre les drogues, chacun peut agir. »
« Raah, mais arrête tes conneries, on n'est pas dans Las Vegas Parano ! Je suis blessé, t'as pas remarqué ?
- Encore une preuve, s'il en fallait une, que vous n'êtes qu'un boulet…
- Tu vas voir un peu… »
Tandis que tous les deux se crêpaient le chignon, Kondo émergeait lentement de son côté, la marque d'une paire de semelles encore imprimée sur le visage. Il entendait vaguement ses deux compagnons se quereller à propos de quelque chose qui lui échappait complètement. Ce dont il était parfaitement conscient, par contre, c'était la bande de zombies qui arrivaient à toute allure depuis l'autre bout de la rue.
Pas moyen d'être tranquille cinq minutes.
Le Commandant refit surface.
« Toshi, Sougo, ça suffit, on dégage ! »
Kondo observa avec satisfaction ses compagnons obtempérer sans protester.
Jusqu'à ce que Sougo profite du handicap de son aîné pour se hisser à sa place sur le siège passager.
« Désolé Hijikata-san, mais il n'y a que deux places ! Pour vous, c'est le panier à salade !
- De quoi ? J'étais là avant toi sale morveux ! Hors de question que je fasse le voyage à l'arrière ! C'est la place des détenus !
- Peut-être, mais je vous trouve un peu sur les nerfs, un peu de solitude vous fera le plus grand bien, vous avez vraiment besoin de vous calmer !
- Bon ça suffit vos gamineries ! Toshi, tu montes à l'arrière ! Sans discussion ! »
Kondo n'avait pas voulu élever la voix, mais leurs chamailleries constantes, qui d'habitude l'amusaient plus qu'autre chose, cette fois-ci l'agaçaient et le rendaient nerveux. Même lui comprenait que ce n'était pas le moment pour ce genre de chose. Il fallait se serrer les coudes, encore plus à présent qu'ils étaient enfin tous les trois réunis.
Tandis qu'il se massait les tempes avec fatigue, il observa Hijikata se diriger vers l'arrière du fourgon en clopinant, fusillant du regard Sougo qui lui adressait un pied de nez. Avec ces deux là, la hache de guerre n'était jamais enterrée.
« Bon, on y va maintenant ? demanda Sougo, l'air innocent.
- Attends un peu, Toshi n'est même pas encore monté.
- Ben, justement…
- Sougo ! » le réprimanda-t-il.
Sougo le regarda d'un air surpris, puis détourna le regard en faisant la moue. Kondo se rendit compte qu'il n'avait pas vraiment l'habitude de sermonner le jeune Capitaine. Et par réciprocité, ce dernier n'avait pas non plus l'habitude de se voir réprimander.
Bon, tant pis, ça lui fera les pieds.
Deux coups contre la vitre blindée derrière eux leur indiquèrent qu'il était temps de partir.
« Où est-ce qu'on va ? demanda Sougo.
- Au quartier général. C'est là qu'on a le plus de chances d'avoir des infos sur ce qu'il se passe.
- Une décision d'Hijikata-san je présume. Moi, je peux vous en donner des infos. D'après ce que j'ai pu voir, le centre-ville est complètement abandonné aux contaminés. Je n'y ai croisé personne d'autre. Et je suppose que c'est en train de s'étendre vers les extérieurs de la ville. Tous les bâtiments administratifs ont été évacués. Le système électrique de la ville est en panne et les derniers vaisseaux ont quitté le terminal pour l'espace. Si vous voulez mon avis, plus on s'approche du centre-ville, moins on a de chance de tomber sur quelqu'un qui puisse nous renseigner. Ils sont déjà probablement tous morts, ou partis vers je-ne-sais-où.
- Moi ce que j'aimerai savoir, c'est où tu étais passé pendant tout ce temps, et pourquoi tu ne répondais pas aux appels. J'étais mort d'inquiétude tu sais…
- Bwoff, j'ai pris un peu de hauteur… fallait que je prenne l'air, vous comprenez. J'avais réussi à échapper au carnage avec quelques hommes, mais j'ai paumé mon émetteur dans la mêlée. Et puis ils sont morts comme des glands les uns après les autres. Au final, il ne restait plus que moi. Alors je suis allé me balader un peu. »
Kondo faillit s'étrangler.
« Te balader ?! Tu ne te rends pas compte que c'est l'enfer ici bas ?
- Ben si, et alors ? Que peut-on y faire nous autres… à part y survivre. Je suis pas du genre à m'apitoyer sur mon sort. Considérez ça comme un nouveau cycle qui recommence. Mon seul regret voyez-vous, est de ne pas avoir réussi à prendre la place de Vice-Commandant avant que le Shinsengumi ne soit complètement réduit en miettes.
- Tu parles comme Toshi. On dirait que tout te passe au dessus de la tête sans t'atteindre ni t'affecter.
- Tout simplement parce que je n'ai pour l'instant pas de raison de l'être. Au contraire… un monde où seuls les plus forts survivent, où la sélection naturelle est implacable, je trouve ça excitant… » répondit Sougo en le regardant sans ciller.
Il y avait dans les yeux de Sougo une lueur qu'on y voyait rarement. Kondo détestait cette lueur. Elle le mettait mal à l'aise. Il se racla la gorge, l'air gêné, et se décida finalement à lui faire part de ce qui lui pesait sur le cœur depuis un moment.
« Ha, hum… Sougo, Zaki est mort. » annonça-t-il sans détour. Il était soulagé de pouvoir enfin en parler avec quelqu'un.
Sougo resta impassible.
« Hum, c'est Toshi qui l'a tué. »
Cette fois, le jeune homme tourna la tête en levant un sourcil.
« Vous étiez là ?
- Non, c'est lui qui me l'a dit.
- Alors c'est qu'il devait avoir de bonne raison d'agir ainsi. Je ne vois pas en quoi ça vous inquiète. C'est une chose à laquelle nous devrons sûrement avoir affaire dans le futur, déclara Sougo d'un calme olympien.
- Oui, tu as probablement raison. » acquiesça Kondo avec un soupir.
Cependant, un goût amer subsistait dans les paroles du Commandant. Une amertume et un cœur gros, encore alourdi par le réalisme froid et imperturbable de ses deux compagnons.
Hijikata était plongé dans un noir quasi complet, affalé sur la banquette du fourgon, qui d'habitude accueillait les détenus en transfert vers la prison d'Edo. Sa jambe l'élançait. C'était comme si on lui tirait une balle à chacun de ses mouvements. Une douleur bénéfique néanmoins, car elle lui permettait de ne pas laisser ses pensées dériver vers d'autres sujets qu'il voulait à tout prix éviter.
Il entendait derrière lui la faible rumeur d'une conversation. Il avait tenté de saisir ce que Kondo et Sougo pouvait se raconter, mais avait vite abandonné. Il était épuisé et le manque de nicotine commençait à se faire cruellement sentir.
Son organisme semblait vouloir se mettre en hibernation. Il bâilla et regarda sa montre en clignant des yeux. Deux heures du matin. Il décida qu'il pouvait bien s'accorder un instant de repos. Il laissa ses paupières lourdes se fermer, et malgré la douleur qui battait sa jambe, il s'assoupit.
Il vit défiler dans un rêve à demi conscient les évènements qui avaient rythmé la dernière journée du Shinsengumi. Sauf que ceux-ci paraissaient aussi flous et lointains que s'il les regardait à travers un épais mur d'eau.
Un rapport du QG, une situation de crise, des armées en branle-bas de combat.
L'excitation de faire face à un ennemi inconnu.
Le vacarme furieux de la mitraille.
L'odeur, le goût familier du sang.
Un cri de détresse, suppliant.
Hijikata-san !
HIJIKATA-SAN !
« Hijikata-san ! »
Il se réveilla en sursaut. Les portes du fourgon étaient ouvertes, et la silhouette de Sougo se découpait dans la faible lueur de la lune.
« Hijikata-san, ce n'est pas encore l'heure de roupiller. Vous avez de la chance que l'on ne vous ait pas abandonné ici. »
Hijikata se redressa en grommelant et sauta à bas du camion avec l'élégance d'un brontosaure unijambiste. Devant eux se dressait de toute sa hauteur le quartier général, ultime bastion de la fierté militaire d'Edo. S'il devait rester un dernier îlot de résistance, il serait ici, Hijikata en était sûr. Presque.
Les portes du bâtiment étaient judicieusement fermées devant la population peu fréquentable qui avait envahi le quartier, mais celui-ci ne semblait donner aucun signe de vie. La bâtisse semblait aussi désespérément morte et silencieuse qu'une tombe que même les asticots auraient désertée.
Il ne fallait pas s'attarder dehors cependant, car la chasse aux humains était toujours ouverte et par conséquent, les trois hommes poussèrent la porte du QG en prenant soin de verrouiller derrière eux.
Dans le hall d'accueil, au lieu de l'habituel troupeau de fonctionnaires apathiques qui constituaient les services administratifs du QG, se trouvait, eh bien, un troupeau de fonctionnaires apathiques qui déambulaient aussi mollement qu'à leur habitude, sauf que ceux-ci s'étaient subitement convertis à l'anthropophagie, comme on aurait pu le prévoir, et ainsi retrouvèrent toute leur vitalité devant un peu de viande fraîche … Nos trois compagnons se trouvèrent donc soudain face à une bande de zombies en costard-cravate en train de leur foncer dessus en beuglant.
Hijikata se réjouit à l'idée d'envoyer toute une bande d'employés de bureau ventripotents dans l'au-delà, c'était un peu prendre sa revanche sur une administration à la ramasse, source d'emmerdements maximum et de résultats minimum.
Lorsqu'ils eurent fini de nettoyer le hall, ils étaient tout trois dos à dos, entourés d'une pile de cadavres. Hijikata rengaina son sabre en grimaçant, échangea avec Sougo un regard entendu, puis se tourna vers Kondo qui semblait en plein brainstorming.
« S'il y a des zombies ici, ça veut dire que… commença le Commandant.
- Que le quartier général est tombé, finit Hijikata, la mine sombre.
- Qu'est-ce qu'on fait alors, Toshi ?
- Il faut nettoyer le reste du QG, essayer de retrouver des survivants, et…
- Trouver une cafèt' et un coin confortable pour pioncer… » l'interrompit Sougo.
Hijikata acquiesça en hochant la tête. Le morveux avait raison. Il était deux heures du matin et ils étaient tous crevés. Il était temps de se poser un peu.
« Aaaah, mon royaume pour un lit ! bâilla Sougo en s'étirant.
- Minute, faut déjà s'assurer qu'il n'y a plus de contaminés dans le QG…
- Ouais, ouais, vous l'avez déjà dit, Hijikata-san. » râla Sougo d'une voix traînante en se dirigeant vers les ascenseurs. Il appuya sur le bouton et fit mine d'attendre en sifflotant un air faux. Hijikata savait parfaitement où ce petit rat voulait en venir. Ce dernier se retourna au bout de quelques secondes, et déclara d'un air innocent :
« Oh, comme c'est dommage, l'ascenseur ne fonctionne plus, il va falloir monter à pieds… »
Hijikata vit clairement Sougo lancer un regard furtif, mais débordant de satisfaction, vers sa jambe ensanglantée.
« Je t'emmerde, petit con. » cracha-t-il en clopinant vers les escaliers.
Sougo le devança et se mit à monter l'escalier quatre à quatre, sabre au poing.
« Laissez-moi faire, je vais nous trouver un bon coin ! J'ai le nez pour dénicher les endroits confortables où pioncer en toute tranquillité !
- Ça, je te l'fais pas dire… » grommela Hijikata.
Et Sougo disparut au tournant, prêt à décalquer du zombie.
...
Ils atterrirent finalement au sixième étage du QG, où se trouvait une cafétéria. Sur les tables demeuraient les vestiges froids des plats abandonnés dans la précipitation par de pauvres types interrompus en plein repas. Les mangeurs avaient fini mangés ou contaminés. On pourrait appeler ceci un renouvellement du cycle de la chaîne alimentaire, manger puis être mangé. Un concept que les humains avaient oublié depuis qu'ils avaient cessé d'être idiots, ou l'inverse selon les points de vue, et qui venait de leur être rappelé de la manière la plus brutale qui soit.
Bref, tout ça pour dire que Sougo avait fait un gros carnage de zombies.
Avec l'aide de Kondo, il balança les cadavres par la fenêtre histoire de faire un peu le ménage, tandis qu'Hijikata se laissait tomber sur une chaise. Il étreignit sa jambe en grognant, et sursauta quand Kondo lui adressa la parole.
« Je vais faire le tour du QG avec Sougo, pour finir de nettoyer la place. Reste là et essaye de te ménager d'accord ? »
Hijikata acquiesça sans rien dire, et les regarda partir jusqu'à ce qu'ils disparaissent de son champ de vision. Il continua à suivre les bruits de leur progression en tendant l'oreille, puis, lorsque le silence se fit enfin, il se redressa avec un sourire qui ressemblait plutôt à une grimace de vieux clown alcoolique. C'était le moment qu'il attendait.
Il se leva et se mit en marche en traînant la patte. Il fallait vraiment qu'il s'occupe de cette jambe. Le sang commençait à coaguler, mais le morceau de métal déchiqueté, lui, était toujours là. Hijikata le sentait s'enfoncer un peu plus à chacun de ses pas. Il fallait qu'il l'enlève avant qu'il n'atteigne l'artère fémorale, sinon, il allait se vider du sang qui lui restait en quelques instants. Il ne savait pas où était cette putain d'infirmerie, s'il y en avait une, mais bon dieu, il avait à peu près autant de chance de la trouver dans les parages que de croiser un kangourou sur un tricycle.
Au terme de sa lente et difficile progression à travers les couloirs plongés dans la pénombre du quartier général, il finit par se retrouver devant une porte familière. Une porte qu'il connaissait bien, pour l'avoir franchie à maintes reprises.
Ce n'était pas vraiment ce qu'il cherchait, mais il ne se sentait pas de continuer ses investigations, et en désespoir de cause, il poussa la porte avec précaution.
Elle s'ouvrit sur une grande salle vide et sombre au milieu de laquelle trônait un imposant bureau.
L'antre du grand manitou.
Le bureau de Matsudaira.
Hijikata ne le connaissait que trop bien. Il avait dû y essuyer nombre d'engueulades et autres sermons, s'y justifier des bavures, non, des conneries de cet abruti de Sougo, et de l'indiscipline générale de ses troupes.
Aujourd'hui, le vieux n'était plus là, et honnêtement, c'était le cadet de ses soucis. Il se traîna jusqu'au bureau et s'affala avec un soupir de soulagement dans le fauteuil. Il profita quelques secondes du plaisir d'être assis à la place du chef, puis se reconcentra sur ses préoccupations.
Il fallait soigner cette plaie, enlever ce morceau de métal qui jouait à cache-cache dans sa cuisse. Il se mit à fouiller nerveusement les tiroirs du bureau. Il allait devoir improviser avec ce qu'il avait sous la main. Le premier truc qu'il trouva suffit à lui remonter le moral. Un paquet de clopes, et un briquet. Ce n'était pas sa marque, mais tant pis. Il avait grand besoin de s'en tirer une.
Apaisé par le flux de nicotine, il reprit ses recherches. Il finit par dégoter une chemise de rechange, et une bouteille de saké à moitié pleine. Vieux pochetron…
Il considéra cette dernière quelques instants, puis l'ouvrit et en bu cul-sec la moitié du contenu. Il en avait vraiment besoin pour ce qu'il s'apprêtait à faire. Puis il s'en aspergea les mains, prit une profonde inspiration, et commença ses investigations charcutières. Il se retint de hurler en serrant les dents si fort qu'il eu l'impression de se briser les mâchoires. Lorsqu'il sentit sous ses doigts les contours acérés du morceau de métal, il ne perdit pas une seconde de plus et l'extirpa d'un coup sec en débitant un chapelet de jurons tous plus colorés les uns que les autres. Il jeta l'éclat sur le bureau avec un soupir de soulagement et s'accorda quelques secondes pour retrouver son souffle.
Il n'avait pas encore fini.
Il versa le reste du saké sur sa blessure, histoire de désinfecter. Franchement, un saké de marque en plus. Ignorant la sueur qui commençait à inonder son visage, il entreprit de faire des bandes en déchirant la chemise du vieux, mais s'arrêta à la vue de sa plaie qui recommençait à pisser le sang. Il se résigna alors à faire ce qu'il avait voulu à tout prix éviter. S'il fallait en arriver là… Il se remit à fouiller dans les tiroirs, sans grand espoir. Il doutait franchement de trouver du fil et une aiguille, mais sait-on jamais, le vieux Matsudaira avait peut être une passion inavouée pour le point de croix. Peine perdue, évidemment.
Il se redressa et fit traîner un regard vague sur le plan de travail. Un objet brillant au clair de Lune attira son attention.
Une agrafeuse.
Une putain d'agrafeuse.
Avec des agrafes.
« Bon, qu'est-ce qu'il fiche ? »
Shinpachi se rongeait nerveusement les ongles, recroquevillé sur le siège avant de la camionnette. Il comprenait bien que Gin-san avait besoin d'être seul pour réfléchir un moment, mais là, c'était carrément trop long. Et comme il était dans l'angle mort du rétro, il ne pouvait pas voir ce qu'il se passait dehors. À l'arrière, Otae racontait à Otose l'épisode de l'hôpital. Shinpachi s'inquiéta à la vue de sa sœur. C'était la première fois qu'il la voyait aussi épuisée. Ses yeux cerclés de noir semblaient vouloir se fermer à la moindre seconde et il voyait bien les efforts qu'elle déployait pour rester alerte. Lui-même, il se sentait les paupières aussi lourdes que si un poids de dix kilos était accroché à chacune. Otose quand à elle, semblait plus vieille et plus ridée que jamais.
Avec un soupir, Shinpachi retira ses lunettes et s'essuya les yeux. Il se claqua les joues, pour se motiver un peu, et ne tenant plus, il ouvrit la portière et sortit.
« Oi ! Gin-san ! Qu'est ce que tu fabriques ? On t'att— »
Il s'arrêta net dans sa phrase. Gintoki, qui avait à peine remarqué sa présence, regardait droit devant lui, sa main prudemment placée sur le manche de son bokuto, mais –Shinpachi le sentait- sans avoir l'intention de dégainer. En face de lui se tenait un jeune homme habillé tout de blanc, en guise d'arme un balai à moitié levé, et qui s'approchait lentement d'un air méfiant. Sadaharu était en retrait, oreilles dressées, mais il ne grognait pas. Il semblait au contraire observer la scène avec la plus grande attention.
« C'est… c'est vous qui avait fait tout ça ? demanda le jeune homme.
- Tout ça quoi ? renchérit Gintoki en lâchant son bokuto.
- Ben, tout ça, répéta l'homme en blanc en montrant de son manche à balai les cadavres de zombies qui jonchaient le sol.
- Ah… euh, ouais, c'est nous… » répondit Gintoki en se grattant la nuque.
L'homme baissa son arme en esquissant un faible sourire, puis il s'avança.
« Je commençais à me dire que j'allais finir mes jours ici ! Merci d'avoir fait le ménage !
- Pas de quoi, vieux, répondit Gintoki. Et toi, je peux savoir ce que tu fiches ici ?
- Ah, pardon ! Je m'appelle Tetsuya, je suis un employé de l'hôpital…
- Vous… vous travaillez à l'hôpital ? intervint Shinpachi. Mais il n'y a plus personne là dedans ! C'est complètement désert ! Qu'est ce qu'il s'est passé ?
- Eh bien, l'hôpital a été évacué tôt dans la soirée. On se trouvait trop près du périmètre de sécurité, alors le personnel et les patients ont été dispatchés vers divers établissements en ville. »
Gintoki et Shinpachi s'entre-regardèrent.
« Ça fait un moment qu'il n'y a plus de périmètre de sécurité comme tu dis, déclara Gintoki. Les zombies ont atteint le quartier Kabuki depuis un moment et je suppose qu'ils sont encore en train de se propager…
- Oui, je m'en doutais un peu depuis que les contaminés avaient envahi la cour de l'hôpital… répondit le jeune homme d'un air triste.
- Euh, excusez-moi une minute, mais si le personnel a été évacué, pourquoi êtes-vous encore ici ? » demanda Shinpachi. La question lui brûlait les lèvres depuis un moment, parmi les milliers d'autres questions qui se bousculaient dans sa tête.
« Je me suis porté volontaire pour tenir compagnie à un patient. Un monsieur en phase terminale, à l'article de la mort. Ils ont refusé de l'évacuer, alors je suis resté avec lui jusqu'à la fin, répondit Tetsuya en levant les yeux. Il n'y a rien de plus triste que de mourir seul, vous ne trouvez pas ?
- Si. En effet. » répondit Gintoki.
Shinpachi repensa au vieil homme sur son fauteuil roulant, qui avait fini ses jours sur un toit d'hôpital. Mourir aussi paisiblement lui paraissait un luxe, après tout ce qu'il avait vu au cours de la nuit. Il savait que Gintoki pensait la même chose, car il regardait vers le toit en silence. Puis le samouraï se détourna et se dirigea vers le véhicule l'air absent. Tetsuya, quant à lui, avait baissé les yeux, l'air soudainement passionné par ses chaussures. Il semblait très mal à l'aise. Shinpachi vint immédiatement à sa rescousse.
« On peut vous emmener si vous voulez, proposa-t-il poliment.
- Je n'osais pas vous le demander ! s'écria le jeune homme sans cacher son soulagement. Où est-ce que vous allez ?
- Ben on ne sait pas trop, répondit Shinpachi en jetant un regard furtif vers Gintoki. On a une blessée, et on espérait trouver de l'aide dans l'hôpital, mais maintenant, on ne sait plus trop quoi faire… »
La question posée innocemment par le jeune homme lui rappela avec amertume la situation dans laquelle ils étaient. Il chercha encore une fois le regard de Gintoki, s'efforçant de ne pas paraître trop désemparé, mais il échoua à cacher son impuissance. Gintoki quant à lui, baissa les yeux, fermé dans son mutisme.
Ce fut Tetsuya qui brisa le silence.
« Ah, vous avez une blessée ? Je peux peut-être faire quelque chose, je suis infirmier… »
Shinpachi et Gintoki bondirent vers lui comme un seul homme.
« Non mais t'aurais pas pu le dire plus tôt ! gueula Gintoki à deux centimètre de son visage. Ça fait des plombes qu'on cherche quelqu'un comme toi !
- Ben je pensais que c'était évident non ? Je porte une tunique blanche quand même…
- Mais avec ton putain de balai, je pensais que t'étais le concierge ! Et puis d'abord ça existe infirmier ? C'est un métier de meufs pourtant !
- Ce n'est pas un métier de meufs comme vous dites, répliqua froidement Tetsuya, l'air passablement vexé. Et puis le balai, c'était juste pour me défendre. Pardon d'avoir égratigné vos préjugés…
- Égratigné mes préjugés ? Tu viens de briser un mythe là !
- Là n'est pas la question ! intervint Shinpachi. Tetsuya-san, veuillez nous excusez. Notre amie a été mordue par un contaminé, il faut la soigner de toute urgence !
- Quand a-t-elle été mordue ? demanda l'infirmier en se dirigeant vers la camionnette.
- Il y a environ deux heures.
- Quoi ? Deux heures ? Mais elle devrait être déjà transformée à ce stade !
- Heu… hein ?
- Une personne mordue se transforme immédiatement, au bout de quelques secondes seulement ! Alors c'est impossible qu'elle puisse –
- Et pourtant, si. » l'interrompit Gintoki en ouvrant la porte arrière de la camionnette.
« Survivre deux heures à une morsure, c'est pas humain… marmonna Tetsuya en monta dans le véhicule.
- Justement, Kagura-chan n'est pas humaine. » répondit Gintoki. Il s'était installé au volant aux côtés de Shinpachi, et s'apprêtait à démarrer. « Une destination particulière, doc ?
- Je ne suis pas docteur, répondit le jeune homme. Mais ma fiancée a été transférée à l'hôpital militaire avec une partie des patients et du personnel. Elle est interne, vous savez… précisa-t-il avec une pointe de fierté dans la voix. J'aimerai bien la rejoindre. En plus, ils y accueilleront votre amie, et vous pourrez y passer le reste de la nuit.
- S'ils sont toujours en vie… » marmonna Gintoki, de sorte que seul Shinpachi put l'entendre.
Ils démarrèrent et quittèrent ainsi l'hôpital, toujours suivis de près par Sadaharu.
« Alors ? demanda Shinpachi avec inquiétude, une fois que l'infirmier eut fini d'examiner Kagura.
- La blessure est propre, ce n'est qu'une égratignure, mais on reconnait bien la trace d'un coup de dent, c'est très caractéristique. Son état est stable et la blessure commence même à cicatriser. Vous m'avez dit qu'elle a failli se transformer ? C'est incroyable qu'elle ait pu survivre aussi longtemps à un contact avec le virus, je n'en reviens pas !
- Vous voulez dire qu'elle va s'en tirer ?
- Je ne vous le garantis pas, mais elle semble bien partie pour ! Ce serait une première ! Et cela signifie aussi qu'il y a un espoir pour que l'humanité s'en sorte ! s'emporta le jeune homme, l'air exalté.
- Comme je te l'ai déjà dit, notre Kagura n'est pas une humaine, l'interrompit Gintoki.
- Vraiment ? Elle semble tout à fait normale pourtant…
- C'est une Yato…
- Quoi ? Une Yato ? Une vraie de vrai ? Mais c'est impossible, les symptômes du virus ne se manifestent que chez les humains…
- C'est pourtant la deuxième extra-terrestre que je vois qui soit atteinte du virus, rétorqua Gintoki. La première était déjà transformée, et Kagura a bien failli y passer elle aussi… »
Tetsuya parut perplexe un moment. Tous les visages étaient tournés vers lui, comme s'il détenait les réponses de toutes les énigmes de la science. Il sembla se rendre compte qu'il était l'objet de tous les regards, car il sursauta lorsqu'il releva les yeux.
Il s'éclaircit la gorge.
« Hum, c'est sûrement parce qu'elle est une Yato qu'elle ne s'est pas transformée. C'est la race la plus puissante de l'univers, leur système immunitaire doit être ultra résistant.
- Oui, mais pourquoi a-t-elle développé des symptômes alors ? Et dans le cas de Catherine ? C'est une extra-terrestre aussi, alors pourquoi s'est-elle transformée ? s'interrogea Shinpachi.
- J'en sais rien moi… Elle ressemblait à un être humain ? Je veux dire, physiquement…
- Heu, oui on peut dire ça, mis à part ses oreilles de chat et son extrême laideur… railla Gintoki.
- Dans ces cas là, alors peut-être que les Amantos ayant un organisme similaire au notre peuvent être victimes du virus. Sauf que dans le cas de votre Yato, ses défenses sont tellement puissantes qu'elle a réussi à combattre le virus. C'est extraordinaire ! Vous vous rendez compte ? Grâce à elle, on va peut-être pouvoir être en mesure de mettre au point un vaccin, ou même de guérir les malades ! »
À ces mots, Gintoki tiqua. Un très léger froncement de sourcils, l'affaire d'une fraction de seconde, invisible pour n'importe qui. Sauf Shinpachi. Avec le temps, il avait appris à détecter les signes de son boss et à les interpréter. Même si Gintoki restait, aux yeux de son entourage, un homme au comportement parfois incompréhensible, un homme sur qui on en découvrait tous les jours, Shinpachi avait fini par réussir à déchiffrer son langage corporel, aussi discret et imperceptible soit-il.
Shinpachi sentait que Gintoki restait méfiant. C'était pourquoi il était aussi silencieux. D'une manière générale, depuis l'histoire avec Kagura, Gintoki avait changé. C'était le Gintoki qui apparaissait lorsqu'il décidait de prendre les choses en main. Son visage s'était crispé, et son regard s'était durci. Shinpachi ne saurait vraiment dire par quel artifice, mais il paraissait plus grand. Il l'intimidait presque. Comme toujours lorsqu'il montrait ce genre de visage.
Shinpachi l'observa quelques secondes encore, puis, voyant que Gintoki ne répondait pas, il se détourna. La camionnette se fit soudain très silencieuse. Seuls les ronflements du moteur et les grincements de l'embrayage un peu rouillé venaient troubler l'atmosphère. Ils avaient quitté les alentours de l'hôpital et parcouraient maintenant le centre-ville. Dehors, c'était toujours le même spectacle. Shinpachi avait cependant l'impression que les contaminés avaient tendance à se rassembler en bandes. Ils furent obligés de faire d'immenses détours à cause de rues littéralement bloquées par des cohortes de zombies qui les prenaient en chasse dès qu'ils les apercevaient. Certains boulevards en revanche, étaient complètement déserts.
Les rues de la ville montraient partout des signes d'intenses combats. Les murs des immeubles étaient criblés d'impacts de balles et la chaussée était par endroit complètement défoncée par des tirs de mortiers. Ils croisèrent des véhicules en feu, des barricades de sacs de sables, autour desquelles le sol était jonché d'armes et de cadavres. Shinpachi sentit son estomac se retourner en reconnaissant les uniformes des soldats du Shinsengumi parmi les victimes. Il repensa au « périmètre de sécurité » évoqué par Tetsuya. Il en déduisit avec tristesse que les troupes du Shinsengumi avaient finie par être submergées par le nombre. Fatalement, les visages de Kondo, d'Hijikata, de Yamazaki et d'Okita lui vinrent en tête, et il espérait en son for intérieur qu'ils s'en étaient sortis, comme il l'espérait pour toutes les personnes qu'il connaissait.
Sincèrement.
Il aperçut dans le rétroviseur Tetsuya qui contemplait le paysage par la vitre, l'air accablé. Le jeune homme pâlissait à vue d'œil et s'agitait de plus en plus à mesure qu'il découvrait la ville ravagée. Ce n'était que maintenant qu'il prenait conscience de l'ampleur du désastre.
Arrivé enfin au niveau du quartier des affaires militaires, le jeune infirmier se mit à trépigner littéralement, sous les regards vaguement compatissants d'Otae et d'Otose.
Ils passèrent devant le Tribunal, les quartiers du Mimawarigumi, et le Quartier Général, pour finalement se garer devant l'hôpital militaire.
Tetsuya ne perdit pas une seconde. Il brisa en deux le manche de son balai, la fracture du bois lui offrant une extrémité aussi pointue qu'une lance, et sans attendre ses compagnons, il se rua hors du véhicule.
« Oi, attendez ! hurla Shinpachi en ouvrant à son tour la portière.
- Laisse-le, il fait tout le boulot à notre place… le retint Gintoki.
- Mais Gin-san, il va se faire tuer !
- T'en es sûr ? Moi, je trouve qu'il s'en sort plutôt bien. »
En effet, l'infirmier se précipitait vers l'entrée du bâtiment, un morceau de balai dans chaque main, laissant dans son sillage une flopée de cadavres agonisant.
Gintoki vint se placer aux côtés de Shinpachi, son bokuto négligemment posé sur son épaule.
« Fais chier, dire qu'on aurait pu rester à l'hosto au lieu de venir se fourrer dans cette merde. Maintenant que Kagura semble tirée d'affaire, ça aurait été du pareil au même, franchement, se plaignit-il en faisant craquer sa nuque.
- Mais si on peut aider Tetsuya-san à retrouver sa fiancé… commença Shinpachi.
- Elle a intérêt à en valoir la peine… l'interrompit Gintoki. Patsuan, prêt pour un peu de ménage ?
- Si un jour j'avais pu imaginer entendre cette phrase venant de toi, je me serais dit que la fin du monde était proche.
- Joli trait d'esprit.
- Je suis à bonne école... » répondit Shinpachi en dégainant son bokuto.
Et ainsi armés, ils s'élancèrent vers l'hôpital avec, comme toujours, la ferme intention de vendre chèrement leur peau.
Un homme et un paperboard.
Un homme et un paperboard s'apprêtaient à changer la face de l'humanité.
L'homme était le cerveau duquel jaillissait un flot ininterrompu d'idées toutes plus brillantes les unes que les autres.
Le paperboard était l'outil qui constituait l'interface entre la puissance de son génie et le reste du monde.
L'homme noircissait le papier de schémas incompréhensibles pour le commun des mortels. Puis, semblant être arrivé au bout de son raisonnement, il se retourna en bombant de torse d'un air triomphant, et déclara d'une voix solennelle :
« Ça y est ! J'ai enfin trouvé la solution ! D'après mes calculs, ces créatures, là dehors, sont … dangereuses !
- Bravo, Einstein. » répondit Ikumatsu d'un air désabusé en applaudissant mollement.
Katsura branla vigoureusement du chef en croisant les bras devant la brillance de sa démonstration. Il avait l'air très fier de lui.
Ikumatsu, quant à elle, soupira avec fatigue en passant une main sur son front. Elle en était là. Réduite à se coltiner une paire de sombres crétins.
Ils avaient tous les trois trouvé refuge dans l'une des nombreuses planques du Joui dont Katsura disposait un peu partout dans la ville. Il avait espéré y trouver quelques uns de ses partisans, pour pouvoir élaborer un plan de contre-attaque, mais il s'était avéré que les rangs du Joui avait subi une sévère vague de désertion. Katsura avait pesté et tempêté, prétendant que s'était justement lors de période de crise comme celle-ci que les chances de réussir un coup d'état étaient les plus élevées. Mais manifestement, ses partisans avaient d'autres priorités que de tirer des plans sur la comète, et ça, Katsura avait eu du mal à le comprendre. Après avoir boudé un moment, il s'était mis en tête d'élaborer une stratégie de conquête, avec comme seuls acteurs, lui et son sidekick de toujours.
Katsura reprit, sans remarquer la lassitude de sa compagne.
« Edo a été envahie par une horde de barbares sans foi ni loi ! La police a échoué, le gouvernement est tombé, c'est le moment idéal pour que le Joui sorte enfin de l'ombre et reprenne les choses en main ! Nous avons frappé un grand coup déjà, il y a quelques jours, avec l'opération « Poil-à-gratter dans les caleçons du Shinsengumi » ! Il est temps de porter l'estocade finale !
- Et comment comptez-vous vous y prendre ? Enfin, j'veux dire par là, concrètement, vous n'êtes que deux… Comment un samouraï et un pingouin transgénique peuvent espérer conquérir une ville ? demanda Ikumatsu, perplexe.
- Bon, déjà, nous ne sommes pas deux mais trois ! répondit le samouraï en la pointa du doigt.
- Qui ? Moi ? Non mais vous plaisantez ! Il est hors de question que je participe à vos enfantillages !
- Mes enfantillages ?! Je vous rappelle qu'on parle de l'avenir de notre pays là !
- L'avenir de notre pays, voilà ce que j'en fais ! »
Ikumatsu se leva en serrant les poings, se dirigea vers le paperboard à grandes enjambées, et l'envoya valser au sol d'un coup de pied, sous le regard outré de Katsura, et la pancarte, non moins outrée, d'Elizabeth.
« C'est une mutinerie ! se mit à beugler Katsura. Comment oses-tu- … »
Il ne vit pas venir la gifle.
Ikumatsu interrompit son discours en lui claquant violemment la joue du plat de la main. Puis elle se détourna, tentant de cacher les larmes qui commençaient à lui piquer les yeux. Elle les essuya d'un revers de sa manche, puis resta plantée en plein milieu de la pièce, sans savoir quoi faire du silence choqué qui était brutalement tombé sur eux comme une chape de plomb. Elle tournait le dos à Katsura mais elle pouvait parfaitement l'imaginer en train de la fixer d'un regard encore plus imbécile que celui de son stupide palmipède de compagnie.
Ikumatsu avait encore du mal à se remettre du choc que les évènements avaient provoqué en elle. Elle en avait parfaitement conscience cependant, elle avait toujours été de nature réaliste, mais elle avait tout perdu en l'espace de quelques secondes. C'était juste un peu trop pour elle. Et puis il y avait cet abruti de révolutionnaire indélicat qui débarquait avec ses gros sabots et ses discours d'illuminé. Comme s'il en avait quelque chose à foutre, lui. Pire, il paraissait même exalté de l'opportunité qui s'offrait à lui.
Soit il faisait preuve d'un optimisme inébranlable et d'un mental d'acier, soit il était d'une bêtise incommensurable. Ikumatsu soupçonnait un subtil mélange des deux.
Elle attendit encore quelques secondes une réaction, un geste, ou un mot, n'importe quoi. Rien ne vint. Alors elle se dirigea vers l'autre bout de la pièce, en face de la fenêtre, mettant ainsi le plus de distance possible entre elle et le petit chef de la révolution passive. Elle le voyait dans le reflet de la vitre remettre sur pied son paperboard en grommelant. Quel con…
Certes, il lui avait sauvé la vie, et ensuite ? Après tout, c'était un peu de sa faute si ces horreurs avaient débarqué chez elle. C'était aussi lui qui avait explosé son appartement, quoiqu'il n'ait pas vraiment eu le choix.
Mais Katsura était dans son monde. Un monde à part qui lui était complètement inaccessible. Katsura n'était pas vraiment le genre de personne sur laquelle on pouvait compter. Enfin, si, d'une certaine manière, mais pas celle dont on avait le plus besoin généralement. Elle-même ne savait pas vraiment ce qu'il aurait fallu faire dans ce cas. Elle se contentait pour l'instant de ruminer les évènements de la nuit en contemplant la ville par la fenêtre.
Tout avait l'air si calme, Edo s'étendait au devant d'elle jusqu'à la ligne d'horizon, et la Lune jouait à cache-cache avec les gratte-ciels du centre ville. Rien ne laissait présumer du chaos qui s'y déroulait au raz du sol.
Ikumatsu n'avait pas sommeil. Enfin, c'est ce qu'elle se disait pour éviter d'y succomber. Des images pénibles étaient encore imprimées sur ses rétines et elle avait peur des mauvais tours que pourrait lui jouer son cerveau si elle avait le malheur de s'endormir. Si c'était pour revivre la soirée en cauchemars, elle préférait de loin rester éveillée et essayer de regarder où elle allait mettre ses pieds maintenant que son point d'attache était détruit.
Il y avait une lumière étrange qui provenait d'une fenêtre de l'immeuble d'en face. Celle-ci superposée au reflet de Katsura dans la vitre, on aurait dit que le samouraï avait une auréole autour de la tête, comme s'il avait été touché par quelque divinité qui lui aurait apporté un début de sagesse. Ikumatsu fit mine de se retourner, pour en avoir le cœur net (on ne sait jamais…), quand un coup sur le carreau de la fenêtre reporta son attention au dehors. La vitre était encore en train de vibrer sous le choc lorsqu'un projectile lancé à toute allure l'explosa littéralement, traversant la pièce comme une étoile filante. Ikumtasu n'eut que le temps de se baisser dans un réflexe pour éviter la collision.
Derrière elle, un cri de rage retentit. La chose, non contente d'avoir littéralement pulvérisé la vitre de la fenêtre, avait parachevé son œuvre en frappant de plein fouet le paperboard, qui gisait au sol pour la deuxième fois de la soirée.
Ikumatsu se redressa avec précaution en faisant tomber une pluie de débris de verre, et se retourna.
Elizabeth était penché sur le paperboard avec une sollicitude que l'on réserve généralement à un proche que l'on visite à l'hôpital, tandis que Katsura se dirigeait vers la fenêtre à grands pas en brandissant le projectile dans sa main. Il fulminait, et si on avait été dans un anime, de la vapeur lui sortirait sûrement par les narines.
« Bon maintenant ça suffit ! Ce paperboard n'a rien demandé ! Qu'on me laisse bosser tranquille ! » gronda-t-il en roulant des épaules.
Il s'apprêtait manifestement à renvoyer le projectile par la fenêtre mais lorsqu'Ikumatsu regarda ce dernier d'un peu plus près, niché dans la main du samouraï, elle remarqua quelque chose qui la fit bondir, dans tous les sens du terme.
« Stop ! Arrêtez ! s'exclama-t-elle en lui saisissant le bras. Il y a un papier !
- Quoi ? Ce n'est qu'un vulgaire caillou transformé en arme de destruction massive !
- Arrêtez de faire l'enfant et donnez-moi ça ! » ordonna-t-elle avec autorité en lui arrachant la chose des mains.
C'était effectivement un caillou gros comme une balle de tennis, sauf qu'un morceau de papier y était attaché par un élastique qui en faisait le tour.
Tandis que Katsura la fusillait du regard, Ikumatsu déplia le bout de papier, devinant d'avance ce qu'elle allait trouver gribouillé dessus. En effet, un mot y était écrit à la va-vite :
Coincés dans l'immeuble d'en face. Aidez-nous.
« Haha ! s'exclama Katsura. L'ennemi a signé son crime ! Viens avec moi Elizabeth ! On va leur montrer ce qu'il en coûte de s'attaquer au Joui ! »
Toujours son papier à la main, Ikumatsu observa d'un air ahuri Elizabeth se mettre au garde-à-vous tandis que Katsura dégainait son sabre et passait la porte, son paperboard sous le bras. Puis, après avoir bugué une seconde, et s'être rendu compte qu'elle étaitseule, elle se précipita à leur poursuite et les interpella alors qu'ils s'apprêtaient à ouvrir la porte de leur planque.
« Hé ho ! Ces gens ont besoin d'aide je vous signale ! Alors d'accord, ils ont attenté à votre petite personne avec un caillou, mais ce ne sont que des victimes ! Ils sont comme nous ! Et pourquoi vous vous baladez avec votre paperboard d'abord ?
- C'est une pièce à conviction ! Ils doivent payer de leur crime !
- Vous n'avez rien compris, comme d'habitude, vous êtes complètement à côté de la plaque ! répondit Ikumatsu en essayant de le retenir.
- Ça suffit, lâchez-moi !
- D'accord je vous lâche, céda Ikumatsu. Mais je viens avec vous !
- Une femme sur le champ de bataille ? Non mais on aura tout vu !
- Sachez que j'ai un certain talent pour tabasser les samouraï machos...» répondit Ikumatsu d'un air qui aurait renvoyé Rambo, Végéta et Terminator dans les jupes de leur mère.
Katsura n'avait qu'une jupe de canard géant sous laquelle se réfugier. Il y bouda un moment en marmonnant de vaines menaces de mort, ce qui lui donnait plus l'air sénile qu'autre chose, et ce ne fut que lorsqu'Ikumatsu évoqua son paperboard à l'agonie que le samouraï retrouva toute son énergie.
« Tous avec moi ! Allons bouter ces criminels hors de leur planque !» hurla-t-il plus remonté que jamais. Puis il ouvrit la porte et se rua dehors.
Ikumatsu leva les yeux au ciel pour la énième fois de la nuit, mais suivit tout de même le samouraï de près. Alors qu'elle s'apprêtait à passer la porte, Elizabeth la retint et lui tendit une pancarte avec insistance. Ikumatsu la prit à deux mains, sans trop savoir quoi dire ni quoi faire, passablement déroutée par le regard entendu du palmipède. Celui se détourna ensuite, releva son accoutrement en dévoilant au passage une paire de mollets affreusement poilus, et sortit deux autres pancartes qu'il brandit tels des katanas. Ainsi armés, tout deux coururent rejoindre Katsura qui se battait déjà dans la rue face à une bande de zombies. Il défendait farouchement son paperboard, toujours calé sous son bras, et chose étrange, celui-ci ne semblait en aucun cas limiter ses mouvements.
Elizabeth et elle-même se jetèrent dans son sillage, et ils progressèrent ainsi jusqu'à l'immeuble d'en face, Katsura leur ouvrant la voie. Il avait fini par brandir son paperboard dans tous les sens et s'en servait comme d'un bouclier anti-émeute. Les zombies s'écrasaient sur le papier, dessinant d'intéressants motifs dans un camaïeu de couleurs allant du rouge sang bien frais au noir gros caillots gluants. Ça ressemblait presque à de l'art abstrait, et Ikumatsu se disait qu'ils pourraient lancer une nouvelle tendance en matière d'art moderne, si tout revenait à la normale. Cervelles de zombies sur dégradé d'intestins. Le summum du bon goût, en clair. Dans tout les cas, le paperboard dégustait bien, mais il leur permit de se faufiler dans l'immeuble d'où provenait le message.
Katsura fit tout autant de carnage dans le hall d'entrée et emprunta les escaliers en balançant ses bras comme un skieur de fond, sans oublier le paperboard qu'il trimbalait toujours avec lui.
« Il est vraiment furax, ça va barder » put lire Ikumatsu sur la pancarte qu'Elizabeth lui agitait sous le nez.
Sur le palier du premier étage était agglutiné un troupeau de zombies qui se pressaient contre une porte fermée. Si vous voulez visualiser la scène, imaginez l'entrée d'un grand magasin juste avant l'ouverture le premier jour des soldes. Effrayant n'est-ce-pas ?
« Alors c'est derrière cette porte que se cache notre bande de mécréants ! » beugla Katsura en s'attirant ainsi une foule de regards torves qui le dévisagèrent avec l'intelligence d'une pintade bourrée à la vodka. Une pintade étant déjà un animal extrêmement stupide à la base, si stupide qu'elle en a l'air plus intelligente rôtie à la broche que quand elle se dandine dans son poulailler.
Katsura embrocha donc une dizaine de pintades, euh de zombies pardon, libérant ainsi la voie, et ouvrit la porte avec fracas. Derrière cette porte se trouvaient une trentaine de personnes, principalement des enfants, des femmes, et des personnes âgées. Elles avaient l'air aussi terrifié qu'une bande de pintades devant la menace d'un sachet en plastique animé par le vent*.
Il y eut quelques secondes de silence durant lesquelles Katsura fut rejoint par ses deux compagnons hors d'haleine, tandis que le petit groupe de personnes restait figé sur place, observant le samouraï et son paperboard d'un regard ébahi.
Puis Katsura s'avança, prêt à enfin aborder le sujet qui lui tenait tant à cœur.
« VOUS ! Vous allez payer pour ce que vous… »
Il fut interrompu par un vieil homme qui sortit de la foule et s'avança pour lui serrer frénétiquement la main.
« Merci, merci mille fois de nous avoir libérés ! sanglota le papy sans cacher ses larmes.
- Vous avez pourri mon tableau ! brailla Katsura en lui planquant au visage son paperboard en lambeaux.
- Nous avons été pris au piège par ces créatures, nous ne pouvions plus sortir ! » continua le vieil homme en ignorant royalement le paperboard, tout à son soulagement.
La foule commençait à se rassembler autour d'eux et à vouloir serrer la main du samouraï.
« Mais que comptez-vous faire pour mon paperboard ? Je demande des dédommagements !
- Tous nos hommes sont partis combattre ces créatures, mais aucun n'est revenu !
- Et pour mon paperboard ?
- Il n'y a que des femmes et des enfants ici ! Nous ne savons pas nous battre…
- A propos de mon paperboard…
- Nous pensions que nous allions mourir ici, mais vous êtes venu !
- …mon paperboard…
- Vous êtes notre sauveur !
- ... eh ?
- Nous sommes tous acquis à votre cause ! Soyez notre leader !
- … »
Katsura laissa tomber son paperboard, et se tournant vers Ikumatsu qui observait la scène d'un air ahuri, il lui dit avec détermination en brandissant le poing :
« Je vais reconstruire ce pays ! Au nom de ce paperboard, martyr de la patrie, qui s'est sacrifié pour permettre au Joui de renaître de ses cendres ! Une nouvelle ère commence ! Ahahahahaha ! »
Ikumatsu et Elizabeth se regardèrent avec affliction, et, en parfaite synchronisation, se tapèrent la main sur le front devant le niveau de stupidité hors-compétition de la scène.
Alors que Katsura commençait déjà à s'animer et à déclamer de grands discours grandiloquents devant une foule qui buvait ses paroles, Elizabeth prit délicatement le paperboard meurtri dans ses bras, et le jeta par la fenêtre sans plus de cérémonie.
Katsura ne sembla même pas s'en rendre compte.
Assis près d'une fenêtre, Shinpachi nettoyait la lame de son katana sous la lumière du clair de Lune. Celle-ci se reflétait sur l'acier encore maculé ça et là de trace de sang poisseux, et projetait ainsi des traînées brillantes sur les murs de la pièce. Dans la bataille, le jeune garçon avait fini par sortir son katana, car, à la différence de Gintoki, il ne disposait pas de la puissance nécessaire pour pouvoir faire de son bokuto une arme mortelle.
Ils avaient tenté de suivre Tetsuya, mais l'avait perdu de vue dès qu'ils avaient poussé les portes de l'hôpital. Le jeune infirmier avait disparu dans les méandres des couloirs qui se croisaient et se recroisaient dans tous les sens, et l'équipe Yorozuya avait au final dû faire face à ses propres galères. Le bâtiment, à la différence du précédent, était infesté de zombies en blouse blanche et pyjama, traînant derrière eux des perfusions qui déversaient leur contenu un peu partout sur le carrelage. Ils avaient fini par se tailler un chemin en éliminant tous ceux qu'ils croisaient, et étaient parvenu à dégager un étage complet. Ils en avaient bloqué soigneusement toutes les issues, et s'étaient installés dans une salle de repos où ils avaient décidé de passer la nuit. Ils étaient enfin posés après avoir erré pendant de longues heures.
Shinpachi détourna son attention de son arme et dirigea son regard vers un coin de la salle plongée dans la pénombre. Les filles dormaient profondément, leurs corps épuisés ayant pris finalement le pas sur leurs esprits encore ébranlés. Gintoki était assis par terre à l'entrée, le dos appuyé contre l'encadrement de la porte. Avec ses yeux clos, il semblait dormir profondément, mais Shinpachi savait parfaitement que tous ses sens étaient en alerte, détectant les moindres modifications dans l'atmosphère et le silence qui régnaient sur l'hôpital.
Lui-même ne parvenait pas à trouver le sommeil. Il avait pensé s'endormir immédiatement, mais il n'avait fait que se tourner et se retourner sous ses couvertures. Et maintenant, il nettoyait machinalement son katana, sans se rendre compte qu'il était déjà propre. Il avait vainement essayé de concentrer son attention, tenté de réfléchir à leur situation, mais son esprit était trop nébuleux pour qu'il en tire quoique ce soit.
Il ferma les yeux, une nouvelle fois, pour voir si le sommeil allait finalement avoir raison de lui, mais les évènements de la nuit s'obstinaient à défiler devant ses yeux, comme pour lui rappeler avec cruauté qu'il ne pourrait sombrer dans l'oubli même plongé dans le plus profond des sommeils.
Lorsqu'il se décida à rouvrir les yeux, Gintoki était debout, et fixait un point droit devant lui, au fond du couloir.
Intrigué, Shinpachi se leva et accourut à ses côtés. Son cœur se retourna à la vision qui s'offrit à lui.
Tetsuya était planté au bout du couloir, à quelques mètres de leur position, les bras ballants et le regard dans le vague. Il tenait dans ses mains son sempiternel balai, dont le sang qui s'y écoulait lentement le long du manche gouttait en tâches rouges sur le carrelage. Sa blouse également était rouge, il en avait juste dans les cheveux, tant et si bien que ses mèches étaient collées entre elles. Mais ce qui était le plus effrayant, plus que cette débauche d'hémoglobine, c'était ses yeux, ce regard éteint et halluciné qui s'agitait faiblement, l'air hagard, comme s'il ne savait pas où se poser. Avec résignation et également une certaine tristesse, Shinpachi dégaina son katana, et attendit que Gintoki en fasse de même en le regardant du coin de l'œil. Mais ce dernier ne bougea pas, et se contenta d'attendre, la main placée à quelques centimètres de son bokuto.
« Gin-san… marmonna Shinpachi entre ses dents. Il va nous sauter dessus, fais gaffe ! »
Mais Gintoki ne bougea pas. Tetsuya, par contre, fit un pas un avant en tendant le bras. Shinpachi se mit immédiatement en position de défense, prêt à contre-attaquer à tout moment. Mais l'infirmier fit quelque chose à laquelle il ne s'attendait pas. Il parla.
« …Je… je vais… juste… » bafouilla-t-il d'une voix éteinte tout en continuant d'avancer lentement, tête baissée.
À mesure que Tetsuya s'approchait, Shinpachi remarqua encore autre chose. L'infirmier tenait dans sa main une corde, dont l'extrémité se perdait derrière lui dans la pénombre. Comme il s'avançait de plus en plus, la corde finit par se tendre. Tetsuya s'arrêta, et regarda derrière lui. La corde se détendit. Ce qui se trouvait à son autre extrémité s'avança à son tour, et sortit lentement de l'obscurité.
C'était une jeune femme. La corde était attachée à sa cheville. Elle progressait lentement, difficilement, elle avait du mal à conserver son équilibre, car ses bras étaient emprisonnés dans une longue blouse blanche enfilée à la manière d'une camisole. Elle avait un masque à oxygène devant la bouche et secouait la tête en grognant avec frustration. Elle n'avait pour toute blessure qu'une morsure dans le cou.
Tetsuya se tourna à nouveau vers eux et se remit à s'avancer lentement.
« Votre Yato… laissez-moi…
- Te laisser faire quoi ? demanda Gintoki en plissant les yeux.
- L'examiner, juste… l'examiner…
- Et ça va t'avancer à quoi … ?
- Laissez-moi juste la voir…
- Pourquoi je ferais ça ?»
Aucune réponse.
« POURQUOI ? » hurla d'un coup Gintoki. Il franchit d'un pas la distance qui le séparait de Tetsuya, et dégainant son bokuto, il envoya valser le bâton que l'infirmier avait dans la main.
« Pourquoi ? » répéta-t-il en saisissant Tetsuya par le col.
Ce dernier avait le regard terrorisé d'un animal pris au piège. Puis, fermant les yeux, il fondit en larmes. À cette vision, Gintoki le lâcha et recula, laissant l'infirmier tomber à genoux devant lui.
« Pour sauver Tamaki... , articula Tetsuya entre deux hoquets.
- Ta fiancée pas vrai ? demanda Gintoki. Et qu'espère-tu trouver chez Kagura qui puisse te permettre de la ramener près de toi ?
- Votre Yato… elle a réussi à combattre le virus. Si je pouvais l'étudier, j'arriverai peut-être à mettre au point un remède… expliqua Tetsuya en séchant ses larmes du dos de sa main.
- L'étudier ? Qu'est ce que tu comptes faire au juste ? » l'interrogea Gintoki, méfiant.
Tetsuya leva les yeux et posa sur lui un regard angoissé. Il déglutit.
« F-faire d-des tests, des pr-prélèv-vements… bafouilla-t-il.
- Tu te fous de moi ? Il est hors de question de faire de Kagura ton cobaye personnel ! Tu n'as pas intérêt à toucher à un seul de ses cheveux, tu m'as bien compris ? menaça Gintoki, main serrée sur son bokuto.
- Je vous en prie, supplia Tetsuya, je ferais tout pour tenter de la garder en vie lors des tests, ou au moins les rendre le moins douloureux possible !
- Non mais tu t'es entendu parler ? Tu n'es même pas médecin ! Tu comptes vraiment sacrifier la vie d'une gamine pour celle d'un zombie ? »
À ces mots, Tetsuya se releva d'un bond, son visage inondé de larmes et de sang déformé par la colère. Une colère hallucinée.
« C'est de ma fiancée dont vous parlez, et non d'un vulgaire zombie !
- Ouvre les yeux ! Ce n'est plus la femme que tu as connu !
- Si je parviens à la sauver, alors elle redeviendra comme avant ! Pourquoi la vie d'un être humain vaudrait-elle plus que celle d'un autre ?
- Je te retourne la question !
- Contre la vie de votre Yato, on est en mesure de sauver des milliers d'êtres humains ! Cela vaut bien le sacrifice d'une seule vie ! Votre réaction n'est que du pur égoïsme ! »
À ces mots, Gintoki, stupéfait, ne trouva rien à répondre. Il baissa lentement son bokuto, les yeux dirigés au sol, en silence.
Derrière lui, Shinpachi était incapable de parler, tant sa gorge était serrée. C'était comme s'il avait avalé une boule de billard.
Au bout d'un long silence, Gintoki parla, d'une voix lente.
« Ta fiancée. Comment penses-tu que ta fiancée réagira quand elle apprendra qu'elle n'est en vie que grâce au sacrifice d'une gamine de quatorze ans ?
- Elle ne le saura jamais. Je ne lui dirais rien.
- Donc tu prends seul la responsabilité de ton acte…
- Oui.
- Es-tu prêt à en assumer le fardeau ?
- Je suis prêt.
- Es-tu sûr de pouvoir porter ce fardeau seul, pour le restant de tes jours ? répéta Gintoki d'une voix ferme, en planta son regard dans le sien.
- ...
- Penses-tu être heureux auprès de ta fiancée, avec la culpabilité d'un meurtre et le sang d'une fillette sur les mains ? Penses-tu pouvoir encore la regarder en face ?
- Je...
- Réfléchis bien avant de faire quoique ce soit. Tu pourrais le regretter à vie…»
Il y eut de nouveau un long silence durant lequel Tetsuya se contenta de contempler le vague. Ses pupilles se dilataient par intermittence, et ses paupières frémissaient, comme s'il vivait un cauchemar éveillé.
Finalement, après quelques minutes, il parla, d'une voix rauque, exténuée, et entrecoupée de sanglots.
« …Je… je… ne peux pas… non, je ne peux pas… » Tetsuya prit son visage entre ses mains, le corps agité de spasmes. «... Tamaki, pardonne-moi...»
Gintoki s'avança.
« Arrête de t'excuser, tu n'y es pour rien. Tu as tout tenté, et c'est tout à ton honneur... »
Tetsuya leva vers lui ses yeux rougis par les larmes, et s'essuya les joues. Puis il se tourna vers Tamaki. Il la regarda tristement essayer de le mordre à travers le masque à oxygène.
« Non, je n'ai pas encore tout tenté. Tant que je serais vivant, j'essayerai de trouver un moyen de te ramener… Tamaki… »
Tamaki poussa un horrible cri, qui leur vrilla les tympans même atténué par le masque qu'elle avait sur le visage.
Puis ils virent avec stupéfaction la pointe d'une lame dépasser d'entre ses deux yeux, puis s'en retirer dans un jet de sang. La contaminée s'écroula au sol avec un bruit sourd, dévoilant la silhouette qui se tenait derrière elle dans la pénombre. Un éclair de lumière, produit par la Lune se reflétant sur l'acier d'une lame chassa l'obscurité un bref instant, découvrant une paire d'yeux rouges qui brillaient d'une lueur inquiétante.
Une voix traînante retentit.
« Yo, Danna. »
A suivre
Rubrique nécro :
« Bonjour et bienvenue dans votre rubrique nécro, toujours animée par votre humble serviteur, Yamazaki Sagaru. Je pense qu'il est de bon ton de détendre un peu l'atmosphère après ce chapitre on ne peut plus glauque, j'accueille donc aujourd'hui le Trublion des Dortoirs, le Roi de la Fête du Slip, que dis-je, le plus célèbre de nos Comiques Troupiers, j'ai nommé, le Capitaine Haruda-san !
- Heuu, je suis si drôle que ça ?
- Votre réputation vous précède...
- Ah, je ne vois pas de quoi vous parlez...
- Ne faites pas l'innocent, on sait tous que vous êtes le premier à poil quand la fête bat son plein.
- C'est toujours le Commandant à être le premier à poil !
- Je dirais même plus, vous êtes constamment à poil.
- De quoi ?
- Même en ce moment, vous êtes à poil.
- N'importe quoi ! Je porte mon uniforme, là regarde !
- Non, non, non, vous m'avez mal compris !
- J'vois pas ce que je dois comprendre là-dedans ! C'est de la diffamation !
- Si vous considérez le "à" de "à poil" comme un "a" privatif, ça donne le mot "apoil", sans poil quoi. Vous êtes apoil. Sans poil.
- Et donc ?
- Ben, vous êtes chauve.
- Tous ces simagrées pour me faire remarquer que j'étais chauve ? Merci bien, je ne m'en serais jamais rendu compte moi-même...
- Capitaine Haruda-san, votre calvitie vous handicape-t-elle au quotidien ?
- Ben, avouez que je ne suis pas très populaire...
- Vous pensez donc que votre impopularité est directement liée à votre calvitie ?
- Ben oui, les crânes pelés, c'est pas très séduisant...
- Oui bon, c'est vrai que vous avez autant de poil sur le caillou qu'il y a d'arbres sur le mont Chauve, mais je ne pense pas que ce soit la cause de votre impopularité... Voyez Saitama par exemple, il est chauve, mais il transpire la classe ! Non, pour vous, ce qui pose problème, c'est la moustache.
- Ma moustache ?
- Oui, elle vous fait ressembler à un ado pré-pubère, ou dans le meilleur des cas, à un mafieux sicilien, une sorte de Vito Corleone à la japonaise. Avouez que ça n'inspire pas confiance...
- Alors si je rase la moustache, j'aurai toutes les femmes à mes pieds ?
- Fort probable... Les héros de manga ne sont pas systématiquement obligé de sembler sortir d'une pub pour Bread&Shoulders...
- Je sais pas pourquoi, mais je me sens visé...
- Danna ! Qu'est que vous faites ici ! 'tain, j'en ai marre qu'on vienne sans arrêt me pourrir ma rubrique !
- Ben j'ai entendu parler de désastre capillaire, alors je me suis senti obligé d'intervenir. Rassure-moi Jimmy-kun, j'ai vraiment l'air de sortir d'une pub pour un shampoing anti-pelliculaire ?
- Ben, je sais pas, il neige quand vous secouez la tête ?
- Seulement quand je fais une crise d'eczéma...
- Mouais. En fait, vous semblez plus représenter une marque de gomina...
- Hein ? Quoi ? J'ai les cheveux gras ?
- Non, non, mais vous biquez de partout, ça ressemble à rien de connu votre truc...
- Ah, ça, j'ai les cheveux naturellement rebelles... Et pis c'est pas pire que l'autre gorille et sa gueule de brosse à récurer, et ce connard avec sa mèche en V qui sert à rien…
- T'entends ça Toshi, ce type se fout de notre gueule !
- Yamazaki, tu cautionnes ce genre de propos dans ta rubrique ? Si t'étais pas déjà mort, je t'aurais fait faire seppuku pour ça !
- Hein ? Quoi ? Mais c'est même pas de ma faute (sanglots) c'est le danna qui s'est invité tout seul, j'en ai marre, ma vie était pourrie, et ma mort l'est tout autant…
- Oui bon ça va t'as fini de te plaindre et de penser qu'à ta petite personne ? Je te signale qu'on vient d'insulter ma mèche, alors ai un peu de décence pour les gens qui souffre vraiment tu veux ? Et toi… je ne permettrai jamais à un type qui se balade avec une choucroute alsacienne sur le crâne de dire du mal de ma mèche ! Ma mèche en V, c'est pour le V de la victoire !
- Pff tu parles… V comme voleur d'impôt plutôt…
- V comme vainqueur !
- Vomi…
- Vigueur !
- Varicelle…
- Vivacité !
- VINAIGRETTE !
- Kondo-san, vous n'avez rien compris !
- Heeeu hum hum excusez-moi… L'auteur m'a transmis un message. Elle vous demande d'arrêter de parler de vos tifs parce que je cite « c'est débile et tout le monde s'en bas les steaks, alors si vous voulez créer un club, un salon de thé, n'importe quoi, allez-y, mais arrêtez de faire chier les gens pour des conneries… ». Hum, voilà voilà…
- Vas-y, Yamazaki, répète un peu, répète un peu ça pour voir ?
- Mais j'ai rien fait moi !
- Ouais, 'chuis d'accord avec Mayora, c'est pas pass'que t'as ta rubrique à toi tout seul que tu dois t'la péter comme ça ! Non mais je rêve ! Moi le personnage principal, devoir obéir à un microbe comme toi !
- Non mais arrêtez, laissez-moi tranquille à la fin ! Au secours ! Arrgl…
-…
- … heu, Commandant ?
- Oui, Haruda ?
- On nous a complètement largués, non ?
- J'ai l'impression oui…
- Alors, on se casse ?
- Ouais, bonne idée… »
...Chapo Chapi Patapi...
* La menace du sachet en plastique fonctionne aussi sur les poules, dindes, et autres gallinacés, ainsi que sur les chiens avec un très petit cerveau.
J'ai un grief envers les pintades.
Ce chapitre a subi de nombreuses recoupes et modifications de dernières minutes, désolée s'il reste quelques fautes d'orthographe, ou si quelques transitions paraissent bizarres.
Comme j'avais pas envie de me casser le cul à chercher des prénoms, Tetsuya et Tamaki font références à des artistes Japonais, Tetsuya étant le chanteur du groupe Envy (l'un de leurs albums a donné son nom au chapitre 5, ouais, j'vous l'avais dit que je déteste chercher des titres de chapitre...), et Tamaki, la bassiste de Mono. Deux groupes que j'aime beaucoup. (Drôle d'hommage tout de même...)
Merci aux lecteurs qui continuent à lire cette histoire !
Je souhaite également la bienvenue à bord à notre nouvelle followeuse :)
Sur ce...
Dans le prochain chapitre : Ce qui a une chance sur un million d'arriver se produit 9 fois sur 10. (Ou précepte de la logique narrative, chipé à Terry Pratchett)
